CHAPITRE IX
Les livres et la culture littéraire.
Les inventaires nous révèlent la composition des bibliothèques lavalloises, ou tout au moins nous donnent une indication des livres déposés sur les rayons d'un dressoir ou sur la tablette de la cheminée. Composition très variable de valeur et de quantité : grande est en ell'et la différence entre les volumes réunis par des ecclésiastiques ei des magistrats, gens voués à l'étude, souvent curieux des choses de l'esprit, et les livres religieux ou professionnels, toujours peu nombreux, d'un marchand affairé ou d'un artisan adonné au travail manuel.
Formés dans les nombreux collèges des petites villes, nourris des lettres classiques, astreints la plupart à une vie laborieuse, les gens de province n'étaient pas dénués d'activité intellectuelle : leurs livres en lont foi. Ils lisaient sans doute moins que de nos jours, et surtout moins vite, les journaux étant rares ou inconnus, mais ils relisaient. La nuit tombait vite dans les rues étroites des vieilles cités, c'était l'heure de la veillée, et souvent pendant que les femmes maniaient leur aiguille, d'aucun lisait à haute voix ' : on connaît cette scène d'intérieur
1. La lecture ''ii commun tenait alors dans la vie une plus grande place que de nos jouis. Le sieur de Gouberville uote que par le mauvais temps il a fait « toute la vesprée » la lecture à ses gens que la pluie a chassés des champs {Journal, publié par l'abbé
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souvent reproduite de façons diverses du père de famille faisant la lecture à la famille assemblée L Quand on ne lisait pas, on causait, on jasait des nouvelles de la ville, on narrait les histoires du temps passé et les souvenirs des vieux parents ; ainsi se faisait et se conservait Fhistoire traditionnelle de la famille, de la paroisse, de la cité.
A Laval, les libraires sont rares et leur' assortiment est peu varié 2 : de temps à autre, à l'occasion des foires, quelques étrangers viennent déballer leurs livres avec l'autorisation et sous le contrôle des autorités locales qui estiment que la vie morale de leurs concitoyens, tout autant que la vie matérielle, doit être gardée de toute contamination 3.
Les libraires lavallois sont en même temps imprimeurs \ tels les Berthet, les Cormier, les Ambroise, ou graveurs comme Andouanl ; leurs presses peuvent suffire à l'impression de placards administratifs et commerciaux, des programmes du collège, de quelques livres de piété et menus volumes ; mais au milieu du xvin" siècle on est pris d'une liévreuse ardeur de lire, on veut connaître les nouveautés, et l'on se plaint de ne pas trouver chez ces libraires, eu égard aux privilèges dont ils jouissent, un nombre de livres satisfaisant aux besoins intellectuels de ce temps. Pichot de la Graverie s'est fait l'écho de
Tollemer). — Aux Rochers, on puise dans les lectures le sujet de savantes ou ingénieuses causeries (L. delà Brière, Mme de Sévigné en Bretagne).
1. Celte estampe se voit encore dans les livres «le piété du coiui'm Qcement de la Restauration.
2. Chez les merciers ou trouve toujours des Heures du Mails, des catéchismes, civilités, dictionnaires, alphabets, almanachs, etc.
3. Ainsi en 1755 les magistrats lavallois examinent les livres apportés par Davoust. libraire à Mayenne, pour la foire delà Toussaint, et. lis trouvant « tous orthodoxes et suivant les bonnes mœurs », ils en autorisent la vente.
4. Sur les imprimeurs et libraires lavallois, voir A. Angot. L'Imprimerie à Laval jusqu'en 1789.
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ces doléances, <>t l'on ;i conservé le procès-verbal d'une visite que lit en janvier 1756 le juge Le Pannetier des
Salles, accompagné du procureur fiscal et du grenier, en la librairie de Louis Ambroise « à l'effet de recevoir sa déclaration sur le nombre et la qualité des livres qu'il a ou doit avoir pour le service public et l'usage des différents états, d'ecclésiastiques, personnes de robe et de médecine, pour l'usage des collèges et des écoles particulières ». Ambroise leur montre les livres rangés sur ses dressoirs et Ton n'y trouve qu'un petit nombre d'ouvrages, dont la commission recueille les titres '. Le juge lui expose la plainte dont il est saisi : il ne peut, dit-on, fournir dos livres « à tous ceux qui en ont besoin et souhaiteroient en acheter, a quoy ledit Ambroise a répondu qu'il n'en a voit jamais refusé à personne et que si on lui demande quelqu'un, il le fait venir de Paris '-' >< ; c'était en effet le seul moyen d'acquérir les nouveautés que l'on commençait à rechercher.
