II
cité par Athénée : « Deux serviteurs apportèrent dans la salle une table; d'autres nous en apportèrent une deuxième, d'autres encore une troisième, de sorte qu'ils remplirent bientôt la salle du repas. Elles étaient éclairées par les lumières des lustres, et pleines de couronnes, d'herbages, d'assiettes et de saucières : c'étaient les délices mêmes! On avait usé de toutes les ressources de l'art pour aiguiser l'appétit. D'abord, pour nous mettre en train, les esclaves servirent dans des> corbeilles des mazes (pâtisseries légères) aussi blanches que la neige. Après ce prélude, il parut des anguilles bien grasses et presque totalement suapoudrées de sel. On apporta ensuite un congre exquis, fait pour flatter Tappétit des dieux. A sa suite vint le 'large ventre d'une raie : elle était ronde comme un cerceau. On servit de petites casseroles, dont l'une présentait un tronçon de chieâ de mer, une autre de petits calmars bien en chair, la troisième une seiche et des polypes chauds, dont les bras étaient des plus tendres. Un surmulet qui se sentait bien d'avoir été au feu vint ensuite couvrir à lui seul toute J^ table : il était garni de calmars, dont on l'avait flanqué. Quelles délices I des crevettes qui le disputaient au miel par leur saveur ; aussi ne firent-elles que paraître sous leur cuirasse jaune. Un hachis eu pâté bien feuilleté les suivit, recouvert de feuilles verdoyantes. Que cela est doux en passant par le gosier! On servit des daubes dans des timbales d'airain, puis un gâteau fourré d'une saveur douce aigrelette, et de la largeur d'une marmite. Ensuite il vint un morceau rôti de thon, et immédiatement après des tétines de truie cuites en ragoût.
u Le chant et la danse nous secondèrent, et nous nous livrâmes à toute notre joie; mais nous n'étions pas moins attentifs à expédier ce qu'on nous servait. Pour moi, je faisais feu des dents, et Ton eût dit que tout se présentait spontanément à nous. Survint après cela une fressure de jeune porc domestique, le lard de son échine, son rognon et nombre de petits hors-d'œuvre tout chauds. On servit ensuite la tête ouverte d'un chevreau qui tétait encore sa mère, et n'avait vécu que de lait; elle avait été cuite entre deux plats bien fermés. Les issues bouillies vinrent après. Nous vîmes arriver avec cela des jambonneaux recouverts de leur couenne blanche, des groins et des pieds cuits au blanc; ce qui me parut une fort heureuse invention. D'autres viandes, tant de chevreaux que d'agneaux, bouillies ou rôties, relevaient l'appareil de cette tête. Les lièvres, les poulets, les perdrix, les ramiers arrivèrent bientôt à foison.
« Déjà tous les mets chauds avaient paru sur la table avec nombre
de pains à pâte mollette : on introduisit alors le dessert, du miel jaune, du lait caillé, des tourtes ali fromage... Rien de si tendre, disait quelqu'un, et j'étais de son avis. Lorsque tous les amis et moi nous eûmes bien bu et bien mangé, les serviteurs ôtèrent les tables, et les esclaves nous versèrent de Teau sur les mains. »
A ce tableau il faut opposer celui des repas eu usage dans une classe moins riche. Alexis, cité par Athénée, va nous fournir des renseignements sur ce sujet : u Nous sommes cinq, mon mari qui est fort pauvre, moi qui suis vieille, ma ûUe, mon petit garçon et cette bonne. Nous ne sommes que trois qui soupons ; aux deux autres, nous donnons une portion de notre petite fouace. Quand nous n'avons rien à manger, nous nous repaissons de nos larmes. Or ces jeûnes ne peuvent que nous rendre bien pâles. Quant à la diversité de nos plats et de nos aliments» cela se réduit à des fèves, des lapins, des herbes, des raves, de l'ochrus, de la gesse, des faines, des bulbes, des cigales, des pois chiches, des poires sauvages ;* mais un mets divin et digne de la bouche de Cybèle, c'est la figue sèche... »
Les invitations. — En Grèce, les invitations à souper s'adressaient en général à une seule personne, mais chaque invité pouvait amener avec lui un ou plusieurs amis, usage qui ne laissait pas que d^embarrasser quelquefois le maître de la maison. Ces convives qui arrivaient ainsi dans un festin, sans avoir été invités personnellement, mais en étant simplement présentés par une personne invitée, recevaient le nom d^ombres. Plutarque cherche à se rendre compte de cette dénomination, qui au premier abord semble un peu bizarre, et il en donne l'explication suivante : a On croit pouvoir, dit-il, faire remonter cet usage jusqu'à Socrate, qui persuada Aristodème de venir avec lui chez Agathon sans y être invité ; et l'aventure d'Aristodème fut assez plaisante. Il ne s*était pas aperçu que dans le chemin il avait laissé Socrate en arrière, et il entra le premier. C'était véritablement l'ombre qui précède le corps, quand la lumière est par derrière. Plus tard, dans les repas offerts aux étrangers et surtout aux grands personnages, le maître de maison ne sachant pas quelle était la suite de ces conviés, ou à qui ils voulaient faire honneur, s'en remit à eux pour les invitations et pour le nombre à déterminer. » {Propos de table.)
L'étiquette en Grèce avait des exigences rigoureuses, et il y avait comme partout des gens susceptibles. Lucien met en scène un philosophe stoïcien, dépité de n'avoir pas été invité à un repas où figuraient
plusieurs de ses rivaux. Notre philosophe écrit la letlre suivante.à Tami qui a eu le tort impardonnable de l'oublier :
HÉTÉMOCLÈS, PHILOSOPHE, A ÂRISléNÈTE.
(( Ma manière de voir en fait de repas est attestée par toute ma vie passée. Accablé chaque jour d'invitations par une foule de personnes beaucoup plus riches que toi, je n'ai jamais accepté, connaissant trop bien le tumulte et les excès des festins. Mais il me semble que je suis fondé à t'en vouloir, puisque, malgré la cour assidue que je te fais depuis longtemps, tu n'as pas daigné me comprendre parmi tes amis ; seul, j'ai été exclu, malgré notre voisinage. Ce qui m'afflige le plus est donc ton ingratitude évidente; car je ne fais pas mon bonheur d'un morceau de sanglier, de lièvre ou de gâteau, dont je puis me régaler chez d'autres qui connaissent les lois de la bienséance. Aujourd'hui môme, je pouvais assister à un repas qu'on dit splendide, chez mon élève Pammenès, et j'ai refusé, assez simple que j'étais de vouloir me réserver pour toi. Cependant tu me laisses de côté pour en inviter d'autres ; c'est tout naturel : tu n'as jamais su distinguer le meilleur, car tu n'as pas la faculté compréhensive. Au surplus, je devine la cause de mon exclusion : je la dois à tes admirables philosophes Zénothémis et Labyrinthe, dont je prétends (soit dit sans offenser Adrastée) fermer aussitôt la bouche d'un seul syllogisme. Qu'ils disent seulement ce que c'est que la philosophie, ou qu'ils expliquent cette question élémentaire : En quoi Pétat passager difflre-t-il de Vétat perma^ nentf... Profite donc de leurs lumières; moi, qui ne crois beau que ce qui est honnête, je supporterai sans peine cet outrage... J'ai donné ordre à mon esclave, dans le cas où tu voudrais lui donner quelque morceau de sanglier, de cerf ou de galette au sésame, de ne point le recevoir, de peur qu'on ne s'imagine que je l'ai envoyé pour cela. » {Le Banquet.)
L'habitude où Ton était d'emporter avec soi les restes du repas auquel on avait été invité est très-caratéristique dans les mœurs grecques. D'un autre côté, les domestiques ne manquaient pas de réclamer aussi leur part du festin, et il s'ensuivait quelquefois, chez les gens mal élevés, des rixes dont on voit le récit dans les écrivains comiques. Lucien, le grand railleur des philosophes, en raconte une qui survint précisément dans le banquet où Hétémoclès n'avait pas été invité :
0 Le moment était venu d'enlever chacun sa part de ce qui était servi. Aristénète et Eucrite prennent ce qui est devant eux. Je prends ma portion, et Chéréas la sienne : Ion et Cléodème en font autant. Mais Diphile, outre sa part, veut emporter celle de Zenon, absent, et il prétend que tout a été servi pour lui seul. Il en vient môme à se battre avec les valets, qui lui disputent une volaille dont ils se mettent à tirer quelque membre; on eût dit le cadavre de Patrocle. Enfin Diphile est forcé de lâcher prise, à la grande joie des convives, surtout quand on le voit se fâcher et prétendre qu'on lui fait un passe-droit indigne. Hermon et Zénothémis avaient une portion égale; mais, la volaille qui était devant Hermon se trouvant un peu plus grasse, Zénothémis, laissant la sienne, veut s'emparer de celle qui était devant Hermon. Celui-ci, de son côté, saisit la volaille et ne souffre pas que Zénothémis ait la meilleure part. De là des cris; ils se jettent l'un sur l'autre, se prennent par la barbe et se frappent au visage avec la volaille. Les uns courent à l'un, les autres à l'autre, excepté le seul Ion qui garde la neutralité. »
Le savoir-vivre. — Dans la classe aisée, c'était une coutume universellement admise d'aller au bain avant de se mettre à table : le bain durait environ une heure. Cette coutume était d'ailleurs facile à observer pour toutes les classes de la population, car dans chaque ville il y avait des bains publics. Mais, dans les maisons riches, les personnes invitées trouvaient toujours une salle pour faire leur toilette, car il eût été de la dernière inconvenance de se présenter dans la salle du festin sans être entièrement parfumé.
Dès qu'un invité arrivait dans la maison où il devait souper, on lui ôtait sa chaussure. 11 n'eût pas été convenable d'entrer dans l'appartement avec les chaussures qu'on avait dans la rue, et, avant de se mettre à table, il était d'usage de se baigner les pieds et de se les parfumer. Dans le bas-relief qui représente l'arrivée de Bacchus chez Icarius, nous voyons le dieu, reconnaissable à sa grande barbe, à son ample manteau et surtout à sa stature, qui dépasse de beaucoup celle des autres hommes, présenter son pied à un jeune garçon, qui le déchausse (ûg. 183).
Quand les convives entraient dans la salle à manger, ils demeuraient quelque temps debout ou se promenaient dans la salle, en considérant les meubles, les décorations de l'appartement ou les apprêts du festin, et ne manquaient pas d'en faire compliment au maître de la maison :
c'eût été un signe de mauvaise éducation que de se mettre à table tout de suite en entrant dans la salle à manger.
