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CHAPITRE V

L'Enfance, l'Education

En bien des maisons lavalloises on tient un livrejournal, ce qu'on a appelé ailleurs un livre de raison, ce qui est exactement le livre de famille. Là sont inscrits les naissances, les baptêmes, les mariages, les décès des enfants du chef de famille ; quelquefois il y ajoute la mention d'autres événements, dans le but d'en instruire ses descendants. Tantôt c'est un petit cahier où chaque génération vient a son tour marquer son passage dans la vie. tantôt ce sont quelques pages réservées à l'extrémité d'un livre de comptes. Beaucoup de ces livres ont disparu ; quelques-uns seulement sont connus ; d'autres gisent encore ignores ou dissimulés dans les archives familiales '.

1. ci Item, le livre journal dudil défunt, couvert de parchemin, commençant par le feuillet 95 sur lequel sont écrits les baptêmes de Bes enfans, contenant oS feuillets, écrits en tout ou en partie, dont le dernier qui est collé le 135* contient deux articles en ces mots : Pour mon compte particulier j'ay envoyé par le navire Le Parfait à M. de Méral 500 pièces de Bretagne lèze ordinaire, etc. : et de l'autre côté dudit livre, au feuillet chiffré 213, est écrit : Mémoire des livres que j'ay acheptés. n (Invent, de feu René Delaporte, juge du comté, 1 706 .

« l ii livre journal couvert de parchemin de la main et écriture du delfunt. commençant par ces mois Papier journal de M' Mathurin Gaultier, advocal en parlement commençant du mois de janvier 1688, contenant 62 feuillets entièrement écrits, et en liault

A la date de la naissance de l'enfant on ajoute la mention du baptême, le nom du prêtre qui l'administra, de l'église où il le reçut, les noms des parrain, et marraine, et leur parenté. A la fin du xvi" siècle disparaît l'usage, proscrit par les conciles et un arrêt du Parlement de 1 50 i, de donner à reniant deux parrains ou deux marraines selon son sexe. Généralement il ne reçoit qu'un nom ; celui du père est quelquefois donné à l'aine : le plus souvent, l'enfant reçoit le nom du parrain ou de la marraine. Ceux-ci sont choisis parmi les plus proches parents ; quelquefois on fait cet honneur à de pauvres gens ; en 1729, un fils de Coustard de S ouvré est tenu sur les fonts baptismaux par Jean Bourdais, tissier, et Jacquine Rebours. « demeurant tous deux en l'hôpital Saint-Louis en qualité de pauvres vieillards » ; en 1737. Daniel, tils de Daniel Gervaizeau, bourgeois, est nommé par Jacques Poussin et Jacqueline La Reine, « pauvres d*e l'hôpital Saint-Louis ». Les bourgeois se font aussi un devoir d'accepter le parrainage des enfants pauvres, fils de métayers ou d'ouvriers : en 1746, François Richard, négociant, demeurant a la blanchisserie de la Fournière, et sa fille Renée, sont parrain et marraine de la fille d'un de leurs ouvriers lavandiers. Ces exemples ne sont pas rares dans les registres des baptêmes.

En beaucoup de familles, les enfants sont nombreux. Les trois générations successives des Guays qui, pendant le xvne siècle, tiennent le même livre de famille ', y inscrivent trente-deux naissances ; Guy Chapelet a a treize enfants de ses deux- femmes, Marie Bellière et

du 63e feuillet écrit est la naissance de Geaeviefve-Françoise Gaultier, tille dudit sieur du Breil, du dimanche lieoclobre 17 li (Inveut, de feu Mathurin Gaultier, avocat. 1715 .

1. Livre commencé par René Guays du Bourg, né en 1569, transmis par Marguerite Guays (mariée en 1766 à Julien Richard) à ses descendants qui 1 ont continué.

2. Livre des Chapelet en deux parties (dont la plus ancienne est une copie), de 1570 à 1646,

l'enfance, I llM ( \ IION 135

Louise Fréarl ; un de ses lils. .1 c.*ui Chapelet, en inscrit seize nés de Renée de Montalembert, et quatre de Marie Bouttier. Le Moyne, sieur de Juigny, procureur fiscal, marié en L644 à Marie Gigault, a dix-neuf enfants : sou lils aîné, procureur fiscal à sou loin-, marié en 1 6S2 à Anne Gigoigne, eu a douze. Ou eu compte quinze chez Pierre Duchemin, sieur de la Babinière, marié a Aune l'riu : treize chez sa petite-iille Marie, femme de François Salmon : dix chez Renée Duchemin, femme de Gabriel Bidault de la Naillère ; treize chez Ambroise Hardy de Lévaré et Julienne Martin ; douze chez François Richard et Françoise Ilamon '. Les enfants sont nombreux, niais grande est la mortalité qui les atteint. Tout en se gardant de généraliser de laçon exagérée et partant erronée, on doit reconnaître que les familles fécondes sont nombreuses à Laval, au xyii6 siècle surtout ; beaucoup ont cinq ou six enfants, et la population française suit une constante augmentation 2.

