‹ La Vie privée des anciens v. 4 1883 (volume 2)Chapitre 13 sur 21 · III. 6S · texte numérisé non relu

III. 6S

des plus simples, est ce qui nous semble avoir le plus souvent et le plus longtemps servi aux Égyptiens, non-seulement pour tailler et dégrossir les blocs, mais encore pour détailler la coiffure et creuser les hiérc^ly^ phes. Naturellement cet outil ne peut tracer des sillons nets et droits comme le ferait le ciseau, et nous retrouvons bien le caractère propre du travail qu'il produit dans ces lignes éclatées et irrégulières que nous constatons sur la plus grande partie des monuments du Louvre..

« L'outil qui vient ensuite, dans la série de ceux qu'on emploie aujourd'hui, est la boucharde, sorte de marteau dont la tête est formée d'un assemblage de pointes disposées symétriquement. Mais, outre que la boucharde est d'une fabrication compliquée, nous ne la voyons figurée sur aucun monument égyptien parmi les représentations analogues. Aussi doutons-nous fort qu'elle ait jamais été employée en Egypte. Il n'en devait pas être de même pour la marteline, sorte de hache à deux tranchants. On s'en sert toujours comme d'un marteau en frappant à plat; la matière éclate en morceaux plus ou moins petits, suivant la grandeur et le poids de l'outil et la volonté des travailleurs; on peut ainsi arriver à préciser la forme assez vite et assez loin pour ne pas avoir besoin de ciseau. L'usage dut en être fréquent en Egypte, quoique sa forme ait pu varier; la plus grande partie des monuments sont fmis à l'aide de ce seul instrument.

« Le ciseau vient en dernier lieu. 11 sert à obtenir ces arêtes vives et droites qui sont si rares dans les monuments égyptiens. L'emploi en est du reste assez lent et demande, si Ton veut réellement couper la matière et non la faire éclater, que l'instrument soit réaffùté et retrempé continuellement. Nous n'avons malheureusement pas au Louvre de monuments en pierre dure de l'ancien empire; mais nous doutons que le ciseau'y fût en usage, car nous ne constatons son emploi que très-rarement et encore dans des monuments d'une époque peu reculée. Lorsqu'on examine des parties creusées, des hiéroglyphes, par exemple, dont l'intérieur n'est pas poli, faute d'avoir été fouillé avec assez de patience, Tarête de la lettre, regagnée par le poli de la surface, laisse voir une série suivie de cercles ou entailles irrégulières qui sont produits par Téclatement de la matière, ce qui montre bien que c'est la pointe d'une substance plus dure qui a servi à dessiner le contour. Sur le beau sarcophage en basalte du Louvre, la netteté des contours hiéroglyphiques démontre clairement le découpage au ciseau; mais les fonds des lettres, ce qui est sans exception dans ce musée, dénotent l'unique emploi de la marteline. £n général, tous les moou-

nicnts égyptiens attestent un travail assez grossier. Si l'on rogarde bien, en etTct, les grandes surfaces, comme celles du sphinx en granit rose du Louvre, on voit que le poli n'a pas pu, dans Qne grande quantité d'endroiu, regagner les éclatements produits par la grosse pointe qui a servi à l'ébauche, n

- Une peinture trouvée dans les nécropoles de Thôbes nous fait assister à la confection d'un sphinx (Pig. 619). Trois hommes y travaillent; celui qui est placé devant la tôte abat les aspérités du granit à l'aide de deux pierres qu'il frappe l'une sur l'aulre. Sur les câtés du sphinx deux hommes sont occupés à laver la partie déjà polie, c'est-à-dire le

dos de l'animal. L'un des deux tient une sorte d'écuelle et l'autre un bâton garni de chiffons mouillés à son extrémité. Il est bon d'observer que l'homme qui a la tète rasée est un simple manœuvre, tandis que celui qui est devant a gardé toute sa chevelure et appartient à une condition plus relevée.

Le polissage d'une statue est encore représenté sur notre figure £20, également tirée des peintures de Thébes. Un échafaudage a été dressé autour du colosse, et deux artisans, placés sur la planche du haut, sont occupés à leur travail. Celui qui est derrière parait frotter une pierre sur le bloc qu'il veut polir. L'autre a dans les mains deux pierres, dont l'une sert évidemment de marteau, el avec laquelle il frappe sur l'autre, pour abattre ou écraser quelques aspérités.

