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CHAPITRE VIII Domesticité. — Mobilier

Les bureaux de placement. — Les Catherinettes et les recomraandaresses. — La Saint-Christophe. — Le mot domestique.

— Renseigaemenls à demander et précautions à prendre au sujet des domestiques. — Soins à leur donacr. — Domesticité noble. — Le mot valet.

Dès le douzième siècle, il existait à Paris des bureaux de placement pour les servantes et les nourrices. C'étaient des sortes d'hôtelleries oii les pauvres filles en quête de condition trouvaient le vivre et le couvert. On les accueillait gratuitement à l'hôpital ou ce hostellerie » Sainte-Catherine S que desservaient des religieuses appelées vulgairement Catherinettes. Les éta* blissements non gratuits étaient dirigés par des femmes dites commandaresses ou commander esses, recommandaresses ou recommanderesses'-. On lit partout que ce

' A l'angle de la rue des Lombards et de la rue Saint-Denis.

- Rccominuiidarcsses était le mot le plus employé.

snétier était privilégié, et qu'il fut créé, vers 1330, par Philippe VI, en faveur de quatre belles filles qu'avait eues la nourrice de son fils Jean. Mais je n'ai rencontré nulle part la confirmation de ce fait, et il est bien cerlain que les recoinraandaresses exerçaient avant le règne de Philippe VI, car la Taille de 1 292 en mentionne deux, dont l'une, nommée Ysabel, habitait la %'ue aux Commartderesses^ .

Les filles et les valets sans place se réunissaient aussi au parvis Notre-Dame, où se tenait une foire annuelle le jour de la Saint-Christophe. Dans Gautier d^Aupaù, petit poème composé au treizième siècle, le jongleur Oautier, devenu amoureux de la fille d'un vavasseur, fort riche, prend le parti de se louer comme domestique chez le père de sa belle, et il se propose à lui le jour de la Saint-Christophe^. Plus tard, les valets furent presque toujours engagés soit à la Saint-Jean, «oit à la Saint-Martin.

Le riche bourgeois du quatorzième siècle à qui Ton doit le Ménagier de Paris avait plusieurs domestiques ; .lui-même désigne par cette expression ses gens de service^. A leur tête, figurait maistre Jehan le despensier, maître d'hôtel ou intendant. Agnès la béguine, placée auprès de la jeune femme comme gouvernante et comme

^ Voy. la Taille de 1292, p. 115. — La rue aux Gommandcrcsscs devint rue de la Vannerie et rue de la Coutellerie. Elle a rté supprimée en 1854.

- Cil. Langlois, Société, p. 265.

^ Tome II, p. 56,

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dame de compagnie, lui servait d'intermédiaire visà-vis des chamôenères et des varltts.

Tous ces gens étaient bien traités. Avant de les engager, on avait soin d'aller aux renseignements chez. les maîtres qu'ils quittaient : « Ne prenez aucunes (chamberières) que vous ne sachiez avant où elles ont demouré, et y envolez de vos gens pour enquérir de leurs conditions sur le trop parler, sur le trop boire; combien de temps elles ont demouré; quel service elles, faisoient et scôvent faire ; se elles ont chambres ou acointances en ville; de quel païs et gens elles sont; combien elles y demourèrent et pourquoy elles s'en partirent. Et sachiez que communément telles femmes d'estrange païs ont été blasmées d'aucun vice en leur païs, car c'est la cause qui les ameine à servir hors de leur lieu. » Il faut que Jehan le dépensier note sur soib livre tout ce qui concerne chaque chambrière acceptée par la maison : u Faictes luy enregistrer en son papier de la despense* le jour que vous la retiendriez, son nom, et de son père et de sa mère, et d'aucuns de ses parens; le lieu de leur demourance, le lieu de leur nativité, et ses pleiges-, car elles craindront plus à faillir pour ce qu'elles considéreront bien que vous enregistrez ces choses pour ce que, s'elles se delTuioient de vous^* sans congié, vous vous en plaindriez à la justice de leur

* Sur son livre de dépense.

* Ses répondants.

^ Si elles vous quittaient.

païs OU à iceulx leurs amis*. » Est-il possible de mieux dire? Et ces conseils donnés à une bourgeoise du quatorzième siècle ne sont-ils pas exactement ceux que l'on donnerait à une bourgeoise du vingtième?

Notre sage mentor poursuit : Il faut sans cesse veiller sur vos gens, les endoctriner et les corriger, les empêcher de se quereller, de mentir, de jurer, de dire de vilaines paroles. Les domestiques dînent après leurs maîtres. Un seul plat leur suffît, pourvu qu'il soit copieux et nourrissant. Veillez à ce qu'ils ne restent pas trop longtemps à table, à ce qu'ils n'y discourent pas, « car les communes gens dient quand varlet presche à table et cheval paist en gué, il est temps qu'on Ven oste, que assez y a esté ».

Lorsque « le feu des cheminées sera couvert partout », VOS gens se retireront pour se coucher. Qu'ils aient chacun sa chandelle dans un chandelier solide et à large pied, qu'ils la déposent au milieu de la pièce, qu'ils l'éteignent « à la bouche ou à la main » avant de se mettre au lit, et non pas au moment où ils enlèvent leur chemise^.

Si vos chambrières sont jeunes, ne les laissez pas coucher loin de vous. « Se vous avez filles ou chamberières de quinze à vingt ans, pour ce que en tel aage elles sont sottes et n'ont guère vu du siècle^, que vous

* Pages 57 et 58.

^ On couchait encore sans chemise, mais on ne l'ôtait qu'une fois entré dans le lit. Voy. ci-dessus, t. I, p. 279 et suiv.

5 Et n'ont guère vu le monde.

les fassiez coucher près de vous en garderobc ou chambre où il n'ait lucarne ne fencslre basse, ne sur rue. » Enfin, si un de vos serviteurs tombe malade, « toutes choses communes mises arrière, vous mesme pensez de luy très amoureusement* et charitablement, et le revisitez, et pensez de luy ou d'elle très curieusement en avançant sa garison ». Ces marques de sollicitude recommandées dans un traité d'éducation à une jeune femme faisant partie de la riche bourgeoisie méritaient d'être relevées. Elles prouvent que, comme les apprentis, les domestiques étaient déjà traités avec douceur.

Ceci, d'ailleurs, ne les empêchait pas de tromper leur maître, de « battre le cabas », comme on disait déjà^, de « ferrer la mule », comme on disait au dixseptième siècle ^ d'entretenir des amoureux dans la maison, et de répondre aux reproches en brisant quelques pièces de la vaisselle.

Il ne faut cependant pas oublier que les opulents gentilshommes entretinrent de bonne heure une domesticité noble, représentée par des parentes pauvres qui servaient de chambrières, de confidentes, etc.

On sait que le mot valet ou varlet, qu'on a regardé comme un diminutif de vassal, eut d'abord le sens d'ouvrier. Le jeune homme qui avait terminé son

' Très affectueusement.

- Christine de Pisan, Le trésor de la cite' des dames, édit. de 1536, fo 121.

' Audiger, La maison réglée, liv. III, chap. m.

apprentissage passait varlet jusqu'au jour où il pouvait s'établir et devenir ainsi maître ou patron. C'est seulement vers la fin du treizième siècle que le mot valet commença à être pris dans le sens de domestique, mais a condition de le faire suivre d'une désignation particulière. C'est ainsi que la Taille de 1 29.2 cite, dans la rue de Violeite^ « Raoul, valet à servir- ».

' Devenue impasse Sainl-Faron.

2 Page 120.

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llarclé des meubles au douzième siècle. — Les siège?. — Lu grand'salle. — La crédence. — Le banquier. — Le dressoir et le buffet. — La table. — Les couchettes et les couches. — Le bâton de lit. — Les taies. — La paillasse, le matelas, le lit de plumes. — Le traversin et l'oreiller. — Le ciel de lit. — La couverture et les draps. — La jieixhe. — Le bassinage. — Les puces. — La table de nuit. — Tenture des murs : fleurs, feuillages, paille. — La rue du Fouarre. — La cheminée. — Sens du mot chamôre. — La chambre de parement. — Le clotet. — Les sainchiers, les reliques, les bénitiers.— Les sonnettes. — Les vavasseurs. — Les serrures. — Connaissance de l'heure. — Les horloges. — Divisions de l'heure.

Il reste très peu de meubles antérieurs au douzième siècle, et Ton ne connaît guère le mobilier de ces temps recules que par les miniatures des anciens manuscrits. Mais, dès le début du treizième siècle, les documents deviennent plus abondants et aussi plus précis.

Pendant longtemps, le banc fut dans les appartements le siège par excellence. La fourme n'était qu'un banc divisé en stalles; le faudestcuil et la chaire étaient des sièges d'honneur; Vescabeau et la selletle, diminutifs du banc, ne passaient pas pour des meubles sérieux et ne convenaient qu'aux petites gens. Un banc, qui souvent faisait corps avec elle, était donc presque toujours

associé à la table à manger; c'est même de là qu'est vemi notre mot banquet. Mais ce banc pouvait être muni d'un dossier ou d'un dais richement sculptés, précédé d'une marche élevée, et recouvert soit de coussins ou carreaux^ soit d'une pièce d'étoffe dite banquier ou banchier.

Toutefois, les sièges devinrent un peu plus rares au début du quatorzième siècle, les croisés ayant rapporté d'Orient l'habitude de s'asseoir sur des tapis, sur des coussins.

Durant ses séjours au logis, le châtelain vivait dans sa grand'sa/le, qui représentait à la fois notre salon et notre salle à mangera

Près de la table, se plaçait la crédence, petite armoire toujours fermée avec soin, et qui renfermait les objets employés pour VessaP. On y voyait quelques coupes; la corne de licorne^ tenant à une chaîne d'or et enchâssée dans le même métal ; le languier, espèce de salière d'or où reposaient les langues de serpent. J'ai déjà parlé de tout cela.

Autour de la salle, des dressoirs et des buffets complétaient l'ameublement. Le di^essoir ou étagère était souvent surmonté d'un dais orné, et les tablettes, revêtues de nappes, offraient aux regards ce que le maître du lieu avait de plus précieux : la vaisselle plate, la nef, les pièces d'orfèvrerie, une foule d'ustensiles d'or

* Le mobilier de la salle à manger et de la cuisine ont été dér crits dans le chapitre VIL

2 Crédence vient du latin credere, croire, se fier. L'essai se nommait credentia, Voy. le Glossaire de Ducange.

et d'argent. Le buffet ne diiïérait guère du dressoir que par ses dimensions. Meuble honnête, commode, modeste, il était utilisé pour le service de la table, et les bourgeois y étalaient leurs poteries variées et leur brillante vaisselle d'étain. Quant au dressoir, privilège de la noblesse, imposant monument de vanité et d'or^ gueil, il restait sans emploi. Il figurait dans la salle parce que, comme je l'ai dit, il n'aurait été nulle part plus en vue ; mais on s'empressait de le transporter dans toute pièce appelée à devenir momentanément lieu de réception, par exemple dans la chambre où la nouvelle accouchée recevait les félicitations de ses amies. Il prenait même place dans les rues, le jour de la Fête- Dieu, devant les tapisseries dont les maisons étaient tendues.

Lorsque des entremets devaient égayer un festin, on dressait en fer à cheval la table autour de la salle, de manière à ce que le milieu restât libre ; mais, dans la vie de chaque jour, elle occupait le centre de la pièce. Elle avait ordinairement la forme d'un carré long, et était plus étroite et plus haute que les nôtres. Les convives se plaçaient d'un seul coté; l'autre coté, destiné à faciliter le service, recevait les plats à mesure qu'on les apportait.

Les lits étaient d'énorme dimension. On nommait couchettes de petits lits qui avaient 6 pieds carrés; les couches mesuraient 8 pieds et demi sur 7 et demi, ou 41 sur 10, ou 12 sur 11*. Le pied représen-

' Sauvai, Antiquités de Paris, t. II, p. 280.

28'i VIE PRIV^ÉE DES PREMIERS CAPÉTIENS.

tant 0™,3^4, ces derniers avaient environ i mètresde largeur. Mais il ne faut pas oublier que les noble& seigneurs invitaient sans cesse à coucher avec eux. leurs compagnons d'armes, en signe de fraternité chevaleresque; et, ce qui peut nous paraître plus étrange^ c'est que leurs femmes et môme leurs chiens prenaient place auprès de Tétranger. Ces lits immenses étaient, élevés sur une ou deux marches, qui les dépassaient d'environ 2 pieds en tous sens. Je dois noter ici que saint Louis couchait presque toujours seul, sur \iu petit lit de bois, avec un mince matelas de coton. Quand il partageait le lit de la reine, u on ne laissoit pas de le réveiller à minuit pour le service des matines; mais ce jour-là, il s'abstenoit de baiser les châsses, et les reliques des saints ».

On comprend que des lits de 4 mètres étaient difficiles à faire. Aussi les servantes employaient- ellespour tendre les draps et les couvertures un bâton spécial, dit bâton de lil^. Nalurellement, les couches ne pouvaient être déplacées, mais on rencontre parfois dans les miniatures du quatorzième siècle des couchettes, dont les pieds sont munis de roulettes.

Un bon lit se composait alors d'une paillasse, un lit de plumes, un traversin et un oreiller. L'enveloppe de chacun de ces objets se nommait taie.

La paillasse était remplie de foin et de paille. Dansun compte du quatorzième siècle, je trouve ces deux, mentions : « Pour cent aulnes de toile à faire paillasse

^ Voy. V. Gay, Glossaire archéologique^ t. I, p. 131.

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-et autres choses, à deux sols parisis l'aulne, X liv. parisis. » Et : « A Agnès la Gauche, cousturière*, pour '-avoir laillé neuf paillasses, icelles emplies de foin et de feurre-, et cousues, XXXII sols parisis. »

Le matelas, dit malheras, materas, rnalras, etc., se t^arnissait de laine et de coton.

Le lit de plumes était appelé cows/e, coule, couette, elc.

J.e traversin, traversain, coussin, coissin^, chevecier ^u cheveciet, se remplissait de duvet. Je lis dans un •'Compte de 1,'J52 : « A Pierre de Villiers, coutier, pour 06 livres de duvet, à emplir les deux quarreaux'^ de i'oratoire de madame Blanche de lieaumont et le coussin de son malraz, 16 liv. iOs. parisis^. »

L'oreiller, en latin auricula, auriculare, aurkularium , pnivinar, pidvinus^, ressemblait tout à fait aux nôtres. -Sa taie était parfois l'objet d'un grand luxe; on en trouve qui portent aux coins des houppes pendantes, ■«rautres sont découpées à jours, ornées de perles, etc. Un inventaire de 1353 contient celte mention : « Pour un 'Orillier de veluyau^ vermeil, semé de perles d'orient... l*()ur un petit orillier plein de duvet, à quatre boutons

* Ce mot avait alors le sens de couseuse. - De paille.

^ Voy. DucaD;,a\ au mot coûta.

* Nous dirious aujourd'hui les deux coussins.

* Douët-d'Arcq, Comptes de i'argenteric, p. 180. '^ Voy. Ducaugc, au mol awiculare.

' Velours.

de perles*. » L'oreiller s'appuyait au dossier^ docier ou dosseret.

Assez souvent, le lit est surmonté d'un ciel qui le couvre tout entier, et que soutiennent quatre colonnes partant des angles. Ou bien, ce ciel, maintenu par des barres de fer ou de bois, fixées soit dans le plafond, soit dans la muraille, ne s'avance qu'à mi-corps, forme ce que l'on nomme alors un pavillon ou un épervier. Quelquefois, le dossier du lit, du côté de la tête, est fort élevé et se relie au ciel, mais en général il ne dépasse guère la hauteur de l'oreiller.

La couverture est de serge ou de tiretaine dans les maisons pauvres, de drap ou de fourrure dans les maisons riches. Par-dessus, s'étend la coustepointe, faite d'une étoffe mise en double, rembourrée de duvet ou de coton, et pointe, ce qui signifie cousue, nous dirions aujourd'hui piquée.

Les draps de lit étaient presque toujours nommés draps-linges, pour les distinguer des draps de laine, et aussi linceuls ou linceux, parce que, comme de nos jours, ils servaient à ensevelir les morts.

Leur dimension rappelait naturellement celle des lits. Au milieu du quatorzième siècle, Jeanne de Brie, « marchande de toile, demourant à Paris », livre à une cliente « vingt-cinq aulnes de toile bourgeoise, pour faire deux paires de draps à lit, chascune paire de dix aulnes^ ».

* Douët-d'Arcq, Comptes, p. 325.

* Douët-d'Arcq, Nouveaux comptes, p. loi. — L'aune de Paris équivalait à 1™,19.

Comme aujourd'hui, le drap de dessus se repliait sur la couverture, et les gens riches dédaignaient les draps de deux lés. Mais c'était là une nouveauté : Christine de Pisan, décrivant le lit très luxueux d'une accouchée, signale un « grand drap de lin, aussi délié que soie, tout d'une pièce et sans cousture, qui est une chose nouvellement trouvée* ».

Un barreau de bois appelé la perche était disposé près du lit en guise de portemanteau, et recevait une partie des vêtements lorsqu'on se couchait.

J'ai dit déjà quelles étaient à cet égard les exigences de la civilité. On étendait sur la perche les vêtements de drap et les fourrures. La chemise et les braies prenaient place sous le traversin, et le matin, en se levant, on passait d'abord sa chemise'-.

Les draps de lit conservèrent le nom de linceux et de /mcew/s jusqu'au début du dix-septième siècle^.

A dater du quatorzième, l'on commença à les bassiner. Le procédé qu'employait Charles le Mauvais est assez étrange. Une fois le prince couché, un valet introduisait dans le lit une sorte de longue trompette, au moyen de laquelle il faisait pénétrer entre les draps de l'air chaud. Au reste, voici le texte même de Froissart, chroniqueur contemporain : « S'en retourna en sa chambre tout frileus, et dist à ung de ses varlets de chambre : « Appareilliés-moy ung lit, car je me vucil

' Le trésor de la cité des daines^ édit. do 1407, f» 59. ^ H. Michelant, Dialogues f ratiçois- flamands ^ p. 12. ^ Voy. par exemple La Fontaine, L'ermite, conte XV.

ung petit couchier et reposer. » Il fut fait. Il se despoiiilla et se mist en ce lit. Et quand il fut couchié, il ■ commença à trembler, et ne se povoit reschauffer, car jà avoit-il grand eage, environ soixante ans S et avoiton d'usage que pour luy reschauffer et faire suer, on boutoit une buisine d'airain en son lit, et luy souffloiton air boulant'-. »

La bassinoire classique n'apparaît qu'un demi-siècle plus tard.