Aussi les lavallois que leurs affaires appellent à Paris sont-ils chargés d'achats de livres pour leurs compatriotes, comme Hardy de Lévaré en 1727, comme son lils, le vicaire de Saint-Médard. A l'approche de la Ré-
1. Heures à l'usage du Mans . Sermons de Fléchier et de Bourdaloue : Discours de l 'Académie française . Spectacle de lu Nature . Histoire ecclésiastique : Pensées chrétiennes.
2. J.-M. Richard, Maisons démolies dans le quartier de la Trinité, p. 12. — Après la morl de Louis-François Ambroise, en 1770, le notaire Perrolin dresse un inventaire de sa librairie ■: il mentionne 313 volumes in- 1 - concernant toutes sortes de matières 169 autres « concernant L'histoire, la médecine, la jurisprudence, les belles-lettres » : 14 vol. in-12 d'épitres et évangiles : 77S \ol. in-16, in-is. in -24, in-:J2 couverts de veau, < qui sont tous livres de piété » : .Vt Journée du Chrétien, de Rouen : 50 vol. in-8, dictionnaires Français, latins, etc.; 2 dictionnaires de Le Brun; 7 dictionnaires universels in-4° ; 135 vol. de livres classiques; 75 « tanl en Histoire de l'Ancien Testament qu'Instruction chrétienne » : 862 petits livres pour les écoles ; 20 eucologes 208 Heures de divers formats, reliées en maroquin rouge, eu basane, en veau. Le tout est estimé 781 livres tournois.
volution, on est de plus en pins avide de connaître les écrits d'actualité, les brochures que fait éclore la fermentation des esprits ; on les lit avidement et on les faif circuler. « Vous trouverez, écrit Tellot à Hardy de Lévaré, dans le sac que l'on doit vous remettre avec la présente, quinze brochures contre les antiroyalistes. Peut-être bien vous ont-elles été envoyées de Paris ; en tous cas, si parmi ces brochures il y en a quelques-unes que vous n'ayez pas lues, je vous les emroie afin que vous les lisiez ; comme aussi je vous prie de m'envoyer dans le sac les brochures que vous avez et qui ne sont pas du nombre des quinze » (4 juillet 1772).
Les livres, solidement reliés ', restent dans les familles ou tout au moins dans le cercle restreint de la société lavalloise ; ils passent dans les ventes publiques, la plupart sont achetés par des ecclésiastiques, par des hommes d'étude, par des femmes de notables, tous empressés de saisir une heureuse occasion et d'emporter le livre désiré.
Au xviie siècle, dans les collections lavalloises, dominent les livres religieux, les livres de droit, les auteurs ecclésiastiques et les classiques ; peu communs sont les livres d'histoire — encore que l'on en trouve à Laval un certain nombre et de valeur, — rares les livres de pure littérature. A mesure que l'on avance au siècle suivant, une place plus grande est donnée à l'histoire, aux lettres, aux sciences naturelles, puis aux poésies, aux romans, aux pamphlets. Alors se composent ces bibliothèques dont nous avons connu les débris dans les vieux mobiliers ou dans les boîtes des bouquinistes, avec les His-
1. Les livres de piété que l'on porte à 1 église sont souvent " vêtus de drap noir » ou d'étoffe brodée : trois livres de prières couverts de broderie de soie et argent (1642. Bidault de la Naillère, marchand) ; un livre de l'Imitation en broderie de petit point (1710, Marie Gazet, veuve de Jean Delaporte) ; d'autres ont des agrafes d'argent, comme le livre d'heures du maire Hardy de Lévaré.
toires de Vertot, les Voyages du jeune Anacharsis, les poésies légères, les sensibles nouvelles du xviii" siècle, volumes reliés <le veau, aux tranches rouges ou dorées,
très souvent de petit format, sans lecteurs aujourd'hui, gardés de la destruction par le charme de leur impression ou de leur illustration, épaves qui attestent, comme le mobilier, comme [es objets de toilette, le goût et les idées d'une époque de la société française.