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La fi^re 621 présente également un colosse entouré d'ècbafaudages sur lesquels plusieurs ouvriers travaillent. Mais tandis que ceux qui sont devant s'occupent du polissage, nous en voyons un autre, par derrière, qui trace avec un pinceau les hiéroglyphes qui devront être sculptés sur cette partie.

s des monuments dont les ruines subsistent dans l'ancienne Egypte renferment des parties seulement ébauchées qui nous fournissent de précieux renseignements sur les procédés employés par les artistes. Nous apprenons par là que les Égyptiens se servaient dans leurs ouvrages de la mise au carreau, et qu'ils suivaient des rèf pour proportionner leurs figures (figures 622 à 62i|).

Ce fait, au reste, avait vivement frappé les savants qui accompagnèrent Bonaparte dans son expédition, et le rapport publie par la commission en fait mention dans plusieurs endroits. 11 dit notamment, à propos d'un temple de Médinet-Abou : « Ce temple mérite d'être observé parce que, renfermant des sculptures entièrement achevées et

d'autres qui ne sont qu'ébauchées, it présente les différents degrés du travail des artistes égyptiens dans l'exécution des bas-reliefs. On y voit, en efTet, des figures tracées en rouge avec une pureté de trait et une hardiesse de dessin qui supposent une grande connaissance des formes et beaucoup d'habileté dans ceux qui tes ont exécutées. Ces destins mêmes sont supérieurs aux sculptures. Les proportions auxquellef Imteon étaient assujettis sont déterminées par des

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carreaux qui subsistent encore. Tel était le premier degré du travail, qui, sans doute, était exécuté par une môme classe d'ouvriers. Le ciseau du sculpteur a suivi tous les contours du dessin, et fait disparaître la matière qui environnait l'espace circonscrit par le trait du dessinateur. Celte opération a détaché la figure du fond , mais elle est encore grossière ; toutes les formes sont carrées, et toutes les parties du relief sont dans le même plan; c'était là le travail d une seconde classe d'ou-

rs

Pi g. GStS. ébauche de sculptare égyptienne.

vriers. Ensuite un sculpteur plus habile venait mettre la dernière main à l'ouvrage ébauché, et donner ces formes douces et arrondies que l'on remarque près de là dans des sculptures entièrement terminées. Des figures qui n'ont point été peintes, et d'autres qui sont toutes brillantes des plus vives couleurs font conjecturer que le travail du peintre s livait immédiatement celui du sculpteur. »

Dans un autre endroit le rapport dit, à propos des monuments de Karnak : « L'examen attentif de ces sculptures nous a donné lieu de remarquer que l'artiste, dans leur exécution, ne s'est pas toujours as-

treint à suivre le trait primitif, qui était ordinairement tracé à l'encre rouge; mais que, le modiûant à son gré, sans s'écarter toutefois des règles reçues, il se laissait, en quelque sorte, guider par les effets qu'il voyait naître sous ses mains. Le mur de l'ouest de la salle hypostyle présente particulièrement la preuve de ce que noua avanc^oos : OD y remarque de très-grandes sculptures, dans lesquelles le trait du ciseau s'éloigne plus ou moins de l'esquisse. Il résulte de cette observation

?ig. OM. — Ébiucho de Bgma égypiit

que les sculpteurs égyptiens ne se servaient point de patrons dans l'exécution de leurs dessins, qui n'étaient pas tous parfaitement conformes, ainsi qu'un examen superficiel pourrait le faire croire. Cette conséquence est d'ailleurs conQrmée par des faits sur lesquels on a déjà appelé plusieurs fois l'attention des lecteurs; on sait que les Égyptiens construisaient leurs figures par carreaux et que les caractères de tête étaient souvent très-variés. »

