‹ La vie privée dans une province de l'OuestChapitre 90 sur 95 · Léon Maître, L Hôtel-Dieu de Laval · texte numérisé non relu

Léon Maître, L Hôtel-Dieu de Laval

ment arbitraire, qui parfois amenait des investigations pénibles et provoquait de légitimes récriminations. Cette réforme avait déjà été appliquée en quelques villes ; mais elle se heurtait aux intérêts des ordres privilégiés que l'impôt indirect allait atteindre ; elle bouleversait une organisation consacrée par le temps ; elle ouvrait la porte à l'inconnu et cette innovation, dont les résultats apparaissaient incertains, suscitait la défiance de nombreux lavallois.

Aussi sont-ils divisés en deux camps opposés et facilement ennemis. De part et d'autre on tient des conciliabules : les partisans du tarif, menés par Hardy de Lévaré, Le Clerc du Moulin et les plus fougueux parmi les novateurs, se réunissent chaque jour au cabaret Chanteloup : c'est l'aréopage, dit-on, et ce sont les aréopagistes ; on discute, on s'invective, on fait circuler des pamphlets en prose et envers, le « catéchisme du tarif » ; la division est partout, entre amis, entre parents ; le bon curé de la Trinité, M. Fréard, s'en désole, il s'efforce de ramener la paix dans les esprits, dans les familles, et n'esl pas toujours écouté.

En 1740, l'assemblée de ville approuve un rapport favorable, a l'établissement du tarif, qui lui est présente par une commission nommée à cet effet1, composée d'ecclésiastiques, de jurisconsultes, de négociants, le doyen de Saint- Tugal, le curé de la Trinité, Gaultier de la Villaudray, Le Clerc du Moulin. Barbeu du Boulay, Letourneurs et Périer du Coudrav. La séance est agitée ; Hardy se laisse emporter a de violentes invectives contre les opposants et particulièrement contre le corps du clergé, « mais il a été généralement désapprouvé », ajoute son ami l'idiot qui s'est séparé de lui sur celte question, cette innovation ne lui inspirant aucune confiance.

I. Cette commission s'était inspirée du tarif adopté par la ville de Beauvais ; elle avait écarté, le trouvant mauvais, celui d'Alençou.

l'administration municipale 363

Elle a d'ailleurs contre elle les privilégiés, c'est-à-dire les nobles, une grande partie des ecclésiastiques, surtout les réguliers, et avec eux les receveurs des tailles. les marchands de draps et de soieries, et la plupart des communautés d'artisans, ceux-ci redoutant de voir augmenter le prix des choses nécessaires à la vie. Par contre, elle a l'agrément de l'intendant de la généralité de Tours ; sur ses conseils un nouveau projet est rédigé par Hardy de Lévaré et Le Clerc du Moulin. La duchesse de la Trémoille se fait adresser par Pichol un mémoire où sont exposés les avantages et les inconvénients comparés de la taille et du tarif; elle en prend connaissance et se déclare prête a soutenir la réforme, a celte condition qu'avec la taille on supprimera la capitation1, et que le tarif ne portera pas sur les vivres et les denrées nécessaires a la vie des artisans. Un nouveau projet est encore préparé et adopté, en dépit de l'opposition persistante des marchands de soieries, des marchands de fer, des chaudronniers et quelques autres qui se sentent atteints par les taxes proposées.

Enfin le tarif, objet de tant de débats, est approuvé par arrêt du Conseil du roi du 25 juillet 17Ô2 : a l'usage, <>n reconnaît qu'il contient des dispositions injustes «ni inapplicables ; on se hâte de les corriger, et un arrêt du '12 mai L753 homologue ces modifications ; le tarif est devenu plus équitable, mais plus onéreux pour les bourgeois qui l'ont désiré, et cependant l'opinion publique

1. Impôt personnel établi en lt">95 sur tous les Français -ans distinction de privilégiés ou non privilégiés, suspendu en 1698, rétabli en 1701, encore en vigueur de nos jours. Les pays d Etats - en rachetaient en payant une certaine somme pour la province. < La capitation, écrit d'Arbois de Jubainville [L'Administration des Intendants) était payée par les privilégiés comme par les taillables, et, pour les privilégiés, elle était d'autant plus considérable que leur situation était plus élevée. » Les privilégiés étaient exempts de la taille, que seul payait le tiers état.

l'approuve, elle loue cette réforme1, et Pichot, l'adversaire de la veille, peut écrire que « grand nombre de familles étrangères viennent habiter Laval, y étant attirées par le profit du commerce des toiles qui rend l'argent commun et la vie plus commode, et surtout depuis rétablissement du tarif qui donne l'exemption de la taille et de la capitatiqn, et qui a excité plusieurs étrangers à venir s'y établir et s'y marier. »

De l'administration municipale on peut dire qu'elle s'étend à tous les intérêts des habitants; elle représente l'autorité du père de famille telle qu'on la concevait jadis : elle a droit au respect et à l'obéissance, parce qu'elle a le devoir de commander ; mais cette autorité n'est pas tyrannique et ne le pourrait être au milieu de ces groupements fortement constitués, jaloux de leurs droits et de leurs prérogatives. La ville n'est pas alors une mineure réputée légalement incapable ; elle est maitresse de ses actes, de sa police, de ses finances, tant q u'elle ne motive pas par quelque abus l'intervention de l'État agissant au nom de l'intérêt public.

On peut voir les édiles lavallois établir en 1755 une enquête sur l'achat dune maison dont ils ont le dessein de faire un hôtel de ville : l'enquête est favorable : ils achètent pour 30.000 livres, sur la place de la Cliilfolière, une maison appartenant à M. de Pontfarcy ; à certains moments, quand il faut, pour prévenir la disette. acheter des blés étrangers, ils empruntent : l'autorisation «le l'État ne leur est pas nécessaire et la caution des membres de la maison de ville suffit aux prêteurs. D'autres fois, ce sontdes travaux d'utilité publique entrepris et conduits au mieux de l'intérêt commun, pavage des rues, adduction d'eau prise sur les hauteurs de Beau-

1. La ferme du tarif fut adjugée à 61.000 livres par an; puis concédëe en 1757, avec quelques modifications, pour 54.000 livres aux premiers fermiers.

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