CHAPITRE MU
Piété et Charité.
Le 22 octobre L644, M. Benehardière, supérieur et directeur de la Compagnie du Saint-Sacrement a Paris. délivrait à M. de la Dauversière une copie des statuts « pour servir à la Compagnie du Très Saint Sacrement qu'il prendra soin d'établir en la ville de Laval ' ». L'on ne jicut émettre que des conjectures sur les noms des Lavallois affiliés à la mystérieuse société : mais il n'esl pas douteux qu'ils aient été île qualité.
Le Rover de la Dauversière. le pieux fondateur de la congrégation des religieuses hospitalières de Saint- Joseph, avait dû connaître au collège de la Flèche de nombreux étudiants du pays de Laval, et déjà l'administration lavalloise songeai! à confiera la congrégation naissante le vieil hôpital Saint-Julien, projet qui fut réalisé par la convention du 20 juin 1648, passée entre les maire et échevins de Laval et Jérôme Le lîoyer . (''est au cours de ces négociations qu'il dut poursuivre a Laval l'installation de la Compagnie, et si les noms des associés nous sont encore caches 3, leur action n en est
1. Copie consen ée a la Bibl. de Laval, Fonds Couanier, n° 12. 1-1.' J. Couanier de Launay, ffist. </''.» religieuses hospitalières de
Saint-Joseph.
:!. M. Laurain soupçonne que l'un des plus ardents propagateurs
de la Compagnie à Laval fui l'abbé Guillaume froussard, prêtre
pas moins visible pendant cette période qui embrasse la majeure partie du xvne siècle et les premiers temps du siècle suivant. Alors les efforts de la piété lavalloise sont spécialement dirigés vers ces œuvres qui sont la continuelle préoccupation des confrères du Saint-Sacrement et de leurs inspirateurs, les Vincent de Paul, les Ollier. dévotion à la sainte Eucharistie, réforme des mœurs, rachat des captifs, institution des dames de Charité et des hôpitaux généraux pour ne citer que les principales parmi tant de belles œuvres tentées ou réalisées !.
Depuis longtemps, d'ailleurs, les habitants de Laval se groupaient en de pieuses associations : la plupart des communautés de métier avaient leur confrérie, leurs messes, leurs fêtes, les images ou l'autel de leurs patrons en l'une des églises paroissiales ; dès le début du XIIIe siècle on constate à Saint-Tugal l'existence de la Confrérie des Prêtres ; au siècle suivant on trouve florissante la Confrérie de Saint-Jacques, formée par les anciens pèlerins 2 : les fils de saint François et de saint Dominique, établis a Laval aux xiv" et xve siècles, enrôlent de nombreux tertiaires 3 : à des époques diverses
habitué à Saint- Vénéraud et aumônier des Ursulines, qui furent en relation avec 1 archidiacre d'Evreux, 1 abbé Boudon liulletm de la Commission hist. de lu Mayenne, t. XXX. p. 129|.
1. M A. Rebelliau écrit A Laval, la Compagnie poursuit les cabarets dissolus et les jeux déshonnêtes. » tfie\ue des Deux- Mondes, 1903).
''. A rassemblée du 20 juillet 167 i Jean Pouteau, notaire) sont présents vingt confrères, formant la majorité de la Confrérie : Mariu Olivier, maître mégissier. enseigne [porte-drapeau) ; Robert Le Dauphin, marchand tissier ; François Ductil. maître maçon : Philippe Coulon, maître couvreur, etc. (la plupart sont des tissiersi
qni ont fait le voyage du bienheureux Saint-Jacques ils élaborent un règlement portant obligation d assister aux sépultures des confrères, aux processions de la Fête-Dieu, à celle du jour de saint Jacques et saint Christophe « eu leurs habits de pèlerins » et accompagnés par deux tambours delà ville, etc. Tous ces lavallois avaient accompli le lointain pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle.