Nous ne savons rien sur les procédés qu'employaient les sculpteurs assyriens. Les auteurs anciens n'en disent pas un mot et les bas-relieb

assyriens eux-mêmes, si prodigues de renseignements sur les batailles et les chasses royales, n'en fournissent aucun sur le travail des artistes. L'outillage des sculpteurs paraît avoir été assez imparfait, surtout lorsqu'il s'agissait de. travailler les pierres dures. « Le ciseau assyrien était très-maladroit, dit M. Lenormant, il ne réussissait que lorsqu'il avait affaire à cet albâtre gypseux, assez tendre, qui forme toutes les plaques de revêtement des palais de Ninive ; et, lorsqu'il s'essayait sur les pierres dures, comme le basalte, que les artistes égyptiens travaillèrent avec une finesse de camée, ses œuvres étaient étonnamment grossières, comme on peut le voir par l'obélisque de Nimroud. Mais il rachetait cette maladresse par une verve inouïe, par une rudesse pleine de grandeur et de fougue. Tantôt il attaquait la pierre avec une vivacité qui y creusait des sillons profonds et de vives arêtes où se jouait la lumière, tantôt il l'égratignait comme la griffe d'un lion. »

Nous avons vu déjà, dans notre chapitre sur la céramique (tome III, page 135), comment on employait l'argile. Les Grecs reconnurent de très-bonne heure que l'argile avait la double propriété de se façonner facilement étant humectée et de se durcir au feu lorsqu'elle est sèche. L'argile a une importance considérable dans l'histoire de la sculpture, parce qu'elle obéit à la plus légère impression des doigts et qu'elle peut être mise en œuvre sans le secours d'instruments compliqués. Les Grecs, qui s'attribuaient volontiers toutes ces inventions, ont forgé sur les origines de la plastique une charmante histoire que Pline raconte ainsi : « Dibutade de Sicyone, potier de terre, inventa, à Corinthe, l'art de modeler en argile. Sa fille lui en donna la première idée. Éprise d'amour pour un jeune homme qui partait pour un long voyage, elle traça son profil sur la muraille, à la lueur d'une lampe. Le père ayant appliqué de l'argile sur ce dessin fit un modèle quïl fit durcir au feu avec ses autres poteries. On dit que ce modèle s'est conservé dans le temple des Nymphes jusqu'à la destruction de Corinthe par Mummius. Dibutade imagina de mêler la terre rouge à l'argile, ou de modeler avec cette terre. Le premier, il posa des masques sur le bord des toits; il les nomma bas-reliefs; ensuite il fit des moules. Delà sont venus les ornements du faîtage des temples. Ceux qui travaillaient en ce genre furent appelés modeleurs. »

Les Grecs auraient pu remonter beaucoup plus loin en puisant dans leurs propres traditions puisque, d'après la mythologie, Prométhéo façonna le premier homme avec de l'argile. Tout ce qu'on peut conclure de là, c'est que l'art de travailler l'argile remonte à la plus haute m. 63

antiquité. Il a été connu des peuples de l'Orient avant de l'être chez les Grecs et les Romains, qui d'ailleurs n'ont jamaÎB cessé de le pratiquer, même lorsqu'ils avaient à leur disposition des matières beaucoup plus précieuses. Nous avons reproduit déjà, dans le cours de cet ouvrage, un grand nombre de figures et de bas-reliefs en terre cuite (tome III, fig. 239 à 2h^). Nous n'avons donc pas à insister davantage sur ce genre de sculpture.

La sculpture sur bois n'est guère moins ancienne que la sculpture en terre, et l'outillage n'en est pas beaucoup plus compliqué. Nous voyons aujourd'hui les bergers de l'Oberlaad ou de la Foréi-Noire tailler avec un simple couteau une foule de petits ouvrages en bois qu'ils veo-

Fig. 0i2. —

dent aux touristes, sans avoir fait pour cela beaucoup d'études préalables. Les sculpteurs des âges pj imiUrs, dont le travail était d'ailleurs extrêmement grossier, étaient aussi des artistes improvisés, qut sculptaient les images des dieux, sans être guidés par aucune méthode. Plusieurs de ces antiques images étaient précieusement coaser^'ées dans les temples d'une époque postérieure et on les disait tombées du cict. Il Ces figures, dit 0. MuNer dans son Manuel d'archéologie, continuèrent à être considérées plus tard comme les plus saintes; de nombreuses et merveilleuses légendes ne mentionnent fort souvent que leur maintien, par exemple la lance haute, la posiliOD génuflese, les yeus à demi fermés. Leur aspect avait souvent, surtout à cause du irès-grand nombre d'attributs dont elles étaient surchargées, quelque chose d'extraordinaire et de risibJe. Les pieds, dans les statues de l'exécution la plus grossière, n'étaient pas séparés. Une simple ligDe indiquait la place des yeux. On les représenta ensuite les yeux à peiae

