‹ La Vie privée des anciens v. 4 1883Chapitre 4 sur 30 · L'ENSEIGNEMENT. IT · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT. IT

IcseDsest : a Apprenez la splendide ordonnance d'Homère, afin que, la connaissant, vous possédiez ta mesure de toute sagesse. »

Des notions de mathématiques, d'histoire et de grammaire formaient, avec la gymnastique et la musique, l'ensemble des connaissances dont on enseignait les éléments dans les gymnases. L'étude des langues étrangères n'est jamais entrée dans l'éducation ordinaire des Grecs. Pour l'enseignement des sciences et des lettres à un degré supérieur, les élèves s'adressaient habituellement à nu philosophe ou à un sophiste, et les discours de l'agora les initiaient ensuite aux affaires de la république. II ne semble pas d'ailleurs qu'il y ait eu en Grèce des établissements analogues & nos collèges d'interuBS, ou à nos grandes écoles de l'État.

Les £coles bouaines. — Les gymnases des Grecs appartenaient à la cité, et les magistrats pouvaient toujours exercer un certain contrôle

sur le maître et sur les élèves. Rien de pareil n'avait Heu à Rome où l'enseignement a toujours èié entièrement indépendant de l'État. Le métier de maître d'école n'était ni plus ni moins considéré qu'une industrie ordinaire, et celui qui l'exerçait à ses risques et périls ne pouvait en aucune façon prendre le titre de fonctionnaire public. Les eafaDls de la classe riche n'allaient pas à l'école; ils étaient élevés par

un professeur attaché à la famille. Aussi l'école chez les Romains n'a jamais eu l'importance du gymnase chez les Grecs.

A Rome, les garçons et les Tilles étaient souvent mêlés dans lea écoles de jeunes enfants, comme cela a lieu encore assez fréquemment dans nos villages. Une peinture antique, d une exécution assez médiocre, nous montre une de ces écoles : la scène parait se passer sous un portique (fig. 15). Il y avait en effet des écoles en plein air, et sous les portiques du forum, notamment; on y enseignait à la fois les arts libéraux et mécaniques. C'est ainsi que le décemvir Appius devint épris de Virginie en la voyant lire sous un portique. Sur le premier plan de notre peinture, on voit un des écoliers qui a été dépouillé de ses vêtements pour recevoir une correction infligée avec des verges. Dans tout» l'antiquité, les seules punitions employéesdans les écoles étaient les châtiments cor^ porels qui, à Sparte, paraissent avoir été beaucoup plus durs que dans les autres villes de la Grèce ou de l'Italie.

Cependant les châtiments corporels, quoique pratiqués en Grèce, ne répondaient guère' à la finesse et à la délicatesse d'esprit des Hellènes. Aussi voyons-nous les philosophes s'élever énei^iquement contre un semblablesystème d'éducation, h 11 faut amener les enfants à la pratique du bien, dit Plutarque, par des exhortations, des paroles, et non pas, grands dieux! par des coupe et des mauvais traitements : je passe sous silence l'indignité d'un pareil !<ystème, applicable plutàtà des esclaves qu'àcesjeuneagensde condition libre. A ce régime l'enfant devient comme hébété, et il prend le travail en horreur, tant à cause de la souffrance des coups, qu'à la suite des humiliations. La louange et le blâme sont plus efficaces que tous sévices sur des enfants de condition libre. La louange les encourage au bien, le blâme les détourne de ce qui est honteux. Il tant, par l'emploi successif et varié des réprimandes et des éloges, tantdt leur faire honte en les reprenant s'ils se laissent aller à la présomption, tantAt les relever par des encouragements. Ainsi le pratiquent les nourrices, qui, après avoir fait pleurer les petits enfants, leur présentent ensuite le sein pour les consoler. » Ce point de vue, qui convient mieux à la tournure d'esprit des habitants de l'Atlique que de ceux de liacoDÎe, devait être

LEXSEIGTIEaEST. t9

«acore moins compris des Romaîiu. Chez ce peaple émÎDenuikrai mOitaire, la discipline devait jouer le plus grand rOle et imidiqDaii la pmsée d'une sanctîoa immédiate et sensible.

La figure 16 montre on écolier nKnain portant an cou la buBa, en signe de son jeune ige, Noos n'aToos pas â revenir ici sur b baUa dont l'usage a déjà été esfriiqBé -lome II. paze 1T3 .

La figura 17 reprfaenie un jeane nTtpa qye sa œ»rre amène au maître d'écaie cfaar^ de llnsiniire. L'eofant e&t v^u avec une draperie qui laisse à découven tooi l« cOté droit de son o^ps. Le péd3^.f^e est assis et lleoi en main un long bilon : il a dans sa main gauche un papjms roulé qu'il a pris sans doute dans la petite ca»etle ronde qu'on voit près de lui et qui en contient de semblables. Ce professeur ne port« pas la barbe, signe disiinciif du p^ilosopbe. On peut eo conclure que c'est on grammairien, profession d'ailleurs tr^rs-appropriée à Tige de relève.

Les athlètes. -~ La codrse a pied. <-« Le sadt. — Le disque. Le javelot.^ La lutte. — Le pugilat. — Exercices divers.

Les athlètes. — L'importance que les anciens Grecs attachaient à la force corporelle, les honneurs qu'ils décernaient aux athlètes victorieux, la place énorme qu'ils donnaient à la gymnastique dans l'éducation de la jeunesse, nous causent souvent un étonnement qui cesse dès que nous voulons bien en étudier les causes. Un artiste, un savant, ne se trouveraient nullement honorés d'être assimilés aux saltimbanques, qui font parade de leurs muscles dans nos fêtes publiques; mais si, après un grand désasfre, un général sait arrêter l'invasion, préserver son pays de la ruine qui le menaçait, nos acclamations sont pour lui» notre confiance devient absolue, et en souvenir du danger dont il nous a préservés, et de ceux dont il peut nous préserver encore, nous sommes prêts à en faire l'arbitre de nos destinées. À un tel homme nous élevons des statues sur nos places publiques, et nous croyons honorer l'art et la science en décernant les mêmes couronnes à ceux qui excitent notre admiration dans les travaux do l'esprit. Or, à l'origine des sociétés, les choses de la guerre se décident non par l'esprit qui combine, mais par le bras qui frappe. Ouvrez riliade, vous y trouverez une succession de combats d'homme à homme, mais vous n'y trouverez aucune vue d'ensemble, ni dans ceux qui défendent la ville, ni dans ceux qui l'attaquent. Les Grecs ne songent en aucune façon à entourer Troie pour affamer les habitants ; quand les Troyens s'avisent de sortir, ce n'est pas pour un mouvement calculé, c'est pour se mesurer avec les ennemis qu'ils aperçoivent. Le meilleur soldat, c'est le plus fort et le plus souple : s'il se trouve en face d'un ennemi qu'il croit plus fort que lui, il n'hésite pas à fuir. Quand Hector sort des portes de la ville, les Grecs en le voyant ne songent pas à l'entourer pour s'en rendre mattres : quel que soit leur nombre, il les frapperait tous l'un après l'autre, il est plus fort qu'eux, ils le savent et cherchent leur salut en se sauvant; mais s'il [se trouve en face d'Achille qui est plus fort que lui, il fuit à son tour. Un

chevalier français du xiii* siècle se serait fait hacher sur place plutôt que de reculer d'un pas; mais l'âge héroïque de la Grèce n'a pas de ces délicatesses de sentiment. Les Spartiates ne fuyaient jamais, mais ce sentiment, inconnu pendant la guerre de Troie, ne s'est développé que plus tard, sous ilnfluence dorienne.

Le soldat de cette époque doit être robuste et dur au mal, car il lui faut frapper de rudes coups et endurer ceux qu'il reçoit sans montrer de faiblesse; il doit être agile pour atteindre l'ennemi qui fuit devant lui, et éviter celui qui le poursuit ; il doit être prudent et savoir toujours contre qui il peut et doit.se mesurer; il doit être rusé, car il veut parer les coups de son adversaire et trouver Tendroit et le moment opportuns pour le frapper. L'éducation de la jeunesse sera donc tout entière consacrée aux exercices du corps et la Grèce se couvre de gymnases. Dans des temps de guerres continuelles, en face de dangers chaque jour renaissants, l'homme qui a un instant de répit ne songe qu'à se préparer aux luttes nouvelles qui l'attendent. L'égoïsme et l'indifférence ne lui serviraient de rien; il sait que si la ville est prise, tous les hommes seront passés au fil de l'épée, les femmes et les enfants vendus comme esclaves. Se rendre habile dans la luite, ce n*est pas seulement accomplir un devoir, c'est travailler pour sa propre sûreté. Aussi, comme toute la jeunesse accourt au gymnase, comme les vieillards sont attentifs à suivre ses exercices, comme les maîtres de palestre sont honorés, estimés, comme les femmes et les jeunes ûlles regardent avec admiration l'adolescent qui se distingue, celui qui promet d'être un jour la gloire et h sûreté de la patrie.

D'innombrables représentations plastiques nous renseignent sur la vie des athlètes et sur leurs exercices. Mais les renseignements qu'on peut y puiser sur les mœurs de la Grèce appartiennent à différentes catégories de monuments. C'est sur les vases peints qu'on trouve, sous leur forme archaïque, les habitudes intimes des gymnases, le costume des hérauts, des maîtres de palestre, des juges du jeu. Au contraire, les statues d'athlètes se rattachent presque toutes à l'art de la grande époque. C'est dans les gymnases que la sculpture grecque s'est développée, et comme les anciens n'avaient pas de cours d'anatomie, c'est en face des athlètes et devant la nature vivante que les jeunes artistes ai^renaient les formes du corps humain. Les statues placées dans l'intérieur des gymnases servaient aux démonstrations des maîtres de palestre, et le mouvement que Tartiste leur avait donné était nécessairement de la plus parfaite justesse, sans cela on n'aurait pas pu le

proposer pour modèle aux jeunes gens qui s'exerçaient. Dans les jeux Olympiques, on élevait une statue aux athlètes vainqueurs, et cette statue devait reproduire rigoureusement la cambrure du corps et l'attitude des membres qui avaient amené la victoire. Le bois sacré était rempli de ces statues dont Pausanias nous a conservé la description, et il est fort probable qu'elles étaient exécutées avec les conseils et, en quelque sorte, sous la direction des juges du jeu. Mais il est très-important de remarquer que ces statues présentaient l'attitude du vainqueur, mais non ses traits.