Dans les Guêpes d'Aristophane, on voit l'importance que les Grecs attachaient à ce qu'ils appelaient les grandes manières, a Mets-toi sur ce lit» aûn d'apprendre ce qu'il faut faire pour être bon convive et avoir de belles manières. Étends les jambes, et, comme un athlète habile, parfume ton corps dans les couvertures; ensuite fais l'éloge des vases d'airain, contemple les lambris, admire les toiles tendues sur la cour... De l'eau pour les mains; on apporte les tables; nous nous mettons à manger: essuyons- nous; faisons les libations... »
11 était d'usage d'apporter sa serviette avec soi, quand on allait dîner en ville; il parait pourtant qu*on se salissait quelquefois. « Voisdonc, dit Cléodème, ce vieillard, comme il se bourre de toutes sortes de mets! Ses habits sont pleinsde sauce; et cependant que de morceaux il passe à l'esclave qui est derrière lui 1 11 croit qu'on ne le voit pas ; il oublie qu'il y a du monde à ses côtés. Montrez donc ce manège à Lycinus, aûn qu'il en soit témoin. — Je n'avais pas besoin qu'on me le fit voir; il y avait longtemps que je le remarquais comme d'un observatoire. » {Le Banquet,) Le vieux goinfre dont parle ici Lucien est nécessairement un philosophe, un sage, car l'écrivain satirique ne manque pas l'occasion de les tourner en ridicule.
L'usage de porter des couronnes dans les repas était universel en Grèce. Bacchus avait appris aux hommes à se couronner de lierre» parce que cette plante avait, aux yeux des anciens, la propriété d'empêcher l'ivresse et de préserver des maux de tête. Au lierre on joignait souvent dans les couronnes le myrte ou l'ache. Puis l'usage s'introduisit de remplacer les couronnes de feuillage par des fleurs, auxquelles on attribuait les mêmes propriétés à cause de leurs parfums» II y avait les partisans des feuilles et les partisans des fleurs. « Chez les Grecs, dit Pline le naturaliste, deux médecins, Mnésithée et Callimaque, ont écrit, en particulier, sur les couronnes qui peuvent afi'ecter le cerveau; car Tusage des couronnes n'est pas indifférent à la santé. C'est dans la joie surtout et dans la gaieté des festins que les odeurs s'insinuent sans qu'on s'en aperçoive. »
La propriété qu'on attribuait à certaines plantes d'empêcher les effets de l'ivresse, aurait suffi pour faire proscrire les couronnes par les Pères de l'Église, qui voyaient )à un danger pour la sobriété qu'ils prescrivaient. « C'est le vin et la débauche, dit saint Clément d'Alexandrie, qui ont introduit dans les festins ce criminel usage des
couronnes... Cet usage était inconnu aux anciens Grecs. Nous ne le trouvons établi ni chez les amants de Pénélope ni chez les Phéaciens. »
Dans les banquets somptueux, non-seulement on portait des couronnes sur la tôte,mais encore on en mettait en écharpe, et des guir-^ landes de lierre décoraient fréquemment les salles de festins.
C'est également pour empêcher Tivresse que l'usage s'était introduit dans les banquets de désigner un personnage qu'on appelait le roi du festin. Ce personnage était habituellement le maître de la maison, et son rôle ne devait pas toujours être facile, car il avait pour mission de maintenir les bienséances sans toutefois altérer en rien la gaieté du festin. Plutarque énumère avec complaisance les qualités requises pour exercer avec succès cette fonction délicate. « Le roi des gens conviés pour un festin doit être entendu aux festins mieux que personne. Or il possédera ce genre de mérite, s'il ne se laisse pas facilement gagner par l'ivresse et s'il ne recule jamais devant le vin. En effet, celui qui s'enivre devient injurieux et inconvenant; et, d'un autre côté, celui qui reste constamment sobre est désagréable; il est propre à faire le pédagogue plutôt qu'à présider un festin. Le roi du festin ne doit pas autoriser les choses déshonnétes, mais il ne doit pas mettre en fuite le plaisir... H faut encore qu'il ait le plus possible Texpérience du caractère des convives ; qu'il sache quels changements le vin opère en eux, à quelle passion ils sont le plus portés, et comment ils supportent le vin pur. Car on ne saurait nier que, si les différents vins doivent se mélanger d'eau dans des proportions différentes, chaque buveur n*ait aussi sa mesure devin. Le roi du festin doit la connaître, et, la connaissant, il faut qu'il l'observe. De cette manière, comme le bon musicien, il augmentera chez l'un l'intensité du boire, chez Tautre il la relâchera, la diminuera, et il amènera les différentes natures à une harmonie, à une concordance parfaite. Il ne mesurera pas l'égalité à la coupe et au verre, mais à Tàge et à la force du corps, et il servira chacun selon ce qu'il peut porter. S'il est difficile qu'un roi de festin connaisse toutes ces particularités, au moins est-il séant qu'il possède à fond des notions générales sur les complexions naturelles et sur les âges... »
Malgré tant de sages précautions, ceux qui sortaient d'un festin copieux n'avaient pas toujours la démarche assez assurée pour rentrer tranquillement chez eux sans être accompagnés. Aussi il était d'usage do les faire reconduire chez eux, quand ils n'avaient pas eux-mêmes des domestiques pour les soutenir au besoin. C'est à cette coutume
qu'il est fait allusion dans la petite scène représentée sur Tigure iSti, où les personnages ont revêtu la forme de petits génies. Celui qui revient du banquet en chantant maintient son équilibre en appuyant son bras sur l'épaule d'un petit génie qui tient un flambeau allumé, et ils sont précédés par un autre qui porte une lanterne allumée. En effet, les banquets ne finissaient i-ig. im. — hmoim am
habituellement qu'à une heure assez avancée de la nuit.
Les lits de table. — L'usage des lits de table, inconnu en Grèce à l'époque ob furent composés les poèmes homériques, doit être pourtant fort ancien, car on en voit sur des vases dont on fait remonter la fabrication au vil* siècle avant notre ère, d'après le caractère des lettres de l'ancien alphabet corinthien qui composent l'inscriplion. Cependant l'ancienne coutume de s'asseoir ne fut pas abandonnée partout, et les lits de table, employés surtout dans les villes ioniennes, furent longtemps l'apan;^ de la classe opulente. Il y avait des contrées, comme la Laconie, où l'habitude de dîner couché sur des lits eût été taxée de mollesse, et d'autres, comme la Macédoine, où celte position était au contraire considérée comme un honneur. Il fallait, pour y être admis, avoir fait preuve de valeur à la guerre, ou tout au moins avoir tué un sanglier à la chasse. Enfm, presque partout, les enfants n'étaient pas admis sur les lits de table et on préférait en général leur faire prendre leur repas assis. Enfin on voit rarement des femmes couchées en prenant leur repas, et il semble qu'en Grèce cette position ait été surtout réservée aux hommes.
Plusieurs peintures de vases montrent des personnages assis sur des lits, devant lesquels sont de petites tables très-basses et qui paraissent être de forme rectangulaire. Sur la figure 185 on voit deux personnes couchées sur un même lit, et il y en avait quelquefois trois: l'un de ces deux personnages laisse retomber ses pieds en dehors du lit, ce qui est extrêmement rare sur les monuments, mais on voit trèsbien ici la position du coude gauche, qui est appuyé sur un coussin, tandis que le bras droit est entièrement libre. Cette position ne nous semblerait pas du tout commode pour prendre nos repas, mais il parait
in CONSTITUTION DE LA FAMILLE.
qu'elle plaisait beaucoup aux anciens. Du reste, la position n'était pas exactemeat la mâme au commencement ou à la fin des repas : au commencement, on se penchait un peu sur l'estomac, pour être plus à l'aise en mangeant, mais une fois l'appétit satisfait, on se remettait sur le cOié. Quand il y avait plusieurs personnes sur le même lit, la
Fif. 1S3. — Ud tHtnqiiel ea
première plaçait ses jambes derrière le dos de la seconde, qui plaçait les siennes derrière le dos de la suivante, etc. Plutarque fait remarquer que les convives sont toujours serrés au commencement du repas, tandis qu'à la fin ils sont toujours au large, et it attribue cela à la diiïérente position qu'ils prennent lorsqu'ils sont affamés, ou lorsqu'ils sont repus.
On peut observer sur les" monuments qui présentent des repas, que les personnages occupent en général une étendue moindre que ne le comporterait le développement entier de leur corps. Cela tient à ce que les convives ne se tenaient ni tout à fait de face, ni tout à fait de cûté parrapport à la table; ils étaient posés obliquement sur le lit que la ligne des jambes traversait en diagonale. 11 y avait une table devant chaque lit, et, comme cette table était fort petite, il est probable qu'on en changeait aussi souvent qu'il y avait de services. Il est certain du moins qu'un grand dîner n'impliquait aucunement une grande table, et que, quand il y avait de nombreux convives, il y avait aussi plusieurs tables. Les auteurs sont en cela d'accord avec les monuments. Nous lisons dans un passage de Ménandre : « Cuisinier, je le trouve bien importun I voilà trois fois que tu me demandes combien nous ferons de
tables. Que t'importe de faire huit tables, ou deux ou une seule. » Ce passage, cité par Athénée, est accompagoé de plusieurs fragments d'auteurs perdus, d'où il semble résulter que les gens aisés avaient plusieurs salles à manger contenant un nombre différent de lits et de tables. — ADtipbane : « Il y avait une belle salle à sept lits et de suite une autre à neuf. » — Eubule : « Arrange la salle à sept liti; couvre cinq lits à la sicilienne, et mets-y cinq coussins de Sicile.» — Anaxandride : « Sur-le-champ on couvrit le lit dans la salle à trois et l'on amena des musiciens au vieillard, n
En Grèce, on était généralement deux personnes sur chaque lit, rarement trois. Hérodote dit en parlant du banquet offert à Mardonius par Attaginus de Tbèbes : o 11 y avait cinquante convives 'thébains, et nul n'avait un lit pour lui seul , mais sur chaque lit étaient placés un Perse et un Béotien, n Quant à la disposition des lits dans une même salle, il est assez difficile d'en juger d'après les vases peints : on y voit presque toujours les lits rangés à cbté les uns des autres, mais cet aspect peut bien venir tout simplement de l'absence de perspective (flg. 186).
FiR. ISS- — R«pu (d'iprAi lin >ua pcial). '
Le luxe déployé dans les festins alla toujours en croissant durant la période macédonienne, et les coutumes des Grecs se confondirent complètement avec celles des Romains sous l'époque impériale. Apulée nous donne la description d'un banquet : n Je me rendis à ce festin, où je trouvai une grande quantité de convives qui composaient l'élite de la ville. Les lits, d'une magnificence extrême, étaient en bois de citran-
nier incrusté d'ivoire; et lescouvertures étaient des étoffes brodées d'or. U y avait de grands vases à boire, aussi variés par leurs formes élégantes qu'uniques par leur prix : ici, le verre se découpait avec les plus savantes ciselures; là, le cristal étincelait de mille et mille facettes; ailleurs, c'était l'argent à l'éclat si pur, l'or aux feux étincelanLs; on y voyait jusqu'à des coupes particulières merveilleusement taillées dans Tambre pour Tusage des festins. Ce qu'on ne saurait s'imaginer s'y trouvait réuni. Il y avait plusieurs écuyers tranchants, magnifiquement vôtus. Les mets sans nombre étaient servis de la manière la plus gracieuse par des jeunes filles; de jeunes garçons, aux cheveux bouclés et au costume élégant, présentaient à chaque instant du vin vieux dans des vases faits de pierres précieuses. Quand les flambeaux eurent été apportés, les propos de table s'animèrent; ce fut un feu croisé de rires, de bonnes plaisanteries et d'épigrammes. »
Les salutations. — La promenade. — Les bons mots. La musique et la danse. — Les jeux.