LA SCULPTURB. 499

ouverts et dans la position de personnes qui marchent. Les mains, lorsqu'elles ne portaient rien, adhéraient au corps. Ce qu'on recherchait avant tout dans ces statues, c'était l'occasion de servir et de soigner la divinité à la manière humaine. Ces simulacres étaient lavés, cirés, frottés, vêtus et frisés, ornés de couronnes et de diadèmes, de

Fig. ou. — AitembUga ds> ptTlln.

chaînes de cou et de boucles d'oreilles. Ils avaient leur garde-robe et ressemblaient plutôt dans tout leur être à des poupées, à des manne-

- lUpinlioiit M cliMoiM.

quins, qu'à des œuvres dues à l'art perfectionné de la plastique. Les sculpteurs en bois, comme la plupart des autres artistes de l'antiquité primitive, exerçaient leur art en familles et générations à l'exemple de leurs pères et dans un esprit plein de simplicité et de candeur; aussi voyons-nous un très-petit nombre de noms se produire individuellement. Le nom de Dédale caractérise l'activité des sculpteurs crétois et attiques; le nom de Smilis, celui des sculpteurs éginétains. Le nom des Telchinea est encore plus mythique et plus obscur, h

L'usage des statues en bois était très-répandu dans l'antiquité primitive et c'est lace qui adonné naissanceàla toreutique, genre mixte.

LES BBAOX-ARTS.

dans lequel le bois, l'ivoire et les métaux précieux sont mêlés eosemble. Nous avons décrit ailleurs (tome 111, page 207} les procédés employés pour la toreutique. Nous avons parl4 également de l'emploi

du bronze (tome 111, page 238) et de ses application; à l'industrie. Une curieuse peinture de vase, disposée autour d'unecoupe en terre cuite du musée de Berlin, nous fait pénétrer dans l'atelier d'un sculpteur grec et nous fait assister à la fabrication d'une statue colossale en bronze. Sur la figure 625 nous voyons d'abord la fonte du métal. Deux ouvriers sont occupés à faire fondre le métal dans un fourneau et un troisième les regarde faire en s'appuyant sur un grand marteau de forgeron. Tous les trois sont entièrement nus : des études. Fi 8W - scuintBut *^^^ ouiîls et diveFS fragments sont accro-

chés à la muraille. Sur la figure 626, oq voit le sculpteur occupé à assembler les diverses parties d'une statue, dont il est assez difficile de comprendre et d'expliquer le sujet. Il n'en est pas de même pour la figure 627. Ici, le sculpteur, enveloppe dans un long pallium et appuyé sur son bâton, regarde ses deux ouvriers qui sont en train de réparer et de reciseler certaines parties d'un ouvrage presque entièrement achevé. C'est unestatue, plus grande que nature, qui représente un guerrier coiffé d'un casque et frappant de

LA SCDLPTDRE. 801

sa lance uq ennemi qu'on ne voit pas et dont il pare les coups avec son bouclier.

Entre le maçon qui pose les pierres à l'endroit qui lui est indique, et le sculpteur qui donne au marbre ou au bronze les apparences de la vie, il y a le tailleur de pierres, qui arrondit les colonnes et qui quelquefois travaille à l'ornementation des chapiteaux.

Une miniature du Vii^ile du Vatican, représentant la construction de Carlhage, nous montre des ouvrier» tailleurs de pierres occupés à préparer un bloc de marbre ou une colonne avec un marteau et un ciseau (fift. 628).

Sur une pierre gravée on voit un sculpteur en train de confectionner un busie posé sur une petite table en face de lui (Rg. 629). Il se sert du ciseau et du marteau. On sait que dans l'antiquité les ouvrages de sculpture étaient souvent revêtus d'une légère couché de peinture. L& personnage représenté sur la figure 630 paraît être en train de colorer le buste placé devant lui. Peut-être aussi le pinceau qu'il tient à la main est-il simplement destiné à enlever la poussière. „. „ , .

