L ENFANCE, L ÉD1 CATION I
venait s'asseoir sur ses bancs. Son programme était «■••lui de tous les collèges de ce temps ; on v enseignai! les humanités, el l'étude du latin y étail poussée assez loin pour que le règlement pûl défendre aux élèves des deux plus hautes classes de s'exprimer en français '. Chaque année, des exercices variés, des thèses, des déclamations latines et françaises, des tragédies et des ballets attiraient un publie nombreux d'ecclésiastiques, de notables, de dames, empressés d'applaudir les écoliers lavallois ?.
Le cours de rhétorique s'était ouvert en 1740, celui de philosophie en 1770. Auparavant, beaucoup d'étudiants allaient ailleurs compléter leur instruction et soutenir ces thèses savantes qui venaient ensuite tapisser les murs de la maison paternelle. Quelques-uns s'arrêtaient à Ghâteau-Gontier, d'autres allaient à Angers ou à la Flèche. La célèbre maison fondée par Henri IV les attirait en grand nombre ; on avait même donné à l'une des rues voisines le nom de « rue des Lavallois » ; le médecin Sébastien Delaporte avait légué au collège, en 1688, sa terre de lionnes à la condition d'élever gratuitement deux étudiants de sa famille 3, et parmi les lavallois qui y vinrent recueillir renseignement des Jésuites, on a longtemps gardé le souvenir de Guillaume Kulïîn, mort en 1674, enterre dans l'église du collège, honoré d'une sorte de culte, tant sa vie avait édifié ses contemporains. D'autres encore allaient au séminaire d'Angers, maison moins célèbre, mais plus paisible au témoignage de Hardy de Levait' qui, pour cette raison, y envoie ses enfants.
Avant ainsi complète son éducation, le jeune lavallois
1 Ceci se faisait dans les meilleures maisons : an collège de Clermont |à Paris), les élèves des classes supérieures devaient parler latin in récréation.
-. Voir chap. Plaisirs et spectacles.
o. Testament publié par Ed. Fraiu : Mémoires généalogiques.
pouvait aborder les études spéciales que lui imposait sa profession, études de droit, de médecine, de théologie, de commerce, selon la carrière qu'il embrassait ; quelle qu'elle fût, il y apportait un fonds de culture qui avait développé son intelligence et lui avait donné ces idées générales dont l'absence marque toujours une lacune ou une déchéance intellectuelle.
Pour les filles de la bourgeoisie et de la noblesse, il n'y avait qu'un mode d'éducation : on les mettait au couvent '. Les Ursulines, établies à Laval en 1G1G, les Bénédictines en 1621, se partageaient cette intéressante clientèle. « Le 18 septembre 1752, j'ai mis ma fille au couvent (des Ursulines) ; le 9 octobre, elle a commencé à danser- », écrit Mme Hardy de Lévaré ; la fillette avait
1. Ceci est général dans le Bas-Maine, aux xvne et xvme siècles : René Oger, notaire à Chantrigné, envoie ses filles chez les Bénédictines d'Evron et de Lassay (A. Angot, Le livre de raison d'un notaire de Chantrigné).