Les salutations. — Quand les Grecs se rencontraient, ils se saluaient avec un geste de la main et non en se découvrant la tête comme les peuples modernes. L'usage des poignées de main existait dès le» temps héroïques (fig. 187). En s'abordant, on se disait quelque formule do politesse; la plus usitée était : Travaille et prospère^ ou bien: Occupc'toi avec succhs. On avait des formules différentes pour les salutations du malin et pour celles qui avaient lieu dans l'après-midi et certaines idées superstitieuses étaient attachées à l'emploi qu'on en faisait. C'est du moins ce qui résulte d'un passage de Lucien, qui, du reste, ne pout 90 rapporter qu'à la période romaine. « Il est difficile, quand on OHt lionnno, d'échapper à l'influence de quelque divinité; mais il est plu» difllcilc encore de se justifier d'une faute commise par inadvertaiicn et sous Tinspiralioud'un dieu. J'ai éprouvé Tunet Tautre, lorsque, vouant le saluer le matin et devant employer la formule accoutumée : lUjouiS'toi, je me suis oublié et je t'ai dit : Sois en bonne santé. Ce der-
nier souhait d'csI pas d'un mauvais augure, mais il élait hors de propos et ne convenait pas au malin. Aussi à peine fut-il lâché, que k- rouge
me monta au visage et que je me sentis dans la plus grande confusion. Les assistants s'imaginèrent tout naturellement, les uns que j'étais fou, les autres que l'àgc me faisait radoter; quelques uns crurent que j'avais encore le cerveau troublé par le viti de la veille. » (Lucien, Sur une faule commise en ialuaiit, § 1.)
I*pBOMFN*DF — Lps Grec<i se promenaient en char nu en palan
i» CONSTITUTION DE LA FAMILLE.
toujours dans des sujets mythola^ques, sont généralement à deux roues e( d'une construction extrémemenl légère, lis sont ouverts par derrière comme les chars égyptiens; un peut en voir la forme sur la figure 188 qui représente l'enlèvement d'Hélène par Paris. Ce char est à trois chevaux, mais les petits chars dans le genre de celui-ci n'en avaient ordinairement que deux. Ces diars qui pouvaient contenir une ou deux personnes au plus, devaient être extrêmement incommodes, et il n'est pas étonnant que les Grecs aient en général préféré l'usage de chaises à porteurs, quand ils al laient à la promenade. Seulement comme les représentations que nous connaissons se rattachent presque toujours à des personnages de l'âge héroïque, l'artiste ne manque jamais de montrer un tout petit char avec des chevaux qui partent comme le vent.
Les promeneurs qui circulaient à pied sous les portiques ou dans les places publiques de la ville avaient une canne à la main. Les femmes de la classe aisée ne sortaient jamais seules, mais elles marchaient accompagnées d'une suivante qui tenait un parasol au-dessus de leur tète. Les parasols représentés sur les peintures de vases offrent entre eux peu de différence, et leur forme typique Fig. 189. - p»ruoi. ^^ Tapproche toujours plus ou
moins de celui qui est représenté sur la Qgure 189.
Les bobs mots. — Parmi les divertissements en usage pendant les repas, il y en avait un qui consistait à se poser des questions embarrassantes; on imposait à celui qui n'avait pas su y répondre une pénitence, consistant ordinairement à boire un verre de vin salé. Il y avait aussi des récompenses pour celui qui avait bien répondu. On trouve dans VAnthologie grecque un assez grand nombre de ces questions qui
prennent généralement la forme d'énigmes. En voici quelques-unes qui donneront Tidée des autres.
— Le père de mon époux a tué mon mari; mon mari a tué mon beau père; mon beau-frère a tué mon beau-père et mon beau-père mon père. — {Andromaque,ûoni le premier mari Hector est tué par Achille, père de son second mari Pyrrhus qui tue son premier beau-père Priam; son beau-frère Paris a tué son second beau -père Achille, qui est le meurtrier d'Aétion, père d'Andromaque).
— Ne parle pas et tu exprimeras mon nom; mais situ me 'nommes, en disant mon nom, ô prodige! tu ne m'exprimeras pas.— (Silence).
— Je suis Tenfant noir d'un père lumineux ; oiseau sans ailes, je m*élève jusqu'aux nuages. A peine suis-je né que je me dissipe dans l'air. — (Fumée).
— J'étais d'abord de couleur bise; mais après avoir été battu je suis devenu plus blanc que la neige; j'aime la pêche et je me trouve le premier à la réunion des convives. — (Le lin qui est battu avant d'êtro blanchi et dont on fait les ûlets et les serviettes de table).
— Quand tu me regardes, je te regardeaussi,maissanste voir, carje n'ai pas d'yeux; quand tu parles en me regardant, j'ouvre la bouche et je remue les lèvres, [mais sans parler, car je n'ai pas de voix. — (Miroir).
— Je naquis sur les montagnes; un arbre est ma mère; le feu est mon père; je suis une masse compacte et noirâtre; mais si mon père me fait fondre dans un vase de terre, je guéris les profondes blessures des vaisseaux. — (Goudron.)
11 était aussi d'usage, pour égayer la société, d'inviter des bouffons qui affectaient généralement de répondre tout de travers, afin de se faire infliger des pénitences qui les rendaient ridicules. Souvent aussi les bouffons avaient leur franc parler et se permettaient mille plaisanteries qu'on n'aurait pas tolérées chez un autre. Lucien, dans le Bançuet, décrit ainsi l'arrivée d'un bouffon : a Ceux qui apportaient les plats ayant, suivant l'usage, interrompu quelques instants le service, Aristénète, qui avait pris ses mesures pour que cet intervalle ne fût pas vide et sans agréments, introauit un bouffon, avec ordre de dire ou de faire tout ce qu'il croirait capable d'exciter l'hilarité des convives. On voit donc paraître un petit homme fort laid, la tête rase, sauf quelques poils qui se hérissent sur le sommet; il danse en se disloquant et en se tortillant de manière à paraître plus ridicule, récite avec l'accent égyptien des vers en battant la mesure, et finit par railler les
iS8 CONSTITUTION DE LA FAMILLE.
assistants l'un après l'autre. Mais ceux à qui s'adressent ses plaisanteries ne font qu'en rire. »
Une histoire racontée dans le Banquet de Xénophon, va nous faire comprendre le rôle du bouffon : « Le bouffon Philippe ayant frappé à la porte, prie l'esclave qui vient à sa rencontre d'annoncer qui il est : il dit qu'il se présente muni de tout ce qu'il faut pour souper aux dépens des autres. Alors entrant dans la salle à manger des hommes : u Vous « savez tous, dit-il, que je suis bouffon : je viens ici volontiers, con- <c vaincu qu'il est plus plaisant de se présenter à un repas sans être <( invité que sur une invitation. — Âssieds-toi donc, lui dit Caillas, nos (( convives, comme tu vois, sont fort sérieux, ils ont besoin qu*on les <( égayé. » Durant le repas, Philippe se mit à faire quelques plaisanteries, aûn de remplir son rôle usité partout où il était invité à un festin. Personne ne riait : son dépit était manifeste; aussi voulut-il, bientôt après dire encore quelque facétie, mais aucun convive ne s'étant mis à rire, il cessa de manger, se couvrit la tête'et se renversa tout de son long. Alors Callias : « Qu'est-ce que cela? dit-il, quel mal te prend? (( — Par Jupiter un bien grand mal, Callias. Puisque le rire est banni (( de chez les hommes, mes affaires sont en piteux état. Autrefois on « m'invitait aux banquets, pour divertir les convives par mes bouffon- « neries; mais à présent pourquoi m'appellerait-on? Dire quelque chose (( de sérieux m'est aussi impossible que de me faire immortel. Cepen- (i dant on ne m'invite pas dans l'espoir d'être invité; tout le monde sait (( que de temps immémorial il n'entre' point de souper chez moi. » En même temps, il contrefaisait à merveille la voix d'une personne qui pleure. Tous les convives alors se mettent à le consoler, à lui promettre de rire, à lui ordonner de manger; et Critobule rit aux éclats de cette commisération. Philippe, en entendant rire, se découvre le visage, et^ l'àme rassurée par l'espoir de futurs repas, il se remet à table. »
La musique et la danse. — Aussi loin que nous puissions remonter dans rage héroique, nous trouvons Tusage des chanteurs qui viennent divertir les convives. Quand Ulysse reçoit Thospitalité chez Alcinoùs, il lui dit : u Certes il est doux d'entendre un tel chanteur, qui, par ses actions est égal aux immortels. Non, rien n'est plus beau que la joie qui règne parmi tout un peuple. Il est agréable aussi de voir des convives, assis en ordre devant des tables chargées de pains et de viandes, écouter un chanteur, tandis que l'échanson puise le vin dans
)e cratère el le verse dans les coupes. Oui, ce sont bien là les plus grands charmes de la vie! »
Le même usage s'est perpétué dans les époques postérieures. Des acteurs appelés fîomérisffs étaient appelés dans les festins pour divertirles convives. Ils se présentaient armés de pied eu cap et représentaient ' uD épisode de poèmes d'Homëre. Le récit des grandes actions de la guerre de Troie devait passionner les Grecs, surtout quand il était mêlé à une pantomime bruyante et animée.
Indépendamment des chanteurs ou chanteuses de profession, les convives eun-mémes chantaient, soit en chœur, soit isolément. <i A l'origine, dit Plutarcfue, les convives chantaient tous en commun d'une seule voix en l'honneur du dieu. Plus tard ils ne chantèrent que les uns après les autres, en se passant de main en main une branche de myrte; sans doute, chacun la recevait h tour de rôle en chantant. L'usage vint ensuite de faire passer une lyre à la ronde. Celui qui avait appris à jouer de cet instrument la prenait et chantait en s'accompagnant. Mais ceux qui n'entendaient rien à la musique refusaient la lyre. D'autres disent que la branche de myrte ne se transmettait pas de main en main, mais de lit en lit. Quand le premier convive avait chanté, il la passait au preniier du second lit, el celui-ci au premier du troisième; puis le second, de la môme manière au second; et il paraltquc la variété et l'obliquité de cette évolution Gl donner à ce chant le nom de scoUe. »
Celait aussi un usage fort ancien en Grèce de charmer les convives par la musique et la danse, qu'Homère appelle les ornemenis d'un festin. Dès une époque reculée, les Ioniens de l'Asie Mineure, à l'imitation des Lydiens, introduisirent dans leurs banquets des chanteuses et des joueuses de flûte mercenaires. Cet usage passa ensuite dans les Iles
Kt. (W.
et dans la Grèce continentale. Les danses libres et efféminées qui faisaient les délices des Ioniens, et qui furent en usage dans toute l'antiquité, différaient des danses primitives, et étaient en rapport avec la musique ionienne qui respirait la volupté. Aussi on donnait l'épithète d'Ioniens aux gestes et aux mouvements lascifs.