'<'•. Le Tiers-ordre de Saint-François a son siège en la chapelle
PIÉT1 M (Il \HITK 201
apparaissent les Confréries des Agonisants, des Trépassés, de Sainte-Barbe, du Rosaire, du Saint-Sacrement, de la Rédemption des captifs. Dans leurs testaments beaucoup se réclament de leur qualité il«' membres de ces associations, et dans les procès-verbaux qui nous sont restés des séances de ers Confréries figurent mélangés les noms des artisans el des notables lavallois. < l'esl un honneur d'être bâtonnier ou syndic de sa Confrérie, c'est, un devoir d'assister à ses réunions, d'observer ses prescriptions. Le dimanche 2!> octobre 17l.'>, pour ne citer que cet exemple, quelques paroissiens de Saint-Vénérand se joignent au clergé paroissial pour demander à l'évêque du Mans l'érection d'une Confrérie des Agonisants ' sons l'invocation de Notre-Dame de Pitié ; les laïques signataires de cet le requête sont Jacques Duchemin du Boismorin, ancien eclievin. Bidault des Landes, Charles Aveneau, Daniel Simon, avocat, Davazé, médecin, Duchemin de la Gimbertière, Olivier Renusson, Pelisson de la Bâte, Duchemin de Valbléré, Dubois de la Flécherie, Périer du Coudra v, négociants : Géhart de Ferrant el llnnault des Mazures, bourgeois. Si un confrère est a l'agonie, la cloche sonnera trente coups pour avertir les membres de la Confrérie de se rendre a l'église ou de reciter en leur particulier cinq Pater et cinq. Dr pour le confrère agonisant : ils assisteront ensuite au service célébré pour le défunt : tous s'engagent à pratiquer ces œuvres qui leur sont spécialement recommandées par leurs statuts : loger les pauvres, procurer la paix entre les ennemi-.
deLorette.au couvenl dos Cordeliers son sceau représente un Saint-François à genoux tenant de sa main droite un cœur enflammé une quittance de 17:;:; donne décharge à Jeanne Jouet de sa gestion de trésorière el dil qu elle a tr< - sag< m< ni administré les fonds de la fraternité, « les ayant augmentés de plus de 80fr. comme il paroisl par la facture d< - toiles qui fon( lesdits fonds
1. Une autre confrérie des Agonisants se réunissait en la chapelle de Lorelle. chez les Cordeliers
202 LA VIE PRIVÉE DANS UNE PROVINCE DE l'oI'EST
ensevelir les morts, assister aux processions, accompagner le Saint-Sacrement, enseigner les ignorants, convertir les pécheurs égarés, prier pour les morts.
Au xvne siècle, la dévotion du Saint-Sacrement prend un essor remarquable : en maintes paroisses naissent des cérémonies ou de pieuses associations en son honneur ; c'est un des signes caractéristiques de la renaissance religieuse de la première moitié du siècle de Louis XIV '. « Le culte de l'Eucharistie est le cœur du catholicisme : il en résume les dogmes, il en concentre les obligations et il en développe les énergies. On le sentait d'autant plus au xvne siècle que les adversaires portaient sur ce point les principaux eiForts de leurs attaques 2. »
Dès l'année 1605. au 26 juin, quelques notables de la paroisse de Saint- Vénérand s'étaient réunis avec leur curé, Jean Peslier, chez le notaire Pierre Croissant; ils y avaient rédigé les statuts d'une confrérie en l'honneur du Saint-Sacrement, et tout incontinent les avaient soumis a l'approbation de l'évêque du Mans, lui exposant que « pour la révérence qu'ils portent au Très Auguste o\ Très Saint Sacrement de l'autel, ils désireroient s'assembler dans une confrairie et l'aire que ce Très Saint Sacrement soit porté aux malades avec plus de respect et d'honneur ». Quelques jours plus tard l'autorité diocésaine accordait l'autorisation demandée : la Confrérie de Saint- Vénérand est l'une des plus anciennes '' de celles
l. Au milieu du x\W siècle, sainte Mechtilde fonda la congrégation des Bénédictines du Saint-Sacrement dont la principale mission
est 1 adoration perpétuelle de la Sainte Eucharistie ; en 1*>30. la Mère Angélique Aruauld avait Fondé un couvent des Filles du Saint- Sacrement, en la rue Coquillière. à l'aris.
'2. Abbé Crpulbois, La Confrérie du Saint-Sacrement Je Cossele-Vivien (1651-1902), in Bulletin de la Comm. hist. de la Mayenne, t. XIX, p. 388. — L auteur signale les négations des prolestants au sujet de la présence réelle et la guerre sournoise des jausénistes contre 1 usage de la communion.