2. La danse était alors regardée comme partie essentielle d'une bonne éducation. Dans les fêtes scolaires les jeunes gens dansent des ballets allégoriques, à Laval comme dans les collèges des Jésuites. Pour les jeunes filles, les leçons de danse sont surtout des leçons de maintien, comme on les appelait naguère en plusieurs pensionnats. Les mères de famille proscrivaient rigoureusement l'usage de certaines danses ; dans une lettre du xvnic siècle, de Mme de Trédern, celle-ci défend à sa fille de valser t Ed. Frain, Mémoires généalogiques, t. III, p. 175| : et jusque vers 1870 bien des mères, fidèles aux principes de la vieille société lavalloise, interdisaient à leurs filles « les danses tournantes.. » Une dame de Bordeaux a tracé ce tableau de la leçon de maintien qu'elle recevait de sa mère en 1812 : « Nous venions de faire nos « plies », toutes ensemble, et durant un quart d'heure. C est un exercice qu'on ne connaît plus que dans les classes chorégraphiques de l'Opéra, mais qu'on trouvait alors indispensable pour les fillettes de bonne maison ; il assurait la souplesse de la démarche et la profondeur noble des révérences. Maintenant, les genoux encore endoloris, nous avions pris place sur nos chaises pour les « travaux de mains ». L'adresse de nos aiguilles n'inquiétait pas beaucoup maman, car notre ouvrage était médiocre : mais, les pieds dans le a tourne-pieds », — un instrument de torture qui incitait les pointes en dehors, — le bouquet de houx au corsage, — c'était une invention terrible qui, de ses piqûres, maintenait haut les têtes, —
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oeuf ans. Les jeunes lavalloises trouvaient parmi leurs maîtresses bon nombre de religieuses issues des familles de la ville ; celles-ci pouvaienl entretenir leurs élèves dans cel espril de tradition el ces bonnes habitudes qui étaient la force de ces ramilles et qu'à leur tour elles devaient perpétuer à leur foyer. L'instruction étail celle qui se donnait alors dans tous les couvents ; jusque dans les premières années du xix° siècle, les manuels de piété et les livres d'exercices des religieuses ursulines ont été les guides de la plupart des jeunes tilles de nos pays 1.
René Delaporte, clans son testament de 170G, prie sa mère de « faire élever les demoiselles ses tilles, jusques au temps de leur établissement, dans des maisons religieuses qui soient en réputation de se donner une application particulière pour l'éducation des jeunes lilles, autres néant moin s que celles de Laval, et surtout où on leur inspire des sentiments de docilité, de soumission à leurs supérieures, et sans souffrir de distinction pour les pensions ni pour les chambres. A l'égard de leur entretien, le dit Delaporte souhaite qu'il leur soit, fourni lionnestement, et néantmoins qu'on leur retranche tontes sortes de dentelles et d'étoffes de soie jusqu'à ce qu'elles aient atteint l'âge de vingt ans, avant lequel âge il supplie la dite dame sa mère et Messieurs et dames ses
nous tenions notre broderie en un arrondi des coudes que maman modifiait, réprimait, déplaçait jusqu'à ce qu'il tût à point. Cela prenait une heure chaque malin, et nous la trouvions longue (Notes d'une bordelaise sur la journée du 12 mais 1814, publiées par M. Lacaze-Bastard : Correspondant dn 10 mars 1914).
1. A propos de l'éducation donnée par 1rs Ursulines, M. P. de la Gorce porte ce jugement : « Enfants aisées, enfants indigentes,
toutes viennent à elles. Aux unes comme aux autres, avec une humble et magnifique égalité chrétienne, elle- communiquent tout ce qu'elles savent la science de Dieu, et avec elle la science d être honnête el heureux, puis, dans une proportion modeste mais suffisante pour un destin modeste aussi, la science humaine // si religieuse de la liévol. française).
frères et sœurs et autres parens de ne point donner les mains à aucun établissement pour ses filles, soit pour mariage ou pour ingréer en maisons religieuses, afin qu'elles ayent le temps de réfléchir sérieusement sur ce qui pourra leur convenir pour lors. » Sa belle-mère, Marie Cazet, chargée de ses deux orphelines, les envoie à Rennes, chez les religieuses de Notre-Dame de la Charité ; quelques quittances sont restées concernant le prix de la pension, les fournitures d'habillement, les leçons de clavecin, de viole et de peinture.