Ce fut vers le vu* siècle environ que les chantres qui venaient dans les repas célébrer, en s'accompagnant de la lyre, les exploits et les
grandes actions des anciens héros, commencèrent îi être remplacés par des Phrygiennes et des Lydiennes mercenaires, qui charmaient les convives par la musique plus perfectionnée de leur pays. Ce n'élait pas dans les repas de famille que ces musiciennes étaient appelées, mais dans les soupers d'hommes, qui restaient longtemps à boire et cherchaient des divertissements. Les élrangtTes étaient seules admises dans ces festins ; c'étaient habituellement des dans^ises ou des joueuses de flûte et de cithare (fig. 190).
Quand on faisait entrer les jeunes filles et les joueuses d'instruments, tout le monde se levait et se mettait à danser. Les Athéniens étaient passionnés pour cet exercice et c'était un manque de politesse que de refuser de danser dans une maison-où l'on était invité. Pendant la danse, on apportait des friandises légères, comme des cigales confites, des tranches de radis ou des olives, et en même temps on faisait circuler les coupes pour se rafraîchir.
l'ig. in. — La lUnts (d'iprèa uns pauiluni da Pompii).
Plusieurs peintures antiques se rapportent & des danses mimées dont l'usage était fréquent dans toute l'antiquité. Ces danses reproduisaient souvent quelques scènes mythologiques, dont l'image figurait aussi quelquefois sur la décoration des murailles.
Les figures 191 et 192, empruntées à des peintures de Pompëi, représentent des danses de ce genre. Xénophon donne dans te Banquet une description trés-animée d'une danse mimique représentant l'hymen d'Ariadne et de Bacchus,qui pourrait servir de commentaire à ces figures. ■ En général, dit Lucien, la danse se flatte d'exprimer et de
représenter les mœurs et les paasioDs, en introduisant sur la scène tantôt l'amour, taotôt la colère, la folie, la tristesse et toutes les affections de l'âme à leurs différents degrés. »
Les jedx. — Il serait extrêmement difficile, sinon absolument impossible d'établir une distinction entre les jeux des Grecs et ceux des Romains. Nous nous contenleroDS donc d'indiquer quelques amusements communs aux deux nations, en commençant par ceux des enfants.
Poilus, à qui nous devons le récit de plusieurs jeux usités parmi les
e fants dant la l qu t déci t a ns le ]cu de cache cache Que\q\i un SI ass s dans le m 1 eu tenant les jeux fermés ou ce qu re eni au même, un auire les lui ferme; les autres vont se cacher-, il se lève, va les chercher et doit trouver chacun dans sa cachette. » Une scène de ce genre est figurée sur une peinture antique de Pompéi que nous reproduisons figure 193.
Il y avait plusieurs espèces de jeux de ce genre, entre autres celui qu'on appelait la mouche de bronze et que le môme auteur explique de la façon suivante : h A la mouche de brome, les enfants bandent les yeux à un de la troupe, et celui-ci crie : Je chasserai la mouche de bronze. Les autres répondent : Tu la chasseras, mais tu ne la prendras pas. Et ils l'agacent ainsi jusqu'à ce que l'un d'eux ait été pris. »
Le jeu nommé la Muinda offre beaucoup de rcssemblaoce avec noire Colin-Maillard. Voici ce qu'eu dtl PolltiK : u La Muinda se Taii lorsque quelqu'un, les yeux fermôs, crîo : Gare! El s'il parvient à prendre quelqu'un de la troupe qui se sauve, il lui fait fermer les yeux à sa place; ou bien encore, celui qui a les yeux fermés doit chercher les autres qui se cachent, ou prendre celui qui le louche, ou deviner quel est celui d'entre lous ceux qui l'entoureol qui le montre au doigt. »
Le Croquemilaine des anciens s'appelait Mormolijcion. Saint Clément d'Alexandrie dit : <( Beaucoup s'effrayaient de la philosophie des gentils, comme les enfants do Mormolycion, a Ce mot s'appliquail surtout à
certains masques tragiques ou comiques, dont la laideur horrible et grimaçante était un objet de (erreur pour les enfants; la tôle de Méduse faisait souvent cet olïlce. C'est ainsi que nous pouvons expliquer le jeu d'enfanla représenté sur la figure 19i, Un enfant s'était caché derrière une porte en tenant un de ces masques, et il apparaît tout à coup devant deux autres enfants ; l'un d'eux se rcjelle en arrière comme s'il était épouvanté, et l'autre semble dire au petit espiègle de cesser un jeu qui ciïrayc son camarade.
La figure 195 montre un petit groupe en terre cuite provenant des fouilles de Tanagre, et représentant une jeune fille qui en porte une autre. De petits groupes de ce genre se trouvent en assez grand
iï4 CONSTITUTION DE LA FAMILLE.
nombre dans les tombeaux et on a essayé de leur donner one explication symbolique. D'autres archéologues y voient la représcotation d'un jeu de jeunes niles. qui consistait à courir ensemble vers un but déterminé. Celle qui él^t arrivée la première 3e faisait ramener au point de départ par sa rivale vaincue, qui devait la poiv ter. La manière dont cette jeune fille porte sa camarade est d'ailleurs assez singulière et ne semble pas du tout commode. Mais cela n'enlève rien à la grâce du petit groupe qui est exquis de tous points.
Indépendamment des jeux proprement dits, les monuments nous représentent de petites scènes intimes, qui n'appartiennent à aucune époque déterminée, mais qui reproduisent les amusements de la jeunesse. Ainsi une peinture de vases (fig. 196) montre un jeune garçon qui a attaché une tortue
Flg. lïS. - Giuupa au Isrre tulW. ^^^ j^ p^jj^ gj ^^j j^ présente à UH pelît
chien jappant et aboyant après la pauvre bête.
Il esta peine utile de répéter, après nos écrivains classiques, que le jeu de l'oie est renouvelé des Grecs. On pourrait en dire autant des dés dont l'usage était fréquent en Grèce et plus encore dans la société romaine. On s'en ser — vatt en plaçant dans un cornet trois dés qu'on jetait ensuite sur la table. SI les trois dés présentaient le même nombre sur la face supérieure, le coup était mauvais, ^^ — f;n.
tandis qu'il était ré- ''"^
pulé excellent si cha- ' cun des trois dés amenait sur la même (daprès une pEimurede ™b).
face un nombre différent. C'est ce qu'on appelait le coup de Yénui.
Une table àjelerlesdésa été découverte en Italie et se trouve main-
tenant au musée du Vatican. On n'y voit ni marques, ni divisions qui ait pu la rendre propre à un jeu de calcul, mais elle porte des inscriptions dont le sens est : n Retire-toi, si tu es battu; — tu ne sais pas le jeu; — cède la place à qui te sait. »
Les gamins de Borne avaient un jeu qui répond à peu près à notre jeu de billes, bien qu'il fût un peu différent quant à la manière de s'en servir. C'étaient des noix qui servaient de billes, ce qui rendait te jeu Irés-économique. On disposait à terre un certain nombre de noix à des distances déterminées. On prenait ensuite une planche qu'on posait sur un plan incliné, et stir cette planche te joueur laissait glisser une de ses noix, qui devait, aprôs avoir glissé, caler une des noix placées par terre. Ce jeu si simple était extrêmement populaire, et tes auteurs y font fréquemment allusion.
Kig. 197. — JouDius d'uuHlal».
Le jeu d'osselets était surtout usité chez les jeunes filles. La célèbre joueuse d'osselets du musée de Berlin (fig, 197) représente une petite nile mollement assise à terre, appuyée sur sa main gauche et poussant de la droite deux osselets. Elle est vêtue d'une robe légère qui laisse l'épaule et le sein gauche découverts et se boutonne sur le haut du bras droit. Plusieurs statues représentent de très-jeunes filles se livrant au même exercice.
Primitivement, le jeu d'osselets se composait de cinq petites pierres qu'on lançait en l'air avec la paume de la main, pour les recevoir
ensuite sur le revers, sauf à prendre encore d'une manière plus ou moins compliquée celles qu'on avait laissées tomber à terre. Plus tard les petits cailloux furent remplacés par des osse)els.
Une peinture monochrome, exécutée sur marbre et dérouverte à Pompéi en 1736, nous montre des joueuses d'osselets. C'est une des rares peintures antiques qui soient signées; on y lit : Alexandre Athénien peignait. Le nom des héroïnes, Latone, Niobé, etc., se rattache à la mythologie; mais la scène représentée n'a qu'un rapport fort indirect avec la Fable. Celte peinture nous montre comment les Grecs jouaient aux osselets.
Parmi les jeux les plus usités, on peut encore citer le tourbillon {turbo), petit c6ne en bois que l'on fait sauter à l'aide d'une lanière et qui répond a notre toupie ou à notre sabot, et les ricochets, jeu qui consiste à faire voler sur la surface de l'eau des petits cailloux plats. La balle et le ballon étaient déjà en usage dans l'époque homérique. Enfin la balançoire était un jeu très en faveur parmi les jeunr's fillesen Grèce et à Rome (flg. i98}. Nous n'avons pas besoin d'entrer dans de longues explications sur ce jeu que tout le monde connaît.
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Les debnif.bs moments. — Quand un malade était en danger do I mourir, oa piaulait devant sa porte deux rameaux, l'un d'olivier, pour I implorer Minerve, l'autre de laurier pour se rendre Apollon favorable. I Si la uiort était imminente, on coupait au malade une mèche de ses I cheveux pour la consacrer aux dieux infernaux. L'n usage analogue se
retrouve dans les cérémonies religieuses : avant de frapper la victime, ie sacrificateur lui coupait quelques poils sur le front et les offrait aux dieux comme prémices. Les parents se pressaient autour du mourant et recueillaient ses dernières paroles auxquelles on attachait souvent un sens prophétique. Le plus proche parent du défunt, ou son meilleur ami. l'enlaijait dans ses bras au moment oui', allait mourir. Cette posture
est prise par une'Néréide, pleurant la mort d'Achille, dans une peinture qui décore un vase du Louvre (fig. 199), tandis qu'une autre Néréide, placée au chevet du lit, s arrache les cheveux en signe de désespoir. Le héros est étendu sur le lit funèbre, au pied duquel on voit ses armes, un casque surmonté de panaches et un bouclier sur lequel est figurée une formidable tête de Gorgone, emblème de l'épouvante que sa présence faisait éprouver aux ennemis sur le champ de bataille.