'^ Fig. (MO. — Scalpti-or,

Un atelier de statuaire a été découvert à Pompéi en 1798. On y a trouvé des blocs de marbre, des statues, la plupart seulement dégrossies, et un assez grand nombre d'outils qui ont été portés au musée de Naples. Il y avait entre autres des maillets, des compas droits et courbes, diverses espèces de ciseaux, dont quelquesuns avaient le taillant en bon état; des leviers en fer pour remuer les grosses masses, des scies, dont une était engagée dans lo marbre.

La 3TATUAIHB. — L'art égyptien présente ce phénomène particulier qu'on n'y trouve aucune trace d'influence étrangère : toutes les formes de la décoration sont puisées directement dans la nature. Les types sur lesquels est basée la science ornementale sont en somme peu nombreux. Le lotus et le papyrus qui croissent dans le NU, le rameau du palmier avec sa tige tordue, les plumes d'oiseau ou les serpents servant d'emblème, voilà le cercle dans lequel se meut uniformément l'ornemaniste égyptien; mais sur ce thème en apparence restreint, il sait trouver des variantes infinies et des combinaisons d'une extrême élégaiKe. C'est'qu'en gardant toujours pour point de départ le principe d'imitation. l'Égyptien se conforme toujours à la convenance décorative

et que son imitation n'est jamais servile. Un lotus taillé dans la pierre ou peint sur la muraille éveille Tidée du lotus véritable, mais n'en est jamais la copie littérale : adaptée à l'architecture, la plante, tout en conservant ses caractères propres, obéit à certaines lois de symétrie, de parallélisme ou de pondération, et devient ainsi comme une partie intégrante de l'édifice.

Ce principe, dont nous retrouverons toutes les applications dans l'art grec, est néanmoins plus visible, on pourrait dire plus souligné, dans les monuments égyptiens, justement parce que l'artiste s'élève à une moins grande hauteur comme conception.

On a admis jusqu'à ces derniers temps que l'art, en Egypte, étant exclusivement hiératique et sacerdotal, avait été en quelque sorte figé et était resté identique à lui-même suivant une tradition qui se serait perpétuée pendant près de deux mille ans. Cette opinion était surtout fondée sur l'interprétation erronée d'un passage de Platon qui dit, en parlant de l'art égyptien, c II y a longtemps, à ce qu'il parait, qu'on a reconnu la vérité de ce que nous disons ici, que dans chaque état, la jeunesse ne doit employer habituellement que ce qu'il y a de plus parfait en fait de figure. C'est pourquoi, après en avoir choisi et déterminé les modèles, on les expose dans les temples, et il est défendu aux peintres et aux autres artistes qui font des figures semblables de rien innover, ni de s'écarter en rien de ce qui a été réglé par les lois du pays; et cette défense subsiste encore aujourd'hui. Et si Ton veut y prendre garde, on trouvera chez eux des ouvrages de peinture et de sculpture faits depuis dix mille ans (quand je dis dix mille ans, ce n'est pas pour ainsi dire, mais à la lettre) qui ne sont ni plus ni moins beaux que ceux d'aujourd'hui et qui ont été travaillés sur les mêmes règles. »

Il faut remarquer d'abord que le philosophe grec a visité l'Egypte à une époque où elle était en pleine décadence et il semble n'avoir étudié que superficiellement l'art de ce pays. Il a bien fallu abandonner la théorie qu'il avait émise dès qu'une étude plus approfondie des monuments égyptiens eut montré que, là comme ailleurs, le style s'était transformé, qu'il avait eu des périodes ascendantes et descendantes, et qu'on pouvait, par l'examen d'une statue, reconnaître approxi* mativement à quelle époque elle appartenait.