Pour avoir droit à une statue iconique^ c'est-à-dire étant un véritable portrait, il fallait avoir été victorieux dans trois exercices différents, ce qui était assez rare, et prouvait que l'athlète était bien équilibré dans toutes les parties de son corps, c'est-à-dire qu'il était parfaitement beau. En effet un coureur peut avoir les bras trop maigres, et un lutteur, admirablement doué pour la poitrine et les épaules, peut n'avoir pas une agilité suffisante dans les membres inférieurs. Mais un athlète apte à tous les exercices du corps est nécessairement un homme bien fait, et les statues que les sculpteurs fameux avaient exécutées d'après eux et en leur honneur pouvaient ensuite servir de règle ou de canon pour les jeunes artistes.

Si nous comparons la statuaire primitive des Grecs à celle de Fépoquo correspondante en France, nous y trouverons une différence fondamentale dans le point de départ. Le sculpteur du xm* siècle, chargé de représenter des saints dans l'attitude de la méditation et dont les muscles ne sont pas apparents, s'attache par-dessus tout à traduire les sentiments qui animent je personnage, et la tète est le point le plus important de son ouvrage. C'est le contraire qui arrive pour le Grec, préoccupé avant tout de l'attitude du corps, des proportions et de la forme des membres. Ainsi dans les statues de l'école d'Égine, qui accuse plus nettement que les autres la sculpture athlétique dans sa pureté, on est frappé du manque absolu d'expression dans les visages, tandis que le corps dénote une science énorme dans le mouvement et la forme musculaire»

Les athlètes sont une institution purement grecque, qu'il faut bien se garder de confondre avec les gladiateurs de Rome. Ceux-ci sont des prisonniers ou des affranchis, qui combattent dans le cirque avec des armes tranchantes, et se donnent la mort pour amuser la multitude. Cet usage barbare ne put jamais s'introduire en Grèce, et quand les Romains voulurent donner à Athènes un combat de gladiateurs les

LA GTaXASTlQCE. S

Athéniens répondirent qu'alors il fallait commencer par abattre Faotel que leurs pères avaient élevé à la Pitié.

Pour être admis à oonconrir dans les jeux solennels de la Grèce, il fallait être Grec de nation, homme libre, et aToîr on passé honorable. Quand le candidat se présentait, on héraut lOi posait la main sur la tête et le promenait tout autour da sude, en demandant an peuple si quelqu'un avait nn reproche à lui faire.

Cependant les dtés s'élèvent, les répoblîqnes s'ofgamsent, la dvilîsation se développe, et Tart militaire se transforme comme loot le reste. Quand viennent les guerres médîqnes, Miltiade et Tbémisiocle sont de véritables chefs d'armée, qui combinent on plan, caknleot un mouvement d'ensemble, font agir des masses d'hommes dans un bot déterminé ; Hector et Achille n'étaient que des héros. La vie athlétique se ressent des besoins nooveaox, et Fathlèie change de caractère. La ^unesse se développe encore dans les gymnases, mais la philosophie et les lettres y tiennent une plus grande place qu'autrefois. L'admiration se partage entre on orateor qui sait persuader et un athlète qui sait frapper. La Grèce entière court aux jeux Olympiques, pour applaudir aux vainqueurs de la palestre; mais ces vainqueurs sont des hommes ^>éciaux, car le titre d'athlète est maintenant une profession, et la palestre elle-même semble une salle de spectade. Dans Page héroique, où la vigueor physique était une nécessité, tout le monde était athlète, et il n'y avait de différence que dans la force où l'habileté de chacun. Les plus grands personnages tenaient à honneur de lutter, et la victoire dans les jeux était le plus beau titre de noblesse qu'un citoyen pût acquérir. Sous la période républicaine, on a pour les athlètes une admiration de dilettante, on leur tresse des couronnes, et les plus grands poètes tiennent à honneur de transmettre leur nom à la postérité ; mais la force est on ornement et n'est plus une nécessité, car la guerre ne se fait plus par combats isolés, d'homme à homme, mais par groupes compactes, agissant en vue d'un plan que le général a combiné et que le soldat ignore la plupart du temps. Aussi l'homme important dans la république, c'est le généra!, l'homme d'État, ou l'orateur, celui qui par un moyen quelconque pèse sur les destinées de la nation. L'athlète exerce une profession honorée, recueille des applaudissements, mais il n'a aucune influence dans les affaires de la cité.

Ce fut bien autre chose après la conquête romaine. La puissante organisation des légions repose tout entière sur la discipline : le soldat romain est une fraction d'armée et n'a d'autre respons9i>iiité que

Tobéissance qu'il doit à son chef. Dans l'organisation de cette formidable machine, la Grèce n'entre pour rien et ne peut guère s'y intéresser. A quoi bon faire tant d'efforts pour devenir souple et robuste, puisque cela ne sert à rien? Les gymnases subsistent pourtant, mais les bains remplacent les exercices violents, et les lieux oii la jeunesse se fortifiait autrefois servent maintenant à l'énerver.

Que deviennent alors les athlètes de profession? D'abord ce ne sont plus les hommes vigoureux et rompus à tous les exercices du corps. Autant d'exercices, autant de spécialités diverses : celui qui sait frapper avec force ne sait plus courir, et le coureur serait incapable de lutter. L*homme adroit à lancer le disque serait cssoufllé s'il lui fallait sauter, et il y a des sauteurs de profession. Les vainqueurs de la palestre sont délaissés, car les lettrés s'intéressent aux luttes de la philosophie, et nullement aux coups de poing; si le public regarde encore les athlètes, c'est pour se divertir un moment et non pour s'instruire. A la fin de l'empire romain, Pathlète a tout perdu, môme la beauté, môme la santé, et le médecin Galien nous apprend que les athlètes vivent peu, parce que leur profession les use rapidement. C'est qu'aussi leur genre de vie est tout autre qu'au début.

Dans l'âge héroïque, la gymnastique se compose d'un ensemble d'exercices destinés à équilibrer, dans une admirable harmonie, toutes les forces physiques de Thomme. «Montre- moi ta poitrine, tes épaules, tes reins, disaient les maîtres de palestre aux jeunes gens qui se présentaient, afin que je sache à quel exercice tu es propre. » Et alors les efforts se proportionnaient aux facultés de chacun, dans le but de le rendre sain, souple et vigoureux. 11 ne suffisait pas que le corps fût rompu à tous les exercices, endurci à toutes les fatigues, on suivait un régime dur, austère, pour se préparer aux jeux solennels de la Grèce. Pour éviter les excès, la continence était ordonnée et le vin interdit. Il paraît même que dans l'origine, les athlètes étaient d'une extrême frugalité et s'abstenaient de manger de la viande, pendant le temps qui précède les grands jeux. Mais les idées qu'on avait sur l'hygiène ayant changé, le régime que suivaient les athlètes se modifia également, et vers le temps d'Hippocrate, un athlète qui avait mangé de la viande ayant vaincu ceux qui s'en étaient abstenus, tous les autres voulurent suivre son exemple. Leur voracité devint bientôt proverbiale, et la légende brodant encore sur les récits populaires, on racontait que Milon de Crotone avait mangé tout entier un bœuf, qu'il avait tué d'un coup de poing, après l'avoir promené sur ses épaules. Sous la décadence, les

athlètes, complélemeot abaissés dans l'opiiiioa publique, étaient renommés pour la dissolution de leurs mœurs, et c'est probablement à cause des eicès de toat genre auxquels ils se livraient que Galien dit qu'ils vivent peu et sont vite usés.

Lfc COURSE A piBD. — Dans les temps héroïques, les nécessités de la guerre exigeaient que l'on sût courir vite et longtemps sans se fatiguer. On faisait le plus grand cas de ceux qui s'étaient rendus habiles à la course : de là, l'épithéted'Acliille aux pieds légers, qu'Homère donne à son héros. L'exercice de la course, qui était fort tionoré dans les gymnases, exigeait chez ceux qui s'y préparaient un régime spécial (Gg. 18).

On distinguait plusieurs espèces de courses, dont les principales

étaient appelées la course simple et la course double. Dans la course simple on parcourait une fois la loogueurdu stade, c'est-à-dire environ cent vingt pas, et dans la course double, on revenait au point de départ, en faisant le tour du stade. C'était la plus estimée, et elle donnait droit à des prix qui consistaient généralement en vases d'argile, ou en bassins d'airain, comme nous le voyons par cette petite pièce de l'Aothologie ; ■ Le flls d'Aristomaque, qui, avec une incroyable célérité, remporta le prix de la double course, a reçu ce bassin d'airain travaillé au marteau pour prix de sa victoire. »

Il y avait aussi des courses beaucoup plus compliquées, dans lesquelles il fallait faire plusieurs .détours et tourner un certain nombre de fois autour de la borne qui servait de but; enfin il y avait des exer* cices,où,au lieu de courir nus, les attilëtes devaient être armés commo à la guerre.

Le sadt. — Le saut présente quelques rapports avec la course à pied, mais il en diffère cependant assez pour que les Grecs aient cru devoir en faire un exercice spécial. En effet, si la course à pied •demande, outre Tagilité des membres inférieurs, une certaine force dans la poitrine pour maintenir sa respiration, le saut, exercice qui consistait à franchir un espace de terrain plus ou moins considérable, exigeait surtout une giande vigueur dans le jarret. Quelquefois il fallait ranchir un obstacle (ûg. 19) et cet obstacle n'était pas toujours sans

Pig. 19.

Pig. 20.

Exercices gjmnastiques.

danger. D'autres fois Tathlète portait dans ses mains des haltères et exécutait au son de la flûte le mouvement qui lui avait été prescrit (fig. 20), car tous les exercices étaient rhythmés.