Quand le moment fatal arrivait, celui qui avait enlacé le mourant dans ses bras appliquait sa bouche sur la sienne, en tâchant d'aspirer son dernier souille. Dès que la respiration avait cessé, on frappait avec force sur des vases d'airain, parce que ces sons bruyants écartaient les esprits malfaisants qui auraient pu mettre obstacle à la marche paisible de Tâme vers les champs Élysées. C'est du moins l'explication un peu mystique que les auteurs de la décadence ont donné de cet usage, qui me semble plutôt motivé par l'idée qu'un grand bruit fait près du malade pouvait provoquer chez lui un mouvement involontaire, si la vie n'avait pas encore complètement disparu.
L'ensevelissement. — Aussitôt que le mort avaitrendu ledernier soupir, ses parents lui fermaient les yeux et la bouche; ensuite on lavait le corps avec de l'eau chaude et on le frottait d'huile et de parfums; ce soin était conûé aux femmes que des liens de parenté avaient attachées au défunt. On lui plaçait dans la bouche une obole destinée à Caron, pour payer le passage de l'àmc sur la rive infernale, et on mettait près de lui un gâteau de fleur de farine et de miel pour apaiser Cerbère. Lucien dit en raillant ces coutumes : « Ces gens ne s'informent pas auparavant si cette monnaie passe et a cours dans les Enfers, si c'est l'obole attique, macédonienne ou celle d'Égine qu'on y reçoit; ils ne réfléchissent pas non plus qu'il serait bien plus avantageux aux morts de n'avoir pas de quoi payer, puisque le batelier ne voudrait pas les recevoir et les renverrait au séjour des vivants. Ensuite on lave le défunt, comme si le lac infernal ne sufûsait pas pour baigner ceux qui descendent d'en haut sur ses rives; on frotte de parfums exquis ce corps déjà infecté par la mauvaise odeur, on le couronne des fleurs que produit la saison, puis on l'expose paré de vêtements splendides, probablement afin qu'il n'ait pas froid en route et que Cerbère ne le voie pas tout nu. »
Quand ces préparatifs étaient terminés, au milieu des gémissements et des lamentations des femmes, on enveloppait le mort dans
une grande draperie qui recouvrait entièrement le corps. La figtiro 200 Dionlre une femme qui rend ce pieux devoir à son mari. En dernier
lieu, on recouvrail le drap mortuaire de rameaux verts, de couronnes «t de guirlandes de fleurs.
Les LAueNTtTioNs, — On ne faisait pas silence autour du mort, mais les cris et les sanglots retentissaient et cbacun frappait les mains au-dessus de sa tête en signe de douleur. Dans VÀlcesu d'Euripide, le chœur, ignorant ce qui arrive, s'écrie : « Quelqu'un eateud-il dans l'intérieur les gémissements et les sanglots? Entend-on résonner le bruit des mains qui annonce que tout est fini? Aucun même des serviteurs ne se tient debout aux portes... Je ne vois point devant les portes le bassin d'eau lustrale qu'on place selon l'usage à la porte des morts; au vestibule ne sont pas suspendues les chevelures coupées pour le deuil des morts, et l'on n'entend pas retentir les mains des jeunes femmes qui se frappent, n Un bas-relief, qui décore une urne funéraire découverte à Chinsi, montre les lamentations des parents autour du défunt, qui est couché sur un lit au milieu de la salle. Tous lèvent tes
mains au-dessus de leurs têtes et poussent des gémissements. Une joueuse de flûte les accompagne, car la musique était partout dans Tan-
Fig. ÏOl. — Rits fiuithra (bu-relief antique).
tiquité, et il semble que la douleur même ne pouvait se passer du rhythme et de la cadence, (flg. 201.)
L'exposition du cobph. — Après les lamentations danslachambrc du mort on plaçait son corps sur un lit à l'entrée de la maison les pieds tournés vers la porte. Prés du lit on mettait un vase pour les libations et les aspersions, et un autre beaucoup plus grand, qu'on remplissait d'eau, afin que chacun put se laver et se purifier en sortant de la maison. Dans les temps héroïques l'exposition mortuaire durait un temps proportionné à l'importance du personnage : ainsi le corps d'Hector fut exposé pendant neuf jours. A Athènes l'ensevelissement avait lieu le second jour après la morL
Cette coutume d'exposer le corps était fort ancienne en Grèce. Nous la trouvons dans Homère : le corps d'Hector fut placé sur un lit magnifique, entouré des femmes du palais tout en pleurs. Ordinairement on mettait sur la tête du mort une couronne (fig. 202); cette cérémonie était même considérée comme essentielle, puisque dans les Phéniciennes d'Euripide, Créon défend expressément qu'elle soit observée
pour le corps de Polynice. Ces couronnes étaient ordinairemenl fournies par les amis du défunt. On se servait principalement de couronnes d'ache pour les usages funéraires. « Nous avons, dit Plutarque, Thabi-
Fig. SOS. — m fuDèbTe gKC (d'iptài uns peiulun da vue).
lude de couronner d'ache les tombeaux, c'est cette coutume qui adonné naissance au proverbe : « il n'a plus besoin qued'ache», quand on parie d'un homme dangereusement malade.'»
Les présents au mokt. — il était d'usage de faire au mort des présents qu'on déposait ensuite dans son tombeau, en même temps que les menus objets qu'iUvait aiméspendantsa vie, divers ustensiles pour son usage et même des vivres pour sa nourriture. Ces présents consistaient généralement en vases peints, en petites figurines de terre cuite, ou en bijoux : leur valeur était nalurellcment proporlionaée à la fortune du défunt ou à celle des parents ou amis qui faisaient les présents. Nos musées renferment quelques diadèmes funéraires qui sont d'une richesse extrême comme travail. On a trouvé dans les tombeaux des couronnes dont les feuilles d'or sont d'une telle ténuité qu'elles ne paraissent pas avoir jamais puélrc portées par une personne vivante. On présume que ce sont des ornements funéraires fabriqués tout exprès pour être déposés dans la tombe avec les restes du défunt. Ce qui donne à celle supposition
une 1res grande probabilité, c'est quccc3 couronnes soin souventaccompagnécs d'emblàmcs funèbres; la figure 203, qui est uiie des mieux (.■aractérisées sous ce rapport, est en mûmc temps un des ouvrages les plus fouillés de la bijouterie antique.
La marche FuskBnE. — Quand lexposiliou avait duré le temps voulu, on enlevait le corps : il était porté à bras ou sur ua chariot comme le montre la figure 204- Les hommes marchaient devant et les femmes suivaient. La musique accompagnait toujours les cérémonies religieuses, même les plus pauvres : dans celles-ci, il y avait un seul joueur de flûte, tandis que pour les riches il y en avait un grand
nombre. Plutarque notis cd donne la raison : « Les chants plainlifs et les flûtes des convois funèbres éveillent la douleur et font pleurer; mais après avoir porté dans l'àme des impressions de pitié, cette musique calme-et dissipe insensiblement la tristesse, n
Fig. «M. — IId CDDTOf an Gièca (bu-relieC «ntique).
Ce qui distinguait surtout les convois des riches, ce sont les torches qui précédaient .la marche funèbre et les pleureuses salariées qui la suivaient. La profession de pleureuses était exercée principalement par des femmes originaires de la Carie. Elles avaient pour mission de se frapper la poitrine, de s'arracher les cheveux, de pousser des cris plaintifs et de montrer tous les signes extérieurs de la douleur la plus violente. On les voit sur plusieurs monuments, entre autres sur un sarcophage qui représente la mort de Méléagre (rig. 205).
L'usage des pleureuses, qui a persisté pendant toute l'antiquité, était pourtant contraire à l'esprit des plus anciennes législations grecq|^ Lycui^ue avait défendu les lamentations en dehors de la maison, et Solon les avait soumises à une véritable réglementation, n 11 ne fut plus permis aux femmes, dit Plutarque, dans la Vie de Solon, de se meurtrir le visage aux enterrements, de faire des lamentations simulées, d'affecter des gémissements et des cris eo suivant un convoi, lorsque le citoyen décédé n'était pas leur pareat. b
Le BUCHER FUNÈBRE. — L'opinioD générale était que le feu, en débarrassant l'âme de son enveloppe grossière, la purifiait de toute souillure et rendait plus facile son essor vers la demeure des morts. L'usage des bûchers paraît fort ancien parmi les Grecs, bien qu'il soit impossible de fixer historiquement la date de son origine. Dans la description du bûcher de Patrocle, Homère nous dépeint les cérémonies des temps héroïques, pour les funérailles d'un personnage illustre.
(t Les Grecs, après avoir placé ce vaste amas de bois sur les bords du fleuve, s'asseyent en attendant les ordresde leur chef. Achille ordonne aux Myrmidons de se couvrir d'airain et d'atteler les coursiers aux chars. Ces guerriers se lèvent aussitôt, s'en^parent de leurs armes, se placent sur leurs chars à côté des écuyers et s'avancent suivis des fantassins. Patrocle est porté au milieu d'eux. Les Thessaliens, après avoir coupé leurs longs cheveux, les répandent sur le cadavre, et le divin Achille soutient la tête de Patrocle : le ûls de Pelée est accablé de tristesse, car c'est son ami fidèle qu'il conduit au tombeau.