Nous ne connaissons pas les premières statues faites en Egypte, et celles que les savants nous signalent comme appartenant aux plus an« ciennes dynasties montrent un art depuis longtemps sorti de l'enfanœ^

se rattachant à une doctrine nettement déterminée, rimitation rigoureuse de la nature et procédant avec une liberté d'allures qui lui sera refusée plus tard. Le bois parait avoir été la matière préférée des sculpteurs de l'époque memphitique. Le type que reproduisent les artistes appartient à une race musculeuse et trapue plutôt qu'élégante. Le visage se distingue par un nez droit, quoique généralement gros et rond par le bout. Nous avons déjà montré une figure de ce genre dont l'original est au musée de fioulaq (tome 11. (ig. 28Zi).

Le musée en possède qui ne sont guère moins intéressantes. Il y a entre autres deux statues qui datent de la plus haute antiquité, et sur lesquelles notre savant ég^piologue, M. de Rougé, donne les renseignements suivants : Il La première représente un homme debout, nu jusqu'à la ceinture : il est vêtu d'une simple sabou attachée par une ceinture sans ornements. La main droite, collée au corps, tient entre le pouce et l'index le sceptre aommépat. La main gauche, appuyée à la poitrine, lient le grand bâton, symbole des chefs. La coiffure, taillée carrément, ne descend que jusqu'au cou ; elle est peinte en noir. Les jambes sont nues, à demi engagées dans le bloc. La pupille, la paupière et tes sourcils sont peints en noir, et le dessous des yeux orné d'une bande verte. Le style de ce morceau rappelle par sa simplicité les tombeaux voisins des pyramides et annonce la plus haute antiquité. Les titres écrits sur la base se retrouvent dans les monuments du style memphitique ancien. Ce personnage s'appelait Sepa; Il avait la dignité de prophète et de prêtre du taureau blanc. Les bién^lyphes de la légende, sculptés en relief, présentent également les caractères d'une haute antiquité. Tous ces caractères indiquent 16 premier Jl^ de la sculpture égyptienne (Sg. 631).

« L'autre figure appartient évidemment & la .même époque et probablement à la même famille que la statue de Sepa. Elle est vêtue d'une timple robe <xt chemise oorerte en triangle au-dessus de la poitrine. Les bns sont omés de bnodet» cuaposés de douze anneaux qui étaient égilemeof '^-*— - h not courts et le gras

des aàmm ndqnes doutes : la

royob»- i dominants de la

Butne ^KTpliei)

sculpture à cette époque, mais on y trouve aussi le type de la grande statuaire monumentale, notamment dans la fameuse statue de Ghephren, découverte par Mariette et maintenant au musée de Boulaq. Nous en avons donné la représentation (tome I, fig. 82).

Après Texpulsion des pasteurs, la sculpture a perdu beaucoup de son caractère d'individualité, mais elle prend, en s'associant à rarcbitecture, un caractère à la fois sommaire et grandiose, et se préoccupe moins d'exprimer la vie personnelle que de résumer par une sioiplification systématique les grandes lignes générales. C'est de Pépoque dite sacerdotale que datent la plupart des colosses, des sphinx et de ces étranges figures tantôt assises dans une attitude raide, tantôt enfermées dans leurs gaines, qui décorent les parois des temples . La race humaine que les artistes représentent parait moins trapue et plus élancée que dans Tépoque précédente ; les profils sont parfois d'une grande pureté, mais les membres souvent arrondis n'ont pas la vigueur qu'on remarque dans le premier empire.

On a voulu voir là un germe de décadence : c'est aller bien loin» car Tart a gagné en ampleur ce qu'il a perdu comme individualité. Les traits du contour sont toujours indiqués avec une très-grande sobriété de détails, mais en même temps une étonnante justesse et une fierté d'allure surprenante. C'est surtout dans la représentation des animaux qu'on trouve les qualités propres au style égyptien.

Plus tard l'art, en prenant plus de finesse, perd de sa grandeur décorative, et sous les Ptolémées, les sculpteurs font des tours de force dans la technique du métier, mais ne savent plus trouver la puissante tournure d'autrefois, A cette époque, d'ailleurs, les artistes grecs et romains commencent à faire des figures égyptiennes, mais en cherchant à garder la raideur pharaonique, ils trahissent la nature différente de leurs études et produisent des figures souvent estimables, mais généralement dépourvues de puissance et d'originalité.