Chez les artisans il n'y a guère que des livres de piété : les Heures, ï Imitation , la Vie des Saints, qui est peutêtre le livre le plus lu dans la famille, à la fois intéressant et édifiant, commentaire des statues, des peintures, des vitraux de l'église, dont chacun savait encore interpréter la figuration et raconter la légende '. Une humble servante de l'Hôtel-Dieu lit l'Imitation traduite par Pierre Corneille ~ ; une couturière. Marie llamon, demeurant en une chambre de la rue du Val-de-Mayenne. possède l'Imitation, la Méditation sur les Evangiles, XExercice du Chrétien, le Nouveau Testament, le Règlement spirituel et un Traité de la civilité2 (1762); Suzanne Rousseau, tertiaire, ancienne servante, a le Chrétien intérieur, les Soliloques de Gerlac ''. les Conférences de Cassien (1671); une autre, Jeanne Lemercier, décédée en 1725. possède le Nouveau Testaments Année
1. Les Vies des Saints les plus répandues à Laval sont celles de Baille I et de Ribadaneira.
2. L'Imitation de Jésus-Christ traduite el paraphrasée envers tramais par 1'. Corneille (Paris, Thomas Jolly, 1670) : >< Ce livre appartient à Anne Coualav, servante des religieuses de 1 hôpital. 1750. » Ce petit livre porte la trace d'un fréquent usage.
:>. La Civilité est un livre aussi connu que le catéchisme ; lune des plus anciennes Civilités est celle d Erasme ; plusieurs contiennent les quatrains de Pibrac : beaucoup sont imprimées en caractères reproduisant 1 écriture manuelle de diverses époques : aussi les appelle-t-on des manuscrits.
'i. fgnitum ciuii heo soliloquium, œuvre du mystique flamand Gerlac, traduite en français, réimprimée eu 1667 par les soins de Port-Royal.
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chrétienne ', la Règle chrétienne, la Doctrine chrétienne, la Vie des Saints ; toutes ont les Heures du diocèse et souvent quelques petits volumes reliés en parchemin que le notaire ne mentionne pas autrement. D'autres mêlent quelques livres de métier à leurs livres de piété, comme le sculpteur Langlois, qui place, à côté de Y Imitation et des Mystères de la Foi, ses livres techniques et son recueil de dessins.
Tous les ecclésiastiques ont des livres ; plusieurs possèdent d'importantes bibliothèques, leurs inventaires en font foi. Les chanoines de Saint-Tugal tout particulièrement se révèlent savants et lettrés. Le doyen Le Verrier, mort le 19 janvier 1702, lègue ses livres à l'Oratoire du Mans ; M. Dupont, oratorien, en vient dresser le catalogue qui ne comprend pas moins de 719 ouvrages, dont 139 in-folios ; on v trouve de nombreux livres sur le droit canon, des publications pour et contre les jansénistes, des couvres des Pères do l'Eglise, un Joinville, les dictionnaires de Furetière, Moréri, Bayle, du Gange, Calepino 2, les Antiquités de Paris de Sauvai, le De re diplomatica de Mabillon, le De antiquis Ecclesiœ ritibus de Martène, le Bullarium magnum, les Acta Sanctorum ordinis Sancti Benedicti, les Annales Baronii, les Sentences de Pierre Lombard, les œuvres de saint François de Sales, du cardinal de Bérulle, de Thomassin. de Saint-Cvran, les Bréviaires de Paris, de Clunv, du Mans en nombreuses éditions', les livres de Port-Royal, des classiques latins et quelques ouvrages d'histoire. On pourrait encore citer les belles collections réunies par Guillaume Guavs. mort curé de
1. Par l'abbé Le Tourneur, confesseur de Porl-Royal, ouvrage très lu à Laval.
2. Ambroise Calepino (1435-1511), nligieux augustin. auteur d'un dictionnaire en langue latine. Iraneaise. italienne, etc., souvent inscrit dans les inventaires lavallois le Calepin ; on en a l'ait des éditions contenaul jusqu'à huit ou dix langues.