« Arrivés à Tendroit désigné par Achille, ils déposent le.cadavre à terre devant le bûcher. Le divin Achille, agité par une autre pensée, s'éloigne de ses guerriers et coupe sa belle chevelure, qu'il laissait croître en abondance pour la consacrer au fleuve Sperchius. Il ûxe le noir abîme des mers et s'écrie en gémissant : u 0 Sperchius, mon père te promit « vainement qu'à mon retour dans ma patrie je te consacrerais ma che- « velure, et que j'immolerais en ton honneur une hécatombe sacrée!... (c Comme je sais maintenant que je ne retournerai plus dans ma <( chère patrie, je veux consacrer ma chevelure au noble Patrocle. »
« En disant ces mots, il dépose ses blonds cheveux dans les mains de son compagnon fidèle : à ce spectacle, tous les Grecs fondent en larmes... Cependant Agamemnon renvoie les guerriers vers les navires, et les chefs seuls restent en ces lieux. Ils entassent le bois et dressent un bûcher qui, de tous côtés, a cent pieds d étendue; puis, le cœur navré de tristesse, ils mettent le cadavre sur ce bûcher. On égorge des brebis et des bœufs, et le magnanime Achille, s'emparant de la graisse des victimes, en recouvre le cadavre depuis les pieds jusqu'à la tête, et amoncelle autour de Patrocle les membres sanglants des animaux qu on vient d'immoler. Le héros, en soupirant avec amertume verse sur le lit funèbre des urnes remplies d'huile et de miel, et jette sur le bois quatre coursiers à la belle encolure. Patrocle avait neuf chiens qu'il nourrissait des restes de sa table ; Achille en tue deux et les précipite sur le bûcher. Il immole avec son glaive douze vaillanis fils des magnanimes
USAGES FUNËBBES DES GRECS. liS
Troyeas (il avait résolu d'assouvir aiasi sa vengeance), et met le feu au bûcher (6g. 206). Quand il voit la flamme prfite à consumer le corps de son compagnon, il s'écrie en gémissant: «Je te salue, 6 Patrocle, quûque tu sois déjà descendu dans les sombres demeuresl l'ai accompli tout ce que je t'avais promis. Douze Gis vaillants des magnanimes Troyeos vont être consumés avec loi par les flammes dévorantes, et le corps d'Hecior ne sera pas rendu à Priam pour être brûlé sur un bûcher; mais il deviendra la proie des chiens et des vautours 1 »
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Fig. Mt. — L* btcber <le Piuade (d'iprè) un
(I On éteint avec du vin aux sombres couleurs tes parties du bûcher que la flamme avait parcourues : les cendres amoncelées s'afTaisseot aussitôt. Les guerriers, en pleurant, recueillent dans une coupe d'or les ossements blanchis de leur compagnon, et deux fois ils les enduisent de graisse; puis ils déposent la coupe dans la tente et la recouvrent d'un léger voile. Après avoir marqué la place des tumulus, ils en jettent les fondements autour du bûcher et élèvent un monceau de terre. Quand la tombe est achevée, les guerriers se séparent et Achille fait placer toute l'armée dans une vaste enceinte. On apporte, pour être distribués aux vainqueurs, du fer brillant, des bassins, des trépieds, des chevaux, des mules, des bœufs au front robuste, et des captives ornées de belles ceintures. » [Iliade.)
A l'exception des sacrifices humains, qui devaient nécessairement cesser avec une civilisation plus avancée, la description qu'on vient de lire retrace à peu près les coutumes qui avaient cours dans l'époque la plus brillante de la Grèce, Le corps, qu'on avait recouvert des parties
grasses des victimes, afin qu'il fût plus promptement consumé, était placé sur le bûcher funèbre; on y déposait également les armes du mort et ses vêtements et on y répandait des parfums. Les parents appelaient à grands cris le défunt par son nom en versant des libations sur la flamme; lorsque celle-ci était apaisée, on arrosait de vin le bois fumant pour éteindre ce qui pouvait rester de feu, et on recueillait les ossements et les cendres du mort, que Ton déposait dans une urne. Cette urne, recouverte d'un voile, était ensuite emportée dans le lieu de la sépulture.
Le repas funèbre. — Quand la cérémonie était terminée, la famille se réunissait dans un festin funèbre qui avait toujours lieu dans la maison du plus proche parent. Le second jour après les funérailles, on offrait au mort un sacrifice, qui se renouvelait pendant neuf jours consécutifs. Pendant le deuil qui durait trente jours, les parents s^abstenaient de paraître en public et portaient des vêtements noirs; anciennement on se coupait les cheveux. Le deuil se terminait par un nouveau sacrifice, et des fêtes funèbres se donnaient en Thonneur du défunt à Tanniversaire de sa naissance et à celui de sa mort.
Lucien raille l'usage des repas funèbres. « Pour couronner la cérémonie, dit-il, vient enfin le festin des funérailles. Les parents y assistent, pour consoler le père et la mère de celui qui n'est plus. Ils les engagent à manger un peu, et ils n'ont pas grand mal, ma foi, à les y contraindre : fatigués de leur jeûne de trois jours, ils ne pourraient pas souffrir la faim davantage. « Jusques à quand, mon ami, leur dit-on, <{ vous abandonnerez-vous aux larmes? Laissez reposer en paix les mânes « de votre malheureux fils. Si vous avez résolu de pleurer sans cesse, <( c'est une raison de plus pour prendre de la nourriture, afin d'avoir les « forces nécessaires pour soutenir la violence de votre affliction. » Les parents touchent donc aux mets, quoique avec un peu de réserve, et en craignant de paraître soumis aux nécessités de la vie humaine, après la perte de ceux qui leur étaient si chors. Voilà, avec quelques autres plus ridicules encore, les coutumes de deuil qui frapperont l'œil de l'observateur, et qui viennent toutes de ce que le vulgaire regarde la mort comme le plus grand des maux. »
Funérailles Spartiates. — 11 faut, quand on parle des Grecs, mettre à part les Spartiates, qui ont toujours obéi à des coutumes particulières. Les funérailles par exemple se faisaient sans pompe et
môme sans larmes; le corps n'était ni embaumé ni parfumé. Lycurgue avait prescrit le cérémonial qu'on devait observer. « Pour bannir des espriis toute superstition, dit Plutarque, il permit d'enterrer les morts dans la ville; il ne défendit même pas de placer les tombeaux près des temples, afin d accoutumer par là les jeunes gens au spectacle et à la pensée de la mort; de leur apprendre à l'envisager sans crainte et sans horreur, à ne pas se croire souillés pour avoir touché un corps mort ou pour avoir passé devant un sépulcre. En second lieu, il défendit de rien enterrer avec les morts, et ordonna seulement qu'on les enveloppât d*un drap rouge et de feuilles d'olivier. Il n'était permis d'inscrire sur les tombeaux que les noms des hommes morts à la guerre, ou des femmes consacrées à la religion. Il borna à onze jours la durée du deuil : on le quittait le douzième, après avoir fait un sacrifice à Gérés, car il ne voulait pas les laisser un seul instant dans l'oisiveté et dans l'inaction. »
Convoi d'Alexandre. — Diodore de Sicile nous a laissé un récit détaillé des cérémonies funèbres qui eurent lieu à l'occasion de la mort d'Alexandre.
« Arrhidée, chargé du soin de transporter le corps d'Alexandre^ avait fait construire le char qui devait servir à ce transport, et avait achevé les préparatifs de cette solennité, digne de la gloire d'Alexandre. Elle se distinguait de toutes les solennités de ce genre, tant par les énormes dépenses qu'elle occasionna que par la magnificence qui y fut déployée. Nous croyons donc convenable d'entrer ici dans quelques détails. On avait d'abord construit un premier cercueil, recouvert d'or laminé et rempli d'aromates, tout à la fois pour procurer une bonne odeur et pour conserver le cadavre. Ce cercueil était fermé par un couvercle d'or s'adaptant parfaitement à la partie supérieure de la surface. Sur ce couvercle était jetée une belle draperie d'or et de pourpre, sur laquelle étaient déposées les armes du défunt, afin que rien ne manquât de ce qui peut frapper l'imagination dans de pareilles circonstances.
« Après cela on s'occupa de la construction du char qui devait transporter le corps. Le sommet de ce char représentait une voûte d'or, ornée de mosaïques disposées en écailles, de 8 coudées de largeur sur 12 de long. Au-dessous de cette voûte était placé un trône d'or occupant l'espace de toute l'œuvre; il était de forme carrée, orné de mufles de boucs, auxquels étaient fixées des agrafes de 2 palmes
d'épaisseur; à ces agrafes était suspendue une guirlande funèbre, dont les couleurs resplendissantes imitaient des fleurs naturelles. Au sommet était attaché un filet portant de grandes cloches, qui, par leur bruit, annonçaient au loin l'approche du convoi. A chaque angle de la voûte s'élevait une victoire d'or portant des trophées. Toute la voûte avec ses dépendances reposait sur des colonnes à chapiteaux ioniques. En dedans du péristyle on voyait un réseau' d'or, dont les fils, de l'épaisseur d'un doigt, portaient quatre tableaux de la même hauteur que le péristyle et parallèles aux colonnes.
« Le premier de ces tableaux représentait un char orné de ciselures, sur lequel était assis Alexandre, tenant dans ses mains un sceptre magnifique. Autour du roi était placée en armes sa maison militaire, composée de Macédoniens, de Perses mélophores, précédés d'écuyers. Le second tableau représentait, comme suite de la maison militaire, des éléphants équipés en guerre, montés en avant par des conducteurs indiens, et en arrière par des Macédoniens revêtus de leurs armes ordinaires. Sur le troisième tableau, on avait figuré des escadrons de cavalerie, faisant des évolutions et des manœuvres militaires. Enfin, le quatrième tableau représentait des vaisseaux armés en guerre, préparés à un combat naval.
« Au bord de la voûte, se voyaient des lions d'or fixant leurs regards sur ceux qui s'approchaient du char. Dans les interstices des colonnes étaient des acanthes d'or, s'élevant presque jusqu'aux chapiteaux des colonnes. Sur le dos de la voûte était étendue une draperie de pourpre, sur laquelle reposait une immense couronne d'oliviers en or; les rayons du soleil tombant sur cette couronne produisaient au loin, par leurs réflexions, l'effet d'éclairs éblouissants. Tout le train reposait sur deux essieux autour desquels tournaient quatre roues persiques dont les moyeux et les rayons étaient dorés et dont les jantes étaient garnies de fer. Les saillies des essieux étaient en or et portaient des mufles de lions tenant entre leurs dents le fer d'une lance.
« Au mifieu du fond du char, d^une part, et au milieu de la voûte, de l'autre, était fixé dans toute la hauteur du monument un mécanisme tournant pour préserver la voûte des secousses qu'aurait pu lui imprimer le char en roulant sur un terrain inégal et raboteux. Quatre timons étaient fixés au char, et à chaque timon un train de quatre jougs, et chaque joug composé de quatre mulets, ce qui formait un attelage de soixante-quatre mulets, choisis parmi les plus vigoureux et les plus élancés. Chacun de ces animaux portait sur sa tête une couronne d'or;
aux deux mâchoires étaient suspendues deux sonnettes d*or, et les cols étaient ornés de colliers de pierres précieuses.
(c Tel était l'appareil de ce char, plus beau à voir qu'on ne peut le faire comprendre par une simple description. Grand était le nombre des spectateurs qu'attirait la magnificence de ce convoi funèbre. La foule accourait de toutes parts dans les villes où il devait passer, et ne pouvait se rassasier de Tadmirer; et celte foule, se confondant avec les voyageurs et les soldats qui suivaient le convoi, ajoutait encore à la pompe de ces splendides funérailles. Arrhidée, qui avait employé presque deux ans aux travaux de ces obsèques, s'était donc mis en marche pour transporter, de Babylone en Egypte, les dépouilles du roi. Plolémée pour rendre les honneurs à Alexandre, alla avec son armée au-devant du convoi jusqu'en Syrie. 11 reçut le corps avec les plus grandes marques de respect. Il jugea plus convenable de le transporter pour le moment, non dans le temple de Jupiter Ammon, mais dans la ville fondée par Alexandre, et qui était déjà devenue presque la plus célèbre du monde. Il y fit construire un temple qui, par sa grandeur et sa beauté, était digne de la gloire d'Alexandre; il y célébra un service funèbre par des sacrifices héroïques et des solennités de jeux. » (Diodore de Sicile, xvui.)