Les puces n'avaient pas attendu si longtemps pour prendre place entre les draps. Albert de Bollstadt, qui écrivait au treizième siècle, indique plusieurs procédés pour chasser ces hôtes incommodes. 11 conseille, par exemple, de laver les murailles de la chambre avec une décoction de coloquinte, d'enduire le lit avec de la graisse de hérisson, etc., etc.". L'auteur du 3Iénngier de Paris enseigne à sa jeune femme qu'il existe au moins six manières de détruire les puces. Il les lui recommande instamment, car, dit-il, en préserver son mari doit constituer une des sérieuses préoccupations d'une tendre épouse : « Et pour ce, je vous prie que le mary que vous arez^, vous le veuillez ainsi ensorceller, et le gardez de maison maucouvertc"' et de cheminée fumeuse; et ne lui soyez pas rioteuse'% mais doulce,

^ Cinquante- cinq ans seulement en réalité. ^ Édit. Kcrvyn de Lettenhove, t. XIII, p. 43.

Ope/a, t. VI, p. 680.

'• Que vous aurez.

^ Mal couverte.

* Querelleuse.

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aimable et paisible, (jardez en yver qu'il ait bon feu sans fumée, et entre vos mamelles bien coucbié, bien couvert. Et, en esté, gardez que en vostre chambre ne en vostre lit n'ait nulles puces, ce que vous pouvez faire en six manières'... »

Assez souvent, les anciens manuscrits nous montrent sous les lits des vases assez semblables aux nôtres; d'où l'on peut conclure que le malsain usage des tables de nuit n'existait pas encore.

Bien que l'on connût depuis longtemps les tapis et les tapisseries, qu'il s'en fabriquât même à Paris-, on leur préférait souvent les fleurs et les rameaux verls pendant l'été, la paille pendant l'hiver. Le roi s'en contentait, et après lui les pauvres malades de l'IIotel- Dieu. On a vu qu'au mois de mars 1208, Philippe Auguste ordonna que lorsqu'il quitterait Paris pour aller loger ailleurs, on transporterait dans cette maison la paille provenant de sa chambre et de son palais*'. L'ordonnance de Philippe Auguste, tombée peut-être en désuétude, fut renouvelée cent ans après par Philippe le Bel, qui l'étendit aux hôpitaux les plus proches de tous les lieux où le roi ferait sa résidence*. Plus tard, quand Charles V meuble son palais du Louvre avec tout le luxe dont pouvait alors s'entouier

' Tome I, p. ni.

' Voy. «Uins le Livre des métiers, les statuts des tapissiers sairazinois et des tapissiers nostrés (titres Ll et LU).

^ « Omne stramen de caméra et domo no.^lra parisiensi. >> Or donnanccs ?'oyales, t. XIX, p. 315.

* Août 1309. Ordonnnnces royales, t. I, p. 473.

un puissant roi, il ne songe pas à orner de tapis même sa chambre de parade : il se borne à remplacer le jonchage ordinaire par des nattes de paille.

Peu de coutumes eurent une plus longue durée et un caractère plus général. Les églises étaient jonchées de paille le jour de Noël, d'herbes odoriférantes le jour de l'Assomption, et le soin de fournir ces dernières incombait tour à tour aux prieurés situés dans l'archidiaconé de Josas. Vers la fin du quinzième siècle, ils étaient déchargés de cette redevance, et l'on s'accommodait d'herbe fauchée dans les prés de Gentilly ^

La rue du Fouarre, berceau de nos Facultés des lettres et des sciences, doit son nom^ à la paille dont on recouvrait le sol des salles de cours. En somme, les écoliers étaient traités comme le souverain, sauf peut-être que celui-ci pouvait s'offrir une litière plus épaisse et plus souvent renouvelée. Au mois de février 1371, Charles V exempte du droit de prise ^ les habitants d'Aubervilliers, à la condition qu'ils fourniront pour la demeure royale quarante charretées de paille bonne et convenable, vingt charretées pour Thôtel de la reine^ et dix pour celui du Dauphin.

Aussitôt qu'arrivait le mois de mai, les fleurs remplaçaient la paille. On en jonchait le sol, on en faisait

1 Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, t. I, p. 17.

2 Du vieux mot français feurre ou fouarre, synonyme de paille. Dès le treizième siècle, cette rue est nommée vicus straminum {Cartulaire de Notre-Dame, t. IV, p. 387). Au quatorzième apparaît rue du Feurre.

3 Voy. ci-dessus, le chapitre IL .

des couronnes dont les convives aimaient à se parer, on en entourait les aiguières et les vases à boire, on en composait des surtouts embaumés. Dans Les crieries de Paris (treizième siècle), Guillaume de la Ville-Neuve fait ainsi parler les bouquetières :

J'ai joncheure de jagliaus,

Herbe fresche!

Frès jonc à moult grant alenée.

Or rà, à la longue denrée!

Nous savons aussi par Martial d'Auvergne que, dans la grand'cbambre du parlement d'amour,

Au lieu d'herbe verd

Qu'on ha accouslumé d'espandre, Tout le parquet estoit couvert De rosmarins et de lavande '.

Le jagliau cité plus haut était sans doute notre glaïeul à fleurs violettes, et les variétés déjà nombreuses du jonc servaient à parer les murailles, que l'on tapissait aussi de lierre et de rameaux fleuris. Ces rustiques décorations n'empêchaient pas, d'ailleurs, la peinture des murs à l'huile et à la colle 2, même quand ils étaient recouverts de boiseries. Ordinairement, des poutres apparentes sculptées avec art ornaient le plafond de la grand'salle. Souvent aussi, à chaque extrémité s'élevait une cheminée monumentale, constituant une sorte de pièce à part, où l'on entrait pour se chauff"er.

' Arrêts d'amour, prologue.

» Sauvai, t. II, p. 281.

292 VIE PRIVÉE DES PRExMIERS CAPÉTIENS.

Dans les inventaires mobiliers dressés au moyen âge^ le mot chambre désigne en général, non pas une pièce faisant partie d'un appartement, mais l'ensemble des tentures, tapis et meubles d'une chambre à couchera On nommait chambre de parade, chambre à parer ou chambre de parement une pièce destinée à loger les hôtes de distinction. Décorée avec une richesse extrême, on y réunissait les objets les plus précieux du logis. On y voyait toujours un grand lit, mais qui restait sans emploi en dehors des occasions solennelles. Dans les demeures très opulentes, il existait parfois jusqu'à deux chambres de ce genre-...

Les pièces ordinaires, toujours très vastes, possédaient parfois un clotet, espace ménagé à l'un des angles et formé par des rideaux qui jouaient à peu près le rôle de nos paravents. J'ai cité plus haut, dans l'inventaire de Jeanne d'Evreux, un clotet entouré par des draps d'or, et qui était destiné à receler de saintes reliques.

Tout mobilier riche comprenait grand nombre decelles-ci et aussi d'objets de dévotion en métal précieux. Les expressions sainctuers, saintuaires, santuaires, etc., désignent toujours différentes sortes de reliquaires. On rencontre également une foule de bénitiers, dits benoiliers ou orcels à eau benoiste, qui sont

* Voy. ci-dessus, l'invcDtaire de Jeanne d'Évreux.

- La mode des chambres de parade subsista jusqu'au dix-huitième siècle. Voy. J.-F. Blondcl, Cour.<; d'arc/ufecture, édit. de 1777, t. V[l, p. 107; et les planches de l'Enci/clupédie raisoimé(\. art. Arçliitccture.

presque toujours accompagnés de leur goupillon, appelé C'iparjoiter, aspei'gès, gidineur^ fjp.louer, etc.

L'inventaire de Clémence de Hongrie mentionne H une sonnette d'argent ». Mais, à cette époque, tout instrument de métal destiné à produire des sons lorsqu'on l'agitait était une sonnette, même s'il s'agissait de grelots, de clochettes pendues au cou d'un chien ou d'une vache. Toutefois, ces dernières avaient un nom particulier, on les appelait dandains ou dandins^ , et elles conservaient ce nom lorsqu'on en imitait la forme dans un joyau. Il y avait, par exemple, des colliers d'or à deux dandains, quelque chose comme nos pendentifs actuels. Les sonnettes mises en mouvement par des fils de fer sont d'invention moderne. L'on y supl)léait par des clochettes ou des timbres placés sur les meuhles. Je vois dans Le chevalier nu lion, par Chrétien de Troyes, qu'un vavasseur- « férit de trois coups d'un martel qui pendoit aune table », et qu'à ce signal la domesticité accourut.

La clochette exclusivement destinée aux bétes paissantes était aussi nommée clarain, clarein, clarin, clarant, clérin, etc., expressions qui ont pour origine, comme notre clairon, le mot latin clarus^. « J'ai beaux

' Qui se balance, qui va et vient, d'où le verbe se dandiner.

- Das vassal ou arrirre-vassal. Iloniuie libre, mais non noble, possesseur d'un fief héréditaire qui imposait non l'hommaîie, mais la lidélité, une subordination tenant du serviteur et du soldat. Le vavasseur pouvait subdiviser son lief en petites (miIlures qu'il donnait à ferme à des paysans, et il avait sur eux le droit de basse justice.

^ Clair, qui rend un son clair.

clareins à mettre à vaches », dit un marchand du quatorzième siècle*.

Les serrures étaient parfois de véritables objets d'art. La Taille de i 292 mentionne 27 serruriers, celle de 1300 en cite 36. Les serrures communes, faites en bois, recelaient un mécanisme absolument semblable à celui qui garnit les nôtres. Le ploustre ou cadenas différait un peu de nos cadenas actuels.

Les instruments servant à mesurer le temps étaient encore fort rares, tous les inventaires nous le prouvent. Je dois donc expliquer comment, au temps des premiers Capétiens, on pouvait, jour et nuit, déterminer la succession des heures.

Chaque matin, au petit jour, le cor du guet sonnait de l'une des tours du Châtelet. Ce signal., nommé guette cornée, rendait la liberté aux bourgeois qui avaient fait le service du guet pendant la nuit^; il annonçait en même temps aux Parisiens que le jour venait de poindre.

Mais sur quoi se réglait le guetteur du Châtelet? Sur les cloches des couvents, qui sonnaient :

Matines à minuit. Sexte à midi.

Laudes à 3 h. du matin. None à 3 heures.

Prime à 6 heures. Vêpi-es à 6 heures.

Tierce à 9 heures. Compiles à 9 heures.

Il fallait donc qu'à leur tour les religieux eussent un procédé pour arriver à connaître les heures.

* Voy. le Dit d'un mercier.

- Voy. ci-dessous, le chapitre IX.

DOMESTICITÉ. — MOBILIER. 29o

Il n'y en eut pas d'autre, au début, que l'inspection des astres. Le moine chargé de sonner les cloches dormait le jour; pendant la nuit, il ne se couchait pas, et sortait de temps en temps pour examiner le ciel. Je lis dans le récit d'un miracle arrivé du vivant de saint Hugue qu'un religieux de Gluni « exivit ut videret astra et cognosceret si esset hora pulsandi* ».

Quand l'iiorizon assombri ne laissait visible aucune étoile, on recourait à divers procédés. Le moine qui veillait déterminait l'heure approximativement par le nombre des psaumes qu'il avait récités depuis son dernier examen du ciel, par le nombre des pages qu'il avait lues, par la quantité de cire qu'un cierge avait consumée, par l'huile qu'une lampe avait brûlée 2. Parfois, le chant du coq servait de signal pour le lever des religieux : la règle de Saint-Benoît ordonne que « in verni vel œstatis tempore, a pullorum cantu nocturni inchoentur^ ».

Cette même règle, revue au septième siècle, nous apprend que les couvents riches avaient déjà un moyen plus sûr pour savoir l'heure. Les deux religieux à qui était confié le soin de sonner les cloches devaient, dit le texte, jour et nuit interroger l'horloge, « in nocte et in die solliciti horologium conspicere* ». Que faut-il

* Bibiiotheca cluniacensis, col. 4'» 8.

'■' Haefton, Disquisitiones moiiastico', t. II, p. 099, tractatus III, (lisquisilio 1.

^ Doin Galmet, Commentaire sur la règle de Saint-Benoit, t. Il,p. 120.

* Doni Calnict, t. Il, p. 120.

entendre par ce mot horologium'î Dans le jour, c'était sans doute un gnomon ou cadran solaire; la nuit, ce ne pouvait être qu'une clepsydre. Mais qu'était-ce qu'une clepsydre?

Prenez un entonnoir en verre et terminé par une ouverture très étroite, remplissez-le d'eau. Quand l'eau aura coulé pendant une heure, indiquez par une ligne tracée sur le verre le niveau auquel elle est descendue. Continuez ainsi pendant douze ou vingt-quatre heures, et vous aurez la plus élémentaire des clepsydres.

11 est vrai qu'il existait déjà quelques horloges, mais sur lesquelles on ne pouvait guère compter.

Au début du neuvième siècle, le grand Aaron ou Haroun-al-Raschid avait envové à Charlemagne une ambassade venue de Bagdad, alors centre des lettres et des sciences orientales. Elle apportait à l'empereur d'Occident, entre autres riches présents, une véritable horloge sonnant les heures, et qui prouvait quel degré d'habileté avait alors atteint l'industrie persane'.

Les ouvriers d'Aix-la-Chapelle ne tentèrent probablement pas d'imiter l'ingénieuse machine qu'ils avaient sous les yeux, car il nous faut attendre encore près de trois cents ans avant de constater en Europe l'emploi des clepsydres sonnantes. Dans les Usages du l'Ordre de Cîteaux, compilés vers 1120, il est ordonné^ au sa-

' Cette horloge a été décrite par Éginhard, qui avait pu Tétu- ■iier sur place. Vov. Œuvres complètes d'Éginhard, trai. Teulct, t. I, p. 271.

- Chapitre CXIV.

DOMESTICITK. — MOBILIER. 297

crisUin de disposer l'horloge, en sorte qu'elle sonne avant l'heure des matines ^ Il est donc permis de sup- IMjser qu'à la fin du treizième siècle, ces sortes d'instruments pouvaient être assez communs dans les riches <jglises de Paris. Toutefois, saint I^ouis préférait régler sa vie par l'emploi de chandelles, dont la longueur était ralculée de manière qu'elles se consumassent en un nombre d'heures déterminé. « Chascun jour, écrit le r.onfesseur de la reine Marguerite, il s'en raloit en sa chambre, et adoncq estoit alumée une chandele de certaine longueur, c'est à savoir de trois piez ou environ; ^t endementieres- que ele duroit, il lisoit en la Bible ou en un autre saint livre; et quand la chandele estuit sur sa fin, un de ses chapelains estoit apelé^ »

Ce procédé, déjà fort usité sans doute, avait donné naissance à une division singulièrement vague du temps et surtout de la nuit. On la partageait en trois chandelles, et l'expression iine chandelle désignait soit le premier tiers, soit un tiers quelconque de sa durée: t?'oi.s c/Kmrfç//es, c'était la nuit entière. Lés exemples de cette manière de compter les heures ne sont pas rares; en voici trois qui ont été recueillis par Ducange'*^ : <( Pour ce qu'il estoit environ trois chandelles de nuit, l'exposant print un planchon '' en sa main pour la scu-

' Dom Galmet, t. I, p. i>80.

- Pondant.

■' Recueil des fiisloriens, t. XX, p. 79.

* Glossarium, v» candela.

^ Prit un cpieu, uuc pique.

reté de son corps. » On lit encore dans une charte de 1386 : « L'exposant s'en aloit en sa maison environ heure d'une chandelle de nuyct » ; et la phrase suivante a été écrite en 1408 : « Ce faisant, le suppliant mist et vacqua tout ledit jour, et bien jusques à deux chandelles de nuit. »

Philippe le Bel possédait <' ung reloge d'argent, tout entièrement sans fer, avec deux contrepoix d'argent emplis de plomb ». Il passa à ses héritiers, et parmi les témoins admis à déposer en 1328 dans le procès de Robert d'Artois figure un sieur Gérard de Juvigny, qui se dit « valet de chambre et orlogeur au Louvre* ». Charles IV possédait donc l'horloge provenant de son père Philippe le Bel. On la retrouve encore dans l'inventaire des meubles de Charles V-.

Il n'est question nulle part d'instruments jouant le rôle de nos réveils, et pourtant à aucune époque on ne s'est levé d'aussi bonne heure. Il est vrai que l'on se couchait de même. Nous avons vu^ que le couvrefeu sonnait le soir entre sept et huit heures, et que, bien avant cela, les ouvriers quittaient le travail en hiver, puisque la plupart des métiers interdisaient le travail à la lumière. En revanche, ils commençaient leur journée dès le point du jour en été, et déjeunaient chez leur maître à six heures du matin. On n'était guère moins matinal dans la bourgeoisie. Ainsi, le

* Voy. les Mémoires de l'académie des inscriptions^ t. X, p. 599.

2 Sous le 11° 2598.

^ Voy. le chapitre VII.

Parlement ouvrait son audience à six heures en été et h sept heures en hiver'.

Le grammairien Papias, qui vivait au onzième siècle, nous apprend que l'heure se divisait alors en :

5 points.

45 parties.

40 moments.

60 ostenta.

22,560 atomes.

Nous savons encore par lui que :

Le point valait 2 minutes.

La minute — 1 partie et demie.

La partie — 2 moments et une fraction.

Le moment — 1 ostentum et demi.

L'ostentum — 370 atomes-.

Le texte porte « atomi ccclxvi », mais il est évident qu'il y a là une faute d'impression.

Il n'est plus question d'atomes ni d'ostenta dans un comput manuscrit du treizième siècle, qui est cité par M. Littré^ On y lit que :

Le jour se divise en 4 quadrans.

Chaque quadran — 6 heures.

— heure — 4 points.

— point — iO moments.

' Voy. Félix Aubort, Le parlement de Paris, p. 15o. " Lexicum, édit. de 148o, au mot atomus. 2 Dictionnaire, au mot minute.

Chaque moment en 12 onces.

— once — 47 minutes.

Ce qui revient à dire que l'heure se divise en :

4 points.

40 moments.

480 onces.

5,640 minutes.

DOME.STICITlî. — MOHILIKri. 301

Les jeux de dés, de dames et d'échecs. — Leur importanre et Iiîur fabrication. — Modification apportée au jeu d'échecs. — Les joueurs. — Triclierie au jeu. — Les dés pipés. — L'éclairage. Chandelles. Lampes. Lampiers. — Chandelles de cire.

— Les mouchettes. — Les flambeaux de poing et les éteiguoiis.

— Obscurité des appartements. — Les vitraux. — Absence do vitres. — Le papier huilé. — La toile cirée. — Les cheminée».

— Le bois à brûler. — Les niouleurs de bois. — Le charbou de terre. — Les mottes et les cotretf. — Les réchauds à feu.

— Les chaufle-mains. — Les gants d'hiver.

Les jeux qui exigent, à l'intérieur des appartements, une installation particulière ou un matériel spécial ont leur place marquée dans le mobilier. Au reste, le moyen âge n'oflVit guère aux joueurs (pie les nombreuses variétés des jeux de dés, de dames et d'échecs; el pourtant, dès 1292, on comptait déjà à Paris sept déciers ou deiciers, qui fabriquaient non seulement (les dés, mais des tables et des échecs, des tabliers, des échiquiers, des mareliers, etc. *.