La dimension inusitée de plusieurs statues égyptiennes qu'on voit dans nos musées, et la quantité de colosses dont on retrouve les débris sur les bords du Nil sont toujours un objet d'étonnement pour nous, surtout lorsqu'on réfléchit que les Égyptiens n'avaient à leur service aucun des moyens mécaniques que la science moderne a mis à notre disposition.

Nous croyons qu'on ne lira pas sans intérêt le jugement porté par un Arabe du moyen âge sur la statuaire égyptienne. « Quant aux figures d'idoles que l'on trouve parmi les ruines de Memphis, dit Abdal-

lalif, soit que l'on considère leur nombre, soit qu'on ait égard à leur prodigieuse grandeur, c'est une chose au-dessus de toute description et dont on ne saurait donner une idée; mais ce qui est encore plus digne d'admiration, c'est l'exactitude de leurs formes, la justesse de leurs proportions et leur ressemblance avec la nature. Nous en avons mesuré une qui, sans son piédestal, avait plus de trente coudées. Sa largeur, du côté droit au côté gauche, portait environ dix coudées, et du devant au derrière, elle était épaisse en proportion. Cette statue était d'une seule pierre de granit rouge. Elle était recouverte d'un vernis rouge auquel son antiquité semblait ne faire qu'ajouter une nouvelle fraîcheur... 11 y a quelques-unes de ces figures que l'on a représentées tenant dans la main une espèce de cylindre qui parait être un volume... La beauté du visage de ces statues, et la justesse des proportions qu'on y remarque, sont ce que l'art des hommes peut faire de plus excellent, et ce qu'une substance telle que la pierre peut recevoir de plus parfait. 11 n*y manque que l'imitation des chairs et du sang... J'ai vu deux lionsi placés en face l'un de Tautre, à peu de distance; leur aspect inspirait la terreur. On avait su, malgré leur grandeur colossale et infiniment au-dessus de la nature, leur conserver toute la vérité des formes et des proportions; ils ont été brisés et couverts de terre. »

11 faut maintenant dire un mot des méthodes d'enseignement em^ ployées dans l'ancienne Egypte. Parmi les richesses archéologiques du musée de Boulaq, les suites de modèles qui servaient à l'étude de la sculpture et du modelage méritent assurément d'être signalées. Xe savant catalogue rédigé par M. Mariette nous donne à ce sujet de précieux renseignements.

« Ces quinze têtes royales, dit-il, semblent être des exercices gradués de sculpture. Du numéro 623, qui est une ébauche à peine dégrossie, on arrive par des transitions plus ou moins ménagées au numéro 637 qui nous offre une tête finie. Tout d'ailleurs est sacrifié à la face proprement dite. L'un de ces modèles est même coupé par le milieu afin de mieux accuser le profil. Quelques-uns d'entre eux sont quadrillés pour établir des échelles de proportion. Ce précieux ensemble a été découvert dans les sables de la nécropole de Saqqarah, l'n un liou où rien n'indique le voisinage d'une tombe. Nous avons trouvé des monuments de ce genre à peu près sur tous les emplacements de villes que nous avons explorés. Les dimensions ne sont pa^ toujours les mêmes, et comme ici, le soin de l'artiste semble s'être porté sur les seuls traits du visage. L'usage de ces monuments parait III. 64

dès lors assez difficile à délerminer. La classe des artistes sculpteurs devait être extrêmement nombreuse. Peut-être s'essayaient-ils sur des tôtes auxquelles on donnait la ressemblance du roi régnant. Peut-être encore envoyait-on de la capitale des portraits tout faits du roi qui devenait le type officiel à suivre dans tous les édifices en construction. Je ne livre ces conjectures que sous toutes réserves. »

Une autre série de la même collection contient onze faces royales, qui paraissent être spécialement des modèles. L'une de ces Ggures est grossièrement ébauchée, mais, par derrière, des lignes, tracées avec précision sur le plat, indiquent la propi^rtion du nez, des yeux, de la bouche et des oreilles.