3. M. Robert ïriger signale comme la plus ancienne du diocèse
qui furent établies au Bas-Maine : elle avail acquis en HilT» une maison où elle togeail un prêtre chargé d accompagner le Saint-Sacrement avec dixenfants de chœur qu'il devait gratuitement instruire h en la piété et les
lionnes lettres . '»
Toutes ces Confréries poursuivaient le même but : honorer l'Eucharistie par l'assistance ;i la messe, la communion plus fréquente, la visite au Saint-Sacrement, la décoration des autels, l'escorte faite a la Sainte Hostie lorsqu'on la porte aux malades - : et. comme en d'autres associations, connue dans la Compagnie du Saint-Sacrement, les confrères sont invités a la pratique des oeuvres de charité: apaiser les querelles, réconcilier les ennemis. visiter les malades et les prisonniers, assister les pauvres honteux, instruire les ignorants, pratiquer les œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle ;.
La dévotion au Saint-S.icrement prime pour eux toutes les autres : u'est-elle pas hi source la plus abondante des grâces et des dons surnaturels qui font la vie chré-
du .Mans celle <le Sainte-Suzanne, i| ne I on trouve établie dès le xi\< siècle [Revue du Maine, 19i
1. Celle maison servit plus tard de logement aux sœurs de la Charité qui instruisaient les petites filles pauvres et y pr< pai le bouillon et les ren s indigents ce lui la Providenee de
Saint- Vénérand.
2 Par discrétion, les confrères qui accompagnent le Saint-Sacrement doivent s abstenir de monter dans la ebambre du malade, niais attendre à la porle en priant.
:>. Instruction pour les confrères du Saint- Sacrement de l'autel (Laval, chez Ambroise, 1708 . — A la Trinité, les statuts de la Confrérie du Saint-Sacremenl furent approuvés le 2 juillet 1706 par l'évêque du Mans ; les obligations acceptées par les conft les mêmes que dans la Confrérie de Sainl-Vénérand : Quand on ira communier un malade, deux confrères porteront le dais: l'art. ls prescrit de « pratiquer les œuvres de piété recommandées par le bref de Sa Sainteté : -ravoir de travailler pour calmer les disseuterminer les procès, réconcilier le- ennemis, taire rentrer dans les voies «lu salut ceux qui s eu sont écarte- visiter les pauvres honteux, instruire le- ignorants et pratiquer le- œuvi miséricorde spirituelles et corporelles. » (Bibl. «le Laval. -
tienne ? Aussi sont-elles nombreuses les fondations de messes, de saluts, d'expositions faites dans l'intention de la développer. En 1680, Marie Gazet, veuve de Jean Delaporte du Manoir, "fonde le salut du jeudi en l'église Saint-Vénérand, qui sera donné à sept heures du soir en été, à quatre heures en hiver, « heures les plus commodes el auxquelles le peuple pourra le mieux y assister » : l'acte de fondation commence par ces mots : « Puisqu'il est vrav que tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus grand et de plus saint dans le ciel et dans la terre se trouve au Très Saint Sacrement de l'autel, il seroit bien juste que tous les hommes en faveur desquels et pour lesquels seuls il est institué fussent sans cesse aux pieds des autels à adorer, admirer et contempler la grandeur de cette merveille ».