On nommait taOles les petits palets de bois, d'os ou d'ivoire que nous appelons aujourd'hui des dames. De là le nom de jeux de tables ou des tables donné à tous

' Livre des yncliers, litre LXXI.

les jeux où Ton employait les dames, et de table ou tablier à la surface plane sur laquelle on les jouait. Cette dernière expression finit par s'appliquer à tous les tableaux disposés pour jouer à un jeu quelconque; V échiquier cependant tendit toujours à conserver son nom et à rester distinct du tablier.

On trouve très fréquemment cités, dans les anciens inventaires, des échiquiers et des jeux d'échecs en chêne, en ébène, en ivoire, en marbre, en cristal, en jaspe, même en bateure d'or et d'argent, ce qui signifie que les cases étaient faites de petites plaques de ces métaux réduits en feuille. Le célèbre jeu d'échecs qui passe pour avoir été offert à Charlemagne par Haroun-al-Raschid, et qui fut successivement conservé au trésor de Saint-Denis et à la Bibliothèque royale, est en ivoire. 11 date du onzième siècle seulement, le costume des personnages constituant chaque pièce ne laisse aucun doute à cet égard. On n'a rien conservé des « jeux de tables et de eschiez » qui, suivant Joinville ^ furent offerts par le Vieux de la montagne à saint Louis, mais on sait que le bon roi, ennemi déclaré des jeux de hasard, jouait volontiers aux dames et aux échecs ^.

C'était un passe-temps recherché même des femmes. On a vu que l'inventaire de Clémence de Hongrie et celui de Jeanne d'Évreux contiennent chacun un riche

» Edit. dé Wailly, p. 263.

2 Voy. Le Nain de Tillemont, Histoire de saint Louis, t. II, p. 209.

échiquier. Dans un roman composé vers 1300, le poète nous montre le comte d'Anjou jouant aux échecs avec sa fille ^ Ce jeu avait subi, au siècle précédent, une modification assez curieuse. Jusque-là, les deux pièces principales étaient tantôt deux rois, tantôt un roi et son premier ministre; celui-ci suivait toujours et presque pas à pas le souverain. On fit d'abord de ce ministre une dame, sans, d'ailleurs, rien changer à sa marche obéissante; puis, l'inlluence des femmes croissant de plus en plus, la dame devint reine, fut laissée libre de manœuvrer en tous sens, et devint ainsi, comme sur le trône, presque l'égale du roi.

Pendant bien des siècles, l'art de connaître les jeux en vogue compléta l'éducation d'un gentilhomme.

Puis aprist il as tables et as esclias jouer,

écrit de son héros l'auteur de Paris la duchesse^. Dans une foule d'autres romans du moyen ûge ^, on vante l'adresse d'un seigneur aux échecs et aux dés comme à la chasse. Au treizième siècle, Jacques de Cessoles songeant à composer un traité de morale universelle, ne trouva rien de mieux que de le baser sur le jeu des échecs. La marche du roi, des pions, des tours lui fournit de sages préceptes de conduite qu'il appliqua à toutes les conditions et à toutes les circonstances. Ce Liber de scacchis eut une vogue immense, et fut presque aussitôt traduit en plusieurs langues.

* La comtesse d'Anjou, par Jehan Maillait.

- Cité par Ducangc, au mot scacci.

^ Voy. entre autres Gérard de Roussillon et lïuon de Bordeaux,

30 i VIE PRIVÉE DES PREMIERS CAPÉTIENS.

En dépit de Jacques de Cessoles et de sa morale, on ne se faisait guère scrupule de tricher au jeu, habitude dont la tradition resta enracinée même à la Cour, et qui était encore en pleine faveur au jeu de Louis XIY. On peut juger par là de ce qui se passait au moyen âge. Les merciers vendaient alors d€S dés qui avaient la propriété de tomber, les uns sur les nombres les plus bas, les autres sur les plus élevés^ d'autres toujours sur l'as^

Les statuts des deiciers, que je citais tout à l'heure, interdisent sévèrement la fabrication des dés pipés, et nous révèlent ainsi les fraudes les plus fréquentes dont ils étaient l'objet.

On appelait dés plonmez^ ceux dont une des faces était rendue plus pesante que les cinq autres par l'addition de plomb ou de vif argent.

Les dés viespoinz présentaient sur chacune de leurs* faces le même nombre de points : « ce est à savoir qui sont touz d'as ou touz de n points, ou touz de m, ou de iiii, ou de v, ou touz de vi ».

Les dés pers ou nompers^ étaient ceux où le même nombre de points était reproduit deux fois : u dez à deus II, ou à deus as, ou à deus v, ou à deus m, ou à deus un, ou à deus vi ».

Les dés lorignez avaient une de leurs faces frottée sur une pierre d'aimant.

* Voy. le Dit d'un mercier.

^ Plombés.

^ Pairs ou impairs.

DOMESTICITÉ. — MOniLIKll. 30o

Tous les dés de ce genre devaient Hvc confisqués et linMés par les jurés, et le fabricant coupable payait une amende de 5 sous.

A celte époque, l'éclairaiie encore bien défectueux devait singulièrement faciliter les fraudes. On se servait alors soit de chandelles qui, comme aujourd'hui, renfermaient une mèche de colon, soit de lampes en terre, en verre ou en métal.

Au début, ces lampes sont assez exactement représentées par nos veilleuses actuelles : un godet rempli d'eau, puis une couche d'huile sur laquelle flotte une petite mèche. Mais, vers le treizième siècle, un perfectionnement s'opéra dans l'éclairage. Le godet s'augmenta de becs saillants destinés à recevoir une ou plusieurs mèches qui les débordaient un peu et donl l'autre extrémité plongeait dans l'huile. Un second récipient, plus petit et que l'on pouvait facilement enlever pour le vider, pendait au-dessous du premier : c'est là que glissaient les gouttelettes coulées de la mèche. Ces lampes, souvent accrochées au plafond, étaient munies d'une chaîne, d'une crémaillère ou même d'un contrepoids, comme les suspensions de nos salles à manger. Pour former la mèche, on utilisait souvent la moelle d'une espèce particulière de jonc, et les petits marchands qui parcouraient les rues en olTraiont aux ménagères :

Cliandoilo de coton, ciiandoile, Oui plus art cler (lUc nul csLoilc!

' Qui donne i)lus do clarté qu'une éloile.

Il 20

J'ai jonc paré por mettre en lampes^ î

Dans les églises ou lors des grandes cérémonies civiles, si l'on voulait obtenir une éblouissante clarté, on faisait alterner un certain nombre de ces godets avec des chandelles de suif ou de cire sur un cercle de métal. On créait ainsi ce que nous nommons un lustre, et ce que nos pères nommaient une couronne de lumière, un lampier, un lampesier^ une roue ou un plateau-. Et, fait étrange, ces lampions, dont la fumée noire etépaisse répandait'une odeur infecte, ne subirent presque aucune modification jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Aussi ne se servit-on guère jusque-là que de chandelles ou de bougies, même pour les travaux les plus délicats.

Pendant très longtemps, les bonnes ménagères mirent de côté tous les restes de graisse pour en faire des chandelles. Un maître chandelier venait souvent les confectionner à domicile ^

Les chandelles de cire étaient fabriquées par les ciriers. Le mot bougie ne se rencontre guère avant la fin du treizième siècle.

On appelait chandelles des rois de grosses chandelles ornées et bariolées, que les maîtres offraient chaque

* Les crieries de Paris.

2 c( Pour faire contrepois, pour pendre les platiaus à mettre les cierges en la graut salle... » J.-M. Richard, La comtesse M ahaut d'Artois, p. 361.

^ Voy. le Livre des métiers, titre LXIV, art. 17.

année à leurs clients le jour de l'Epiphanie, et qui servaient à éclairer le repas de la fête des Rois.

Les mouchettes, dites aussi émouchettes ou sysiaux à moucher chandelles, ne figurent qu'assez tard dans les inventaires. A la fin du quatorzième siècle, on éteignait encore les chandelles « à la bouche ou à la main ».

L'usage de se faire précéder le soir dans les rues par des valets porteurs de flambeaux avait donné l'idée d'établir, à l'entrée des hôtels, de lourds éteignoirs de pierre, dont quelques-uns existent encore. Les lumières portées ainsi se nommaient flambeaux de poing.

Les petits éteignoirs portatifs sont d'usage fort ancien. On trouvait, parmi les miniatures de VHorius delicîarum, exécuté vers liSO, le dessin de deux petits cônes ornés, au-dessus desquels se lit le mot exiinctoria. Les inventaires dressés au moyen âge les appellent souvent antonnoires, entonnoirs, antonneurs, anthoneurs^ etc., sans doute à cause de leur ressemblance avec l'ustensile de ce nom.

En somme, l'éclairage artificiel était fort imparfait et, dans l'intérieur des maisons, il ne fallait pas trop compter sur la clarté du jour. L'étroitesse des rues ne facilitait guère l'entrée de la lumière, qui rencontrait encore un obstacle dans la garniture des fenêtres. Grégoire de Tours au sixième siècle, Fortunat au septième, parlent déjà des vitraux qui ornaient certaines églises. Suger, au douzième siècle, célèbre la beauté de ceux qu'il avait fait exécuter pour la basilique de Saint-Denis. Mais les habitations particulières ne connurent que bien lard le luxe des vitres. Au quinzième siècle encore,

elles ne recevaient le jour que par de petits carreaux en parchemin très fin, en papier huilé, en canevas ou en toile cirée. Les verres à vitre ne commencèrent à être d'un usage ordinaire dans la classe riche qu'au seizième siècle. L'auteur du Ménagier de Paris, riche bourgeois du quatorzième, adressait encore à sa femme cette recommandation : u Ayez vos fenestres closes bien juslement de toile cirée ou autre, ou de parchemin ou autre choses >>

On devine quelle tristesse devait régner, durant l'hiver, dans les immenses pièces ainsi assombries. Comme il était, en outre, impossible de les bien chauffer, on se réfugiait dans la cheminée, tenue assez élevée pour qu'un homme pût y entrer sans trop se baisser, et assez large pour qu'un banc de pierre pût être établi de chaque côté du foyer. Une petite fenêtre percée sous le manteau permettait même de voir au dehors sans se déplacer. D'énormes bûches se consumaient dans l'âtre, où l'on utilisait le bois, le charbon et même les mottes.

Le bois arrivait, par bateau, de la haute Seine, de TYonne et de la Marne. Il devait être débarqué et vendu aux ports de la Grève^ de la Bûcherie ou du Petit-Pont; celui qui venait de la basse Seine ou de l'Oise se vendait au port ou à la place de l'École. Là seulement, le ÏK)is pouvait être livré en gros, mais on le criait au ^lélail par les rues.

L'autre crie la busche bonne, A ij oboles le vous le donne,

* Tome I, p. I'î3.

DOMESTICITÉ. — M0I5ILIi:ri. 309

(lisait Guillaume de la Ville- Neuve' au treizième siècle. Le flottage date seulement du quatorzième. Les mots boia de fou et hnis d'andelle désignent le hêtrCr alors appelé fouteau. Les mots roiire ou /'ouvre s'appli- (juaient à certains chênes.

Le bois à brûler était mesuré au moule ou à la corde. Toutes les bûches devaient avoir \\ pieds et demi- de longueur, et l'on employait, suivant leur grosseur. Tune ou l'autre des deux mesures.

Le moule, anneau de fer qui avait G pieds et demi de diamètre, était marqué d'une fleur de lis, et l'étalon s'en conservait à l'Hôtel de Ville. 11 servait à mesurer les bûches qui avaient au moins 17 pouces^ de grosseur. En général, il entrait environ seize bûches par moule,, et trois moules auxquels on ajoutait douze bûches faisaient la charge d'une charrette. Aussi appelait-on le gros bois bou de moule ou bois de compte, et le noui de compteurs de bûches était souvent donné aux mouleurs*.

Les bûches d'une grosseur inférieure a 17 pouces se mesuraient à la corde. La corde était composée de quatre pieux fichés en terre et formant un quadrilatère de 8 pieds sur 4\ Elle contenait environ [H\ bûches.

Marco Polo, à la fin du treizième siècle, mentionne

' Les ci-ierics de Paris.

' Environ 1™,15.

^ Environ 50 ccnlirnèlres.

* Ou mesureurs. Voy. le chapitre suivant.

-' Environ 2™, 04 sur 1™,32.

le charbon de terre dans sa description de l'Asie; mais ce combustible ne fut guère utilisé en France que trois siècles plus tard. En 1520, la Faculté de médecine, consultée officiellement, déclara que sa fumée n'était pas nuisible et que les forgerons pouvaient continuer à l'employer*. Eux seuls alors en faisaient usage.

Le charbon de bois amené par eau devait être mis en vente sur le bateau qui l'avait apporté et dans les trois jours de son arrivée. Celui qui était venu par terre devait être déposé et vendu seulement à la place de Grève, aux halles, à la croix du Trahoir et à la place Maubert.

Dès le treizième siècle, on criait dans les rues de Paris :

Charbon le sac por un denier.

On criait de même des cotrcts pour allumer le feu^, et aussi des mottes à brûler :

L'autre crie qui veut le ten?

c'est-à-dire le tan, dont les mottes sont faites. Et pendant plusieurs siècles, les pauvres n'eurent pour se chauffer que des mottes et de la chènevotte, partie ligneuse du chanvre.

^ Commentaria medicinœ facultaiis, t. IV, p. 89.

" On a dit que le mot cotret venait du bas latin co<ilereiu.'n, qui aurait eu un sens analogue (Voy. le Glossaire de Ducangc, aux mots costn et costerelLum). Il est plus vraisemblable que 'cs petits fagots furent pendant longtemps fournis à Paris par l.i forêt de Retz, dont Villers-Cotterets a tiré son nom : Villerscoste-Retz. Caste en vieux français signifiait près de, à côté de.

Montaigne, renvoyant à un passage de Sénèque, rappelle que, chez les Romains, la chaleur « s'inspiroit h tout le logis par des tuyaux practiquez dans l'espais du mur^ ». C'est très probablement le système qu'employaient les étuvistesdu moyen âge pour chauffer leurs bains. Dans les grands appartements, dans les églises, l'on promenait durant l'hiver des chariots de fer, dit chariots ou réchauds à feu, qui étaient remplis de charbons incandescentset de cendres brûlantes^. Ainsi arrivait-on sans doute à attiédir les deux pièces de l'hôtel Saint-Paul dites chauffe-doux^. Dans les intérieurs bourgeois, il n'y avait, en général, qu'un seul chauffe-doux, autour duquel toute la famille et parfois plusieurs familles se réunissaient.

Les chariots à feu répandaient une chaleur bien insuffisante dans les vastes nefs, où un froid glacial incommodait souvent les ecclésiastiques et les fidèles. Aussi, ce procédé ne tarda-t-il pas à être perfectionné. D'abord, on plaça sur l'autel une espèce de poêle ou de pomme chauffée, afin de dégourdir les doigts du prêtre^; puis on inventa « l'escaufaille de mains » ou chauffe-mains, boule de métal formée de deux calottes ajourées. A l'intérieur, un certain nombre

* Essais, liv. III, chap. xiii.

^ Voyez-en le dessin dans Millin, Ajitiquités nationales, Commanderic de Saint-Jean de l'Isle, p. :29.

' Sauvai, Recherches sur Paris, t. II, p. 273.

* « Pour une paicle de fer pour la chapelle, à cbauiïer les mains le prestrc. » Voy. J.-M. Ricliard, La comtesse Mahaut (quatorzième siècle), p. 362.

de cercles, munis de tourillons opposés, pivotaient autour d'une capsule centrale, que le jeu des cercles maintenait constamment dans une position horizontale. Cette capsule recevait soit des braises ardentes, soit des billes de fer rougies au feu, et l'appareil était suspendu au bras par une chaînette. Ducange cite un de ces chauffe-mains, qui était en cuivre doré et pesait 10 onces ^ Le célèbre album de Villard de Ilonnecourtfournit l'image et la description d'un autre.

Les ecclésiastiques n'étaient pas seuls à se servir de pommes à mains. J'en trouve cinq mentionnées dans l'inventaire des meubles de Charles Y, et le musée de Cluny en possède au moins deux% dont l'une date du treizième siècle '\ Au dehors, on multipliait sur soi les vêtements"', et l'on emprisonnait les mains tantôt dans des moufles, véritables petits sacs bien fermés, tantqt dans des gants fourrés dont une multitude d'animaux fournissaient la peau^

1 Glossarium, au uiot calefactorium.

■ Annoté par Lassus. Planche XVI et page 90.

^ Toutes deux dans une vitrine du premier étage.

* Nos ancêtres éprouvaient aussi le besoin de se rafraîchir les mains durant l'été. Ils se servaient pour cela de pommes en cristal ou en agate, qui figurent souvent dans les inventaires.

^ Voy. ci-dessus, le chapitre V.

* Voy. ci- dessus, le chapitre IV.

Lo moyen âge et les animaux domestiques. — Leur rôle dans les bestiaires et dans les poèmes chevaleresques. — iMénagerie des chanoines de Notre-Dame. — Arrêts rendus contre des aniKiaux. — Symbolisme des animaux placés sur les tombeaux. — Ménagerie de la Cité. — Celle des comtes de Hainaut, celle de Philippe Auguste à Vincennes. — Le proverbe enlise chieîi et loup. — Passion du moyeu âge pour le cheval. — Injustice du moyen âge envers l'àne et le chien. — Tableau de la rage. — .\version du chien contre les gens mal mis. — Le chien de Montargis. — Les marchands de singes et les jongleurs. — Les oiseaux et les cages. — Les pigeons voyageurs. — Les oiseaux fjenlils. — Les oiseliers. — Redevances qui leiii" sont imposées. — Les corbeaux. Les aigles. Les œufs d'autruche. — Les chats au moyen âge. — Les souris et les souricières. — Les fous et les nains.

;\ii temps des premiers Capétiens comme aujourd'hui, l'on s'entourait volontiers d'animaux domestiques, et l'on prenait plaisir à choyer ces amis fidèles. Les anciens manuscrits contiennent une fouie de miniatures qui nous révèlent quelle tendresse, quels soins leur étaient témoignés, et la grande place tenue par certains d'entre eux dans l'existence des seigneurs comme des bourgeois. La théologie et la littérature les avaient si bien rapprochés de Ihomme que celui-ci ne pouvait guère voir en eux des êtres inférieurs à lui.

Les premières légendes chrétiennes en avaient fait les compagnons des saints et, un peu plus tard, les bestiaires les proposèrent aux chrétiens comme des modèles à imiter.

Dans les poèmes chevaleresques, ils jouent un rôle aussi important qu'honorable, ils personnifient les plus rares vertus, sont de vivants emblèmes des sentiments les plus élevés. Le cheval, l'inséparable ami du guerrier, y représente la prudence, le dévouement, le courage et l'honneur. Les cerfs et les biches s'attachent de préférence aux enfants et aux femmes, prêchent la sympathie et l'amour. Les oiseaux, qui de leurs yeux puissants percent l'espace du haut des airs, servent de guides aux hommes de bonne volonté; témoin celui qui conduisit l'empereur Charles jusqu'aux portes de Constantinople, celui qui révéla à Siegfried la demeure de la belle Brunehilde.

