CHAPITRE X
Plaisirs et Fêtes.
De façon générale le lavallois n'est pas bruyamment expressif; il ne se laisse pas aller à de retentissants
relais de joie ou d'enthousiasme : mais s'il esl naturellement enclin au calme et a la tranquillité, s'il passe pour être un peu froid ei renfermé, il n est pas triste : de tout temps il s'est plu aux fêtes, aux spectacles forains, et surtout aux réunions intimes autour d'une table bien servie ou d'une table de jeu. Il est Itou de le rappeler (Tailleurs, le peuple français n'était pas triste an temps de I ancienne monarchie : Yves Besnard, qui avait vécu alors ses jeunes années, puis connu les tracasseries et les deuils de la Révolution et de l'Empire, constate le retour de la vieille gaieté française coïncidant avec celui des Bourbons aux premières années de la Restauration '. Nombreuses étaient jadis les fêtes religieuses on profanes qui venaient agréablement rompre la monotonie de la vie provinciale. Les peintures un peu embellies de la vie au village nous ont gardé l'image des plaisirs champêtres : la ville a aus.->i ses divertissements, mais outre l'occasion des cérémonies publiques, ils se prennent le plus souvent au logis : ou s v retrouve pourcau-
1. Ou riait, nu chantait plus que jamais peut-être en Anjou sous la Restauration le sérieux régna après 1830 (Note de Célestin l'en aux Mémoires d'Yves Bernard, t. I, p. >
soi", pour jouer, le dimanche surtout, à l'issue des vêpres, en attendant l'heure du souper. On s'y réunit pour les fêtes de famille, fiançailles1, noces, baptêmes2, anniversaires. Comme aux champs on s'attable volontiers; on offre des collations, parfois des « collations dînatoires », selon l'expression reçue, c'est-à-dire qu'on ajoute des viandes froides ou quelques mets substantiels aux gâteaux et aux friandises. Parfois on s'en va dîner au cabaret : les Parisiens avaient adopté cette mode pour les réunions intimes ou de joyeuse compagnie; on en usait aussi à Laval, mais quand la réunion est composée de jeunes gens, on y joue et l'on y boit, avec excès peutêtre, en dépit des plaintes et des objurgations des mères de famille et des magistrats.
On se réunit aussi pour danser, généralement à la suite d'un repas, à la ville comme à la campagne. C'est dans une fête champêtre donnée à sa maison de Beauvais par le président Levesque des Valettes que Mlle Leclerc du Moulin tua sa sœur en maniant un fusil qu'elle
1. La minute du contrat de mariage de Hardy de la Coudre avec Catherine Rayer des Biglions (17 octobre 1747) contient près de trois cents signatures : le « tout-Laval » dut détiler ce jour-là dans le salon de Hardy de Lévaré, père du fiancé.
2. Mlle Duchemin de Villiers, dans une lettre à son frère, raconte ainsi la cérémonie d'un baptême où elle était marraine : « Je me souviens que tu demandes que je te décrive la cérémonie du baptême. Il étoit cinq heures du soir ; les parents et amis étoienl arrivés : ma toilette étoit faite ; on faisoit celle de l'enfant ; le parrain m'apporta un bouquet large et plat. Six heures sonnèrent, nous partîmes tambour battant (il éloil en uniforme), nous nous rendîmes à pas lents à l'église, escortés de beaucoup de curieux : cinq prêtres chapes nous attendoient. Enliu. je tins l'enfant : je promis pour l'enfant tant qu'il fallut promettre et tenir ; nous fûmes signer, nous pavâmes par ci par là. el nous recommençâmes la marche. C éloil jour de compagnie, plusieurs personnes quittèrent leurs parties pour nous voir : ils avoient raison. Nous étions Vk très parés, il faisoit beau temps, nous avions plus l'air d'une noce cpie d'un commérage. Le souper se passa fort bien : on s'en fut à 9 heures et demie ; je donnais des cornets au dessert comme aux noc<
| Ernée, 3 sept. 1789).
ne savait |>;is être chargé : c esl en reconduisant, le soir au sortir d'une réunion, Mme des Valettes que Paulmier
d'Orgei I fut tué par Begeon de Villeminseul ; mais
ces événements tragiques n'ont qu'une coïncidence fortuite avec ces réunions très goûtées de la société lavalloise *. On aimait la danse, on l'enseignail dans toutes les maisons d'éducation ; on pouvail prendre < li-s leçons des maîtres établis à Laval, Claude Triboulet, René Josson, Charles Esnault, ou des maîtres étrangers qui y viennent séjourner et enseignenl les danses nom elles. Thomas el Dominique Bartagui, Jean-Baptiste Chaslol el d'autres que les autorités de la ville autorisenl à y exercer un arl si apprécié.