Les pères inscrivent au livre de famille ces fréquentes naissances ; quelques-uns y expriment brièvement leur reconnaissance envers Dieu, et y formulent un souhait pour le nouveau-né, souhait essentiellement chrétien. Jean Chapelet écrit ce vœu, digne de Blanche de Castille : « Dieu lui fasse la grâce d'estre homme de bien ou plustost sa belle mort », puis plus tard ces simples mots : « Mon dit lils est allé à Dieu le 16e septembre L625 » : à la naissance de Louise, sa lille, le 8 dé-

1. Pichot de la Graverio dit avoir connu Hemery, marchand lissier à la Sérielle, qui, âgé de 76 ans. avait 70 entants ou petitsenfants vivants ; il avait eu 18 entants .lont 13 vivaient encore, g Dieu, ajoute-t-il, donne sa bénédiction aux grandes familles i i les fait prospérer ; presque tous les enfans d'Hemerj étoienl à leur aise et riches par rapport i leur état. » Cette famille habite encore aujourd'hui la terre de La Senelle qu'elle cultive sous le régime du met.t\ âge.

'1. Albert Babeau remarque qu'à cette époque, les familles Fécondes sont bien plus nombreuses dans la classe moyenne que dans la noblesse et parmi les artisans,

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cembre lfii8 : « Dieu lui donne sa sainte grâce ou sa belle mort » ; puis, à chacun des autres : « Dieu lui fasse la grâce de bien vivre et mourir. » Après la mort de sa femme, il ajoute à la mention de son dernier enfant ces mots : « C'est le dernier enfant que j'ai eu de ma femme ; je prie Dieu de lui faire miséricorde ; nous avons eu ensemble seize enfans. Dieu les bénisse, ainsi soit-il. »

En d'autres livres la formule est plus brève et plus banale : « Dieu soit loué. — Dieu merci. — Requiescat in pace. » Souvent même elle est absente, non pas que le sentiment religieux fasse défaut, mais il n'est pas exprimé, et en marge sont ces mots : « Obiil Na die mensis... a uni... » quelquefois suivis, comme chez le médecin Guays du Bourg, du mot latin de la maladie qui a causé le décès.

Aux xviie et xvme siècles, dans la société lavalloise, bien peu de mères nourrissent leurs enfants : l'usage constant est de les placer en nourrice, de préférence chez des campagnards. On les y porte dès le lendemain de leur baptême, et l'on mentionne leur retour qui se fait après un séjour d'une année ou deux. Renée-Marie Guays, née le 7 mars 1702, « fut mise en nourrice chez Hamelin, charron au lieu duQuertai. paroisse de Lhuisserie, d'où elle en revint saine et sauve au mois de juillet 1703» ; François-Joseph, né le 3 août 1704 et baptisé le lendemain, « fut porté en nourrice le jour suivant chez Bouleau, colon de la Quétonnière en Nuillé, d'où il en est revenu sain et sauf. Dieu merci, le 6e avril 1706 '. »

L'enfant ainsi éloigné de ses parents n'en est pas oublié, mais il est rarement visité. Mme Hardy de Levait1 écrit à son mari 7 novembre 1727 : « Ton fils se porte bien, et malgré qu'il en ait veut aller tout seul ; ils vinrent hier, je leur donnai 15 livres pour le quartier qui

1. Un autre enfant, né le 3 avril 1703, meurt en nourrice à Saint- Berthevïn le 8 décembre de la même année i Livre des Guays).

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escherrale 17. » Quelques jours plus tard : « Il vint une nourrice dont Mme de la Graverie m'avait parlé : je l'accordai à 50 livres par an. o En L750, sa bru, Catherine Rayer (\vs Bignons, gage une nourrice au prix de 80 livres, plus une devantière ', une livre de savon, une livre de chandelle ; « c'est une jeune femme mai depuis dix-huit mois, qui a vingt-six ans, grande, bien faite, d'une santé parfaite, jolie, d'une propreté à admirer 2. »

Comme les peuples heureux, l'enfance n'a pas d'histoire. Dans ces premières années la mère est l'éducatrice, et les mères lavalloises ont pour devoir et pour souci d'inculquer à reniant les sentiments de piété et les connaissances religieuses qu'elles possèdent et qu'elles regardent comme nécessaires à la vie : l'enfant est élevé dans une atmosphère chrétienne qui dès ses jeunes ans imprègne son âme. De bonne heure, il est conduit à l'église et associé a ces fêtes religieuses qui émerveillent et touchent son esprit ; il y a sa place, et il en est fier, quand, par exemple, il défile au Sacre tenant les rubans du drapeau de la corporation paternelle ou portant un bouquet de tleurs.

On les voyait encore — il y aura tantôt un demi-siècle — ces processions d'enfants qui, le soir de la Chandeleur, déambulaient à la lumière des chandelles par les rues, présidées par un évêque dont les fragiles ornements avaient été fabriqués par des mains maternelles : tous ehantaient des cantiques et s'acquittaient de leurs rôles avec une sérieuse gravité. Au Jeudi-Saint, on dressait dans les rues de petits autels ; a la Nativité, on chantait ces vieux noëls qui avaient dans leur simplicité une candeur si suave et au soir on éclairait de petites chandelles la crèche familiale, où sur quelques brins

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