Dans le Roman du renard^ les animaux sont les acteurs d'une vaste comédie satirique où chacun d'eux, tout en gardant les vertus et les vices particuliers à son espèce, emprunte ceux des nôtres qui semblent le mieux convenir à sa propre nature. Gorpil, le renard; Isengrin, le loup; Noble, le lion ; Brun, l'ours; Bruiant,\e taureau; Chantecler, le coq; Pinte, la poule; Courfe, la taupe ; Belin, le bélier; Beaucent, le sanglier; Tardifs l'escargot; Tyberl, le chat; Conin, le lapin; Coard^ le lièvre; Frobert^ le grillon ; Be7'nard,Yàne, etc., forment entre eux une société complète, avec un roi, des juges, un clergé, des rentiers, des nobles, des paysans, des maris trompés, des fripons et des dupes. L'homme n'y

DOMESTICIT.:. — MOBILIER. 315

apparaît que de loin en loin, à l'état de comparse, sous le type vulgaire et grossier du vilain.

Il y avait en tout ceci de quoi récréer un peu les clercs condamnés à l'aride étude de la théologie. Aussi, désirant sans doute étudier de près les héros de tant d'aventures, les chanoines de Notre-Dame réunirent dans le cloître une petite ménagerie où l'on voyait des ours, des cerfs, des corbeaux, des singes, etc. Au mois de novembre 1245, Eudes, légat du Saint-Siège, leur intima l'ordre de licencier tous ces pensionnaires, qu'il osa représenter comme nuisibles, inutiles et ridicules'.

Tout le monde ne pouvait pas se donner le luxe d'élever de pareilles botes, mais les animaux domestiques pullulaient dans Paris. Les oies, les lapins, les canards, les pigeons, les porcs prenaient leurs ébats au milieu des rues, autour des tas d'ordures, et disputaient le passage aux habitants.

Je disais tout à l'heure que le moyen âge n'avait pas voulu voir dans l'animal une créature d'ordre inférieur, que les premières légendes chrétiennes, la poésie, les romans chevaleresques le traitent comme membre de l'espèce humaine; être moral et perfectible, il devenait dès lors responsable de ses actes, et la loi agit avec logique en le soumettant aux mêmes pénalités que l'homme. En dehors même des animaux domestiques, on connaît une centaine d'arrêts prononcés contre des bêtes

* « Auiinalia nociva, inutilia seu jocosa, vcluti ursos, ccrvo?, corvos aut siiiiias, vel hujusmodi. » Cartulaire de Sotre-Dame de Paris, t. II, p. 406.

accusées de mauvaises actions. Pour Paris et ses environs, le plus ancien remonte au treizième siècle. H fut exécuté vers 126G suivant l'abbé Lebeuf*, vers 1268 suivant M. L. Tanon^, qui tous deux en ont publié le texte d'après un registre criminel de Sainte-Geneviève. A Fontenay-aux-Roses, seigneurie dépendant alors de ce couvent, un porc, convaincu d'avoir mangé un enfant, fut brûlé vif dans la cour du maire ou juge de l'abbaye.

En avril 1274, est exécuté à Torcy^ un porc coupable d'avoir tué un porcher habitant le village voisina

En février 1314, les juges du comté de Valois instruisirent contre un taureau qui avait occis un homme d'un coup de corne. Après interrogatoire des témoins, il fut condamné à mort et pendu".

De 1317 à 1332, trois sentences du même genre sont rendues par la justice de Saint-Martin-des-Champs à Paris. Les deux premières concernent des truies qui s'étaient attaquées à plusieurs enfants. Les bêtes furent attachées aux fourches patibulaires du prieuré. Le troisième fait est très curieux. Un cheval tua quelqu'uii sur le territoire de Bondy, relevant de Saint-Martin-des- Champs. Le propriétaire, espérant échapper aux poursuites, s'empressa de conduire la bête en dehors du

* Histoire du diocèse de Paris, t. IX, p. 401.

- Histoire des justices des anciennes églises de Paris, p. SIS.

^ Arrondissement de Meaux.

^ Registre criminel de Saint-Maur-des-Fossés, dans L. Tanoii, p. 341.

■' Arrêt cité par Poullain de Saint-Foix (historien 1res suspect), tlans ses Essais sur Paris, ôdit. de 1766, t. V, p. 100.

nOMESTIClTi:. — MOI'.ILIKIl. 317

territoire sur lequel s'étendail la juridiction du prieuré, l/lioinmc put cependant être saisi, et les religieux, pour affirmer leurs droits, lui firent payer la valeur de {'animal coupable, et fournir « une ligure de cheval », qui fut pendue comme un criminel ordinaire, aux fourches du couvent ^

11 me serait facile de multiplier les arrêts de ce genre, oA j'en rencontrerais encore à la fin du dix-septième siècle. Mais je dois avouer mon ignorance touchant un autre point fort intéressant de l'histoire des animaux. Les archéologues n'ont jamais pu s'entendre sur la signilication symbolique de ceux qui ornaient jadis les l'iches mausolées, honneur accordé surtout aux lions et aux chiens.

Pour quelques érudils, la présence d'un chien sur un tombeau représentait « le noble droit de la chasse ».

On a prétendu aussi que le lion ornant le mausolée d'un chevalier rappelait qu'il avait péri dans une expédition iuilitaire; le lévrier indiquait, au contraire, qu'il s'était éteint tranquillement en temps de paix. Alexandre Le- Moir répond que « presque à toutes les statues de rois et autres personnages historiques, on voit des lions sous leurs pieds et même on en voit à celles de leurs enfans ; (ît fort peu de rois de France sont nuDrts dans les combats- ». Il est certain que le lion symbolisait souvent à Jui seul le rang suprême. Étendu aux pieds de tout être

' î^. Tanoii, liefjistre criminel de la justice de Saint-Martin-des- .('lintttf).s, [). 227.

' Musée des )n07iume}i^ français^ édit. de 1810, p. 30.

humain, il était parfois, comme le porc couché aux pieds d'un saint, l'image du démon vaincu, des voluptés asservies ^ Uni au dragon, il désignait encore le triomphe de la piété sur l'esprit du mal et sur le péché.

De son côté, Millin croit que l'on plaçait sur les tombes tantôt l'animal qui figurait dans les armoiries du défunt, tantôt celui qu'il avait le plus aimé : explication qui a le mérite de pouvoir contenter tout le monde. « Nous allons voir, ajoute Millin, sur les pieds de Charles d'Orléans un porc-épic, parce qu'il avait fondé un ordre de ce nom^. »

Rappelons, d'ailleurs, que dans toute scène de Cour figurent toujours et en bonne place quelques animaux, des chiens surtout.

Je rencontre dans la Taille de 1 5i 5^ cette mention énigmatique : « Hue Bon-gré-Dieu, qui a bestes. »

S'agit-il d'une ménagerie?

Nos rois en possédaient une aux environs de leur palais de la Cité, dans la rue dé la Calandre^. En 1333, Philippe VI la transporta près de son château du Louvre, à l'extrémité nord-ouest du jardina II acheta,

* A. Maury, Croyances et légendes du moyen âge, édit. de 1896, p. 255.

^ Gélestins, p. 85. — L'ordre du Camail ou du Porc-Épic avait été créé par Louis d'Orléans, pour célébrer la naissance de son fils Charles, qui fut père de Louis XIL

^ Quartier Saint-Paul, p. 141.

* Jaillot, Recherches sur Paris, quartier de la Cité, p. 36,

^ Voy. Berty, Topographie histor. du vieux Paris, t. I, p. 129.

pour y loger ses lions et autres hètes féroces, une grange qui était située à l'angle de la rue FroidmanteP et de la rue de Beauvais^, et qui appartenait aux sieurs Geoffroi et Jacques VaurieP. Cette grange, appropriée à sa nouvelle destination, dewïntV hôtel des lions du roiy et l'on ne cessa, jusqu'à la fin du régne de Henri III, d'y entretenir de nombreux fauves.

Dès le huitième siècle, ces bêtes étaient bien connues en France. Elles arrivaient d'Afrique par l'Egypte, où Alexandrie centralisait le commerce de l'Orient.

Il semble que quatre cents ans plus tard elles ne fussent pas beaucoup plus rares qu'aujourd'hui. Plusieurs princes entretenaient volontiers des ménageries dans leur palais. Les comtes de Hainaut, par exemple, pourvoyaient à la nourriture de leurs fauves au moyen d'un impôt qui, dit un historien, paraissait très onéreux aux pauvres et très humiliant aux riches*.

Vers 1108, Henri I" d'Angleterre, devenu maître de la Normandie par la victoire de Tinchebrai, fit à Caen un séjour momentané. Pour se concilier la sympathie de ses nouveaux sujets, il leur donna des spectacles; il

' La me Froidmanlcl, Frcmcntcau, Froimenteau, etc., était parallèle à la façade du Louvn\ Elle allait du (juai à la rue Saint- IloQoi'é, en Iraversaut du sud au nord le square actuel du Louvre et la place du Palais-Royal. Devenue rue du Musée eu 1839, elle a été supprimée en 18o4.

'^ La rue de Beau vais était perpendiculaire à la rue Froidmantcau. Elle est aujourd'hui comprise dans la rue de Rivoli.

' Sauvai, t. II, p. 12, et t. III, p. 270.

* Voy. E. Le Glay, Histoire des comtes de Flandre, t. I, p. 425.

offrit notamment à leur admiration une réunion d'animaux curieux, dont le poète Raoul Tortaire* nous a transmis une liste agrémentée de notes curieuses. C'était d'abord un léopard, animal d'une agilité merveilleuse; puis un lion, le plus vaillant et le plus généreux des quadrupèdes; un Ijmx, dont la vue pénètre tous les corps et n'est arrêtée que par le verre; un chameau, qui vit cent ans au moins, privilège qu'il doit à sa sobriété; et encore une autruche, énorme oiseau qui digère le fer aussi facilement que les liquides-. Notez que huit siècles environ se sont écoulés depuis le jour où les Normands se pressaient autour de cette exhibition, analogue à celles que nos dompteurs promènent de ville en ville.

11 n'est nullement prouvé que Philippe Auguste ait eu une ménagerie au château du Louvre". Ardent chasseur, il aimait la résidence de Yincennes, située au milieu d'un bois immense. Aussi en fit-il clore de murs une partie, et Henri II d'Angleterre l'ayant appris, lui envoya, pour la peupler, des bêtes capturées dans les forêts de la Normandie et de l'Aquitaine. On y remarquait surtout des daims et des cerfs, nous dit Rigord , médecin et historiographe de Philippe. Guillaume le breton, son chapelain, mentionne aussi ce don royaP,

* Mort vers 1120.

- Voy. Bibliothèque de l'école des chartes^ XVI^^ année (1855), p. oOl).

* Gesta Philippi Augusti, t. I, cap. xxi, p. 35.

* Guilclmi Armorici, Libei^ de gestis Philippi Aiigusli, cap. XXVI.

et dans le long poème qu'il a consacré aux faits et gestes de son maître, je relève une phrase qui est venue sans changement jusqu'à nos jours. On désignait déjà par les mots entre chien et loup la clarté douteuse qui permet à peine de distinguer l'un de l'autre ces deux animaux' .

J'ai raconté qu'en 1131, l'héritier présomptif de la couronne de France mourut d'une chute de cheval provoquée par un des pourceaux qui encombraient la rue du Martroi. D'autres animaux, plus utiles ou plus familiers, s'associaient à la vie de chaque jour, et quelques-uns d'entre eux méritent une mention particulière. .le l'emprunte exclusivement aux zoologistes des treizième et quatorzième siècles.

En première ligne se présente le cheval. Le moyen lige professa pour lui une admiration excessive, un peu justifiée d'ailleurs par les services qu'il obtenait de ce bel animal, fùt-il, comme le dit Brunetto Latini, « destrier grant por combatre, palefroi por chevauchier à l'aise, ou roncin por somes- porter ». La plus célèbre institution de cette époque lui avait emprunté son nom, et les plus nobles seigneurs s'honoraient du iitre de chevalier; aussi Albert de Bollstadl consacre-t-il au cheval vingt colonnes, tandis qu'il n'en accorde que. six au chien, une et demie à l'àne et une à l'éléphant.

Une manière do jument Y a qui con«;oivei)t du vent,

écrit Gautier de Metz. C'est exprimer bien brutalement

' Guilchiii Armorici, Philippidos libri XII, lib. III, vers 217. ' Charge, bagage.

Il 21

une très poétique inspiration. Toute l'antiquité a cbanlë les chastes amours des cavales de Lusitanie, qui, aspirant le souffle fécondant du zéphyr, conservaient ainsi à leur race les dons admirables que la nature lui a départis.

Le bon cheval de bataille « est une beste vive, qui a désir de soy combatre quand il oyt la trompette, et ë'émeut à courir quand il oyt crier les gens. Il est dolent quand il est vaincu, et quand il a victoire il est moult joyeulx. Il sent la bataille avant qu'elle soit, il assault les ennemis, les assaillent des dentz et des pieds. :»

Certains chevaux connaissent bien leur maître, ne se laissent monter que par lui, le pleurent lorsqu'ils viennent à le perdre.

Aucune bête n'aime ses petits plus que la jument. Si, dans un troupeau, une jument malade néglige son poulain, les autres le nourrissent tour à tour. Ces nobles animaux sont très fiers de leur crinière et se montrent « courroucés » quand on la leur enlève. Le poulain rend à sa mère toute l'afTection qu'il en reçoit; il la suit partout, et si elle le quitte, il « la quiert en hennissant ».

Suivant Pietro Crescenzi, un bon cheval doit avoir les oreilles fortes, la poitrine et la croupe larges, la crinière épaisse, l'échiné courte, le col gros, les yeux grands, les narines bien ouvertes, les jambes longues par devant et courtes par derrière. Le museler, lui couper la queue, lui fendre l'oreille constituaient un affront à l'honneur du chevalier.

On a vu plus haut que Clémence de Hongrie possédait dix-sept chevaux, qui sont décrits dans son inven-

taire ; celui de Jeanne d'Évreux en mentionne soixantedix-neuf.

L'âne figure sur les plus anciens monuments de l'Egypte, et il est sans cesse mentionné dans la Genèse. L'ancienneté de sa race ne lui a pas concilié les sympathies du moyen âge, aveuglé par sa passion pour le cheval. La « négligence et la foleté* » de l'âne ont inspiré maints proverbes, déclare Brunetto Latini, qui a le tort de ne pas les citer. « Son nom vault autant à dire comme beste sans sens, pesant, paresseux et oublieux », ose écrire Barthélémy l'Anglais. Il ne peut cependant s'empêcher d'ajouter que « l'asne porte grand faix, peut moult de labeur et use de petite viande )>.

L'âne, prétend-on encore, a peur de l'eau, hésite à passer les ponts. 3Iais les coups ont raison de cette répugnance et de bien d'autres. « On le fait laboureroutre sa force, on le bat d'un baston, on le poinct d'un aiguillon. Quand il a moult labouré, il meurt, et pour tout son labeur, on ne luy laisse même pas la peau : on la luy oste, et on laisse la charogne aux champs sans sépulture, fors de ce que les chiens et les loups en ensevelissent en leur ventre. »

Le moyen âge n'a pas non plus rendu pleine justice aux admirables qualités du chien. 11 a bien dit de lui ceci : a II n'est beste si sage comme est le chien, ne qui ait tant de sens, car il entend et cognoist son nom, ayme son seigneur, delTend la maison ou les biens de

' Êtourderic, sotliso.

2 Travailler.

son maistre, s'offre à la mort pour luy, court partout après luy, et ne le veult pas laisser, ne vif ne mort. >> Il retrouve à merveille son chemin, « il a mémoire de sa route, combien qu'elle soit longue, et revient h rhostel du maistre qui Fa perdu ».

Mais Barthélémy l'Anglais consacre tout un chapitre aux « mauvaises propriétez du chien ». Il lui reproche d'abord d'être gourmand, ensuite de craindre « la verge, le baston et les pierres ». Si un chien étranger entre chez son maître, « il le combat et le boute hors, s'il peult ». Enfin, quand il est bien repu, il cache sa viande^ afin que les autres chiens ne la trouvent. Reste la rage, dont voici un fidèle et émouvant tableau : (( Le chie» enragé est toujours vague et fugitif, et va chancelant comme s'il fiist yvre. Et va la bouche ouverte, la langue traicte* et la salive yssante hors de la bouche, les yeux tournez et rouges, les oreilles retraictes, et la queue entortillée autour des cuysses. Et combien qu'il ait les yeulx ouverts, si s'abuse-t-il contre tout ce qu'il trouve en sa voye, et abaye contre son umbre et contre la lune. Les autres chiens le fuyent et l'abayent, et ne goustent point de chair où il a mors^. La personne qui en est mors songe choses moult terribles, et est paoureuse, et se courrouce de léger, regarde çà et là, ne veult qu'on la regarde, a abhomination de tout breuvage, redoute l'eau, abaye comme un chien, et si meurt s'il n'est secouru par médecines vertueuses. »

' Pendante.

Mordu .

DOMESTICITÉ. — MOBILIFR. 32i>

La crainte (ju'inspire cette maladie est-elle la cause <le rinf^ratitude que l'homme témoigne trop souvent à cet admirable serviteur, à ce gai camarade qui sans cesse aspire après ses caresses? Voici de quelle façon conclut Barthélémy : « Le chien quand il est vieil devient si paresseux qu'il ne bouge de dessus le fumier, <3ntre les mousches et les vers qui luy mangent les oreilles et la chassie des yeulx, et ne se deffend point, pour sa paresse. Et au dernier, il est si vieil et si abhominable qu'on luy met une corde au col et le traîne-t-on en la rivière pour le noyer, et ainsi fine sa pauvre vie. »

Voltaire se demande avec raison pourquoi le mot chien est partout devenu une injure, « tandis qu'on dit par tendresse mon moineau, ma colombe, ma poule et même mon chat' ». L'attachement du chien pour son maître et sa docilité, la soumission avec laquelle il accepte de lui les plus mauvais traitements, léchant la main qui vient de le frapper, expliquent peut-être cette anomalie, et il faut reconnaître qu'elle ne fait pas grand honneur à l'espèce humaine.

Dans une ballade qui date du quatorzième siècle, Kustache Deschamps proteste aussi contre l'étrange habitude d' c accomparagier à un chien » les gens que l'on veut « desprisier » :

Je ne ine puis trop merveillior De ce qu'on dit coinmunénient, Quant on veult aucun desprisier.

Dictionnaire philosophique, art. chien.