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Saint-Tugal en 1674 ; Germain ( luilbert, décédé en l'»88; Pierre Guays, mort en L704, tous de Saint-Tugal.
Les chanoines de Saint-Michel, sans être aussi bien pourvus que leurs confrères de l'antique collégiale, ont
aussi des livres choisis de façon intelligente el de bonne lecture ; telle est la bonne bibliothèque du chanoine Le ( ieav, mort en 1738 '.
Dans le clergé séculier, les collections sont naturellement de valeur fort inégale. En lli(J9 on disperse aux enchères la bibliothèque du lavallois Ambroise Blanchet, mort curé d'Astillé ; elle comprend 'A2 in-folios et environ 150 autres ouvrages : Denys le Chartreux, Baronius, Bellarmin, Guillaume Durand, plusieurs théologiens jésuites, Molina, Eseobar, les Lettres de Saiîit-Cyran 2, YApologie pour les casuistes contre les jansénistes (1658), la Théologie morale des jésuites , {'Explication des cinq propositions, les Lettres provinciales, les Commentaires de Jansénius sur les Evangiles, son Augustinus (Rouen, 1652 , le Calepin, etc. On peut encor*; mentionner, au hasard des inventaires, les riches bibliothèques de François Gaultier, vicaire à Saint- Vénérand (1702), de Hein'' Duchemin, prêtre de la même paroisse 1738), d'Etienne Piau, sieur de la Girardière, prêtre habitué' de la Trinité (1767). Le curé Pierre Bureau laisse à sa mort, en 1723, une bibliothèque dont le catalogue comprend plus de 1.800 articles ; c'est une collection des plus intéressantes : ouvrages de théologie. de droit (Ninon, bibles en hébreu, en latin, histoire de l'Eglise, livres sur les hérésies, sur la discipline ecclé-
J. Parmi ses livres de Port-Royal figure le Jardin des Racines grecques qui était encore en usage dans l'Université au milieu du xi\c siècle; à sa vente (28 juillet 1738), 1-e Clerc du Moulin achète au prix de S I. lo s. les i tomes des Quatre fils Aymon o (Pierre Chapzel, notaire).
2. Jean du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyrau ; Lettres chrétiennes et spirituelles, augmentées d un traité de la pauvreté de Jésus-Christ (Lyon, 1675-1679 : 4 vol. in-12).
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siastique, sur les libertés de l'Eglise gallicane, livres et pièces diverses sur le protestantisme, le jansénisme, le quiétisme ; classiques latins ; quelques écrivains français Régnier, Malherbe, Corneille, Scarronj ; coutumes de plusieurs provinces ; ouvrages de médecine, etc. Il donne cette bibliothèque à son neveu Louis Bureau, docteur en Sorbonne '. Son successeur, Joseph Pouteau, mort en 1727, lègue ses livres au clergé et aux fidèles de sa paroisse et jusqu'à la Révolution ils formeront ainsi une bibliothèque publique à la disposition des paroissiens de la Trinité 2,
Parmi les communautés religieuses, on peut citer les capucins qui, en 1709, font bâtir une salle spécialement aménagée pour y installer leur bibliothèque ; par son testament de 1695, Louis Delaporte, sieur de Sougé, leur avait légué 500 livres tournois pour acheter des livres 3.
Chez les laïques, le nombre et le choix des livres varient avec les goûts et les professions ; les marchands détaillants ont surtout des livres religieux ; les Heures, la Vie des Saints, V Imitation et quelques volumes de dévotion ou d'instruction religieuse : d'aucuns y ajoutent des ouvrages de médecine usuelle, parfois quelques volumes d'histoire : chez les négociants on rencontre des ouvrages spéciaux au commerce, tels que le Barrême, le Parfait négociant, le dictionnaire italien de Vene-