Le disque. — Le disque ou palet est une sorte de poids fort lourd, généralement en pierre ou en métal, que les concurrents lançaient aussi loin qu'ils le pouvaient. Les commencements de l'exercice du disque remontent aux temps mythologiques, et le bel Hyacinthe fut blessé mortellement par le disque d'Apollon. Selon Pausanias, l'invention de ce jeu est due à Persée, et on voit par Homère qu'il était fort en vogue au temps de la. guerre de Troie. Quand Ulysse est reçu chez Alcinoûs, le roi des Phéaciens donne une fête en son honneur et les jeunes gens sont vaincus au disque par le héros d'Ithaque. « Ulysse, sans quitter son manteau, se lève et s'empare d'un disque plus grand, plus épais et plus pesant encore que ceux dont les Phéaciens s'étaient servis; il le fait tourner avec rapidité et le lance d'une main vigoureuse. La pierre résonne aussitôt, et tout le peuple se penche vers la terre lorsqu'il aperçoit le disque passer au-dessus de lui; le disque vole

LA GYHNASTIQDE. SI

an delà de toutes les marques en s'échappaat avec impétuosité de la piaia du tiéros. »

Le disque, qu'il soit en pierre ou en métal, était babituellement de forme lenticulaire et toujours extrêmement poli. Pour lancer le disque, les discc^Ies le tenaient de manière que son bord inférieur était engagé dans la main, et soutenu par les quatre doigts, tandis que la surface était soutenue par le pouce et la paume de la main, t'alhlëte, placé dans te siade, sur une petite éminence élevée à dessein, prélu'

dait à son exercice en agitant circulaircment son bras, de manière à le lancer avec plus de force.

L'antiquité nous a laissé de superbes statues de discoboles. Celle de Naucydès, qui représente l'athlète au moment où il va lancer le disque, est la plus fameuse : elle est au Vatican, mais il en existe des imitations dans plusieurs musées. L'artiste a choisi le moment où le discobole, prêt à agir, concentre toutes ses forces et affermit ses pieds Rur le sol. La perfection et la noblesse de cette statue en ont fait un des modèles classiques les plus étudiés dans nos écoles (fig. 21).

« L'£DCCATI0N.

Une autre statue très-célëbre dans l'antiquité montrait un discobole en action. Elle était de Myron et on en possède de belles imitations en marbre : les plus fameuses sont k Rome et Ji Londres. Malgré son mouvement tourmenté, si contraire aux habitudes calmes de la statuaire antique, le DitcoboU de Myron (ûg. 22) était fort apprécié des anciens pour l'exactitude avec laquelle il rendait l'exercice du disque ; « Qu'y a-t-il, dit Quintilien, de -plus contourné, de plus laborieux que le

Flg ii DiKObo s

Discobole de Myron 7 Et pourtant, blâmer l'exécution de cet ouvrage ne serait-ce pas montrer qu'on n'entend rien à l'art, en reprenant précisément ce qui en fait le mérite, la ooaveatité et la diUlculté vaincue ? n D'autres discoboles en action sont figurés sur des pierres gravées. EnGn il y a au musée de Naples un bronze fameux qui représente un jeune athlète, qui court pour voir la distance qu'il a atteinte avec son disque, car la victoire appartenait à celui qui le lançait te plus loin. Le même disque servait pour tous les concurrents et on faisait une marque à l'endroit que ctiacun d'eux avait atteint. Le disque se lançait habituel-

lement comme noua l'avons dit : quelquefois pourtant, lo centra étnit percé d'un trou dans lequ3J on passait une courroie au moyon do laquelle on le lançait. Le cabinet des antiques do la Bibliothàquo possûdo un disque de granit.

Le javblot. — L'exercice du javelot consistait à lancer, à une trèsgrande distance, une arme l^ôre et pointue, qui devait atteindre un

Flg. M. - I* 1ii*«loi 1»

but détermina. On adaptait giïnéralcment une courroie de cuir au javelot pour en déterminer le jeL Mai» la manière de n'en servir âuit

différente suivant qu'on voulait lancer son arme le plus loin pos> sible, comme pour frapper dans un corps ajmpacu; d'ftnneinis serrés, ou bien quand on était moins exigeant pour la dislance, mais qu'on avait besoin d'une plus grande précision dans le jet, par

exemple, lorsqu'oa voulait atteindre un ennemi isolé sur le champ de bataille et que l'on tenait à le frapper persoaaellemeat. Cet exercice avait donc une grande importance pour former de leunes soldats (6g. 23 et 2/i).

La lotte. — La lutte étail un des exercices les plus estimés : ceux qui s'y livraient se frottaient d'iiuile pour s'assouplir les

membres, mais ils devaient ensuite se couvrir d'un sable très-fin pour donner prise à leur antagoniste. Il y avait toujours sur le sol une couche épaisse de ce sable, qui était destiné à amortir les chutes. Quand l'exercice était fini, les athlètes enlevaient avec le strygile l'huile et le sable dont ils s'étaient frottés pour la lutte (fig. 25}; ensuite ils allaient se laver et se rafraîchir dans le bain.

Il y avait dans les palestres grecques deux espèces de luttes : dans la première, les lutteurs se tenaient dehout et cherchaient par toutes sortes de moyens à jeter leur adversaire par terre. Les Juges du

LA GÏHN ASTIQUE. 31

jeu assistaieDl toujours à la lutte (fig. 26), pour voir si tout se passait bien dans les règles, car les coups de poiog étaient absolument interdits

Fig. U. — Laittun. (D'aprèt ddo poinlura do n%e.)

dans cette sorte de lutte, ob l'adresse consistatl surtout à prendre son

Fig. «. — OjniMiliqu», (D'apréi uso peinlura Jb ïbic.)

antagoniste au milieu du corps, et à lui faire perdre l'équilibre, commo

Vif. n. — LDlUun. (D'iprti

on peut le voir dans la figure 27, qui est empruntée à un vase grec ainsi que la précédente. On voit ici que la lutte était accompagnée de

33 L'ËDDCATION.

joueurs de flAte. comme la plupart des exercices. Toutefois la lutte que nous voyons ici n'est qu'un exercice de jeuoes gens, et non une véritable lutte d'athlètes, faite en présence des juges, comme celle que nous a montrée la Ggure 26. Dans les luttes d'athlètes, il fallait avoir terrassé trois fois son adversaire pour être proclamé vainqueur.

Dans la seconde espèce de lutte, les deux adversaires se tenaient mutuellement le corps serré et pouvaient tomber ensemble en se roulant sur le sable. Elle était beaucoup plus violente que la première et demandait en somme plus de force que d'adresse véritable. C'était un véritable combat corps à corps, dans lequel toutefois les coups de poing étaient interdits. Ce combat (Gg. 28} pouvait durer fort longtemps, car il ne cessait que lorsqu'un des deux adversaires s'avouait vaincu et levait la main en signe de défaite.

LE PtrciLAT. — Le pugilat était une lutte à coups de poing dans laquelle il était défendu de se saisir au corps. Les pugilistes sont armés

Fig, H). — PuKiliitet. (D'aprii une pcinlote da t*m.)

de eesles, sorte de gantelets faits de courroies en cuir de bœuf dont on s'entourait le poignet.

Les coups que l'on se donnait ainsi étaient fort rudes, et pour en parer la violence on portait sur la tête une sorte de calotte qui protégeait les oreilles et les tempes. Néanmoins, il est arrivé quelquefois qu'un pu'^iliste a eu les oreilles brisées par le choc. La figure 29 représente deux pugilistes accompagnés des juges des jeux. Ils se sont déjà donné de rudes coups, car le sang jaillit de leurs narines.

Les cestes dont les pugilistes se servaient étaient quelquefois formés d'un gros gant, comme on le voit sur la ligure 29, mais le plus souvent ils se composaient de lanières de cuirs, qu'on garnissait quelque-

fois de boules en plomb pour rendre les coups plus durs (fig. 30 à 36). Ces luîtes étaient ea sommo d'une extrême brutalité et il arrivait quelquefois que le vaincu succombait. Dans ce cas, le meurtre étant involontaire n'attirait pas sur celui qui l'avait commis les châti-

ments ordinaires de la loi, maïs le meurtrier était privé des honneurs do la victoire et condamné à payer une amende. Cerlain^ coups étaient

ï, 31. Fig. 35.

Ccitoi do pupliatct.

défendus, notamment celui qui a fait le sujet des deux pugilistes de Canova et qui a entraîné la mort du vaincu.

Un ii*s-curieus bas-relief du Louvre, dont l'état de conservation laisse malheureusement beaucoup à désirer, montre dcu\ athlètes qui

viennent de se livrer à l'exercice du pugilat. L'un d'eux, qui est à demi couché, semble à peine reprendre ses esprits après les rudes coups que lui a portés son adversaire. Celui-ci, debout près de lui, tient en main un fragment brisé qu'on croit avoir été une palme; deux vieillards placés prés du vaincu semblent affligés de la défaite. La figure drapée, dont les bras sont brisés, est sans doute le maître de la palestre ou le juge du combat.

La lutte au pugilat ne cessait que lorsqu'un des adversaires consentait à s'avouer vaincu. Sur les vases peints nous voyons les pugilistes se donner de rudes coups et le sang qui leur sort de la bouche. La lutte d'Entelle et de Darès, dans VÉnèide, et surtout le curieux récit d'Apollonius, quia raconté, dans son poëme sur l'expédition des Argonautes, le fameux combat d'Amycus et de Pollux, nous permettent de juger ce qu'était le pugilat aux temps héroïques, c'est-à-dire dans toute sa barbarie primitive : « Sur ce rivage, dit Apollonius, était la demeure d'Amycus, roi des Bébryces (peuple de Biihynie), et lesétables qui renfermaient ses nombreux troupeaux. Fils de Neptune et de la nymphe Mélia, Amycus était le plus féroce et le plus orgueilleux des mortels. Par une loi barbare, il obligeait les étrangers à se battre au pugilat contre lui et avait déjà fait périr ainsi plusieurs de ses voisins. Dès qu'il aperçut le vaisseau, il s'approcha du rivage, et sans daigner s'informer quels étaient les Argonautes, ni quel était le sujet de leur voyage : «Vagabonds, leur dit-il fièrement, écoutez ce qu'il faut que vous sachiez. De tous ceux qui abordent chez les Bébryces aucun ne s'en retourne sans avoir auparavant essayé ses bras contre les miens : choisissez donc le plus habile d'entre vous au combat du ceste, afin qu'il se mesure à l'instant avec moi. Telle est la loi que j'ai établie : si vous refusiez de vous y soumettre, la force saurait bien vous y contraindre. » Ce discours remplit d'indignation les Argonautes. Pollux, plus vivement offensé du défi qu'aucun autre, s'empressa de l'accepter et répondit ainsi : « Arrête, qui que tu sois, et cesse de parler de violence. Nous obéirons volontiers à la loi ; tu vois ton adversaire et je suis prêt à combattre. » Amycus, étonné de sa hardiesse, le regarde en roulant des yeux farouches. Près d'eux était un lieu commode pour le combat; les Argonautes et les Bébryces se rangent à l'entour et s'asseyent séparément sur le sable. Lycorée, un des serviteurs du roi des Bébryces, jeta devant eux des cestes d'une force et d'une dureté à toute épreuve : « Prends, sans tirer au sort, dit fièrement Amycus, et choisis ceux que tu voudras, afin qu'après le combat tu n'aies aucun reproche à me faire:

arme tes mains et bientôt tu pourras dire si je sais former un gantelet de cuir et faire couler le sang des joues de mes adversaires. » Pollux ne répondit qu*en souriant et ramassa les cestes qui étaient à ses pieds. Castor et Talaùs s'approchèrent pour les lui attacher et l'animèrent en même temps par leurs discours. Arétus et Ornytus attachèrent ceux du roi, bien éloignés de penser qu'ils rendaient pour la dernière fois ce service à leur maître. Bientôt les deux combattants s'avancent en tenant leurs mains pesantes élevées devant leurs visages. Le roi des Bébrv'ces fond sur son adversaire comme un flot impétueux. Semblable à un pilote habile qui détourne adroitement son vaisseau pour éviter la vague qui menace de le submerger, Pollux, par un mouvement léger, se dérobe aux coups d'Amycus qui le poursuit sans relâche. Ensuite ayant bien examiné les forces de son adversaire, et connaissant sa manière de combattre, il fait ferme à son tour, déploie ses bras nerveux et cherche les endroits qu'Amycus sait le moins garantir. Comme on voit des ouvriers assembler à grands coups les pièces d'un navire et faire retentir l'air du bruit de leurs marteaux, ainsi les deux combattants se frappent avec furie les joues] et les mâchoires, et font sans cesse résonner leurs dents sous la pesanteur de leurs poings. La fatigue épuise enûn leurs forces, ils se séparent, et, tout hors d'haleine, essuient la sueur qui coule à grands flots de leur front. Bientôt ils courent de nouveau l'un sur l'autre, semblables à des taureaux furieux qui se disputent une génisse. Amycus, se dressant sur la pointe des pieds comme un homme prêt à assommer une victime, lève avec fureur un bras redoutable. Pollux penche la tête, évite adroitement le coup qui ne fait qu'effleurer son épaule, et s'avançant aussitôt sur son adversaire, le frappe de toutes ses forces au-dessous de l'oreille. L'air retentit au loin, les os sont fracassés. Amycus, vaincu par l'excès de la douleur, tombe sur ses genoux et rend le dernier soupir. » Une superbe statue du Louvre représente Pollux au moment où, après avoir évité le coup d'Amycus, il s'apprête à le frapper à son tour.

Nous terminerons en appelant l'attention sur un curieux bas-relief du Louvre, qui résume à peu près les exercices principaux. A gauche on voit une image d'Hermès placée sur sa gaîne : on sait qu'Hermès était le dieu des gymnases. H est ici représenté sous les traits d'un enfant, afin que tout soit à l'unisson. Nous voyons ensuite un des chefs de la palestre enfantine, enveloppé dans sa draperie et regardant deux petits discoboles, dont l'un se prépare à lancer son disque, tandis que Tautre, quia fini son exercice, regarde s'il a atteint le but. Les lutteurs

viennent ensuite, et entre eux la victoire n'est pas douteuse. Le milieu du bas-relief est occupé par un petit athlète vainqueur, qui pose un diadème sur sa tête ; il a à sa droite un joueur de Oùte qui célèbre sa victoire, et à sa gauche le juge du jeu qui hii présente une palme. L'autre côté du monument nous montre le pancrace et le pugilat. Les pancratiastes qui cherchent à se renverser et dont l'un pince vigoureu* sèment la cuisse de l'autre, ont les bras tout à fait nus, tandis que les petits pugilistes sont armés de cestes.

Les enfants sont représentés ici pi us jeunea qu'ils ne devraient être, puisqu'on n'était admis au gymnase qu'à treize ans. Ce n'est peut-être là qu'une convenance de la sculpture, mais il est certain que dès la première enfance, surtout à Sparte, on s'exerçait à la lutte bien avant que ces exercices pussent prendre un caractère régulier. Ces sortes de sujets se rencontrent très fréquemment sur les sarcophages; on a dit que c'était pour montrer que la vie entière était une lutte. Peut-être est-il plus simple de supposer qu'on décorait de la sorte les tombeaux de ceux qui avaient eu des succès dans les jeux gymniques.

Exercices divers. — Les haltères avaient, dans l'antiquité comme aujourd'hui, une grande importance dans les exeraces gymnastiques.

l.a ûgure37 montre deséphèbesen compagnie de maîtres de palestres reconnaissables au vaste pallium dans lequel ils sont drapés, et au long bâton terminé par une branche de feuillage qu'ils tiennent en main comme signe d'autorité. L'un des éphèbes présente ses deux haltères

avec lesquels il se prépare à faire quelque exercice, tandis que l'autre paraît étonné de ce qu'il vient de voir»

Fig. 38. — Exercictt gymnastique.

La flgure 38 montre un exercice très-usité dans les gymnases et qui consiste à tirer chacun vers soi un bâton relié par une corde au bâton que tient l'adversaire. Le plus fort entraîne nécessairement lautre.

La uusiqce. — La danse. — La mimique.

La musique. — Parmi les arts cultivés dans l'antiquité, la musique est celui qui a eu la plus grande importance, mais c'est aussi celui qui a laissé le moins de traces et sur lequel on possède le moins de renseignements. Les traditions des Hébreux font remonter l'origine de la musique, avant le déluge, car c'est Jubal, de la race de Caïn, à qui la Genèse attribue Finvention des instruments à cordes. L'histoire de Jacob et celle de Moïse montrent remploi de la musique dans les plus anciennes cérémonies. La musique s'enseignait dans les confréries des prophètes et elle était toujours associée à la poésie dans leurs inspirations. C'est à l'aide de la musique que le berger David parvient à calmer les fureurs de Saùl ; en sorte que cet art prend ici un caractère curatif.

38 L'ÉDDCATIOW.

Chez les Grecs la musique est associée à la mythologie. Si Apollon est le dieu de la lyre, c'est que le soleil, par la régularité avec laquelle il répand chaque jour sa lumière, est regardé comme le principe qui préside aux harmonies de l'univers. L'astronomie elle-même est une musc dont les lois ne différent pas de celtes de la musique, puisque le mouvement des astres est réglé par la lyre d'Apollon. Une multitude de fables attestent l'étonnante puissance de la musique et son énorme influence sur les hommes des temps primitifs. Les murs des cités s'élèvent d'eux-mêmes au son de la lyre d'Amphion, les dauphins

transportent sur les mers le musicien Arion; les accents d'Orphée charment toute la nature et adoucissent les bëtcs féroces ellbs-mémes. La musique avait aux yeux des anciens un caractère civilisateur et elle était en outre regardée comme exerçant sur l'àme humaine un empire immense et immédiat, quoique ses elTets soient des plus variés. Quand Achille se retire dans sa tente, il demande à la musique l'oubli de ses chagrins; les chants do Tyrtée commandent le carnage et pour amollir les villes d'ionie, un conquérant y propage le goût de la flûte. Si les récils des auteurs anciens ne nous renseignent pas beaucoup sur l'essence même de la musique, ils prouvent tout au moins l'aclion puissante qu'elle avait et la véritable fascination qu'elle exerçait sur la population.

Nous avons vu déjà (tome II, page 535) quels étaient les instruments de musique employés dans l'antiquité. La flûte, simple ou double, était en Grèce l'instrument le plus employé dans les cérémonies où il fallait du mouvement et notamment dans les chœurs de danse; mais des joueuses de lyre, comme celles qui sont représentées sur les ligures 39 et'IiO, étaient toujours appelées lorsqu'il s'agissait d'accom-

pagner des chanteurs. Ce qui serait surtout intéressant h connaître, c'est la manière dont les Grecs ont compris la composition musicale, et malheureusement c'est un point sur lequel il est difficile de faire autre chose que des conjectures.

u Aussi haut que nous puissions remonter dans le passé, dit .M. Eugène Véron dans l'Esthétique, nous voyons que la musique de la race blanche, bien que née, elle aussi, de la prédominance du rhythme, a un tout autre caractère que celle des nègres et des Chinois. Elle semble avoir été empreinte surtout d'un sentiment vague et rêveur;

son mouvement était modéré et même lent, bien quMI s'accélérât dans la danse jusqu'à la plus extrême rapidité. Les peintures qui ont été retrouvées dans les monuments égy^ptiens de la plus haute antiquité marquent la prédominance du chant par l'attitude des chanteurs battant la mesure (voir tome II, fig. 56). De plus, l'importance du rôle de la harpe, de la cithare et d'autres instruments à effets doux et propres aux modulations, indique suffisamment combien la musique de ces peuples différait de celle de la race jaune. La plus frappante de ces différences est celle-ci : tandis que les peuples de la race jaune n'arrivent pas à concevoir remploi du demi-ton, la race blanche, douée d'organes plus sensibles et capable de saisir et de comparer des tons placés à des intervalles excessivement rapprochés, a au contraire exagéré le nombre de ces tons dans les premières échelles tonales. Les traités de musique les plus anciens et les plus authentiques de la littérature sanscrite divisent la gamme en sept intervalles, dans lesquels ils marquent vingt-deux intervalles plus petits, inégalement répartis. Les Perses en admettaient vingt-quatre, les Arabes dix-sept. Le système pélasgique était aussi celui de l'octave divisée en vingt-quatre quarts de tons. Un peu plus tard se produisit une modification importante dans la musique des Grecs. La transformai ion complète de la musique et la création du système diatonique, — qui distribue la succession des sons en une série dlntervallcs appelés tons et demi-tons, et d'où sortit la musique du Moyen âge et de la Renaissance, — commencèrent par la substitution du tétracorde, ou série de quatre sons, à la distribution simple de l'octave. C'est dans ce nouveau système que s'introduisit le genre chromatique proprement dit, par la substitution du demi-ton au quart de ton.