326 VIE PRIVÉE DES PRExMIERS CAPETIENS.

C'est une flagrante injustice, car :

Chien en tous lieux va, par usaige, Au palais, au conseil, c'est voir, En la taverne, au labouraige :

Un chien doit presque tout savoir ^

Notre vieil historien Favyn raconte qu' « anciennement chez nos François, les nobles estans condamnez à la mort pour avoir troublé l'Estat, guetté les chemins, volé et brigandé les passans et le bon homme, bruslé les granges, et autres actes indignes du tiltre et du ranc de noblesse : auparavant que d'estre conduits au supplice, estoient contraincts de porter un chien sur leurs espaules tout à l'entour du voysinage ori ils avoîent exercé leurs violences et pilleries- ». Le chroniqueur Othon de Frisingue nous a conservé un curieux exemple de cette coutume. En 1155, dit-il, le comte palatin Hermann ayant été convaincu de félonie, fut promené durant un mille, portant, ainsi que chacun de ses dix complices, un chien sur ses épaules ^

S'il faut en croire le généalogiste Pierre Palliot, l'on entendait prouver par là que le condamné « estoit de noble condition, auquel il estoit permis de prendre son plaisir à la chasse* ».

* Œuvres complètes, édit. Gaston Reynaud, t. VIII, p. 94.

2 Histoire de Navarre, p. 732.

^ Otto Frisingensis, De gestis Friderici primi. Dans les Germaniœ historici..., édit. de 1585, t. IV, p. 470.

* La vraye et parfaite science (les armoiries, édit. de 1661, p. 166.

Du moins, le pauvre chien choisi pour victime n'avaitil ici à soufTrir que dans son amour-propre. Mais il n'en était pas toujours ainsi. Berthold, chef des meurtriers de Charles le Bon, comte de Flandre, fut soumis à. un horrible supplice que l'on fit partager à un chien bien innocent de l'attentat. Louis le Gros, parent éloigné du comte Charles, ordonna d'attacher Berthold à un poteau, en compagnie d'un chien ; Ton martyrisa ensuite la béte qui, dans l'excès de la douleur, s'en prit au bandit et lui dévora la figure ^

Parfois aussi, l'on pendait un coupable entre deux chiens. C'est ce qui arriva au pseudo-Baudouin. Le comte Baudouin, devenu- empereur de Constantinople en 120-4, avait disparu à la suite d'une bataille. En 1225, apparut en Flandre un vieillard, qui prétendit être le comte échappé de la prison où les Bulgares l'avaient retenu durant vingt ans. L'imposture fut découverte, et la comtesse de Flandre, fille de Baudouin, fit pendre le vieillard avec deux chiens, placés l'uaà sa droite et l'autre à sa gauche-.

Au siècle suivant, le Chàtelet de Paris, jugeant un juif accusé de voP, ordonna qu'il serait « pendu par les piez, et à ses deux costez à chascun un grand chien pendu par les pieds semblablcment comme lui* ».

' « Totaiu facicm ejus masticando devorabat. » Sugcr, Vita Liidovici Grossi, cap. xxix, édit. Lecoy de la Marche, p. 130.

- Chroynques de Saint-Denis, t. IV, p. 221 ; et Chronique de Philippe Mous/cet^ édit, KciCTenbcrg, t. II, p. 4S4.

2 23 février 1390.

* Registre criminel du Chàtelet de Paris, t. I, p. 52.

J'allais oublier que déjà l'on avait constaté l'aversion bien connue du chien contre les gens mal mis. Dans Je roman intitulé La comtesse d'Anjou, l'auteur écrit que îe comte de Bourges s'étant déguisé en pauvre homme, afin de surveiller la conduite de sa femme, eut à se dé^ fendre contre les chiens, qui « povres gens suelent'' haïr 2».

Le célèbre épisode du chien de Montargis, regard^ jusqu'à nos jours comme un fait historique, n'est qu'une fable tirée d'une chanson de gestes datant du douzième siècle et qui a été récemment publiée par M. Guessard^.

Charles le Bel paraît avoir eu un goût particulier pour les chiens. Une miniature reproduite par Montfaucon* et qui représente l'entrée à Paris d'Isabelle, sœur du roi (1325), nous le montre allant au-devant d'elle hors de la ville; près de lui gambade un petit chien, îine levrette sans doute, sur laquelle flotte un manteau orné de fleurs de lis. Il pouvait faire froid, car on était alors au mois de mars.

Les anciennes miniatures nous présentent souvent chiens et singes gambadant dans les appartements. Mais ces derniers, plus indépendants que leurs camarades, portent en général au pied un petit boulet de métal.

Le singe, disait-on alors, « est une beste camuse, qui

^ Ont coutume de.

* Ch.-V. Langlois, Société, p. 257.

^ Dans les Anciens poètes de la France^ t. IX.

* Monumens de la monarchie^ t. H, p. 234.

domesticitl:. — mobilier. 329

est en moult de choses semblant à l'homme et qui contrefait ce qu'elle luy voit faire ». La lune a une grande influence sur son humeur. 11 se montre d'une gaîté folle lors de la lune nouvelle, mais l'arrivée de la pleine lune le rend « mélancolicus ».

Son instinct d'imitation est cause de sa perle, voici comment : Les veneurs placent sur sa roule une paire de souliers. En les apercevant, le singe se souvient de ce qu'il a vu faire, il introduit soigneusement ses pieds dedans, et en devient le prisonnier : il « ne peult fuyr h cause des souliers ».

Des marchands ou des jongleurs amenaient assez fréquemment des singes à Paris, car je lis dans le règlement relatif aux droits d'entrée que l'on exigeait des marchands 4 deniers; quant aux jongleurs, ils étaient quittes de toute redevance à condition de faire travailler l'animal devant le péager*. On peut trouver là l'origine de notre expression payer en monnaie de singe.

Après les chevaux et les chiens, les oiseaux étaient surtout recherchés et aimés des Parisiens. Plumages éclatants et chants joyeux embellissaient la pauvre chaumière aussi bien que les plus riches demeures. Dans la vie si monotone des châtelains et des chAlclaines, ces jolis captifs sautillant et cacpietanl avaient introduit un précieux élément de distraction, qui prit une bien plus grande extension au siècle suivant. Nombre <le puissants seigneurs et de nobles dames possédaient, suspendues au plafond de leur pièce préférée, des cacos

* Livre des métiers, 2" partie, titre IL-

luxueuses habitées par ce que l'on appelait des « oiselets de chambre », par des linottes, des étourneaux, des pinsons, des merles, des alouettes, des perroquets, des chardonnerets. Ce dernier paraît avoir été un des préférés; c'est celui que les enlumineurs de manuscrits ont le plus souvent représenté, soit dans les miniatures, soit dans les bordures et les encadrements.

Les cages portaient le nom de cagette, gayolle^ geôle, glorieite, etc. \ et ceux qui les fabriquaient sont inscrits en ces termes dans les Tailles de 1 292 et de 1315'. « X. . . qui fait cages. » Je vois, un peu plus tard, appelés cagetiers et serruriers les ouvriers chargés de confectionner les grillages de métal.

L'on connaissait déjà l'instinct voyageur des pigeons, alors appelés coulons. Durant la troisième croisade^, Saladin entretenait une correspondance suivie avec Saint-Jean-d'Acre au moyen de plongeurs et de pigeons. « Li sarrazins, rapporte Joinville^ envolèrent au Soudanc, par coulons messagiers, que li roys estoit arrivez. »

Au siècle suivant, Jean de Mandeville écrivait dans la relation de son voyage en Orient : « Quand on donne congié aux coulons, ils s'en vont tout droit là où ils ont esté nourris et portent lettres au seigneur à qui on les envoie. » Il est, d'ailleurs, fréquemment question de pigeons voyageurs dans les poèmes du moyen

* Voy. V. Gay, Glossaire, t. I, p. 247, 769, 781, etc.

2 Vers 1190.

3 Édit. de 1868, p. 57.

âge, entre autres dans les chants du troubadour Bertrand de Born *.

On appelait oiseaux gentils les faucons, les éperviers, les hérons, les milans'^ etc., parce qu'en leur qualité d'oiseaux de chasse, ils ne pouvaient servir qu'à des gentilshommes^.

Le cheval et le faucon, dit oiseau royal, furent les deux animaux favoris du moyen âge. Albert de Bollstadt consacre jusqu'à trente-six colonnes au faucon. Pourtant, dit-il, ces derniers ont, en général, une triste fin : « Tant comme ilz vivent et peuvent prendre leur proye, ilz sont aymez de leur seigneur, et les portent sur la main, et les applanissent en la queue et en la poictrine. Quand ilz sont morts, ilz sont de nul profit, car on ne les porte pas à la cuysine ni à la table pour mangier, mais on les jette sur le fumier. »

Les oiseliers étalaient leur marchandise ailée près du parvis Notre-Dame, devant l'église Sainte-Geneviève la Petite*, et dés le treizième siècle on pouvait, dit Jean de Garlande^, se procurer chez eux :

Des oies. Des perdrix.

— coqs. — faisans.

-^ poules. — alouettes.

— canards. — passereaux.

' Douzième siècle.

* Dits alors escouflos.

^ A. de Saint-Yon, Ordonnances des eaux et fordls, p. 252.

* Dite plus tard iSaiate-Gcneviève des Ardents.

^ Lexicographie latine du Xb au XI t^ siccle^édit. Schelcr, p. 35.

Des phénix.

Des

paons.

— aigles.

tourterelles.

— vautours.

étourneaux.

— faucons.

lourds.

— émouchets.

mauvis.

— éperviers.

perroquets.

-- gerfauts.

rossignols.

— merles.

corneilles.

— chardonnerets.

corbeaux.

— milans.

chats-huants.

— pluviers. '

chauves-souris.

— hérons.

chouettes.

— grues.

pélicans.

— cygnes.

 Notre-Dame, on jetait du haut des voûtes, pendant Toffice divin, des fleurs, des étoupes enflammées, €t aussi de petits oiseaux que fournissaient les oiseliers ^ .

Lorsque les reines faisaient à Paris leur entrée solennelle et pendant la cérémonie du sacre à Reims, les oiseliers devaient lâcher devant leurs majestés, en signe de joie, une multitude d'oiseaux. Ils obtinrent plus tard le droit d'étaler leurs cages sur le Pont- au -Change, « parce que, dit le roi, ils sont, à charge ancienne, tenus de bailler et délivrer quatre cens oyseaux quand nous et nos successeurs Roys sommes sacrez, et pareillement quand nostre amée et très chère compagne la Reyne vient et entre nouvellement en nostre ville lie Paris ^ ».

Si Ton veut bien ajouter ici ce que j'ai dit plus haut sur

^ Abbé Lebeuf, Histoire du diocèse de Parti, t. I, p. 17. 2 A. de Saint-Yon, p. 279 et 998.

DOMESTICITÉ. — MOBILIEU. 33^

l;i zoologie au moyen îlge S je crois qu'un historien do la vio privée n'a pas beaucoup plus à emprunter aux oiseaux. Je rappelle cependant que la rencontre d'un corbeau était regardée comme mauvais présage, et que l'on prétait des serments solennels sur les paons, les faisans et autres oiseaux nobles. En Angleteire, on organisait déjà d'ignobles combats de coqs-. Pietro Crescenzi, au début du quatoizième siècle, prétend que, de son temps, on dressait les aigles pour la chasse, comme le faucon et l'épervier. « Les aigles, dit-il, sont apprivoisées quand elles sont petites traictes^ hors du nyd. Mais ce n'est pas chose seure'*^ de vouloir apprivoiser celles qui ont longuement demouré dedans leur sauvaigine, car par leur force et hardiesse elles bléceroient leur maistre au visage ou ailleurs. On les apprivoise pour quérir^ tous grands oyseaulx et afin qu'elles ])rennent lièvres, connins et chevreulz avecques l'ayde des chiens. Et ceulx qui portent l'aigle chasser doivent cstre forts, car aultrement ilz ne pourroient soustenir le faiz*^. Et tantost qu'il voit que les chiens ont trouvé lii proye, il doit laisser aller l'aigle, car il volera tousjours dessus les chiens, et si tost qu'il verra le lièvre ou la beste, il descendra soubdainement et la prendra'. >»

' Ci-dessus, p. 168 et suiv.

' Voy. Douët-d'Arcq, Comptes de l'argenterie, p. 234.

' Tirées, enlevées.

* Sure.

' Chasser.

• Le faix, le poids.

' Cette chasse a toujours été fort rare ou France, et le seuJ

334 VIE PRIVÉE DES PREMIERS CAPETIEiNS.

On suspendait jadis à l'intérieur de certaines églises des œufs d'autruche. Dans l'inventaire de l'église d'Angers, qui a été publié par M. Didron, figurent deux œufs d'autruche réunis par des chaînes d'argent, avec cette mention : « Le jour de Pâques, il faut mettre ces deux œufs sur l'autel de saint René. » On prétendait au moyen âge, dit M. Didron, « que l'autruche pondait un œuf où le petit serait resté éternellement emprisonné si la mère n'était venue en briser la coquille avec un mélange de miel et de sang. A ce contact, l'œuf s'ouvrait et l'oiseau s'envolait à tire d'aile. Ainsi le Christ, par son propre sang, brisa la pierre du tombeau et monta au ciel s'asseoir à la droite de son père. L'œuf de l'autruche représente donc ici le sépulcre de Jésus- Christ, et Ton comprend que le jour de Pâques, jour solennel de la résurrection, l'on ait placé ces œufs sur un autel. Mais l'autel lui-même n'était pas arbitrairement désigné, du moins à Angers; c'était celui de saint René, celui du saint né deux fois, du saint ressuscité comme le Sauveur du monde ^. »

Le moyen âge aima beaucoup les chats. Il suffit pour le prouver d'énumérer les divers noms qu'il leur donna, et aucun animal ne peut se vanter d'en avoir réuni un si grand nombre. J'en ai retrouvé jusqu'à neuf: muriceps, murilegus, muscîpulus,musipula, musio^ catus, cattus, gatius^ captus. Les premiers signifient

aigle qui ait pu y être dressé est le petit aigle ou aigle tacheté (falco maculatus)^ qui n'attaque que de faibles animaux et serait incapable d'enlever un chevreuil. (Guvier.)

* Didron, Annales archéologiques, t. XI (1851), p. 260. ■

preneur de souris. Catus^ cailus et capliis dérivaient, suivant les uns de cautus^, en français cauteleux, fin, rusé, qualificatifs qui conviennent bien au chat; suivant d'autres, de captare-, dont le sens était guetter, user de ruse, chercher à prendre. Gatlus n'est qu'une corruption de catius^. Jean le Diacre, un brave théologien qui voulait inspirer à ses contemporains le mépris des richesses (il vivait au neuvième siècle, non au vingtième), nous apprend que saint Grégoire ne possédait rien en ce monde, sauf une chatte qu'il aimait à prendre sur ses genoux et à caresser^. Aussi devint-il pape sous le nom de Grégoire I^'", reçut-il le surnom de Grand, et fut-il canonisé par la suite^.

Le proverbe « chat eschaudé iaue craint » date du treizième siècle*^.

Le Livre des métiers nomme le chat domestique « chat de feu ou de foyer '^ ». On est autorisé à croire qu'il négligeait souvent son devoir, car on dressait déjà contre les souris nos pièges actuels. J'en trouve la description dans un ouvrage écrit au milieu du qua-

* Ducange, Glossarium, au mot catla.

- Papias, D ictionarius ^ au mot miisio.

^ Joannes de Jauua(JeaD Dalbi), Vocabulai'ium,i3M moi catius.

* « Plus (lelcctatiouis ipso capiebat in palpando suam catam quam iu cunclis opibus. » Acta ad cojisilium Basileense. Dans Ed. Martène, Amplissima collcctio, t. VIII, p. 523.

^ Saint Jean Ghrysostomc, saint Martin, saint Bernard aimèrent aussi les animaux. Saiut François d'Assise les nommait ses frères et SCS sœurs. Voy. G. Chalippe, La vie de saint François, édit. de 1728, p. 408, 412 et 4GG.

•^ Le Roux de Lincy, Le livre des proverbes, t. I, p. 455.

' Deuxième partie, titre XXX, ai*t. 11 et 12.

torzième siècle, u Les souris, y est-il dit, sont prinses en maintes manières. L'une, par chatz privez, l'autre ù souricières de boys, comme chascun scet. L'autre à ung aiz, et quant elles y touchent, il chiet * sur elles. L'autre à ung arc attaché à ung clou bien agu-, et quand elles mordent la viande, l'arc se descend % et le clou entre en la teste. »

On répandait aussi de la paille sur un vase plein d'eau, la souris s'aventurait sur cette litière factice, et se noyait. Parfois, l'on remplaçait la paille par un carré de parchemin : avec des ciseaux fins, on l'avait coupé en petits triangles, au centre desquels était posé un morceau de lard. Je passe sous silence d'autres procédés encore, qui sont exposés dans Le livre dt& prouffitz champestres de Pietro Crescenzi*.

Vers la fin du siècle, l'empoisonnement semble être préféré. On offrait aux souris des boulettes de viande mélangée d'aconit ou de fragments d'épongé; u et lors, si elles les avallent, plus tost buveront et plus tost enfleront et mourront 'M).

Un passage des Lamenlaiions de Mahieu^ nous apprend qu'on recherchait fort les chats pour leur fourrure; aussi les personnes soucieuses de conserver une de ces bêtes faisaient-elles roussir son poil, qui tentait dès lors beaucoup moins les voleurs'.

* Tombe.

^ Aigu.

^ Se détend.

"^ i^'olio cxxiv, recto.

'" Le ménagier de Paris, t. II, p. 64.

^ Quatorzième siècle.

" Ch,-V. Langlois, Vie, p. 254.

DOMKSTICITÉ. — MOIJHJEIl» 337

A ce propos, je noterai que les vers ne se mettaienl jamais à la fourrure de la martre; au contraire, la laine d'une brebis que le loup avait mordue était très vite détruite par la vermine.

Pour en protéger les étoiles, il suffisait, d'ailleurs, ^l'enfermer celles-ci avec des feuilles de laurier, de cèdre ou de cyprès.

Peut-être devrais-je ajouter ici un mot sur les fous et les nains, chargés, eux aussi, d'amuser et de distraire le seigneur dans son morose château ou le roi dans son palais, car fous et nains eurent charge à la Cour. On les voit, au moyen âge, porter des messages, accompagner les belles damoiselles, faire l'office de valets, presque de pages. Mais leur histoire connue ne débute guère (pia une date postérieure à celle que je me suis imposée, .le me bornerai donc à mentionner maître Jehan Arcemalle, qui fut attaché comme fou à la personne du Dauphin, lils de Philippe VI'. On sait aussi <iu'en 1320, la reine Jeanne d'Ëvreux avait auprès d'elle un niùn^ dont je n'ai pas retrouvé le nom. C'est le premier nain de Cour que j'aie rencontré chez les Capétiens ; les Valois, au contraire, eurent une prédilection pour €es malheureux.

i Voy. A. .lal, Diclioiinaire critif/ue, p. "iOT * Voy. Lcbcr, Dissertations, t. XIX, p. (H.

La Livre des mctiers, — La corporation. — Ses statuts. — Sa hiérarchie. — Privilèges des ouvriers. — Revision des statuts.

— Nomination des jurés. — Le contrat d'apprentissage. — Droits do l'apprenti. — L'assistance au sein dos corporations.