La FCMIIE ROMAINE. — Lb DIVORCE.
L'eimfant. — L'adoption. — Les clients. — Les esclaves. Les vieux garçons. — Les courtisanes.
La femme romaine. — A Rome, la famille est définitivement constituée sur les bases d'une association entre le mari et la femme. Si on examine les textes de lois, la femme romaine semble à peu de choses près dans la môme dépendance que la femme grecque : mais dans les mœurs, la différence est énorme. La femme romaine n'est pas seulement citoyenne, elle est maîtresse de maison; elle n'habite pas un appartement séparé, elle cohabite avec son mari; c'est elle qui reçoit les amis de l'époux, et qui fait les honneurs de la maison. En toutes
choses, la femme est associée à la vie de son mari, elle partage sa bonne et sa mauvaise fonune; s'il brigue une fonction publique, elle fait les visites voulues, et elle exerce sur la société une influence que n'a jamais eue la femme grecque.
La première condition pour contracter un mariage légal dans la société romaine était d'être citoyen romain. 11 y avait à Rome trois sortes de mariages : 1° par confarréalion, c'est-à-dire religieusement et civilement : c'était la forme usitée par les patriciens; 2' par coemption, c'est-àdire par un contrat purement civil : c'est le mariage ordinaire des plébéiens ; i' par usage, c'est-à-dire parune déclaration exemple I de toute autre formalité.
i^e dernier mode, qui consistait en une simple déclaration faite par les époux dovant témoins, n'entratnait avec elle aucune cérémonie et par conséquent iiucun frais : aussi c'était colle des pauvres et de tous ceux qui n'avaient pas le moyen d'acheter une tc^, costume dislinctif du citoyen et indispensable pour toute cérémonie. Après une année révolue de cohabitation, ce mariage était réputé légal, et l'enfanl qui naissait avait le titre de citoyen. Nul ne pouvait porter ce titre s'il n'était enfant légitime, mais comme les citoyens seuls étaient soldats, et qu'à Home on en avait besoin, les autorités élaienl assez coulantes. Nous n'insisterons pas sur celle forme de mariage qui n'a d'intérêt que pour les légistes. Mais il faudra dire plus tard quelques mois de la cneiuption qui est la forme ordinaire du mariage plébéien et de la confatrùalion qui n'avait Heu que dans les grandes familles pairiciennes, mais qui est de beaucoup le mude de mariage le plus intéressant par les cérémonies qui l'accompagnent (Fig. 207).
}.n cnndilion de^ fi^mmcs n beaucoup varié dans la société romaino
et Lucrèce n'aurait pas trouvé ses pareilles dans le inonde corrompu et fardé de Tempire. Mais dès l'origine, nous voyons à Borne, comme en Grèce, les hommes mariés vivre en dehors de toute gêne et de toute contrainte.
« Syra — ... Par Castor, la condition des pauvres femmes est bien dure, et bien loin de valoir celle des hommes. Si un mari prend une maîtresse en cachette, et que la femme l'apprenne, on ne le punit point. Qu'une femme sorte de la maison sans que le mari le sache, Tépoux intente un procès et on la répudie. Si seulement la loi était la même pour tous! Une honnête femme se contente d'un seul mari ; pourquoi un mari ne se contenteraitil pas d'une seule femme? Sur ma foi, si on punissait les hommes qui prennent maîtresse et trompent leur femme, comme on répudie les femmes qui font quelque peccadille, il y aurait plus de n^aris sans femmes que de femmes sans maris. » (Plaute, le Marchand,)
Le luxe effréné des femmes a souvent aussi défrayé la gaieté des écrivains comiques. Écoutons encore Plaute :
«... Il n'y a pas de maison de ville où vous ne trouviez plus de voitures qu'à la maison des champs. Mais ce n'est rien encore en comparaison des autres dépenses. Vous avez le foulon, le brodeur, l'orfèvre, le lainier, puis une troupe de marchands : frangiers, chemisiers, teinturiers en orange, teinturiers en violet, teinturiers en jaune, vendeurs de manches, parfumeurs, brocanteurs, lingers, cordonniers, fabricants de pantoufles, de brodequins; de l'argent aux faiseurs de sandales, au teinturier en fleurs de mauve ; de l'argent au dégraisseur, au racommodeur ; de l'argent à celui-ci pour des collerettes, à celui-là pour des ceintures. Vous payez et vous vous croyez quitte: voici venir une bande nouvelle qui assiège votre antichambre: tisserands, passementiers, layetiers déûlent devant la caisse. Vous payez encore et vous vous croyez quitte; arrivent les teinturiers en safran, ou quelque autre détestable engeance qui en veut à votre bourse. » (Plaute, VAululaire).
Les pères de l'Église ne pouvaient manquer de s'élever aussi contre les dépenses excessives des femmes. « Si quelque nain, dit saint Clément d'Alexandrie, le plus difforme et le plus contrefait qu'il soit possible de trouver, leur est présenté, elles s'empressent de Tacheter ; elles le font asseoir à leurs pieds, jouent avec lui, se pâment de joie à ses danses lascives et grotesques, et répondent par des éclats de rire aux accents discordants de sa voix. Tel est leur engouement pour les monstres, inutiles poids de la terre, qu'elles les achètent au plus haut prix et s'en font plus d'honneur que de leurs maris. »
Le divorce. — Le divorce pouvait être demandé par les deux conjoints pour incompatibilité d'humeur, ou par Tun des deux s^appuyant sur des motifs prévus par la loi. Pour annuler le mariage religieux, il fallait une cérémonie appelée diffaréation, et pour casser le mariage civil, on devait en présence de témoins rompre les tablettes nuptiales devant le tribunal du Préteur. Dans le divorce par consentement mutuel, le mari devait rendre à la femme la dot qu'elle avait apportée, sauf une sixième partie qui était retenue pour chaque enfant vivant. Mais si le divorce était prononcé pour cause d'adultère de la femme, il ne lui devait rien.
Le premier divorce que les annales romaines aient signalé est celui de Garvilius Ruga: « Carvilius Buga, dit Aulu-Gelle, homme de grande famille, se sépara de sa femme par le divorce, parce qu'il ne pouvait pas avoir d'elle des enfants. Il l'aimait avec tendresse et n'avait qu'à se louer de sa conduite. Mais il sacrifia son amour à la religion du serment, parce qu'il avait juré (dans la formule du mariage) qu'il la prenait pour épouse afin d'avoir des enfants. »
L'enfant. — Dans la loi romaine, le père est maître absolu de la destinée de son enfant : il peut, par le seul acte de sa volonté, le reconnaître ou le renier. S'il prend dans ses bras le nouveau-né, l'enfant est déclaré membre de la famille; s'il le laisse sans accepter les devoirs de la paternité, l'enfant sera porté dans quelque carrefour; il peut alors être recueilli par une personne charitable» ou vendu à un marchand d'esclaves, sinon il ne vivra pas. Mais à Rome la paternité est honorée, et si la loi accorde toute liberté au père de famille, l'usage est plus exigeant: à part les hommes qui doutent de la fidélité de leur femme, ou ceux qui sont dans la dernière misère, les pères reconnaissent presque toujours leurs enfants nés du mariage. Les enfants abandonnés qui sont d'ailleurs fort nombreux proviennent d'unions illégitimes.
L'adoption. — Le père, étant maître absolu de l'enfant, pouvait en l'abandonnant à un autre lui transmettre tous ses droits paternels: c'était l'adoption proprement dite. Mais il y avait une autre sorte d'adoption qui s'appelait adrogalion; elle avait lieu quand un citoyen maîtrede lui-même se plaçait volontairement sous la puissance paternelle d'un autre citoyen. Celui qui avait été adopté n'était strictement fils que de son père adoptif, mais la femme de celui-ci n'était pas considérée comme sa mère.
LA FAMILLE ROMAINE. i53
Les clients. — Outre les membres de sa famiJle, un riche Romain avait toujours autour de lui des clients attachés à sa personne. Il y avait plusieurs catégories de clients : la plus nombreuse était celle des affranchis qui restaient auprès de leur patron, et des pauvres gens qui venaient chaque matin le saluer, pour avoir le droit à Xaisportule, c'est-à-dire à la distribution d'aliments ou de menue monnaie qui se faisait à la porte de la maison. Quand le patron allait au forum, ses clients l'accompagnaient pour lui prêter main-forte au besoin et voter pour lui dans les comices, s'il briguait une magistrature.
11 Y avait une autre catégorie de clients, appartenant à une classe plus élevée et souvent môme à la classe riche, qui se faisaient volontairement les clients d'un personnage puissant qui pouvait leur être utile. Ces grands clients, quoique très-assidus auprès de celui qu'ils appelaient leur patron, ne se croyaient pas astreints à lui faire leur cour tous les jours. Ils partageaient souvent sa table et étaient traités en amis. Un grand orateur, qui avait acquis par son talent une influence sur la muititude, pouvait aussi devenir le patron de gens beaucoup plus riches que lui, mais qui avaient besoin de son crédit pour arriver aux honneurs. C'est ainsi qu'on a vu des rois étrangers et des cités entières solliciter l'honneur d'être clients d'un Romain illustre qui leur accordait sa protection.
Le3 esclaves. — L'esclavage, admis en principe par toute l'antiquité, se recrutait de plusieurs manières. — 1<* Les prisonniers de guerre, formant une partie du butin, pouvaient être vendus comme esclaves, et c'est là sans doute qu'il faut rechercher l'origine de Tesclavage; — 2° le débiteur insolvable devenait la propriété de son créancier qui avait droit de le vendre, et l'usure contribuait ainsi à augmenter dans une proportion notable le nombre des esclaves; — 3° les enfants abandonnés devenaient esclaves de celui qui les avait recueillis ; — 4" les pauvres gens croyaient quelquefois échapper à la misère en se vendant eux-mêmes; — 5® le commerce et la piraterie amenaient coniinuellement sur les marchés des esclaves tirés des contrées lointaines. Si l'on considère en outre qu'un enfant né dans l'esclavage était la propriété du maître auquel appartenaient ses parents, on comprendra aisément l'extension énorme que prit l'esclavage dans la société romaine. Au commencement de l'empire, la population servile était dans les villes égale en nombre à la population libre, et elle était infiniment plus considérable dans les campagnes , où les grands fonds de terre étaient à peu près exclusivement cultivés par eux.
CONSTIinxiON DE LA FAMILLE.