« Mais, malgré toutes ces modiûcations, la musique grecque demeure attachée à la parole. Elle ne sort guère de la mélopée. Son office est de guider la voix cl de marquer le rhythme du vers, en accentuant le caractère général du poëme par celui de l'accompagnement. Dans le drame, chaque personnage chantait un ton particulier, déterminé par le sentiment qui dominait dans son rôle, de même qu'il portait un masque triste ou gai, terrible ou gracieux, suivant le personnage qu'il avait à remplir. Tout était subordonné à la situation. Le caractère individuel et les variations accidentelles étaient supprimés au proûl du type général et immuable. Le nombre de ces masques était trèsrestreint, exactement par la même raison que toute cette musique se ramenait à trois modes principaux : le lydien, qui exprimait la douleur

et ia plainte; le phrygien, réservé à l'expression des passions violentes et exaltées; le dorien, consacré à la peinture de la tranquillité, du calme, de la tempérance, du courage viril et grave. C'est le mode majestueux par excellence, dans la musique comme dans rarclîitecture.

« Le rhythme musical s'imposait à la déclamation ; il en réglait le mouvement, il en déterminait la cadence avec une tyrannie que nous aurions aujourd'hui peine à supporter, mais dont personne autrefois ne songeait à se plaindre, car on était alors habitué à cette prépondérance du rhythme, môme dans le discours, et la permanence d'une cadence presque uniforme] n'avait rien de choquant pour les oreilles. N'oublions pas que chez nous, il n^y a pas cinquante ans que nous avons commencé à dégager Talexandrin de l'uniformité solennelle de facture et de déclamation, que nos pères considéraient comme seule digne de la tragédie et de l'épopée. La forme môme des poèmes était sujette au rhythme. Il est aujourd'hui démontré que les tragédies d'Eschyle se composent d'une série de morceaux qui se correspondent par le nombre de vers et souvent môme par le mouvement des phrases et par l'emploi de mots semblables. Un manuscrit grec anonyme trèsancien, traduit par M.Vincent, nous apprend que les Grecs distinguaient deux sortes de mélodies: la mélodie de la prose, produite par la variété des accents qui se suivent dans la phrase; et la mélodie musicale, qui a consiste dans une suite de sons, ordonnés avec convenance ». Le musicien, pour a bien composer un chant, n'a à tenir compte que de « l'affinité naturelle des sons et de la qualité propre à chacun ». Il n'est pas question de leur rapport avec le sentiment qu'il s'agit d'exprimer, parce que, dans la pensée antique, ce rapport se confond avec le ton lui-même et en fait partie, comme l'impression morale fait partie de l'objet.

u Ce point est très-important, car il est en conformité absolue avec ce que nous retrouverons du génie grec dans les autres arts. Les théoriciens antiques s'imaginent que leurs harmonies ou modes musicaux ne sont que des manières diverses d'établir les rapports des intonations des différents degrés de l'échelle musicale, et ils en expliquent les effets moraux comme des conséquences des rapports des sons entre eux. Ils ne voient en tout cela qu'un mécanisme, un agencement de ressorts qui a pour caractère propre, pour qualité inhérente, de communiquer à l'âme telle ou telle impulsion, tandis que, en réalité, ces modes, loin d'être la cause des impressions morales, n'en sont eux-

mômes que l'effet et Texpression. C'est parce qu'ils les rappellent, qu'ils les reproduisent. Les rapports sont exactement inverses de ceux qu'on imaginait alors. La puissance des modes n'est pas en eux-mêmes, mais dans l'âme humaine qui se manifeste par eux, et par eux transmet ses impressions de proche en proche. Cette substitution perpétuelle dans les théories antiques de l'effet extérieur à la cause interne est le point capital à observer, pour quiconque veut se rendre compte de la véritable révolution qui s'est opérée dans la théorie des arts modernes.

« A l'époque où le système grec a été le plus complet, il est resté beaucoup moins étendu que le nôtre. Les tables d'Alipius ne comprennent que trois octaves et un ton, tant pour les instruments que pour la voix. Et encore une de ces octaves était-elle entièrement rejetée dans la pratique. On peut objecter que le diagramme de Platon constituerait un système de près de cinq octaves, mais Platon lui-môme reconnaît que c'était là un genre de symphonie qui n'était pas destiné à des oreilles humaines; par conséquent, ce n'était à ses yeux qu'un idéal sans application possible. Le sentiment de la tonalité était bien moins prononcé chez les Grecs que chez nous, et l'emploi des sons simultanés, qui constitue le système harmonique, si développé dans la musique moderne, était chez eux à l'état d'enfance. Ils n'employaient les dissonances que dans l'accompagnement de la musique vocale par les instruments.

(( La musique grecque, portée en Italie par des artistes grecs après la conquête, n'y ût aucun progrès, et elle acheva de déchoir dans les premiers siècles [du moyen âge, enveloppée dans l'anathëme général prononcé contre la religion et l'art des païens. »

L^importance que les anciens peuples attachaient à la musique a créé des rivalités qui, dans la légende comme dans l'histoire, apparaissent sous la forme de luttes musicales ou de concours. L'histoire d'Apollon vainqueur de Marsyas n'est que l'expression mythologique d'une vieille rivalité entre l'Europe et l'Asie, et la fable des oreilles d'âne du roi Midas est un témoignage de dédain de la Grèce d'Europe pour le goût musical des habitants de l'Asie Mineure. Le combat des Muses et des Piérides, celui des Muses et des Sirènes, se rattachent également à des luttes musicales que la poésie raconte sous une forme mythologique.

Dans la grande période de la civilisation, les concours entre les cités et entre les quartiers d'une même cité s'organisent d'une façon régulière, et le joli monument de Lysicrate, dont nous avons parlé

LA aCSlOCE ET LA DASSE. U

aïllenis (toae T. px^ iH\ téaoizoi de rîmporUDce qaaiachwat les Aihéoiess à ces looes maânks.

Oa dOQiuil le nom de corrphée an ch^ d'oa durar du» les pièces de Ibèàtre : il donnaii te sâgiu] da duat en fnppuil do pied. Dans là danses U j avait dd corrpbée qui détail joindre à lliabi:«lê professioQ- Délie uni le charme des grâces corporeiks. Cest ainsi que Sophocle Tai choisi pour être le conpbêe des addescenis qo^ dansèreol auHrar do trophée de la baiaiUe de Salamine.

L« D15SE. — La danse n'avait pas da toai, dans raniiqiiiiè, te eandère eKlnàvemeoi frÏTole qu'elle a |«is dans les temps moderne.

Si elle était considérée comme udc partie essentielle de l'éducatioti, c'est que dans les temples comme dans les camps, dans les villes comme dans les campagnes, il y avait des danses dans lesquelles figurait souvent une grande partie de la population, et, dans tous les cas, la plus riche et la plus honorée. La danse a fait parlie de tous les cultes antiques; mais cette danse, qui est appelée danse sacrée, se distinguait non par un mouvement plus lent et plus grave, mais par unrhythmequi était spécial à la divinité qu'on voulait honorer. ,11 semble probable, par exemple, que les danses sacrées des Hébreux

devaient être assez |mouvementées, puisque quand l'arche saiate fut transportée à Jérusalem il y eut des fêtes religieuses dans lesquelles, suivant l'expression delà Bible David ceint d'un éphod de Un «dansait de toutes ses forces devant 1 Éternel

La danse des Hébreux autour du veau d or était probablement une danse fort an mee imitée de celle des prêtres égyptiens autour du

bœuf Apis. Les danses sacrées des Égj'pliens paraissent avoir eu surtout un caractère astronomique. Elles représentaient ou étaient censées représenter le cours des astres et l'harmonie de leurs mouvements. Chez les Grecs, il n'y avait presque aucune cérémonie religieuse dont ta danse ne fit partie. Les Heures sont représentées sur les monuments sous la forme de jeunes filles qui dansent (Gg. 41)> Lucien nous fournit quelques détails sur les danses primitives, a Orphée et Musée, dit-il, les plus excellents danseurs de leur temps, ont ordonné, en instituant les mystères, que l'initiation eût lieu avec le rhythme et la

LA MUSIQUE ET LA DANSE. 4b

danse. C'est aiosi que cela se pratique ; mais il ne faut pas révéler ces secrets aus profanes. Cepeadant tout le monde sait qu'on dit communément de ceux qui en parlent en public, qu'ils dansent hors du chœur sacré. A Délos, on ne faisait point de sacriQces sans danser ; tous se célébraient avec de la danse et de la musique. Des jeunes gens se

itQUM). {V'dM Dorghèu-}

réunissaient en chœur: les uns dansaient ensemble au son de la flùle et de la cithare, et les plus habiles, séparés des autres, dansaient seuls aui chansons. Or les chansons écrites pour ces sortes de ballets se nommaient généralement hyporehemet, c'est-à-dire danse aux chansons, poésie dont sont remplis les poètes lyriques. 31

A Sparte, les jeunes filles exécutaient en l'honneur de Diane des danses mouvementées et extrêmement rapides. Les danses bachiques sont celles que reproduisent le plus souvent les peintures et les sculp-

tures. Ce qui caractérisa ces danses, c'est que la danseuse joue des cymbales ou frappe sur son tympanon, en même temps qu'elle exécute ses mouvements (fig. 42 à /|5).

« Ce n'est ni d'hier ni d'avant-hier, dit Lucien, que l'art de la danse a pris naissance ; il est antérieur à nos ancêtres. Les écrivains qui nous donnent la généalogie la plus authentique de la danse te diront qu'elle date de l'origiae de l'univers, et qu'elle est aussi ancienne

que l'amour. Le cbœur des astres, la conjonction des planètes et des étoiles Qxes, leur société harmonieuse, leur admirable concert, sont les modèles de la première danse. Peu à peu elle s'est développée, et, de progrès en progrès, elle semble être arrivée aujourd'hui à sa plus haute perfection, composant un tout varié, d'un accord parfait et dans lequel se fondent toutes les muses. Rhéa fut, dit-on, la première qui, charmée de cet art, l'enseigna en Phrygie ans Corybanles, et en Crète aux Curèles; elle en retira de grands avantages. Ceux-ci en dansant lui sauvèrent Jupiter, qui sans doute conviendrait lui-même que c'est

grâce à leur danse qu'il a échappé aux dents paternelles, ils exécutaient cette danse tout eo armes, frappant des boucliers avec des épées et bondissant avec un enthousiasme guerrier (Gg. Ii6).

d Eosuiie les plus illustres Cretois s'appliquèrent fortement à cet exercice et devinrent d'excellents danseurs, non-seulement les particuliers, mais les pnnces et ceux qu asprae taux plus ha tes fonctioas. Homère, qui probablement ne voula l pas raba sser Mérion mais l'honorer, lui donne le nom de danseur et il était si connu si populaire a cause de son talent que sa réputat on ne se borna I pas seulement au

F g <I0. La danse d

camp des Grecs, elle s'étendait jusque chez les Troyens, quoique ses ennemis. Je pourrais encore te citer beaucoup d'autres héros qui se sont plu à cet exercice et qui l'ont regardé comme un art; qu'il me suffise de nommer Pyrrhus, fils d'Achille, qui s'illustra par la danse, et y ajouta ce beau genre qui, de son nom, est appelé pi/rrftiçue.