On joignait, en effet, l'étude des arts mondains à celles de la religion et des lettres, à l'habileté dans la confection de ces ouvrages de couture, de tricot, de broderie, qui, selon le vœu du chanoine Chambrun, devaient être familiers aux mères de famille, aux maîtresses de maison, que l'école devait former. « 11 faut les mettre à tout, disait Mme de Maintenon de ses filles de Saint-Cyr, et les faire travailler aux ouvrages pénibles, pour les rendre robustes, saines et intelligentes '. » Et comme l'économie est une vertu capitale pour une maîtresse de maison, on leur en recommandait la pratique. L'avocat mayennais Maupetit, qui a confié ses filles aux Bénédictines de Lassay, prescrit aux religieuses de les élever dans l'économie et dans l'absence du luxe : « Une robe pour les dimanches, une autre pour tous les jours et pas plus. »
Rentrées au foyer paternel, les jeunes filles y apportaient la culture qui convenait à leur rang et qu'exi-
1. Parlant de son amie Mlle d'Aumale, elle écrit : « Elle était très intelligente sur tout, et capable de toutes choses d'esprit et de celles cpui sont les plus basses. Je lui ai fait apprendre la cuisine, e( elle réussit aussi bien à faire du riz qu'à jouer du clavecin » (Cité par M. A. Asselin : Quelques lettres inédites d'Anne d'Osmond, marquise d'Haïr incourt, et de Marie-Jeanne d'Aumale). Ainsi l'enseignement ménager que Ion a cru inventer récemment, que 1 on avait, il est vrai, trop négligé cl comme méprisé dans la plupart des maisons d éducation, était pratiqué et loué par cette remarquable éducatrice, Mme de Maintenon.
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geaient les convenances sociales de ce temps. La mère qui avaii été leur première éducatrice reprenait son rôle ; elle les initiai! aux travaux de la maison, à ces devoirs modestes, ;i ces c< petites vertus » qui en devaient faire de bonnes ei économes ménagères; par-dessus tout, elle s'appliquait à les garder du danger du monde ei dos troubles qui pouvaient égarer leur imagination ei flétrir la délicatesse île leur aine. Elle surveillait avec une inlassable vigilance la tenue que l'on voulait correcte jusqu'à une certaine roideur ei les lectures de ses Mlles : celle des romans leur était sévèremeni proscrite ', et, quand un des tils Hardy envoie à sa mère un Télémaque pour le faire lire à sa sœur, il a soin d'ajouter cesmots : « Autant que notre mère le jugera convenable. » Les romans sont très rares dans les bibliothèques des familles lavalloises, et Mme Hardy de Lévaré avoue à son mari qu'elle n'a jamais écrit une lettre avant sou mariage.
Si les jeunes filles sont ainsi soumises à cette vigilante et maternelle surveillance, elles ne sont pas pour cela dépouillées des charmes de leur âge : elles jouent du luth, de la guitare, elles chantent, elles dansent. elles s'habillent, elles savent se parer d'un nœud de ruban, d'une croix suspendue à leur cou, elles s'appliquent à plaire : ce sont choses de jeunesse et de nature. Mais elles ne quittent pas leurs mères et. près d'elles, elles gardent cette tenue modeste et réservée qui, en ces temps-là et longtemps encore au siècle suivant, passail en France, et non sans raison, pour être la marque d'une bonne éducation.
Ainsi se formaient ces femmes, ces mères de famille de nos petites cités provinciales « dont l'activité, non moins sanctifiante que la prière, s'étendait des occupations domestiques les plus humbles jusqu'à l'adminis-
1. .Mme Vigée-Lebmn, élevée ;mssi dans 1rs principes adoptés par la bourgeoisie française de cette époque déclare n'avoir jamais lu un roman avant mhi mariage.
tration la mieux entendue des intérêts de famille '. » Si après leur mariage on pénètre ensuite dans l'intime de leur vie, si on les suit, dans cette existence journalière donnée surtout aux soins du ménage et de la famille", à la conduite des affaires domestiques et aux exercices de piété, si Ton considère que leurs lectures habituelles, telles que nous les révèlent leurs inventaires, se faisaient dans les Heures, Y Imitation, Y Introduction à la vie dévote. Y Année chrétienne 2, on en conclura qu'à Laval comme ailleurs cette éducation pénétrait l'âme de ces femmes de principes religieux qui « leur inspiraient le sentiment et le culte de leurs devoirs et devaient les fortifier dans les épreuves de la vie 3. » Et cette foi profonde, cette formation religieuse, ne nuisait en rien ni à l'élévation des caractères, ni à la liberté de l'esprit, ni à la distinction des manières, qualités si fréquentes et si caractéristiques de celles qui furent nos aïeules du xviii6 siècle.