Au point de vue des mœurs, il y avait deux catégories d'esclaves trèa-distinctes : les esclaves de travail, ouvriers ou cultivateurs, et ceux qu'on appelait esclaves de luxe , qui remplissaient l'emploi de domestiques dans les maisons. Ceux-ci, les seuls dont nous ayons à nous occuper ici, étaient absolument mêlés à la vie intime de la famille. Dans les maisons riches, il y avait un personnel domestique extrêmement Dombrcux, et chaque groupe d'esclaves avait un service particulier.
Saint Clément d'Alexandrie reproche aux Romains de son temps leur faste et leur nombreuse domesticité. « Ne voulant absolument pas se servir eux-mêmes, ils achètent des serviteurs pour chacune de leurs actions et pour chacun de leurs désirs. Ils emploient les uns à préparer mille ragoûts délicats et recherchés, les autres à dresser et k couvrir les tables. Tous ces mercenaires ont chacun leur emploi distinct et marqué, afin de venir tour à tour satisfaire au luxe et à la gourmandise du maître. Ils préparent les viandes, les conGtures, la pâtisserie, les liqueurs et les étalent avec symétrie sur des tables dont ils sont les décorateurs et léi architectes. Ils gardent des amas d'habits superflus et des monceaux d'or comme des griffons. Ils serrent l'argenterie et l'essuient saas cesse, la tenant toujours prête pour l'appareil brillant des festins. Il en est enfin qui sont pn'posés à la garde et à l'entretien des chevaux de luxe, exerçant sous luurs ordres un nombre inQni de jeunes gens, n
Parmi ces difTérents genres de serviteurs, ceux qui ont plus d'importance dans la vie privée, ce sont les esclaves attachés au service de la table. On les voit représentés sur les plus anciens monuments ; la figure 208 nous montre un cuisinier étrusque qui a le corps ceint d'un tablier et porte un petit bol sur le plat de la main. Ce cuisinier est un homme fait, mais chez les riches Romains l'usage s'introduisit de prendre pour échansons de très-jeunes gens. Phi- Ion en fait la description suivante : « On y voit des esclaves destinés au service; ils sont lie la plus grande beauté et ils ■ ont la meilleure grâce. Leur propreté est extrOme. Ils n'ont point de barbe, leur visage est fardé, et leurs cheveux sopt fixés en boucles très-élégantes; car ceux qui ne lais-
(d'iptËi nos ]
sent pas croître absolument leurs cheveux lescoupent en rood sur le devant de la tête. Ils portent des tuniques trës-ûnes et très-blanches,
Qiaim icfaaatoai.
arrêtées par une ceinture; ces tuniques tombent par devant jusqu'aux genoux et par derrière un peu au-dessous des jarrets. Ils resserrent de chaque cdté les deux parties de la tunique, avec des rubans qui font deux tours; ils relèvent les câtés de celte tunique et la font voltiger et bouffer. Ils observent les convives et sont attentifs à les servir et à leur
CSUiu «CllUHOD.
versera boire.» Le service de la table a été quelquefois représenté sous une forme allégorique dans les peintures qui décoraient les appartements (fig. 209, 210, 211).
ISS CONSTITCTION DB LA FAMILLE.
Si les garions faisaient l'office d'échansoDS , c'était habituellement aux femmes que revenait le soin de servir aux convives les fruits et les p&tisseriesde dessert. Ce service de table, que des jeunes Olles exécutaient au son de la flûte et avec des mouvements rhytbmés, a fourni lesujet de ravissantes peintures antiques, qui décorent les appartements de Pomp<H
et d'Hcrculanuui. La Tigure 212 nous montre une de ces peintures : elle représente une jeune fille qui tient d'une main un vase pour versera boire et de l'autre un plat sur lequel sont quelques fruits. Un sujet analogue est représenté sur la figure 213, mais ici le vase est remplacé par un seau que la jolie danseuse apporte aux convives.
Cest surtout par les écrivains comiques qu'on peu! se rendrecompte de la situalion des esclaves dans la société romaine. Dans les comédies de Plaute, ils sont assez malmenés. «... Sortez ! allons, sortez, garnements, néau\ d"un maître, ruineuse emplette, qui n'avez jamais l'idée de bien faire, et doiu on ne peut jamais jouir à moins de s'y prendre comme cela {H leur dotine dfs coups). Je n'ai jamais vu de pareils ânos à deux pieds, tant ils ont les côtes endurcies sous les coups. Baltez-les, vous vous faites plus de mal qu'à eux ; ils sont d'un tcmpérami'nt I le
fouet s'use sur leur dos. Ils n*ont qu'une chose dans la tête : si tu trouves ta belle, vole, ûloute, attrape, agrippe, bois, mange, sauve-toi, c'est là tout ce qu'il savent faire. Mieux vaudrait mettre le loup dans la bergerie que d'avoir chez soi de semblables garçons. Â voir leur face, on ne les croirait pas malins *, mais à l'œuvre, comme on est trompé ! Çà, si vous ne faites pas attention à mes ordres, si vous ne chassez pas, de vos yeux et de votre cœur, le sommeil et la paresse, je prends des étrivières, et vous travaille les flancs de façon à vous les bigarrer de haut en bas : on y verra plus de dessins que sur une tenture de Carapanie ou sur la pourpre à ramages des tapisseries alexandrines. » (Plante, le Trompeur.)
Les vieox garçons. — Les célibataires paraissent assez fréquemment dans les pièces du théâtre latin et ils exposent eux-mêmes les raisons qui les ont éloignés du mariage. Écoutons Plante dans le Soldat fan faron : n — D'abord une bonne femme, s'il y en a jamais eu au monde, où pourrais-je la rencontrer? Et j'amènerais chez moi une créature qui jamais ne médirait: ((Allons, mon cher homme, achète de la laine pour « te faire un manteau moelleux et bien chaud, de bonnes tuniques d'hiver n pour ne pas te refroidir I » Voilà un langage que jamais femme ne tient à son mari. Mais avant le chant du coq, on m'éveillerait pour me dire: (( Mon mari, donne-moi de quoi faire à ma mère, aux calendes, <( un cadeau agréable ; donne-moi un cuisinier, un pâtissier; donne- <( moi de quoi donner des étrennes à la charmeuse, à l'interprète, à la <( devineresse, à Taruspice; quelle honte si je ne leur envoie rien! <t Celle qui m'a purifiée à mes relevailles, je ne puis, sans la fâcher, me <( dispenser de lui faire un présent. lly a longtemps que lacirièreesten <( colère de n'avoir rien reçu. La sage-femme se plaint que je lui aie en- « voyé trop peu. Et la nourrice, ne lui feras-tu rien porter? «Toutes ces dépenses et tant d'autres me détournent de prendre une femme et de m'exposer à un pareil ramage... D'ailleurs moi, avec une ribambelle de parents, qu'ai-je affaire d'enfants? Je vis heureux et tranquille, à ma guise, à ma fantaisie. Â ma mort, je léguerai mes biens à mes parents, j'en ferai le partage entre eux. En attendant, ils me soignent, ils viennent voir comment je me porte, si je n'ai besoin de rien. Chaque jour, ils sont là pour me demander comment j'ai passé la nuit. Us me tiennent lieu d'enfants ; bien mieux, ils m'envoient des cadeaux. Font-ils un sacrifice? ils me réservent une part plus forte qu'à eux-mêmes, ils m'emmènent au banquet; ils m'invitent à dîner, à souper chez eux. Celui qui me donne le moins se croit le plus à plaindre. Ils font assaut de
présents; et moî, je me dis tout bas : « C'est à mon bien qu'ils en veuu lent. » Mais ils ne me font pas moins de cadeaux à l'envi Tun de Tautre. » (Plaute, le Soldat fanfaron,)
 Rome la dépopulation de l'empire était remarquée par les hommes d'État qui cherchaient vainement le moyen d'y apporter remède : les mariages devenaient de plus en plus rares. Aulu-Gelle nous a conservé des fragments d'un discours de Metellus Numidicus, pendant sa censure, pour exhorter ses concitoyens à se marier. « Romains, dit-il, si nous pouvions vivre sans femmes, tous nous éviterions un tel ennui; mais puisque la nature a voulu qu'on né pût ni vivre tranquillement avec une femme, ni vivre sans femmes, occupons-nous plutôt de la perpétuité de notre nation que du bonheur d'une vie qui est si courte... » L'écrivain latin ajoute que ce discours fut généralement blâmé, parce que l'orateur, qui voulait engager les Romains au mariage, n'aurait pas dû leur avouer les soucis et les ennuis inséparables de la vie conjugale, mais qu'il aurait dû au contraire les atténuer.
Les courtisanes. — La courtisane se dissimule bien plus qu'en Grèce. Ce n'est pas qu'il en manque assurément, et Plaute prétend même qu'il y en a autant, à Rome, que de mouches un jour de chaleur. Mais elles ne sont pas un rouage comme dans la société grecque, elles sont une annexe méprisée. On se cache pour aller les voir, tandis qu'on était fier d'aller chez Aspasie : pour un Grec, c'était un brevet d esprit et de distinction d'être reçu chez une courtisane célèbre. Aussi on ne voit guère de Romaines parmi les grandes courtisanes historiques: elles sont toujours Grecques. En revanche l'adultère est plus fréquenta Rome qu'à Athènes, et devient un élément de littérature, parce que dans la société romaine là femme, au lieu de demeurer enfermée, se mêle partout aux hommes et est exposée aux mêmes séductions. Tout ceci s'applique au monde romain de la fin de la république et du commencement de l'empire, non à celui des temps primitifs : car sous les Tarquins la femme romaine vivait beaucoup plus chez elle, et se rapprochait davantage de la femme grecque.
Les écrivains anciens nous ont laissé une peinture peu séduisante de la vie que mène une courtisane romaine. Écoutons Alexis, auteur comique, dont Athénée nous a laissé quelques fragments. « Une novice est-elle petite? on lui coud une semelle épaisse de liège dans sa chaussure. Est-elle de trop haute taille? on lui fait porter une chaussure trèsmince. N'a-t-elle pas assez de hanches? on lui coud une garniture, de
LE MARIAGE ROMAIN. 159
sorte que ceux qui la voient ne peuvent s'empêcher de dire : Voilà une jolie croupe I A-t-elle un gros ventre? moyennant des buses, on lui renfonce le ventre en arrière. Si elle a les sourcils roux, on les lui noircit avec de la suie. Les a-t-elle noirs? on les lui blanchit avec de la cëruse. A-t-elle le teint trop blanc? on la colore avec du fard. Si on lui sait une belle denture, on la force de rire, aûn de montrer combien sa bouche est belle. N'aime-t-elle pas à rire? on la lient toute la journée au logis, ayant entre les lèvres un brin droit de myrte, de sorte qu*elle est obligée de montrer son râtelier, bon gré mal gré. Voilà comment les matrones emploient leur art pour transformer les novices. »