■ I^s Lacédémouieus, qui passent pour les pluï vaillants des Grecs, ayant appris de Castor et Pollux la caryatique, espèce do danse que l'on enseigne à Carye, ville de la Laconie, ne font rien sans l'assistance des muses, à ce point qu'ils vont à la guerre au son de la flûte et qu'ils marchent d'un pas réglé. Chez eux, c'est la flûte qui donne le premier signal du combat, et voilà pourquoi ils ont toujours été vainqueurs.

conduits par la musique et par le rhythme. Tu peux voir encore, de nos jours, que leurs jeunes gens n'apprenaeDt pas moins à danser qu'à faire des armes. Lorsqu'ils ont fmi de lulter avec les poignets et de se frapper à tour de r6)e les uns les autres, le combat se termine par une danse; un joueur de flûte s'assied au milieu, soufflant et marquant la mesure avec son pied; puis les jeunes gens, le suivant par bandes, prennent, en marchant en cadetice, toutes sortes d'attitudes, les unes guerrières, les autres dansantes et chères à Baccbu3 et à Vénus, m

Kig. 47. — Let di

Ces danses consacrées à Vénus et à Bacchus sont celles que l'on exécutait pendant les repas pour égayer les convives. Les danseurs de profession revêtaient souvent un costume spéciale. Ainsi les fameuses danseuses d'Herculanum (fig. A7). sont des femmes vêtues de longues robes faites avec ce tissu léger et transparent qu'on fabriquait spécialement dans l'Ile de Cos. Plus souvent encore les danseuses apparaissent sur les peintures dans un état de nudité presque complet (fig. I|8, /i9, 50, 51), et leur réputation de mauvaise vie explique les ana- Ihème.1 des pères de l'Église vers la Qn de l'empire romain.

L'Asie Mineure, qui est le pays dont presque toutes les danseuses

LA MUSIQUE ET LA DANSE. j9

étaient origiaaîres, avait eu depuis la période mythologique des danses qui furent Irës-goùlées dans l'antiquité.

Xénophon décrit la danse suivante qui eut lieu dans son armée, au moment où les Grecs, après la retraite des Dix mille, se disposaient à rentrer dans leurs foyeri : n Les Thraces parurent les premiers tout armés, et sautèrent au son de la flûte. Ils s'élevaient si haut et retombaient avec tant de force que les spectateurs en parurent effrayés, ils

figurèrent ensuite un combat, à la fm duquel un danseur frappa l'autre, et tout le monde crut qu'il l'avait blessé, mais ce n'était qu'un artifice innocent. Le vainqueur dépouilla le vaincu en dansant, et sortit de la scène par un pas très-gai qui exprimait sa victoire.

<[ Ensuite les Magnésiens dansèrent la danse du semeur. Le semeur pose ses armes à terre, attelle deux bœufs à ta charrue, et ensemence un champ, se retournant de temps en temps comme un homme qui a peur. Un voleur survient : le laboureur saute sur ses armes et court à lui comme pour défendre ses bœufs. Tantôt le voleur a le dessus, garrotte le laboureur et emmène son attelage: tantôt le laboureur

est victorieux, lie au voleur les maios derrière le dos, l'attelle à son char à côté des bœufs et le fait marcher ainsi devant lui.

a Un Mysieu vint après : il tenait un bouclier de chaque main. Quelquefois il s'en servait, comme pour se défendre à la fois conire deux ennemis, d'autres fois comme s'il n'y en avait qu'un seul : souvent il tournait rapidement sur lui-môme et faisait le saut périlleux, sans lâcher ses boucliers. Il finit par frapper à la manière des Perses, d'un

bouclier sur l'autre, et par exécuter au son de cet instrument n un pas charmant.

<i Des Arcadiens parurent ensuite sur la scène; ils étaient couverts d'armes brillantes et s'avancèrent en cadence, se tenant les uns les autres par la main, et la flûte exécutant une marche guerrière. Quelques-uns se détachaient de la bando, d'autres s'y joignaient, et ils finissaient tous par danser en rond, mais avec tant de rapidité et de juiflesse que le mouvement d'une roue n'est pas plus prompt ni plus égal.

u Enfin deux femmes parurent, vêtues des habits les plus élégants ; l'une dansa la pyrrhiquc, un bouclier à la main, l'autre la danse d'Ariane, agitant un voile; mais celle-ci avec tant de légèreté et de

gr&ce qu'elle ravit tous les spectateurs et termina le ballet au bruit des applaudissements. Les Paphlagoniens, étonnés d'un tel spectacle et surtout de la danse des femmes, demandèrent aux Grecs si leurs

femmes combattaient aussi avec eux : n Oui, répondit-on de toutes <i parts, et ce sont elles qui, en dansant et en combattant tour à tour, « ont chassé de la Grèce l'armée du grand roi. h

La uiuiQtTE. — La danse comprenait la mimique, et les connaissances d'un danseur, si nous en croyons Lucien, devaient être assez étendues, u Le fond de toute la danse, dit cet écrivain, est l'histoire antique, dont le. danseur doit se rappeler aisément les épisodes pour pouvoir les exprimer avec grâce. Il faut donc qu'il connaisse parfaitement tout ce qui s'est passé depuis le chaos et la naissance du monde jusqu'à Cléopàtre, reine d'Egypte. » Cela était exact au temps de Lucien, car les danseurs étaient continuellement appelés à représenter, par la mimique, les scènes de l'histoire et surtout de la mythologie. C'est ce que nous allons voir dans le récit d'un ballet décrit par Apulée.

<i Le théâtre représentait une montagne en bois, à l'instar de cette montagne fameuse que le poète Homère a chantée sous le nom d'Ida. Elle était construite avec des proportions gigantesques, et couverte

d'arbres verts et de plantes vives jusqu'à son sommet. L'art du machiniste y avait fait couler une source, qui de ses flancs jaillissait en onde limpide. Quelques chèvres y broutaient une herbe tendre. On voyait Paris, le berger phrygien, avec son manteau étranger et flottant, à longs plis. Ce rôle était tenu par un jeune homme qui avait un costume magnifique, qui était coiffé d'une tiare en or, et qui faisait semblant de conduire le troupeau. Un instant après parut un bel enfant nu, à l'exception de Tépaule gauche, que couvrait une chlamyde d'adolescent. Ses cheveux blonds attiraient tous les regards, et d'entre leurs boucles on voyait sortir une paire de petites ailes parfaitement semblables Tune à Tautre. Son caducée et sa baguette achèvent de le faire reconnaître : c'est Mercure. II s'avance en dansant, et de la main droite, tenant une pomme d'or, il la remet à celui qui figure Paris. Il lui explique par sa pantomime la mission que lui impose le maître des dieux; et après avoir exécuté les pas les plus charmants, il disparaît.

« Vient ensuite une jeune fille à l'air majestueux, chargée de représenter Junon. En effet, sa tête est ceinte d'un blanc diadème et elle porte un sceptre. Une seconde entre brusquement : on la reconnaît sans peine pour être Minerve, au casque brillant qui couvre son chef et qui est recouvert lui-même d'une couronne d'olivier, à son égide quelle élève, à sa lance qu'elle brandit, à son attitude de combattante. Après elle s'avance une troisième beauté, et l'incomparable éclat dont brille sa divine personne a désigné Vénus. Deux couleurs frappent d'abord les yeux à l'aspect de la déesse : Talbâtre de son corps, parce qu'elle tire son origine des cieux, et l'azur de sa draperie, parce qu'elle sort du sein des mers.

« Ces trois jeunes filles, qui sont censées des déesses, ont chacune leur cortège. Junon est suivie de Castor et de Pollux portant des casques en forme d'œuf, ornés d'étoiles au cimier; mais les deux frères sont aussi de jeunes acteurs. Cette Junon, aux accords variés d'une flûte amoureuse, s'avance avec des gestes calmes et sans affectation, et, par une pantomime pleine de noblesse, elle promet à Paris que s'il lui décerne le prix de la beauté, elle à son tour lui donnera lempire de l'Asie entière. Celle que son costume guerrier a fait reconnaître pour Minerve est escortée de deux jeunes garçons figurant le trouble et l'effroi. Écuyers fidèles de la martiale déesse, ils bondissent avec des épées nues. Un joueur de flûte, derrière elle, fait entendre, sur le mode dorien, un air belliqueux, lequel, mêlé de sons graves et de sons aigus, imite la trompette et soutient l'effort de la danse vigoureuse

exécutée par la déesse. Remuant la tête, lançant des regards pleins de menace, elle avance précipitamment avec une sorte de brusquerie; puis elle fait comprendre à Paris que sMl lui adjuge la pa'me de la beauté, il deviendra, grâce à sa protectrice, un héros immortalisé par ses trophées de guerre.

« Mais c'est pour Vénus que sont toutes les faveurs de l'assemblée. Elle s'avance à son tour sur le milieu de la scène, entourée d'un peuple de jolis enfants; et elle s'y arrête avec le sourire le plus doux et le plus agréable. Ces Cupidons aux membres arrondis et blancs comme du lait, vous les eussiez pris pour les véritables Cupidons venant de s'envoler de la mer ou des cieux. Leurs petites ailes, leurs petites flèches, le reste de leur costume, tout s'accordait à merveille avec leur rôle; et; comme si leur maîtresse eût dû se rendre à un banquet nuptial, ils éclairaient sa marche avec des torches éblouissantes. Puis il se répandit comme par flots un essaim de jeunes vierges : ici, les Grâces si gracieuses; là les Heures si belles. Les unes et les autres, en jetant des guirlandes de fleurs et des roses effeuillées, cherchaient à plaire à leur déesse, et formaient des rondes charmantes, offrant pour hommage les trésors du printemps à la reine des voluptés. Bientôt les flûtes à plusieurs trous commencent à jouer tendrement des airs lydiens, qui remplissent l'âme des spectateurs d'une suavité délicieuse; et, bien que plus suave encore, Vénus se met doucement à danser. Les pas d* abord sont lents et indécis; mais le mouvement d'ondulation qui dessine sa taille se communique insensiblement à sa tête, et ses gestes délicats se règlent sur tous les sons amoureux que font entendre les flûtes. Tantôt ses regards à demi voilés jettent un doux éclat, tantôt ils sont vifs, agaçants; et parfois elle ne danse que des yeux. Dès qu'elle fut arrivée en présence de son juge, par la manière de jeter ses bras, elle sembla promettre à Paris que si elle obtenait la préférence sur les autres déesses, elle lui donnerait une épouse dont les merveilleux appas égaleraient les siens propres. Alors la volonté du jeune Phrygien est décidée : il présente à la jeune fille la pomme d'or qu'il tenait à la main; c'était lai adjuger la victoire.

