‹ La vie privée dans une province de l'OuestChapitre 69 sur 95 · Dictionnaire historique portatif · texte numérisé non relu

Dictionnaire historique portatif

débats entre Mme Bricet et nous ; nous sommes trois contre elle à confronter les deux auteurs ; cela nous prend du temps, mais qu'importe ? Le dictionnaire molinien à elle est en deux volumes, et l'autre en six à l'abbé Jardrin. Pour Mlle Tauvry, elle opine du bonnet ; elle n'entend point '. » Ses lettres nous la montrent jugeant avec assurance les sermons des prédicateurs de sa paroisse, et les tendances molinistes de l'abbé Ghatizel, son neveu; elle lit les livres les plus sérieux et surtout les écrits jansénistes. Si l'on peut témoigner quelque sévérité pour ces erreurs et ce pédantisme, il est juste de reconnaître que ce salon ne péchait pas par la frivolité des bavardages.

Mlle Arthémise Duchemin remet en ordre la bibliothèque de son frère et lui propose d'en dresser le catalogue : « Sais-tu que je m'instruis, lui écrit-elle le 25 mai 179;") ; je suis au quatrième volume de Y Histoire ecclésiastique. Voilà que je ne puis finir le dernier volume de Condillac et que je le laisse là. Je pense souvent que j'ai encore deux volumes de physique de Nolet à lire, mais je t'attends pour m'aider. » Une autre fois elle lui demande de lui trouver un Lavater ; elle ajoute : « Puisque tu cours les cabinets littéraires, donne un instant à la tragédie de Brisé is, par Poinsinet, et aussi d'un Agamennon de je ne sais qui ; envoie ton jugement làdessus et cherche aussi la Messiade de Klopstock 2. » Mlle Duchemin n'est ni une précieuse ni une rêveuse ; elle s'entend à la gestion de ses métairies (ses lettres inédites en témoignent longuement) et plus tard elle se

1. Arch. de la Mayenne, E, fds Lemonnier de la Jourdonnière : lettre inédite.

2. Bibl. de Laval : lettres inédites, etc.: Abbé Angol, Mémoires épistolaires sur la Révolution. — Dans nue lettre à sa fille Adèle, Joseph de Maistre lui recommande d'allier le travail manuel à la lecture de Klopstock el du Tasse : « Prie ta mère de t'acheter une jolie quenouille, un joli fuseau ; mouille le bout de ton doigt.... » ! [Lettres et opuscules, t. I, p. 55).

donne aux Oeuvres «le charité : c'esl une lavallois d'origine et de mentalité. Sa sœur, Mme Boullier, demande qu'on lui procure une vie de Marie-Antoinette, et M. Boullier annonce ;i sou beau-frère Duchemin qu'il lui rapportera d'Ernée les œuvres de Corneille el les livres de Paris qu'il lui a prêtés.

Mais il faut se garder de généraliser : le petit cénacle de Mme de la Jourdonnière devait être une exception. Le but de l'éducation de la femme n'est pas d'en faire une lettrée ; Mine Hardy de Lévaré déchue n'avoir jamais écrit à personne avant son mariage ; elle n'en veille pas inoins à l'éducation de ses lils et surveille leurs lectures avec une maternelle sollicitude '. Le soin de ses enfants, de sa maison, de sa fortune occupe le zèle de la femme de bourgeoisie lavalloise ; elle est facilement active, ménagère, économe, fort entendue à la gestion du bien de la communauté, chrétienne humble et scrupuleuse observante des lois de l'Eglise, lisant ses Heures et quelques ouvrages de piété -', docile aux conseils de son cure, très attachée à sa paroisse : elle reste ainsi fidèle, malgré d'inévitables défauts, an rôle social que la Providence lui a départi. On se la figure difficilement dissertant sur le cas des appelants, mais plutôt on la voit en sa « compagnie ». livrée a quelque ouvrage apporté en son petit sac brodé et se livrant a cet intarissable caquetage qui est de tous les temps.

Les hommes se peuvenl réunir en ces sociétés littéraires qui se multiplient rapidement, connue les clubs.

dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. En 17.")."). l'ichot

de la Graverie fonde une société dans un immeuble appartenant à M. Le C.lerc de Vaumorin, avec cinquante

1. Un îles filg Hardy indique à s. m frère cadel la lecture de Télémaque, si toutefois cela plaîl a leur mère.

2. Leur lecture la |>lus fréquente esl l'Introduction « lu Vie dévote, 1 Année chrétienne, le Pensez-y bien, la Vie des saints. etc.

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associés, portés, dès Tannée suivante, auchiffrede quatrevingts : « Il faut espérer, écrit-il, que cette société sera perpétuelle, inspirera la politesse et éloignera bien du monde de fréquenter les cabarets et les jeux pernicieux, et donnera le goût des nouvelles, de l'histoire et des belles-lettres '. » En 1763, une autre société se crée au Jardin Bepset2 : « Mon exemple a été suivi, ajoute le vieil avocat ; il a servi de modèle à plusieurs autres sociétés qui ont été formées en différents jardins, ce qui procurera une grande utilité à notre ville et inspirera la politesse et le bon goût. » Ces sociétés ont leurs bibliothèques ; on y reçoit les gazettes de France et de Hollande, les publications nouvelles, celles des encyclopédistes ; on y lit et on y cause \ A la société Vaumorin on rédige une de ces gazettes à la main dont on était alors si friand ; on la colporte aux autres jardins et dans les salons lavallois ; M. Bricet la transcrit pour ses voisins et Mme de la Jourdonnière est avide de la lire.

Outre cette correspondance manuscrite que rédigent quelques associés, que colporte le concierge Loyand, qui sans doute n'était pas à Laval la seule gazette de ce genre, il y a des épigrammes, de petits vers, que l'on se communique entre intimes avec la discrétion dite conlidentielle que Ton sait. La mode est aux nouvelles légères, aux galants compliments % aux vers piquants, comme on dit, ce qui signifie plus amusants que bien-

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