— Une société de secours mutuels au quatorzième siècle. — Durée du travail. Carême et charnage. — L'aspirant à la maîtrise. — Achat du métier. — Les Tailles levées sur Paris. — Nombre des maîtres en 1292. — Le dictionnaire de Jean de Garlande.

L'organisation du travail au moyen âge nous est connue dans ses moindres détails. Elle nous a été révélée par un document intitulé Livre des métiers, qui fut publié pour la première fois en 1837'. L'origine de ce précieux recueil mérite d'être rapportée.

Au milieu du treizième siècle, un très petit nombre

* Une nouvelle édition en a été donnée en 1870 par MM. R. de Lespinasse et F. Bonnardot.

de corporations ouvrières possédaientdes statuts écrits ; la plupart n'avaient guère pour loi qu'une tradition transmise de père en fils, de maître en maître. De là, bien des querelles, bien des discussions, bien des procès ; et le prévôt de Paris, chargé de la juridiction des métiers, se trouvait parfois fort embarrassé pour accorder des prétentions rivales qui se fondaient sur des titres aussi vagues.

Etienne Boileau, investi de ces fonctions par saint Louis, eut, vers i268, l'idée de réunir les règlements de toutes les corporations. Il invita donc chacune d'elles à compléter ou à rédiger les siens, afin de les soumettre ensuite à son approbation.

Les corps de métiers paraissent avoir compris toute l'utilité de cette mesure, car près de cent vingt d'entre eux s'empressèrent de déférer à l'invitation qui leur était adressée. « Quant ce fu fait, dit Etienne Boileau dans le préambule de son recueil, nous les feimes lire devant grant plenté* des plus sages, des plus leauz^ et des plus anciens homes de Paris, et de ceus qui plus dévoient savoir de ces choses; li quel tout ensamble loerent moult cest oevre^ >)

Et ils eurent bien raison, car Tensemble de ces statuts constitua le Livre des métiers, mine inépuisable de renseignements du plus haut intérêt pour l'histoire du commerce et de l'industrie.

' Grand nombre.

^ Des plus loyaux.

^ Louèrent beaucoup cette œuvre.

INDUSTRIE. — COMMERCE. 3^«i

Les cent vingt métiers qui s'étaient décidés a mettre par écrit leurs statuts constituèrent chacun ce que l'on nomma un peu plus tard un métier juré, un corps de métier, une communauté, une corporation, c'est-à-dire l'association, reconnue par l'État, d'individus exerçant une même profession.

La corporation eut dès lors ses privilèges, ses charges, sa hiérarchie. Elle régla elle-même sa discipline, exposée dans des statuts rédigés en commun, et auxquels chaque membre de l'association jurait obéissance. Ces statuts, une fois approuvés par le souverain ou son représenlant, avaient force de loi vis-à-vis de tuus les citoyens; la corporation constituait ainsi une personne morale, capable d'acquérir, d'aliéner, de faire tous les actes de la vie civile.

Le métier proprement dit conservait ce nom jusqu'au jour où il devenait assez important pour obtenir des statuts et se constituer en communauté. Les membres (l'un métier restaient indépendants les uns des autres et étaient tenus seulement de se conformera des règlements de police, qui ne visaient en général que leurs rapports avec le public.

Il est clair que toute corporation a commencé par être un métier. Si on laisse de côté les marchands de l'eau, association d'une nature spéciale, l'existence des corporations ne se révèle guère avant la lin du douzième siècle. Jusque-là, les documents dont on dispose sont rares et suspects. Il faut se méfier aussi bien des chartes royales, souvent convaincues d'être apocryphes, que des renseignements fournis par les corporations elles-

34â VIE PRIVÉE DES PREMIERS CAPÉTIENS.

mêmes, qui toutes mettaient un certain orgueil à faire remonter très haut leur origine.

Une corporation se composait essentiellement :

1o Des jurés ou gardes, vrais chefs de l'association, chargés de l'administrer et d'en faire observer les statuts ;

2° Des maîtres ou patrons ;

30 Des valets ou ouvriers ;

4° Des apprentis^.

Cette hiérarchie fut toujours respectée. Tout individu devait servir comme apprenti pendant un laps de temps déterminé avant d'obtenir le titre de valet et de jouir des prérogatives y attachées.

Et celles-ci n'étaient pas à dédaigner, car, en même temps qu'elles relevaient l'ouvrier à ses propres yeux, elles lui permettaient de surveiller de près tout ce qui concernait ses intérêts matériels, et même de prendro part à l'administration du corps auquel il appartenait.

S'agissait-il de modifier les statuts qui régissaient la communauté? Patrons et ouvriers se réunissaient, et ils arrêtaient ensemble une nouvelle rédaction qu'ils allaient soumettre à l'approbation du prévôt de Paris. Ainsi, en août 4257, comparurent devant lui « les maistres foulons et leurs varlets, et apportèrent un escript qui avoit esté faict par l'accord des deux parties^... ».

* On y adjoignit, par la suite, un clerc, dont j'ai parlé plus haut. Voy. le chapitre VI.

' G. Depping, Ordonnances relatives aux métiers, p. 397.

S'agissait-il de nommer les jurés qui, pendant deux ou trois ans, allaient administrer la communauté? L'élection se faisait au suffrage universel, maîtres et ouvriers réunis. Les jurés, disait-on, étaient « eslcus et establis par l'accord du commun du mestier ». Et ce n'est pas tout; dans un grand nombre de corporations, une partie des jurés étaient choisis parmi les ouvriers. La corporation des foulons, par exemple, avait à sa tête quatre jurés, dont deux pris parmi les patrons et deux parmi les ouvriers*. Les épingliers élisaient six jurés, dont trois étaient choisis parmi les patrons et trois parmi les ouvriers-.

Un fourbisseur voulait-il renvoyer un de ses ouvriers? Il ne le pouvait sans bonnes et valables raisons. Et celles-ci devaient être jugées telles par un tribunal composé de quatre jurés, à qui s'adjoignaient deux ouvriers^.

Un tréfilier d'archal voulait-il prendre un apprenti? Les clauses du contrat d'apprentissage devaient être discutées, en présence des jurés, par deux patrons et deux ouvriers du métier ^\

Cette grave question de l'apprentissage était réglée dans toutes les corporations avec un soin minutieux. Nous venons de voir le contrat soumis à des formalités qui en faisaient un acte sérieux, et la présence de quatre

' Livre des métiers^ titre LUI, art. 18.

- Livre des métiers, titre LX, notes additionnelles

^ Statuts de 1290. Dans Depping, p. 367.

* Livre des métiers, titre XXIV, art. 6.

témoins était d'autant plus indispensable que cet acte restait presque toujours verbal. Le Livre des métiers ne renferme qu'une seule mention de contrat d'apprentissage passé par écrit. Les fileresses de soie à petits fuseaux, les plus débauchées des ouvrières de Paris, forçaient l'apprentie à payer 6 deniers, « et par ces YI deniers sont tenu li mestre de fere escrire la convenance*, et de garder l'escrit devers aus-, si que se contens est^ entre les parties, que par ce puisse estre sceue la vérité* ». Ce qui était exception au temps d'Etienne Boileau ne tarda pas à devenir une règle invariable.

Pour avoir le droit d'engager un apprenti, il fallait exercer le métier, comme maître, depuis un an et un jour^. Mais cela ne suffisait pas, et les jurés, avant de sanctionner le contrat, étaient tenus de prendre des informations sur le compte du maître qui allait assumer cette lourde responsabilité. Ils s'assuraient que celui-ci connaissait assez le métier et que ses affaires étaient assez prospères pour qu'il fût en état de guider utilement un apprenti et de lui donner les soins auxquels il avait droit. Le Livre des métiers s'exprime parfois sur ce point avec une charmante naïveté. Nul, disent les boucliers de fer, ne doit prendre apprenti « se il n'est

^ L'accord entre les parties.

- Eux.

^ Afin que si discussion s'élève.

* Livre des métiers, titre XXXVI, art. 5.

^ Livre des métiers, titre XXV, art. 2; titre LXXXVII, art. 41; etc., etc. — G. Depping, Ordonnances, p. 3^4.

INDUSTRIE. — COMMERCE. 3ii)

ni saige et si riche que il le puist aprendre et gouverner* ». Les fourreurs de chapeaux veulent que le maître soit « ouvrier souflisant- »; les cpingliers, qu'il sache « monstrcr le mestier de touz poinz^ ». Les crépiniers, ancêtres de nos passementiers, recommandent aux jurés « de regarder et savoir si le maistre est souf- Hsant de avoir et de sens, par quoi il puist gouverner et aprandre le aprenlis'' ». Chez les corroiers^, le maître doit se faire « créable qu'il est souffisant d'avoir et de sens que la condition de Tenfant soit toute sauve », que le père ne sacrifie pas inutilement « son argent et li îiprentis son tans*^ ». Les drapiers emploient la môme formule''. Le maître laceur^ qui était célibataire ou dont la femme ne travaillait point ne pouvait avoir qu'un seul apprenti, « mes si li sire et la feme faisoient le mestier, ils porroient avoir deux aprentis'-' ».

Dans quelques communautés, l'apprenti, avant d'être admis à l'atelier, jurait solennellement sur les reliques des saints, « sus seinz », de toujours observer les statuts du métier qu'il allait apprendre. C'était beaucoup demandera un enfant; mais ce serment constituait le pe-

* Livre des métiers, litre XXI, ait. 7.

^ Livre des métiers, titre XCIV, art. G. ' Livre des métiers, titre LX, art. 14.

* Livre des métiers, titre XXXVII, art. 4. ^ Devenus ceinturiers à la fin du siècle.

* Livre des métiers, litre LXXXVII, art. 10 et 11. ' Livre des métiers, litre L, art. 17.

* Ils faisaient des lacs, des cordons, des rubans.

* Livre des métiers, titre XXXIV. art. 3.

tit personnage membre de la corporation, et nous allons voir que son maître était tenu de le traiter comme tel. On exigeait même plus. Les braaliers^ veulent que l'apprenti soit " gouverné bien et deument comme fils de preud'homme^ », c'est-à-dire que le patron devait en user avec lui comme s'il eût été son propre enfant, lui assurer le logement, Thabillement, la nourriture, être bon et juste envers lui.

Si le métier était trop pénible, on l'interdisait aux femmes^. Les peines corporelles, que l'Université toléra dans les collèges jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, étaient autorisées ; mais le patron seul pouvait les infliger, il lui était interdit de laisser sa femme battre l'apprenti'^.

Le maître prenait l'engagement de surveiller sans cesse l'apprenti, de lui enseigner le métier, de le garder à l'atelier, de ne l'envoyer au dehors que pour servir d'aide soit à lui, soit à un ouvrier. Et ce n'étaient pas là de vaines promesses. Le petit bonhomme savait bien qu'au besoin il .trouverait protection auprès des jurés, chargés d'assurer la stricte obéissance aux statuts. Les drapiers accordaient plus encore à l'apprenti. Celui qui avait à se plaindre de son maître était autorisé à quitter l'atelier et à venir conter ses doléances au Maître des tisserands, chef particulier à

* Faiseurs de braies en toile.

2 Livrée des métiers, titre XXXIX, art. 4.

3 Livre des métiers, titre LI, art. 7.

* Voy. G. Fagniez, Études sur l'industrie, p. G9.

cette corporation. Quand les torts étaient reconnus réels, celui-ci mandait le patron et lui enjoignait que « il tiegne l'apprentiz honorablement comme filz de preud'homme, de vestir et de chaucicr, deboivre et de mangier )>. Si le maître n'obéissait pas, on plaçait Tcnfant dans une autre maison, « et s'il ne fait, on querra h l'aprentiz un autre mestre* ».

Chez les boucliers de fer et les corroiers, les fils de maître restés orphelins et sans fortune étaient mis en apprentissage aux frais de la corporation ^. Tout maître sellier ou maître chapuiseur ^ pouvait avoir, en sus du nombre réglementaire d'apprentis, un apprenti instruit « por Dieu », c'est-à-dire par charité^. Les statuts des fourbisseurs interdisent tout colportage dans les rues, sauf aux maîtres trop pauvres pour payer le loyer d'une boutique^. Dans la corporation des cuisiniers, un tiers des amendes infligées par les jurés était employé à soutenir les pauvres gens du métier devenus vieux ou tombés dans la misère par suite de mauvaises affaires : <( Le tiers des amendes... soit pour soustenir les povres vielles gens du mestier qui seront decheuz par fait de marchandise ou de viellece*'. »

Chez les orfèvres, une boutique restait ouverte chaque dimanche, à tour de rûle. Le gain fait pendant

' Livre des métiers, titre L, art. 13.

* Livre des métiers, titre XXI, art. 6.

' Ils faisaient les charpentes des selles.

* Livre des métiers, titre LXXVIII, art. 25. '• G. Depping, p. 3GG.

* Livre des métiers, titre LXIX, art. 1'».

cette journée était mis de côté et employé à donner, le jour de Pâques, un repas aux pauvres malades de l'Hôtel-Dieu ^

Dès 1318, une corporation de fourreurs avait formé» en dehors de toute préoccupation religieuse, une véritable société de secours mutuels destinée à venir en aide à l'ouvrier que la maladie condamnait au chômage. Le 10 février, le prévôt de Paris homologua les statuts de cette association, qui ont été retrouvés par M. Gustave Fagniez-. Les ouvriers qui désiraient participer aux avantages offerts payaient un droit d'entrée de 10 sous 6 deniers, et versaient une cotisation d'un denier par semaine. On cessait d'avoir droit à l'assistance lorsque les versements en retard dépassaient 10 deniers. Six personnes, élues chaque année par la communauté, recevaient les cotisations, qui étaient employées exclusivement à secourir les ouvriers malades. On leur fournissait 3 sous par semaine pendant tout le temps que durait leur incapacité de travailler, 3 sous encore pendant la semaine où ils entraient en convalescence, 3 sous enfin « pour soy efforcer », c'est-à-dire pour leur permettre de reprendre des forces, de se rétablir tout à fait. A peu de choses près, c'est encore là le procédé adopté par les sociétés de ce genre.

Les corporations se préoccupaient aussi du vêtement des ouvriers, voulaient que ceux-ci fussent toujours

'• Livre des métiers, titre XI, art. 8. ^ Études sur l'industrie, p. 290.

INDUSTHIE. — COMMERCE. 349

propres, même pendant le travail, « pour nobles genz, lîontos, hnrons, chevaliers et autres bonnes genz qui aucunes foiz descendent en leurs ouvrouers* ». Les fourbisseurs, qui s'expriment ainsi, devaient en efl'et recevoir souvent la visite de gentilshommes; aussi refusent-ils d'engager un ouvrier dont le vêtement ne représente pas une valeur de 5 sous, soit peut-être une trentaine de francs de notre monnaie. Le texte dit <* cinq soudées de robe », mot qui désigne, selon toute apparence, un trousseau complet'^. Les foulons, en relations moins fréquentes avec la noblesse, se contentent d'un trousseau de 12 deniers^. L'ouvrier du trei- '/ième siècle s'habillait donc proprement, et tout porte a croire qu'il soignait sa toilette autant que l'ouvrier de nos jours, surtout à Tàge où il pouvait espérer être remarqué des femmes. Vers 1250, Jean de Garlande raillait les teinturiers qui avaient les ongles teints tantôt en rouge, tantôt en noir, tantôt en bleu, de sorl<> que, ajoute-t-il, les jolies femmes restaient insensibles ?i leurs hommages, et ne les aimaient qu'à beaux deniers comptants, « ungues habent pictos, quorum quidam sunt rubei, quidam nigri, quidam blodii, et ideo comtempnuntur a mulieribus formosis, nisi gratia nulïiismalis accipiantur'^ ».

' Statuts de 11^90. Dans I)eppin<,% p. 'JGG.

- Voy. ci-dessus, p. 45.

^ Ponl-tMre (> francs de notre monnaie. — Livre des métiers^ titre LUI.

* Oictionarius^ éUit. Sclicler, p. 30.

Relativement à la durée du travail, l'année se divisait en deux saisons : le carême ou saison des jours longs, et le charriage ^ ou saison des jours courts. En général, la saison de charnage commençait à la Saint- Remi (i^"" octobre) et finissait aux Brandons 2. Ainsi, il .était interdit aux crépiniers de travailler le samedi, « en charnage, puis^ que le premier coup de vespres est sonné àNostre-Dame, et en quaresme, puis que compile est sonnée en cel mesme lieu '^ », ce qui signifie : depuis six heures en hiver et neuf heures en été.

Jadis comme aujourd'hui, l'ambition bien légitime de l'ouvrier était d'arriver à travailler pour son compte. De nos jours, la concurrence est si acharnée, l'exercice d'un commerce ou d'une industrie exige des capitaux si considérables, que ce but devient de plus en plus difficile à atteindre. Mais aux treizième et quatorzième siècles, l'ouvrier intelligent, qui ne pouvait guère, il est vrai, caresser l'espérance de faire une grande fortune, était du moins à peu près sûr de conquérir son indépendance. Le compagnonnage, obligation imposée à l'apprenti libéré de faire un stage comme ouvrier avant de s'établir, n'apparaît que vers la fin du quinzième siècle.

Nous avons vu que, dès son entrée à l'atelier comme

^ Saison où les lois ecclésiastiques permettent de manger de la viande.

- Premier dimanche de carême.

^ Depuis.

* Livre des métiers, titre XXXVII, art. 8.

apprenti, l'enfant était membre de la corporation, qui lui imposait des devoii'S et lui reconnaissait des droits. Il servait ainsi pendant le nombre d'années fixé parles statuts. Ce temps écoulé, rien ne l'empêchait d'aspirer aussitôt à la maîtrise, d'acquérir à son tour le titre de maître.

Encore lui fallait-il prouver qu'il était digne de le porter. On lui demandait avant tout de produire ce que nous appelons aujourd'hui un certificat de bonnes vie et mœurs, de se faire « créable que il soit preud'om et loiaP ». En général, il suffisait que son maître s'en rendît garant^.

Trois conditions étaient encore exigées, que l'on trouve clairement énoncées dans les statuts des cordiers : « Il puet estre cordier à Paris qui veut, pour tant que il sache le mestier, et il a de quoi, et pour tant que ileuvre aus us et aus cousiumes del mestier'-^. » Le candidat à la maîtrise devait donc comparaître devant les jurés, leur prouver qu'il connaissait bien le métier, et (ju'il possédait un capital suffisant pour s'établir, puis prêter le serment d'observer les statuts de la corporation.

Pour s'assurer de la capacité professionnelle du candidat, les jurés se faisaient souvent assister par quelques maîtres anciens et notables. Eux-mêmes tenaient leur charge de la confiance des maîtres et des ouvriers,

' Livre des métiers, tilrc LXXII, art. 1. ^ Livre des métiers, titre XLVIII, art. l>. ^ Livre des métiers, titre XIII. art. 1.

35â VIE PRIVÉE DES PREMIERS CAPÉTIENS.

l'examen présentait donc de sérieuses garanties sous tous les rapports.