La danse esl surtout plaisir de jeunes : aussi les réunions offrent-elles d'autres amusements appropriés à l'àg-e et aux goûts des invités. Plusieurs maisons possèdent un billard, jeu toléré par toul le royaume « parce <[ 1 1 i 1 est 1res intéressant, écrit Pichol : dans [es maisons les pins régulières et les [dus saintes il y a des billards. » Les inventaires atteste ni en maintes maisons la présence du troumadame :K du damier. du jeu d'échecs, du jeu de l'oie, surtout du trictrac qui parait, jouir dune faveur particulière, des jeux de cartes, donl la fabrication est prospère a Laval * : souvent on a plusieurs laides de jeu. les unes avee leurs pliants ', les autres garnies de
I. Le '■> septembre 1789, Mme Boullier | Marie- Ambroise Ducheiiiin écril il Ernée Mous soupions mardi chez Mme de Saint-
Gilles ; je m \ amusai beaucoup, je dansai deux contredanses el jouai à trop-de-trois jusqu'à minuit. »
l'. En 1770, .1 -B.-René Chaslot, maître à danser, demandi montrer à danser el exercer les talens donl la nature I a orn<
:;. « C'est, «lit Richelet, une sorte de jeu de boîte composé de treize portes el d'aulanl de galeries, auquel on joue avec treize petites boules. » Il fallait les lancer <!<• manière a les fair< passer sous chaci des portes.
i. Fabrique de Nicolas Baral [Bulletin tic lu Comm. hist. de lu Mayenne I. XVI, y. L61 |.
.">. Tables habituellement démontées, d'un usage très commode
266 LA VIE PRIVÉE DANS UNE PROVINCE DE l' OU EST
broderie. François Delaporte, blanchisseur au Dôme, en possède un grand nombre avec leurs accessoires : neuf tables de jeu garnies de tapis, quatre petites tables de bois de sapin avec leurs pliants, et six boîtes de jeu avec deux cents jetons d'os, une bourse avec soixante jetons d'argent, un trictrac, trois grands et trois petits jeux : on jouait évidemment volontiers aux réceptions de l'ancien consul de France a Damiette.
( lomme les tables pliantes, ces boîtes de jeu sont aujourd'hui de modestes épaves du mobilier du xviii8 siècle, peintes de couleur verte ou rouge, agrémentées de découpures de papier figurant des chinoiseries ou des paysanneries, renfermant quatre petites boîtes avec des fiches d'os ou de nacre ; les bourses sont de velours rouge à gland d'or, où sont serrés les jetons d'argent, jetons de présence ou pièces commémoratives, qui servent de marques. Quant aux jeux, ils s'appellent le piquet, le reversis, la trécette, jeu importe d'Espagne, le lansquenet, le boston et bien d'autres, souvent prohibés parles ordonnances royales, toujours protégés par l'inlassable obstination des joueurs ; mais dans les salons lavallois, c'est jeu de famille où l'on perd plus de sols que d'écus : le jeu n'y l'ait pas de ruines.
Aussi les enragés s'en vont-ils au cabaret jouer a la gaudinette, ce qui amène la condamnation des tenanciers de ces maisons trop hospitalières et suscite l'indignation des hommes sages comme l'avocat Pichot '.
on ne les trouve plus que chez les revendeuses ou dans les familles qui ont conservé leur vieux mobilier.
1. En 1735, la veuve Jarry, dite Boutruche. dite la Sorbonne, est condamnée à 200 livres d'amende, les joueurs ayant perdu chez elle à la gaudinette 4.000 à 5.000 livres en huit jours ; en 1741, condamnation du sieur Guérin, chez qui Ion joue au jeu de la dupe ou gaudinette, jour cl nuit. « 11 y a lieu d espérer qu'on arrêtera, écrit Pichot. la fureur d'un tel jeu capable de ruiner les meilleures familles, ayant été rapporté qu'il y en avait qui avaient perdu dans une semaine plus de 10.000 livres. » i Pichot de la Graverie. Recueil de sentences, t. I, p. 810; t. II, p. 675 ; t. III. p. 278).