Pierre Carré, sieur de la Verrerie, donne 40 livres pour la solennité des Quarante-Heures de Saint-Vénérand ; un tisserand. Pierre Gouger. que sa piété a fait surnommer le bon pauvre mort en 1662;, y ajoute 25 livres. Anne Le Clerc, veuve de Pierre Cireu du Plessis. « pour la dévotion particulière quelle a au Très Saint Sacrement », fonde une rente de 45 livres pour établir une procession avec le chant du Lauda Sion chaque soir de l'octave de la Fête-Dieu 1667 : en 1658, Pierre Cigondeau, curé de la Trinité, avait fait semblable fondation en faveur de son église. Jeanne Chemineau, veuve de Michel Molland. « désirant contribuer des biens que Dieu lui a donnés aux exercices de piété qui regardent sa gloire et surtout à l'honneur de l'auguste Sacrement de l'autel », donne une rente foncière de 36 livres à l'église de la Trinité « a l'entretien et augmentation du service divin qui se fait depuis quelque temps chaque jeudi, consistant en un salut et une procession du Saint- Sacrement <> 1683. Vax 1703, Pierre Anjubault fonde une rente de 15 livres pour « le luminaire des Quarante Heures qui se font chaque année au carnaval » ; Marie
PIÉTÉ il < il \i;i i i. 205
Peslier, veuve d'André Marest, sieur des Mollières, lègue une rente île 40 livres pour établir <• an service en l'honneur du Saint-Sacremenl de l'autel, qui doit commencer la vigile de l'Epiphanie, feste des Rois, et finir deux jours après la dite leste, el pendant lequel temps le Saint-Sacremenl doil être exposé sur le grand autel et estre fait chaque jour une procession après les vespres, et y porterie Saint-Sacrement et chanter les hymnes • L667 .
Parmi ces fondations figurent celles du salut du soir de Pâques, qui faisait jadis partie des habitudes lavalloises et se donne encore enl'église de la Trinité : Jacqueline Rebuffé, daine des Cliènes-Secs, veuve du notaire Pierre Briand, lègue en 1601 . une rente de cent sols pour o l'oraison 0 filii et filin- , qui se dit le jour de Pasques sur les cinq ou six heures du soir » ; un autre bienfaiteur ajoute une rente de 20 sols, puis l'avocat René Levesque, avant acheté la maison sur laquelle ces deux rentes étaient établies, les amortit pour !a somme de L20 livres en 1701. Des fondations se font pour le salut du jeudi à Saint- Vénérand, pour les Quarante-Heures, toutes inspirées par le même esprit de dévotion.
Le notaire Jardrin, dans son inventaire des titres de la Trinité dressé en L758, l'abbé Gérault, curédeSaint- Vénérand, dans sa chronique manuscrite rédigée au milieu du xix8 siècle, ont mentionné un grand nombre de donations et de legs faits à cesdeux paroisses : m< prières, cierges et lampes à allumer a de certains jours devant le Saint-Sacrement ou devant tel autel spécialement désigné ' ; en 1762, le chanoine Beaumesnil remet aux marguilliers de la Trinité. « pour un particulier qui
t Jean Rayer fonde une feule <!<• 5 sols sur 1<- lieu 'I-1 la Valette pour un cierge qui brûlera devant !<• Saint-Sacremenl le jeudi Bain) 1479) ; Catherine de Launay, veuve de Martin Hay, fonde un
devant le Saint-Sacrement au jour «le la Fête-Dieu ' Daniel Le Hirbec, un autre au jour de No
ne veut pas estre connu », une lampe d'argent qui doit être placée devant l'image de la Vierge.
Innombrables, pour ainsi dire, sont les dons d'ornements pour les autels, de bijoux pour l'exposition du Saint-Sacrement ; beaucoup de lavalloises donnent ou lèguent ainsi aux églises leurs robes de damas, leurs croix d'or, leurs pierreries, comme Simonne Marest, femme de René Guillot, sieur de Monta vallon ', qui en 1654 donne sa croix d'or « pour estre attachée à la ceinture de la custode où on met le Saint-Sacrement le jour de Feste Dieu », et en même temps elle fait don à l'église de la Trinité de ses tapisseries d'Esther et Assuérus 2. Les testaments nous ont révélé un grand nombre de ces dons, et la description qui nous est restée de la chapelle du monastère de Patience montre l'usage qui en était fait *.
Chaque année ramène les prières et les recommandations fondées pour les défunts ; la voix des fidèles répondait ainsi à celle du prêtre dans une supplication que l'on pensait devoir durer aussi longtemps qu'il y aurait des familles et des autels. Mais les lavallois pieux ne se proposent pas uniquement de recommander aux prières leur âme et celle de leurs parents, ou de rendre après eux un culte perpétuel à Dieu et à ses Saints ; beaucoup se préoccupent d'étendre autour d'eux le bienfait de la prière paroissiale. C'est ainsi que Guy Rover, marchand, établit en l'église de Saint-Michel deux messes par semaine, « dans les grands jours d'été à quatre heures du