Quelques communautés indiquaient aux jurés sur quel point devait porter l'examen, et quelle preuve d'habileté ils devaient exiger du candidat. Les fourreurs de chapeaux veulent « qu'il saiche fourrer de touz poins un chapel^ ». Les oubloiers ou oublieurs, qu'il soit capable de faire en une journée mille des petits gâteaux appelés nielles : « un mil de nieles le jour au mains- ». Il faut voir là l'origine du chef-d'œuvre, qui date, comme le compagnonnage, de la fin du quinzième siècle et qui ne fut supprimé qu'en 1791, par la Révolution.

La troisième formalité exigée des candidats à la maîtrise était le serment. On le prêtait sur l'Évangile ou sur les reliques d'un saint, en présence du prévôt dé Paris, des jurés ou de plusieurs maîtres. Si le candidat était « mal renommé » ou soupçonné k d'aucune vilonie », à ce moment encore la maîtrise pouvait lui être refusée ^

Dans la plupart des métiers, on n'avait rien à payer pour s'établir. On disait alors que le métier était f7'anc ou libre. Pour les autres, il fallait acheter le droit de les exercer soit au roi, soit aux personnes à qui le roi en avait concédé ou affermé les revenus.

Après le Livre des métiers, les documents les plus

* Livre des mélierSt titre XGIV, art. 7.

- Statuts de mai 1270.

^ Livre des métiers^ titre XGVII, art. 8.

utiles à consulter sur Ihistoire du commerce au moyen Age sont les registres des Tailles levées sur Paris en 1292, en 1300 et en 1313.

La Taille de f 292, la seule qui ait été l'objet d'un travail spécial*, montre quel développement avaient déjà pris le commerce et Tinduslrie de Paris.

Je vois que l'on y comptait :

11)7 tailleurs (dits lailletn's et cousturiers). 3G6 cordonniers(corrfoo)îicrs, savetonniers, sueurs, cavetiers, etc.).

51 lingères (cousturières).

70 merciers.

19 drapiers ou marchands de drap.

80 tisserands de drap {tesserans de lanrje).

121 fripiers (ferpiers).

M gantiers.

54 chapeliers.

131 bijoutiers-joailliers {joeliers et perriers).

Hli fourreurs {pelé tiers).

14 brodeurs [broudéeurs).

3 cardeuses de laine {pigner esses).

11 fabricants de toiles (/é?/ierA').

13 marchands de laines (laniers et lanéeurs).

45 fabricants de bourses [boursiers).

6 faiseuses de lacets (laceresses).

10 fabricants d'épingles (espinguiers).

1 fabricant de dés à coudre [déeller).

' Par Henri Géraud, 1837, iu-i».

3o4 VIE PRIVÉE DES PREMIERS CAPÉTIENS.

16 fabricants d'aiguilles (aguilliers).

16 fabricants de boutons (boutonniers).

36 fabricants de boucles {boucliers).

6 batteurs d'or (orbattéeurs).

24 aubergistes (osteliers).

130 restaurateurs (^aypniiers, etc.).

56 marchands de vins {bufetiers, vinetiers, vendéeurs de vin).

37 brasseurs (cervoisiers).

42 bouchers (bouchiers).

3 tripiers.

62 boulangers (ialeme/iers).

106 pâtissiers (oubloiers, palaiers, pastéers, gasteliers,

eschaudéeurs).

35 épiciers {espiciers, péxiriers).

7 marchands de fritures (fritiers).

7 marchands de sauces (sausiers).

18 marchands de fromages (fourmagiers).

11 marchands de sel (sauniers).

51 marchands de volailles {poulaillers, vendeurs

d'oës) .

41 marchands de poissons {poissonniers).

10 marchands de moutarde (moustardiers).

17 fruitiers.

8 laitières {leitières).

58 porteurs d'eau (portéeurs d'yaue).

21 marchands de bois à brûler {buschiers). 16 marchands de charbon (charbonniers).

22 marchands de foin (faniers).

5 marchands de farine (fariniers).

43 marchands d'huiles (uiliers).

42 commissionnaires {porléeurs).

13 concierges {portiers).

199 femmes de chambre {chamberières).

loi coiffeurs (barbiers).

26 baigneurs (esfuvéeurs).

16 changeurs (changéeurs).

7 maîtres d'escrime (escremisséeurs).

43 blanchisseuses (lavandières).

17 teinturiers (tainturiers).

1 fabricant de fontaines (fontenier).

9 marchands de poteries (escueliers).

5 lampistes (lampiers).

5 vanniers.

33 peintres (painires).

24 tapissiers (tapiciers).

27 serruriers.

95 charpentiers et menuisiers (charpentiers). 7 scieurs de long (siéeurs).

18 charrons.

36 plâtriers (plastriers) .

104 maçons.

28 couvreurs (couvréeurs).

18 carriers (quarriers).

12 fabricants de tuiles (tuiliers).

22 couteliers.

19 cloutiers (clooutiers),

11 marchands de fer (fendons).

18 chaudronniers (maignens, chauderonniers).

34 maréchaux ferrants (mareschaux).

13 équarrisseurs (escorchéeurs).

21 tabletiers.

12 tourneurs (tournéeurs).

70 tonneliers {tonneliers), 17 emballeurs [coffriers).

4 doreurs (doréeurs).

•4 miroitiers [miroeriers).

17 vitriers {verriers).

24 corroyeurs [conréeurs, tanneurs).

24 bourreliers.

26 cordiers.

51 selliers {séliers).

23 mégissiers {mesgeiciers).

9 fabricants de peignes {pigmers).

71 fabricants de chandelles {chandeliers). 20 fabricants de bougies (ciriers).

8 fabricants de savons {savonniers), 58 gainiers {gveiniers, fourreliers) .

19 fabricants de parchemin {parcheminiers),

24 copistes {escrivains).

13 enlumineurs de manuscrits {enluminéeurs). 8 libraires {vendéeurs de livres).

17 relieurs {liéeurs de livres).

24 sculpteurs (???ia(7 fers).

29 médecins {mires).

8 femmes-médecins (mir gesses).

2 sages-femmes (î;en/n'ères).

Etc., etc., etc.

On trouve encore quelques renseignements curieux sur les corporations au treizième siècle dans le diction-

nairc écrit vers 1250 par Jean de Garlande, sous ce titre : Dictionarius, sive de dklionibus obscuris^. L'auteur, Anglais de naissance, passa une partie de sa vie en France et surtout li Paris, où il professa avec succès ; c'est là qu'il rédigea, à l'usage de ses élèves, son Dictionarius-^ non pour leur désigner les industries les plus lucratives auxquelles on se livrait autour d'eux, — ils les connaissaient aussi bien que lui, — mais pour leur apprendre ù. traduire en latin le nom des objets les plus usuels et les plus vulgaires.

Il passe ainsi en revue quarante-six corps de métiers environ, nomme les principales marchandises fabriquées ou vendues par eux, et nous révèle, en passant, certains détails qui ne sont pas sans intérêt.

Les fondeurs, dit-il, produisent les cloches sonores qui nous annoncent les heures.

Les foulons, nus et haletants, foulent le drap dans de la glaise unie à de l'eau chaude. Ils le tendent ensuite, pour le faire sécher, sur des rames ou poulies, puis le frottent avec des chardons pour en tirer le poil.

Les fourbisseurs vendent des glaives avec leur pommeau, leur poignée et leur fourreau.

Les lingers sont aussi nombreux que les lingères.

' M. A. Sclieler l'a publié* dans l'oiiviago suivant : Lexicographie latine du douzième siècle cl du treizième siècle, Leipzig, 1867, in-8o.

* M. Sclieler croit que le mot Dictionarius a été employé pour la première fois dans ce traité et comme synonyme du ).îçtxov (les (irccs.

Certains hommes usurpent ainsi des métiers qui devraient être réservés aux femmes*.

Les raccommodeurs de vases à boire- parcourent les rues en criant : « Faites réparer vos hanaps avec des fils d'or et d'argents »

Les charrons* fabriquent des chars à deux et à quatre roues, des charrettes, des jantes, des rais et des moyeux, des essieux, des brancards et des timons.

Les couteliers nous fournissent des couteaux de table et des couteaux de poche, des stylets pour écrire, des étuis, des gaines grandes et petites.

Les cuisiniers^ préparent et débitent des viandes, soit bouillies, soit rôties, provenant de bœufs, de veaux, de moutons, de porcs ^, d'agneaux, de chevreaux, de pigeons, de chapons et d'oies.

Les écuciers'^ confectionnent des écus recouverts de toile, de cuir, de laiton, et ornés de lions et de fleurs de lis^

^ ce Quidam homines usurpant sibi officia mulierum, quia vendunt mappas... »

- « Reparatores ciphorum. »

2 Les vases de cette époque étaient le plus souvent en bois, platane, houx, érable ou tremble.

* « Rotarii. »

^ « Goquinarii.» Ancêtres de nos restaurateurs.

^ Les charcutiers ne constituèrent une corporation distincte qu'en 1476.

^ « Scutarii. » Fabricants d'écus ou boucliers.

* a Scuta tela tecta, corio et auricalco, leonibus et foliis liliorum depicta. »

INDUSTRIE. — COMMEKCE. 3S9

Les apothicaires* vendent des médicaments et des électuaires, des racines, des herbes, de la zédoaire, du poivre, du cumin, des clous de girofle et de la cannelle, de l'anis, de la graine de fenouil, de la cire et des cierges, du sucre et de la réglisse. On trouve encore dans leurs boutiques des préparations de gingembre à l'usage des constitutions froides, du diaphénic^, excellent pour les phtisiques, du diaprun et de la gomme adragante qui rafraîchissent, et de l'ellébore qui facilite la digestion.

Les savetiers^ raccommodent les vieilles chaussures, y mettent des pièces, réparent les semelles et les empeignes.

■ Les tonneliers* fabriquent des tonneaux cerclés de fer, des barils, des cuves, des vis de pressoir, etc.

Les talemeliers^ vendent des pains faits de froment, de seigle, d'orge, d'avoine, de méteil et môme de son. Chaque atelier se compose d'un gindre, de vanneurs, de bluteurs et de pétrisseurs.

Les cardeurs démêlent la laine floconneuse avec des cardes ou des peignes à dents de fer.

* « Apothecarii. »

^ Élecluaire dont la substance active était la scammonée.

^ « Pictaciarii. » Du mot pictatium qui signifiait pièce, tacon. On disait alors « taconner des souliers ».

* (i Garpentarii. » Ils appartenaient encore à la corporation des charpentiers et étaient régis par les mêmes statuts.

^ Ce sont les boulangers. L'ordonnance du 30 janvier 1251 les nomme encore lalemoliers et déjà mentionne pourtant le nom de bouleiKjiers.

Les changeurs sont installés sur le Grand-Pont', qui allait devenir pont à Billon, puis pont aux Changeurs, et enfin pont au Change.

Les corroyers^ font des ceintures blanches, noires, rouges, en tissus agrémentés d'argent et garnis d'ornements en fer et en cuivre.

Les arêtiers vendent des arbalètes, des arcs en bois d'érable, de viorne et d'if, des javelots et des flèches de frêne .

Je m'arrête, mais cette citation pourrait, sans manquer d'intérêt, s'allonger encore.

A sept heures du soir, au son de l'Angélus, les marchands fermaient leurs boutiques, le silence succédait â l'activité du jour, et la ville entière restait plongée dans l'obscurité. Le dimanche, la plupart des ateliers demeuraient déserts, et la population se pressait dans les églises. Après les offices religieux, les artisans, valets et apprentis se réunissaient chez les bufetiers, les vinetiers et les taverniers, gargotiers de l'époque, tandis que les maîtres ou patrons, accompagnés de leur famille, allaient se promener dans les vignes, les jardins, les courtilles qui entouraient Paris.

* « TrapezetîB numerant rnonetam parisiensein super magnum pontcm. »

2 « Corrigiarii. )> Ne pas les coafon.ire avec leà corroyear s^ qui étaient dits « coriarii ».

Aspect des boutiques. — L'atelier. — Le travail à la lumière. — Privilèges royaux. — Gentralisatiou des métiers. — La paumée. — L'alliance. — Le pourboire. — Les marcbands ambulants. — Le commerce par eau. — La municipalité. — La bourgeoisie. — Les marchés. — Les foires. — La confrérie. — Les saints patrons. — Armoiries des corporations. — Armoiries de Paris. — Les chirograplies. — L'anoblissement de Raoul l'orfèvre.

Il est facile de s'imaginer l'aspect que présentait, au moyen âge, une boutique de quelque importance. Elle se composait presque toujours d'une grande arcade divisée par un ou plusieurs montants de pierre. La porte d'entrée se trouvait, non au milieu, mais à l'un des cotés de l'arcade, le reste était consacré à l'étalage. Les volets de la boutique s'ouvraient horizontalement par le milieu; celui d'en bas s'abaissait vers le mur d'appui, et, dépassant l'alignement, recevait les marchandises exposées: celui d'en haut se relevait, était maintenu en l'air par des crochets, et abritait l'étalage : souvent aussi, glissant dans une rainure, on se contentait de le remonter, et alors un auvent en bois ou en iùle protégeait la façade du magasin. Presque toutes les affaires se traitaient ainsi en pleine rue, rarement dans la boutique, au plafond bas, assombrie par le

cintre de l'arcade et par les objets mis en vente. De là, le nom de fenêtres donné aux magasins. Le mot boutique ne figure pas une seule fois dans le Livide des métiers, qui se sert toujours des expressions fenêtre ou ouvroir : Voiivroir, c'était l'atelier, la fenêtre, c'était l'étalage, et tous deux devaient être réunis dans une même pièce. Il était de règle que chaque maître ne pouvait avoir qu'une seule boutique, et celle-ci resta pendant bien longtemps conforme à la description qui précède. Plus tard, les volets cessèrent de faire corps avec la devanture et durent être enlevés chaque matin; les auvents, au contraire, devinrent fixes et prirent parfois de vastes proportions.

On exigeait que l'atelier et la boutique formassent une seule pièce donnant sur la rue, parce qu'on voulait que l'ouvrier, pendant son travail, restât toujours exposé aux regards du public. Il convient, disent les boucliers d'archal, que l'ouvrier « oevre seur rue, à fenestre ouverte et à huis entr'overt^ ». Le tailleur ne devait couper un vêtement que dans sa boutique, « à la vue du peuple », disent les statuts de 1295^ : comme l'étoffe lui était fournie par le client, on craignait qu'il n'en détournât une partie.

Le travail à la lumière était interdit. Les procédés d'éclairage, encore fort défectueux, n'eussent pas permis, pensait-on, d'atteindre la perfection rêvée par chaque métier. C'est la raison que donnent presque

^ Livre des métiers, titre XXII, art. 3. - Dans Depping, p. 413.

toutes les communautés. « Nus, disent les potiers d'étain, ne puet ouvrer de nuit, quar la clarté de la nuit n'est mie si soufTisans que ils peussent faire hone oevre et loiaP. » On voulait aussi empêcher que l'ouvrier apportât moins de soin à son travail ou cherchât à falsifier les objets qu'il fabriquait. Ainsi, les cordiers : « Nus ne puet ouvrer de nuit, pour les fausses euvres que on i puet faire ^. » Quelques métiers allèguent d'autres motifs. Comme les baudroyers, les batteurs d'archal déclarent qu'ils ne doivent (( ouvrer de nuit, pour ce que leur mestier est trop pénible ». Les peaussiers, dans leurs statuts de 1357, invoquent l'intérêt général : « Pour ce que ledit mestier est tout fait par feu, ordoné et deffendu est, pour eschever le péril de feu, que nul ne euvre oudit mestier après queuvrefou sonné ou devant le jour^ »

Plusieurs communautés avaient stipulé des privilèges spéciaux en faveur du roi et de la famille royale. Ainsi, un orfèvre pouvait travailler la nuit quand il s'agissait d'un ouvrage destiné au roi, à la reine, à leurs enfants, à leurs frères ou à l'évêque de Paris*. Même liberté est laissée aux drapiers de soie^, aux charpentiers*^, aux cordonniers'.

* Livre des métiers, titre XII, art. :2. 2 Livre des métiers, titre XIII, art. 3. ^ Ordonnances royales, t. III, p. 3G9.

* Livre des métiers, titre XI, art. 6.

'■" Livre des métiers, litre XL, art. 5.

^ Livre des métiers^ titre XLVII, art. 5.

' Voy. A. de Lespinassc, Ordonnances généra/es, t. I, p. i.

Chaque foiirbisseur ne devait avoir qu'un seul ouvrier, commensal de son maître; mais le fourbisseur du roi, « qui fet les euvres le Roy », avait droit d'en posséder deux dans ces conditions ^

Le souvenir des anciennes prestations en nature^ se retrouvait encore dans quelques redevances pécuniaires assez curieuses. L'impôt dit des P^ers le roi était une des plus anciennes. Quand les maréchaux, obligés naturellement de ferrer les chevaux du roi, obtinrent de se constituer en communauté, ils rachetèrent cette servitude en versant chaque année une somme de 6 deniers au premier maréchal de l'écurie royale ^

Les Huèses le roi constituaient un droit de même nature. Plusieurs des métiers voués au travail du cuir payaient tous les ans une redevance qui était censée destinée à l'achat des chaussures, des houseaux du roi.

Les écuelliers s'étaient rachetés du service du guet, en promettant d'offrir chacun et chaque année sept auges de 2 pieds de long destinées au cellier royal : « Et de ce que il sont quite du gueit, doivent chascuns, chascun an, au Roy vu auges pour son celier, c'est à savoir auges de ii piez de lonc""'. »

^ G; Depping, p. 360.

2 Fournies, à l'origine, par les artisans CQCore engagés dans les lieus du servage. Ils obtinrent d'abord l'autorisation de travailler pour leur compte, puis finirent par se constituer en corporations, en associations régulières.

^ Livre des métiers, titre XV. Voy. aussi Ducange, au mot ferra regia.

* Livre des métiers, titre XLIX.

INDUSTIIŒ. — COMMERCE. 365

Toutes les fois que le roi venait à Paris, chaque marchand de foin au détail lui devait une botte du meilleur : « Cex* qui sunt demourant à Paris, qui vendent à détail fein, doivent chascun au Iloy i faj^ot de fein le premerein, à chascun jour ([ue li Uoys entre dedenz la ville de Paris'-. »

Les cordiers étaient exempts de la plupart des redevances imposées aux autres métiers, à la condition de fournir gratuitement les brides et licous destinés aux botes de trait appartenant au roi^.

En général, chaque métier était centralisé dans une même rue. En 4292, par exemple, on comptait dans la rue de la Petite-Bouclerie^ quinze boucliers^; dans la rue de la Sellerie'^, vingt-cinq selliers et quatorze lormiers'^; dans la rue de la Poulaillerie^ onze poulaillers; dans la rue de la IIeaumerie^ un heaumier'^, sept ar-

^ Ceux.

' Statuts des feiniers, daus le Livre des métiers, titre LXXXIX.

3 Livre des métiers, 2« partie, titre I, art. 03. — Les statuts diî cette corporation lurent revisés en janvier 1395. Il n'y est plus question de la redevance des brides et licous, mais elle est remplacée par une autre; les cordiers, y est-il dit, doivent fouruir à rcxécuteur des hautes œuvres les cordes qu'il emploie dans lexercice de sa profession : « pource que ils livrent, pour néant vX à leurs dépens, toutes les cordes qu'il faut avoir et sont nécessaires au fait de la justice du Roy, uostrc sire ». (Art. 14.)