PI USIRS l. I FÊTES
Peu de femmes se livrent à cette passion, mais « quand elles s'en mêlent, elles perdent icrit Mme de la
Jourdonnière '.
Les jeux d'adresse, jeux de boules, de quilles, de volants, de grâces, de bouchons, etc., étaienl fort prisés de nos aïeux. En quelques inventaires on trouve des jeux de boules 2, mais faute de place dans les habitations particulières, c'est plutôt dans [es cabarets des faubourgs et les jardins de sociétés qu'on se livre à ce jeu, le plus recherché peut-être îles lavallois du xvme siècle. La paume est en défaveur; elle avait eu sa vogue jadis et pendant bien des années ; auxv* siècle, une salle est spécialement affectée à cet exercice près du Puits- Rocher ;: on trouve a Avénières, en L645, un - grand jeu de paume » tenu par Jeanne Collet, veuve de François Verger; la table du censif de la lin du Kv»e -siècle enregistre un « jeu de longue paume » pies de la porte Beucheresse, et un jeu de paume entre la rue Renaise et la poterne du Bourg-Chevrel, dans la rue dont le nom en garde le souvenir ' ; il existait encore en 177".
Un autre plaisir est la musique : elle est le prétexte, et elle peut être le charme des réunions de société ; elle paraît avoir été en honneur a Laval. On y trouve, au
1. » Il y a eu colle semaine quelques repas, mais poinl de danse ni de jeux que j aie su. Le jeu o'esl que <l une douzaine de femn qui, quand flics >- en mêlent, perdent gros | Lettre 'lu • mars I 768)
2. Six houles ci un maître, chez Pierre Briand, notaire, 1654; on jeu de houles de huis, clic/ Jacques Emond, 1649 mut boules à jouer au maître (17:>'n. — Cf. J.-M. Richard, ï<><-ift<- <ht jardin Berset.
'■'< Aveu 'le < lhantelou 1 197.
'i. Rue du Jeu-de-Paume, n° 7. — En 1768, cette salle appartient à François Le Clerc, sieur de Boisjousse, écuyer, qui la hm çois Moreau, sieur 'le la Grandmaison, fourbisseur d'épées qui la sous-loue à Marguerite Croissant marchande Elle sert souvent de -aile df spectacle. A cette époque, beaucoup de jeux de paume sont abandonnés ci transformés : a Paris, de deux cent cinquante que Ion comptait au xvie siècle, le nombre est tombé à treize en 17f>0 (Boislisle, Corresp. des Contrôleurs).
milieu du xvme siècle, une société musicale sous le patronnée de sainte Cécile '. Quelques années plus tôt, en 1712, plusieurs artistes se sont associés, prêts à offrir leur concours aux fêtes publiques ou particulières : René Lefebvre, joueur de hautbois. Jacques Besron, violoniste, et son père, violoncelliste, se lient pour trois années dans le but daller « faire de la musique ensemble » ; on peut leur adjoindre le joueur de basson Monsinet et d'autres musiciens ; ils stipulent qu'ils iront aux séances des collèges de Laval et de Château-Gontier ; Lefebvre se réserve le droit d'aller seul jouer « pour M. le Maire de Laval à la Leste-Dieu- et autres occasions qu'il lui ordonnera. »
Le maire était alors le premier des Hardy de Lévaré ; c'était un musicien : une flûte d'ivoire fait partie de son mobilier. Les inventaires attestent ce goût des lavailois ; plusieurs membres du clergé possèdent des basses de viole ou des violons ; Paul Tartroux, chanoine de Saint-Michel, a « quatre violes avec leurs touchets ». Les instruments de musique se trouvent en de nombreuses maisons bourgeoises : un luth avec son étui de cuir bouilli chez Pierre Hoisnard 1721 . des liâtes, des guitares, une épinettechez André Goustard de Souvré (1712), chez le notaire Lemoyne (1745), chez René Delaporte qui a personnellement deux flûtes et deux violons (1742) 3. A ces amateurs dont la liste pourrait être lon-