« Après que ce jugement de Paris est terminé, Junon et Minerve sortent de scène, mornes, courroucées et indiquant par leur pantomime rindignation que leur cause cet échec. Vénus, au contraire, satisfaite et riante, exprime sa joie en dansant avec touie sa suite. »

La MI^.DBCINB. — LbS MATHéllATIQCES. — LA CéOORAPHlB. — L'HISTOIRB.

La jurisprudencb. — La philosophie.

La médecine. — Chez les peuples primitifs, les maladies étaient considérées comme une marque de la colère divine. Aussi l'exercice de la médecine était le plus souvent un privilège du sacerdoce et elle était intimement mêlée à la magie et à toutes les superstitions du temps. Nous savons qu'en Ég^'pte, les médecins appartenaient tous au corps sacerdotal, mais nous sommes encore obligés de nous en rapporter aux historiens grecs pour la manière dont ils l'exerçaient. « La médecine en Egypte, dit Hérodote, est partagée ; chaque médecin s'occupe d'une seule espèce de maladie et non de plusieurs. Les médecins foisonnent en tous lieux : les uns sont pour les yeux, d'autres pour la tète, d'autres pour les dents, d'autres pour le ventre, d'autres pour les maux internes. »

Diodore de Sicile ne parle pas de ces spécialités affectées à chaque médecin, mais il entre dans des détails plus techniques sur les traitements en usage dans les maladies, u Pour prévenir les maladies, les Égyptiens traitent le corps par des lavements, par la diète et les vomitifs; les uns emploient ces moyens journellement, les autres n'en font usage que tous les trois ou quatre jours. Car ils disent que l'excédant de la nourriture ingérée dans le corps ne sert qu*à engendrer des maladies, et c*est, suivant eux, pour cette raison que le traitement indiqué enlève les principes du mal et maintient la santé. Dans les expéditions militaires et dans les voyages, tout le monde est saigné gratuitement, car les médecins sont entretenus aux frais de la société. Ils établissent le traitement des maladies d après des préceptes écrits, rédigés et transmis par un grand nombre d'anciens médecins célèbres. Si, en suivant les préceptes du livre sacré, ils ne parviennent pas à sauver le malade, ils sont déclarés innocents et exempts de tout reproche; si, au contraire, ils agissent contrairement aux préceptes écrits, ils peuvent être accusés et condamnés à mort, le législateur

LUS SCIENCES. 8b

ayant pensé que peu de gens trouveraient une méthode curative meilleure que celle observée depuis si longtemps et établie par les meilleurs hommes de l'art. »

La loi qui obligeait les médecins à suivre la voie tracée par leurs prédécesseurs était irrationnelle et devait nécessairement entraver le progrès de la science. Hais ce respect outré des .traditions n'est pas bien surprenant dans un pays où toute science se rapporte à la religion, dont le sacerdoce est seul dépositaire. Dans les sociétés primitives, la médecine et la magie sont à peu près confondues, et les recettes indiquées pour la guérison d'une maladie sont presque toujours accompagnées d'incantations qui devaient en assurer le succès. Au reste, la plupart des médicaments des Égyptiens paraissent avoir été empruntés à h Qore du pays, ou à celle des contrées voisines, comme la Phénicie et la Syrie.

Quaui à la chirui^e, il ne semble pas qu'elle ait été non plus bien avancée. M. Mariette nous dit en efTet, dans le catalogue du musée de Boulaq : u Au bas du compartiment de droite est exposé un fémur, provenant d'une momie de la XI* dynastie. Les médecins constateront que l'os brisé n'a point élé réduit, et que les deux parties chevauchant lune sur l'autre, sur une longueur de près de quatre centimètres, ont fini par se souder. J'ai trouvé d'assez nombreux exemples de ce fail, qui ne donne pas une grande opinion de la chirurgie ég^piienne. » 11 est en eiïct bien diCOcile de supposer que la cliirui^ie ait pu faire de bien grands progrès dans un pays où la dissection était absolument impossible, par suite du respect que l'on avait pour les morts.

Les renseignements sont encore plus vagues pour ce qui concerne la Chaldée, ou les amulettes et certaines formules magiques paraissentavoir surtout servi de médicaments. Hérodote prétend que les médecins étaient inconnus à Babylone. n Les Babyloniens, ' dit-il, iransportent les malades sur la place . ,.„ ""*' "'' , ,

•^ r ArliiUo piUMiiH Pilroclo.

du marché; car ils n'emploient pas de médecins. Chaque passant s'approche du malade et le questionne sur le mal dont il est atteint, pour savoir si lui-même en a souffert ou s'il a vu quelque autre en souffrir. Tous ceux qui vont et viennent confèrent avec lui et lui conseillent le remède qui les a guéris de cette môme maladie, ou qui à leur connaissance en a guéri d'aulrcs qu'eux-mêmes.

Ii6 L'ÉDUCATION.

Il n'est permis à personne de passer dRvant un malade sans l'interroger sur son mal. »

La chirurgie élait certainement pratiquée au temps d'Homère, et les récits du poète sur Machaon el Podalire montrent qu'il y avait déjà des hommes assez habiles pour inspirer aux soldai une conTiance

sans bornes. Uno peinture de vase, qui décore le fond d'une coupe, montre Achille pansant les bles'iures de son ami Patrocle (fig. 52). Achille, comme tous les héros élevés par le centaure Chiron, connaissait les plantes dont le suc est salutaire pour le pansement des blessures. Le centaure Chiron passait en effet pour l'inventeur de la médecine ; mais ce fut son élève Esculapc, IJls d'Apollon et de la nymphe

LES SCIENCES. oT

Coronis, qui fut particulièrement honoré comme dieu guérisseur. Les traditions relatives à EscuUpc ont trop d'importance dans la question qui nous occupe pour que nous n'en disions pas quelques mots.

Esculape (Ûg, 53) a pour emblème le serpent, qui de tout temps a été considéré comme un symbole de guérison. Ce symbole, commun à tous les peuples de l'antiquité, parait avoir eu son origine en Egypte, d'où il se serait répandu en Phénicie et dans toute la Syrie, puisque nous voyons Moïse ériger un serpent d'airain pour guérir les Israélites. Le serpent se voit également à côté d'Hygio, fille d'Esculape, qui est comme son père une divinité de la sauté (fig. 5k). L'emblème du serpent peut avoir été importé en Grèce par des matelots phéniciens.

Selon Pline, la raison de cet emblème est que le serpent se renouvelle en changeant de peau, et que l'homme se renouvelle également par la médecine, puisque les médicaments lui donnent un corps nouveau. On sait en elTct qu'Esculape ressuscitait les morts et que Jupiter fut obligé de le foudroyer pour satisfaire aux plaintes do l'iuton, qui ne voyait plus arriver les ombres sur lesquelles il avait droit de régner. Le génie de la guérison, Télesphore, est ce petit enfant que l'on voit souvent figurer à càcé d'Esculape, et que montre la figure 55.

Le culte d'Esculape était répandu partout, mais surtout à Épidaure, où les malades venaient de toutes les parties de la Grèce. On les soumettait dès leur arrivée à certaines pratiques hygiéniques, telles que le jeûne, les ablutions, les bains, etc. AprèJ ces préliminaires ils étaient admis à passer la nuit dans le temple. Le dieu leur apparaissait en

58 L'ÉDOCATION.

songe et leur prescrivait des ordonnances que ses prêtres interprétaieat ensuite. Aristophane, dans sa comédie de Plulus, fait avec sa grossièreté ordinaire un piquant récit de ce qui se passait dans le temple, d'après les croyances populaires. Le malade dont il parle est un nommé Fltitus, atteint do cécité, et ie personnage qui fait le récit est l'esclave Carion.

V Carion. —Aussitôt que nous sommes arrivés au temple d'Esculapc avec Plutus, nous l'avons d'abord mené à la mer et nous l'avons baigné. Ensuite nous revînmes au sanctuaire du dieu. Après avoir consacré sur l'autel les gàlcaui et autres offrandes, et avoir livré la fleur de farine à la flamme de Vulcain, nous couchâmes Plutus avec les cérémonies voulues, et chacun de nous s'arrangea sur un lit de paille.

« La femrïw. — Y avait-il aussi d'autres personnes qui implorassent le dieu?

i( Carion. — Il y avait d'abord Néoclide (orateur accusé d'avoir volé les deniers publics], qui, tout aveugle qu'il est, vole avec plus d'adresse que ceux qui voient clair, puis beaucoup d'autrcsayant toutes sortes de maladies. Après avoir éteint les lampes, le ministre du dieu nous dit de dormir, et nous enjoint, si l'on entend du bruil, de faire silence ; nous nous couchons tous tranquillement. Moi, je ne pouvais dormir ; certain plat de bouillie placé au chevet d'une vieille excitait ma convoitise, et je désirais ardemment me glisser jusque-là. Je lève la tête; je vois le prêtre enlever les gâteaux et les ligues sèches de la table sacrée. Puis il fait le tour des autels l'un après l'autre; et lous les gâteaux qui restaient, il les mettait saintement dans un sac. Moi, convaincu de la grande sainteté de l'action, je saute sur le plat de bouillie.

" La femme. — Misérable ! n'avais-tu aucune crainte du dieu 7

Il Carion. — Oui, sans doute ; je craignais qu'avec sa couronne il

ne fût avant moi au plat de bouillie : le fait de son prêtre m'en disait

asseï ; la vieille, entendant du bruit, étendit la main pour retirer le

plat; alors je siflle comme un serpent et Je la mords. Aussitôt clic

Fig, 5â. — Télo.phore.

retire la main, et s'enveloppe en silence dans ses couvertures, en lâchant de frayeur un vent plus puant que celui d'un chat. Alors enGn, je me bourre de bouillie, et puis je me recouche, le ventre plein.