Tout ce qui touche à l'enseignement nous semble avoir un tel intérêt que nous ne voulons pas passer sous silence les vingt-sept dalles sculptées du même musée. « Ce sont encore évidemment des études pour le sculpteur, dit le catalogue. L'une n'est qu'une simple ébauche, à peine commencée; à côté est l'étude du même sujet, cette fois tout à fait unie. Quelques dalles ont été travaillées sur les deux faces. Sur d'autres on trouve en une seule fois le même motif traité comme ébauche et comme modèle achevé. Les numéros 052 à 654 représentent des têtes de cynocéphales, de lions et de lionnes; elles sont remarquables par la hardiesse et la franchise de leur exécution. Il serait important, pour l'étude du canon de proportion adopté par les Égyptiens, de savoir l'époque de ces intéressants monuments. Malheureusement elle est assez difficile à préciser. Aucun d'entre eux ne remonte au delà de la XXVI' dynastie ; mais il ne serait pas impossible que tout cet ensemble appartînt au règne d'un des premiers Ptolémées. Ce qu'on appelle l'art saïtique s'est en effet prolongé tout au moins jusque sous Philadelphe. »

Il paraît également bien certain qu'on peignait une figure dès que la sculpture en était terminée, sans attendre que toutes les figures do la même salle ou du môme bas-relief fussent achevées. En effet, on a retrouvé dans plusieurs monuments des figures à peine ébauchées faisant partie de la même décoration que d'autres qui étaient entièrement finies et revêtues de toutes leurs couleurs.

M. Charles Blanc regarde le doigt médius comme l'unité de mesure dont se servaient les Égyptiens pour déterminer les proportions du corps humain. « L'adoption d'un modèle fixe, dit-il, d*un canon, doi: remonter aux premières dynasties. Le quadrillé rouge qui se voit sur un tombeau inachevé de Memphis semble en être la preuve, maïs à

cette époque reculée, les règles du canon avaient moins de précision; elles laissaient à 1 artiste un peu de liberté. Ce n'est qu'à partir du moyen empire qu'elles deviennent de plus en plus étroites. On appliquait ces règles sur des statues modèles (le Louvre en possède plusieurs). On y traçait des lignes horizontales et verticales se coupant à angle droit et formant un quadrillé. Le côté de chaque petit carré correspondait à l'unité de mesure. »

La sculpture assyrienne, qui a une assez grande importance par ses bas-reliefs, est inférieure à elle-même dans la statuaire proprement dite. Les rares ouvrages de haut relief que nous connaissons des Assyriens montrent leur inexpérience dans le travail de la ronde bosse. Les plans et les saillies n'y sont pas bien observés, en sorte qu'on ne peut en général les regarder que de face. Le détail est presque toujours traité avec un soin minutieux, mais aussi avec une certaine maigreur. Les Assyriens sont toujours demeurés bien inférieurs aux Égyptiens dans la science des proportions, et, à de rares exceptions près, c'est exclusivement à l'aide de bas-reliefs qu'ils ont décoré leurs monuments. L'intluence qu'on leur attribue sur la sculpture grecque ne saurait dans tous les cas s'appliquer à la ronde bosse, genre qui n'a pris chez eux aucun développement.

Les Phéniciens, qui ont toujours eu la réputation d*urtisans trèshu!)iles, mais qui, dans les beaux-arts, ne se sont jamais élevés bien haut, ont exercé pourtant une influence assez considérable, puisque leurs navigateurs apportaient aux peuples dépourvus de toute culture les produits et les procédés des nations plus civilisées. C'est dans les familles d'artisans établies sur les côtes de TAsie Mineure, de la Grèce et des îles de la mer Egée, que l'art grec a pris son premier développement. Dans ces contrées, dont une grande partie avait reçu des colonies phéniciennes avant Tarrivée des Hellènes, les artisans formaient des corporations, chez lesquelles la pratique d'un métier se transmettait de père en fils. Dans la sculpture extrêmement grossière des époques primitives, il y avait peu d'invention, et les colonies s'efforçaient presque toujours de reproduire littéralement les images religieuses vénérées dans la métropole. Les noms propres que l'histoire nous a transmis ne nous apprennent pas grand'chose sur les débuts de la sculpture, mais les rares statues de cette époque nous renseignent un peu plus.

La figure 632 représente une statue d'un travail très-primitif, qui a été découverte, il y a quelques années, à Athènes. On l'attribue à

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