* Aujourd'hui rue Brise-Miche.

* Fabricants de boucles.

« Aujourd'hui comprise dans la rue Saint- Denis. ' P'abricants de mors, d'éperons, etc.

* Supprimée en 1854.

^ Supprimée en 1853.

" Fabricant de casques dits heaumes.

mûriers et deux haubergiers^ Les marchands, fabricants, artisans exerçant le même métier demeuraient donc porte à porte; aussi leur était-il défendu non seulement d'appeler un client arrêté à la boutique voisine, mais encore de dépriser la marchandise d'un confrère.

Une affaire était conclue entre commerçants soit par la remise d'un denier à Dieu, soit après que l'un des contractants avait frappé dans la main de l'autre, ce qui se nommait la paumée. Toute entente pour faire soit hausser, soit baisser le prix d'une marchandise était qualifiée à' alliance^ et sévèrement punie.

Le pourboire était déjà connu et apprécié. Nul, dit le Livre des métiers, ne peut affermer un moulin, « qu'il ne pait 5 sols aus compaingnons pour boivre- ». Chez les boulangers 2, chez les savetiers*, chez les gantiers^, tout nouveau maître devait un pourboire aux témoins qui avaient assisté à son achat du métier. Les gantiers s'expriment ainsi : « Quant li gantier a le mestier achaté, il convient que il poit 12 deniers au vin aus compaingnons qui ont esté au marchié. »

Mais tous les métiers ne s'exerçaient pas en boutique. Une multitude de pauvres hères allaient, venaient, parcouraient la ville dans tous les sens, criant leurs denrées, annonçant celle des autres, réparant au

* Fabricants de hauberts ou cottes de mailles.

* Livre des métiers, titre II, art. 7.

^ Livre des métiers, titre I, art. 13, J4 et 15.

* Livre des métiers^ titre LXXXVI, art. 2.

^ Livre des métiers, titre LXXXVIII, art. 2.

besoin les ustensiles de ménage devant la porte des maisons. Le nombre de ces petits marchands, qui, du matin au soir, animaient de leurs cris la vie des rues, était immense, et le souvenir nous en a été transmis par Guillaume de la Ville-Neuve, poète du treizième siècle. Il nous a conservé les cris des raccommodeurs d'habits :

Cote et sorcot rafeteroie,

et de vêtements de femmes :

Li autres crie à grant fiiron, Qui a mantel ne peliron, Si le m'aport à rafetier,

de meubles :

Huche et le banc sai bien réfère, Je sai nioult bleu que je sai fère,

et de vaisselle :

J'esclairciroie pos d'estain, Je relieroie hanas.

On criait encore des fleurs fraîches, du poivre, du vieuK fer et de vieux souliers, des noisettes, des châtaignes, de la paille, des échalotes, du savon, des champignons, des nèfles, des mottes à brûler et des bûches à deux oboles :

L'autres crie qui veut le ten.

L'autres crie la busche bone, A deux oboles le vous done.

Il ne faut pas oublier les marchands de vieux habits

qui, comme aujourd'hui, spéculaient sur les fréquents; besoins d'argent des pauvres étudiants :

Clerc i sont engané sovent;

non plus que les crieurs de vin, qui annonçaient :

Le bon vin fort, à trente-deux, A seize, à douze, à six, à huit

deniers, et avertissaient les clients chaque fois que leur maître allait mettre en perce une pièce nouvelle.

Les oubloiers se promenaient le soir avec des corbeilles recouvertes d'une serviette blanche et remplies d'oubliés, de gaufres et de rissoles. Les écoliers qui avaient gagné ces corbeilles les suspendaient, dit Jean de Gaiiande, en guise de trophées à leurs fenêtres ^

Ils étaient souvent appelés dans les maisons, où l'on jouait des oublies à peu près comme de nos jours on joue des plaisirs ou des macarons :

Le soir orrez sans plus atendre, A haute voiz, sans délaier :

Diex! qui apèle l'oubloier?

Quant en aucun leu a perdu, De crier n'est mie esperdu...

, Dès que le jour pointait, un valet de l'étuviste annonçait l'ouverture des bains, dont les rapports avec l'Orient avaient généralisé l'habitude dans toutes les classes :

Seignor, quar vous alez baingnier

Et estuver sanz délaier,

Li baing sont chaut, c'est sanz mentir.

* Dictionarius, § XXVIIL

INDUSTRIE. — COM.MEIlCi:. 3G0

Venaient ensuite les marchands de poissons, de volailles, de viande fraîche ou salée, d'ail, de miel, d'oignons;

Puis après cresson de fontaine

et d'Orléans, cerfeuil, salades, heuiie frais et fromages :

J'ai bon frommage do C.liampaingne, Or i a fronimage de IJrie.

Des femmes criaient de la farine et du lait : Au lait, commère, ru voisine,

des pèches, des poires, des pommes, des cerises, des œufs, des poireaux.

C'est par eau que se faisait alors presque tout le commerce extérieur de la capitale, importation et exportation. Paris, assis sur un fonds marécageux, était entouré de hois épais et de collines assez élevées; les voies de terre peu nombreuses, à peine indiquées, nullement entretenues, devenaient impraticables après la moindre averse, et étaient par tous les temps infestées de voleurs. Cette situation donna une grande force et une réelle importance politique à la hanse p;irisienne.

Une partie des attributions jusqu'alors dévolues au prévôt de Paris fut accordée au chef des marchands de l'eau, de la hanse parisienne, et vers 1228 nous le voyons prendre le titre de Prévôt des marchands. Quelques années après, on lui adjoignit quatre échevins, puis vingt-quatre conseillers, choisis parmi les bourgeois les plus sages, les plus anciens et les plus au fait II 2'é

des coutumes de la ville. Ces magistrats, tous élus par les notables de la bourgeoisie, représentent assez fidèlement les maires actuels, les adjoints et le Conseil municipal. Peu à peu, et par la force des choses, ils devinrent les dépositaires naturels des franchises publiques, en même temps que les maintiens de la bonne foi commerciale. En beaucoup de cas , ils personnifièrent la bourgeoisie parisienne; ce fut toujours par leur organe qu'elle exprima ses désirs ou sa volonté, et qu'elle apporta ses hommages au pied du trône. Ils surveillaient l'approvisionnement de la ville, l'entretien du pavage, des ponts, des quais et des édiflces; ils percevaient les revenus et en déterminaient l'emploi, fixaient les droits d'entrée sur les diverses marchandises, réglaient l'ordre des fêtes et des cérémonies publiques, etc., etc.

L'extension que prit peu à peu le commerce de Paris dota la ville d'une bourgeoisie riche, active, intelligente, qui ne tarda pas à jouer un grand rôle dans son histoire. Parmi les familles bourgeoises qui se distinguaient alors, soit par leur fortune, soit par leur influence, je citerai :

La famille Bourdon, qui donna son nom à deux rues de Paris : la rwe Renier- Bow don, devenue rue des Bour^ donnais^ et la rue Guillaume- Bourdon, devenue rue Béthisy^, Guillaume Bourdon fut prévôt des marchands en 1280 et réélu en 1296.

Cette famille était alliée à celle de Arrode. Jean

* Supprimée en i855.

Bourdon avait épousé Ja (illc de Jean Anode', qui fut éclievin de Paris en 1280 et prévôt des marchands en 1289. Nicolas Arrode, son père sans doute, avait donné son nom à une des portes- et à une des rues^ de la capitale. Décédé en 1252, il était enterré hors des murs, dans le cimetière de Saint-3[artin-des-Champs, où il avait élevé une chapelle destinée à servir de lieu de sépulture pour sa famille.

La famille Point-l'Aske (en latin Pungens asinum), Guillaume Point-l'Asne, dont la veuve vivait encore en 1292*, avait fondé à Saint-Eustache une chapelle qui fut longtemps desservie par ses descendants. Il existait, en outre, près de Charonnc, un fief dit de Point-l'Asne.

La famille Barbette possédait, dans larwe Vieille-dn- Temple une maison de plaisance, qui donna son nom à une des portes de la ville et à une courtille ou jardin public situé dans le voisinage. En 1363, on ouvrit sur l'emplacement de cette maison la )nie Barbette, Etienne Barbette fut voyer de Paris, maître de la monnaie, échevin et prévôt des marchands. Au siècle suivant, nous trouverons un Jehan Barbette parmi les commissaires préposés à la répartition de la Taille de 1313; ce dernier fut élu échevin en 1280.

La famille Gentif,\, l'uno dos plus riches de Paris,

' Voy. la Taille de 1:292, p. 72.

" La porte ou poterne nu Comte cVArtois, que la Taille de i3i.t nomme : la porte feu Nicolas- Aiv'ode, p. 27.

^ La rue Comtesse-d' Artois , non citée dans la Taille de /i^9?, et que Guillot (1320) nomme rue Nicolas- Arrode.

* Elle demeurait rue des Prouvaires {Taille de 1£9S).

était alors représentée par deux de ses membres, sire Pierre Gentien le vieil, dans la rue Lambert de Chièle^, et sire Gentien, qui habitait la rue de Violette^, avec (( Jacques, son fils, et Marie, sa chamberière^ ». Une rue voisine se nommait rue Sire-Gentien'' , et cette famille avait fondé une chapelle dans l'église Saint- Jean-en-Grève.

Les CocATiux avaient donné leur nom à une des rues de la Cité, et un Geoffroi Cocatrix fut échanson de Philippe le Bel.

La famille Piz-d'Oe, déjà ancienne au treizième siècle, fut surtout illustrée par Guillaume Piz-d'Oë, prévôt des marchands en 1276, échevin en 1293 et réélu en 1296. Il était allié à la vieille et nombreuse famille des Macy.

La rue Jehan-Évrout''^, située dans les environs du Louvre, était encore habitée en 1292 par la veuve d'un sieur Jehan Évrout.

La famille Porée avait donné son nom à deux rues : la rue Bertin-Porée, et sa voisine la rue Guillaume- Porée, aujourd'hui ?'we des Deux-Boules.

La rue Guérin-Boisseau (alors rue Guérin-Boucel) devait le sien k la famille Boucel, encore représentée par plusieurs de ses membres.

' Peut-être la rue de Bercy-Saint-Jean, aujourd'hui réunie à la t:ue du Roi-de-Sicile.

- Devenue impasse Saint-Faron, puis supprimée.

3 Taille de 1292, p. 119 et 120.

* Devenue rue des Coquilles, puis réunie à la rue du Temple.

'" Elle n'est citée que dans la Taille de 1292, et je n'ai pu établir son nom actuel.

La rue Trousacvache devait également ce nom peu gracieux à une famille Truussevache, dont un des membres liabitait en 1292 \arue Saint-Germain-CAuxerrois.

La famille Qui-dort, en latin Dormiens ou Swdus, était encore représentée par un Dominicain très instruit, qui mourut vers Tannée 1306, en laissant de nombreux, ouvrages de théologie ^

En revanche, la famille Sarrazin était bien déchue à la lin du treizième siècle. Le plus connu de ses membres, Pierre Sarrazin, qui donna son nom à une des rues de la rive gauche, viens Pelri Sairaeeni, était mor t entre les années 12o2 et 125r3-.

La nombreuse famille Bo.n.ne-Fillk était logée presque tout entière, en 1292, dans larwe de la Vieiile-Tanîierie, qui, au siècle suivant, devint la ?^ue Jehanlionne-FiUe'\ puis la rue du Pied-de-Bœuf" ou de la Tuerie^".

La famille Coquillieh, qui avait donné son nom aune des portes et à une des rues de Paris ^ semble n'avoir plus été représentée à la lin du treizième siècle que par la veuve de Pierre Coquillier.

Les Sanz, Sans ou Sanse, famille riche et nombreuse.

* Voy. Écliard, Scriptores ordinis prœdicaLorum^ t. I, p. 500. ^ Voy. Étude mr le plan de Puris de 1540^ p. 259 et suiv.

' Taille de 1313.

* Géraud, Paris sois Philippe le Bel, p. 265.

•' Jaillot, Recherches sur Paris, quartier Saiut-Jacqucs-la-Boucherio, p. 75.

* La porte cl la rue Coquillière.

La famille de Meulan, dont deux membres, Hugues et Robert, furent prévôts de Paris, l'un en 1196^ l'autre en 1202.

La famille Hescelin, domiciliée sur la Viez place aux Pourciaus*. Le riche Bertaut Hescelin vivait là avec son gendre, sa nourrice, un valet et une chamberière.

L'opulente famille Paon, dont l'un des membres, Adam Paon, fut échevin en 1293 et réélu en 1296.

La famille Augier fournit à Paris un prévôt des marchands en 1268 et un échevin en 1280.

La rue Jean-Pain-Mollet était encore habitée en 1292 par un contribuable de ce nom.

La rue Jehan- Chat-Blanc^ doit le sien au sieur Jehan Chat-Blanc, qui habitait en 1292 le carrefour de Mibrai.

Rue de la Bretonnerie^ , demeurait alors la veuve de Pierre d'Estampes, qui avait donné son nom à une rue, appelée ensuite rue des Singes, et aujourd'hui rue des Guill errâtes.

Jehan Popin, prévôt des marchands en 1293, était le descendant d'une ancienne famille dont le nom se retrouve dans le Fief Popin et dans la rue de VAbreuvoir-Popiîi.

Citons encore :

Les Le Flamenc, famille de riches changeurs.

Les Marcel, dont l'un, Pierre Marcel le vieil, était un des plus forts imposés de Paris.

* Aujourd'hui rue de la Limace.

2 Devenue lue du Chai-Blanc.

^ Aujourd'hui rue Sainle-Croix-de-la-Bretonnerie.

ETIENNE IIaudry, qui donna son nom h la rue des Vici/le.^-Haudrieltes .

T^]tienne Boislkvr ou Botleau, le cél(>bre prévôt de Paris.

Jean Bigue, qui fut échevin en 1280.

Etienne de Bailly, qui habitait la rue PJtienne-de- Jiailly, devenue rwe de Longponi.

Enfin, Maître RicHART, le barbier du roi, qui demeurait rM(? Berlin- Porée.

Le plus ancien marché de Paris, situé dans la rue de la Juiverie, au centre de la Cité, était destiné à la vente du blé ; un autre se tenait, depuis Louis le Jeune, sur la place de Grève; un troisième avait été créé par Louis le Gros sur un terrain appelé les C hampeaux [Campelli, petits champs), oii sont aujourd'hui les Halles centrales. C'est ce dernier que Philippe Auguste, en 1183, agrandit et réorganisa. Il y fit construire deux grandes halles, protégées par un solide mur de clôture, autour duquel s'élevaient de nombreux élàux couverts. Chaque branche de commerce y avait sa section particulière, et l'on y vit bientôt, le samedi surtout, affluer les objets de consommation et les acheteurs. Saint Louis élargit ce marché : il y ajouta deux pavillons destinés au commerce des draps, et permit aux lingères et aux fripiers d'étaler leurs marchandises sous des auvents dressés contre les murs du cimetière des Innocents, qui limitait les Champeauxà Test.

Trois grandes foires périodiques augmentaient encore l'activité commerciale de Paris : la foire Saint- Ladre, que Philippe Auguste venait de transférer aux

Champeaux', la foire Saint-Germain, qui avait lieu dans le bourg de ce nom, et à peu près sur l'emplacement du ynarché Saint-Germain actuel; enfin, la foire du Lendit, la plus célèbre et la plus importante des trois. Elle durait quatorze jours, du M au 24 juin, et se tenait dans la vaste plaine Saint-Denis. Le roi, qui prélevait un droit sur les étalages, forçait tous les marchands de Paris de prendre part à cette foire; ils s'y rendaient en procession, précédés du clergé de Notre-Dame, qui en faisait solennellement l'ouverture.

Toutes les villes manufacturières de France, et plusieurs cités, opulentes de la Flandre, Gand, Ypres, Malines et Bruxelles entre autres, y envoyaient leurs produits les plus estimés. Les baladins, les ménétriers, les mimes, les bouffons, les jongleurs rassemblaient autour d'eux, du matin au soir, une multitude de curieux de tout âge et de tout rang. L'Université se transportait chaque année en grande pompe à la foire du Lendit pour y acheter sa provision de parchemin, et il était interdit d'en vendre avant que le recteur eût arrêté son choix. Les écoliers, formés en cavalcades tumultueuses, se rassemblaient sur la place Sainte-Geneviève, et traversaient Paris deux à deux, au bruit des fifres et des trompettes.

Chacune des corporations ouvrières de Paris était doublée d'une confrérie, association religieuse et charitable, entretenue par des dons et par le produit de certaines amendes professionnelles.

Chaque corps de métier s'était aussi placé sous le patronage d'un saint, toujours solennellement fêté.

INDUSTRIE. — COMMEIICK. 377

C'était, le plus souvent, un bienheureux personnage qui passait pour avoir jadis exercé la profession : saint Crépin, par exemple, pour les cordonniers, saint Joseph pour les charpentiers, saint Conne pour les chirurgiens, saint Luc pour les médecins et les peintres, etc. Dans un autre ordre d'idées, les cloutiers avaient très sérieusement choisi pour patron saint Cloud, les brossiers sainte liarbe, les aiguillctiers saint Sébastien, les miroitiers saint Clair, etc., etc. L'époque ne répugnait l)as à ces jeux de mots, dont l'histoire des corporations ouvrières olï're de nombreux exemples.

Dès le début du treizième siècle, la hanse possédait des armoiries ou au moins le droit de revêtir ses actes d'un sceau particulier. Sur un chirographe* d'environ 1210, relatif à un accord passé entre la hanse de Paris et celle de Rouen, on trouve appendu, sur double queue de parchemin, un sceau de forme ronde qui représente

' Autrefois comme aujourd'hui, quand on dress.iit un contrat, cliacuDC des parties coutractanles en recevait un exenjplaire. On Irarait, en gros caractères, au milieu d'une feuille de vcliii, le niot cyuoguaphum; puis l'acte était transcrit deux fois et à contresens sur cette feuille, de manière que le mot CYUOGaA- PHUM servit de titre aux deux expéditions; il se trouvait dès loi*s placé droit en tète de l'une, et renverse en tète île lautrc. On Je coupait ensuite par le milieu, et chacune des expéditions avait alors pour titre les lettres séparées eu deux. En rapprochant les deux actes, le mot se retrouvait doue entier. C'est là l'origine de nos registres à souche, loriginc des mots aux lettres enchevêtrées qui constituent le talon de nos billets de bauque.de nos actions et obligations commerciales. Le ujot cyrographlm est quehiuefois remplacé par des images ou des formules de dévotion, par le nom des parties contractantes, etc. Aux chartes parties où le titre était coupé en ligne droite succédèrent Icschattes ondulées, dentelées, etc.

une barque antique munie d'un mât soutenu à droite et à gauche par trois cordages. La légende porte : sigil-

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