« La femme. — Et le dieu ne venait donc pas?

« Carion, — Pas encore. Mais après cela, je fis une bonne farce : lorsqu'il approcha, je fis résonner une décharge des plus bruyantes, car j'avais le ventre tout gonflé.

« La femme. — Sans doute, il s'emporta en imprécations contre toi?

n Carion, — Il n'y prit seulement pas garde.

'i La femme. — Tu veux dire que ce dieu est grossier?

a Carion. — Non, mais il aime Tordure. (Allusion aux médecins qui constatent l'état du malade par l'inspection des excréments.)

« La femme. — Ah I misérable I

« Carion, — Cependant je m'enfonçai dans mon lit, de frayeur. Le dieu fit le tour et visita gravement chaque malade. Ensuite^ un esclave lui apporta un petit mortier en pierre, un pilon et une petite boîte.

a La femme, — Mais comment pouvais-tu voir tout cela, pendard, puisque tu te cachais, dis-tu?

« Carion. — Je voyais tout à travers mon manteau, car il y a assez de trous. 11 se mit d abord à préparer un cataplasme pour les yeux de Néoclide; il prit trois têtes d'ail de Ténos, qu'il pila dans le mortier, avec un mélange de gomme et de suc de lentisque; il arrosa le tout de vinaigre sphettien, puis il l'appliqua dans l'intérieur des paupières, pour rendre la douleur plus cuisante. Néoclide criait de toutes ses forces et voulait s'enfuir. Mais le dieu lui dit en riant : Demeure ici avec ton cataplasme; je veux t'empécher de prodiguer des parjures dans l'assemblée.

« La femme. — Quel dieu sage et patriote!

« Carion. — Il vint ensuite auprès de Plutus ; et d'abord il lui tâta la tête, puis il lui essuya les yeux avec un linge bien propre : Panacée lui couvrit la tête et le visage d'un voile de pourpre; le dieu sifUa, et aussitôt deux énormes serpents s'élancèrent du fond du temple.

« La femme. — Bons dieux I

« Carion. — Ceux-ci, s'étant glissés doucement sous le voile de pourpre, léchèrent, je crois, les paupières du malade; et en moins de temps, ma chère maîtresse, que tu n'en mettrais à boire dix cotyles de vin, Plutus recouvre la vue. Moi, dans ma joie, je battis des mains et je réveillai mon maître. Aussitôt le dieu disparut et les serpents se

bO L'ÉDUCATION.

cachèrent au fond du temple. Mais ceux qui couchaient auprès de Plutus, avec quel empressement ils le serrèrent dans leurs brasl Ils restèrent éveillés toute la nuit, jusqu'à ce que le jour parût. Pour moi, je ne cessais de remercier le dieu d'avoir si vite rendu la vue à Plutus et augmenté la cécité de Néoclîde.

« La femme. — Divine puissance d'Esculape! n

Cette scène montre qu'à l'époque de la guerre du Péloponnèse, le crédit du dieu de ia médecine avait singulièrement diminué, et Aristo-

phane ne se serait pas moqué ainsi d'Esculape et de ses prêtres, s'il ne s'était pas senti appuyé par une portion du public disposée à l'applaudir. A cette époque, en elTet, les asclépiadcs ou prêtres d'Esculape, qui se prétendaient descendants du dieu et dépositaires de ses procédés de guérison, étaient en opjTOsition avec des médecins formés dans les écoles d'Asie Mineure. Ceux-ci, à la tête desquels il faut citer Hippocratc, habitaient les villes, et, vivant loin du temple, ils avaient la prétention d'exercer la médecine, en dehors du culte et de toute pratique religieuse. La science, qui commen<}ait à afBrmer ses droits, était

pourtant redevable aux asclépiades de la plupart des observations sur lesquelles elle s'appuyait, puisque dans les .temples d'Esculape on enregistrait avec soin tous les symptômes observés chez le malade qu'on voulait soigner, et on lui appliquait les remèdes qui avaient précédemment guéri un autre malade atteint des mêmes symptômes. Cette manière de pratiquer la médecine, qui ressemble beaucoup à celle qu'HéroJote attribue aux Égyptiens, excluait forcément toute manière de voir personnelle, et elle explique tout naturellement pourquoi, malgré l'afiluence des malades qu'on apportait au temple, des écoles dissidentes pouvaient encore se produire avec succès.

11 semble assez probable qu'il a dû exister des maisons de santé pour soigner les malades et dont l'organisation était sans doute assez

semblable à celle des établissements du même genre qui accompagnaient toujours les temples d'Esculape. Une fresque de la maison des vestales, à Pompéi, représente un édifice que l'on croît avoir eu cette destination (fig. D6), Mais il est difficile de comprendre la disposition de l'établissement dans une représentation ou la fantaisie a certainement une très-grande part.

Il parait certain qu'Hippocrate a étudié dans les temples, à Cos notamment, où il aurait copié les tablettes votives des malades, mais il n'a emprunté b. personne la clarté avec laquelle il décrit les maladies, la méthode avec laquelle il les classe, et l'expérience pratique qu'il mettait au service de ceux qu'il soignait. Hippocrate, le plus célèbre des médecins de l'antiquité, vivait au temps de la guerre du Péloponnèse. Galten, qui était comme Hippocrate natif de l'Asie Mineure, était du second siècle de notre ère. Mais pendant les cinq siècles qui les séparcn(, de nombreuses écoles se formèrent et la médecine, complètement

dégagée des formules religieuses qu'elle avait eues à l'origine, prît durant cette période une allure vraiment scientifique, qu'elle perdit ensuite peu à peu. Sous les princes syriens, les amulettes et les formules

Fig. 58. — DantitU leyihe. (D'apràa uns pMi

magiques des Orientaux trouvèrent, à l'aide des superstitions toujours croissantes, un tel crédit dans la population, que la médecine, en tant

Pig. 5». — TaïuUls d« dcntiHfL

que science fondée sur l'expérience et l'observation, disparut peu à peu.

Quelques représentations de vases se rapportent à la chinu^ic.

Pig. fiû. — Étui d« chinugttD-

Sur la figure 57 on voit un médecin scytbe pansant la blessure d'un soldat, et un dentiste appartenant à la même nation est représenté sur la figure 58. Les sujets de ce genre qui se trouvent quelquefois sur les vases n'apparaissent jamais sur les peintures décoratives.

Un iostniment de dentiste en forme de pinces, et qui parait destiné

à rextraction des dents, a été découvert à Pompéi, avec d'autres outils du même genre, dans la maison dite du chirurgien. Nous en donnons la reproduction figure 59.

On a également découvert à Pompéi un étui de chirurgien (flg. 60) et quelques instruments spéciaux, comme celui qui est représenté sur

i.aiir'jicia

Pig. Cl. — Inslruraent de chirurgie.

la figure 61. Le soin apporté à la confection de ces instruments semble prouver que la chirurgie avait acquis une certaine importance. Néanmoins, comme les anciens ne disséquaient pas les cadavres humains, et qu'ils ne pouvaient étudier l'anatomie que sur les animaux, les connaissances qu'ils ont pu avoir sur cette science étaient nécessairement très-incomplètes.

Les mathématiques. — 11 est impossibe de flxer Tépoque où on a commencé à calculer, mais les plus vieilles civilisations, celles de l'Egypte et de la Chaldée, témoignent de connaissances assez étendues en arithmétique et en géométrie. On attribuait aux Phéniciens le mérite d'avoir trouvé la manière de tenir les registres, et leurs affaires commerciales étant très-étendues, ils ont dû porter une très-grande attention vers Tétude des chiffres et de leurs diverses combinaisons.

L'antiquité attribuait à Pythagore un voyage assez long en Egypte, et c'est dans ce pays qu'il aurait puisé sa philosophie, tout entière fondée sur des combinaisons de nombres. 11 serait d'ailleurs bien difficile de déterminer exactement quelles étaient les connaissances de ce personnage, dont Texistence historique est à peine connue. Outre les quatre premières règles de Tarithmétiquc, les anciens possédaient les méthodes pour extraire la racine carrée et la racine cubique; ils connaissaient la théorie des proportions et des progressions arithmétiques et géométriques, et ils considéraient Pythagore comme celui qui les avait initiés à toutes ces connaissances.

Les monuments élevés sur le sol de TÉgypte montrent surabondamment que l'étude de la géométrie était très-avancée dans ce pays. Thaïes de Milet, qui vivait au vu* siècle avant notre ère, est regardé comme le premier philosophe qui se soit livré à l'étude de la géométrie et il passe pour en avoir étudié les principes en visitant l'Egypte. 11 avait mesuré, dit-on, la hauteur des pyramides d'après l'étendue de leur ombre. Pythagore, Hippocrate deChios, Platon apportèrent de grands développements dans les sciences qui se rapportent à la géométrie. Le traité d'Euclide, parvenu jusqu'à nous, compte encore aujourd'hui parmi les ouvrages classiques en matière de science. Cet ouvrage, connu sous le nom d'Éléments, a eu une multitude d'éditions. Euclide professait à Alexandrie sous le règne de Ptolémée Lagus, qui passe pour avoir lui-même fréquenté ses cours. Enfin Archimède, qui fut un des plus grands savants de l'antiquité, a fait d'importants travaux sur la géométrie ; mais sa grande renommée vient surtout de son savoir et de son ingéniosité en mécanique.

Nous avons vu que les anciens Égyptiens connaissaient le siphon (tome III, page 112) ainsi que le soufflet de forge (tome lll, page 264). Toutefois leurs connaissances en mécanique devaient être assez bornées, puisque les énormes matériaux qu'ils employaient pour la construction de leurs monuments n'étaient pas mis en mouvement par des moyens mécaniques, mais seulement à force de bras. Dans toutes les armées de l'antiquité, on voit des machines de guerre qui sont quelquefois assez compliquées, et parmi les moyens indiqués par Vitruve pour soulever les fardeaux, on trouve les cabestans, le levier, les poulies, les grues, les plans inclinés, etc. Toutefois on ne peut pas dire que l'étude de la mécanique ait été poussée bien loin dans l'antiquité et les applications de cette science à l'industrie, si fréquentes chez les peuples modernes, paraissent avoir été absolument inconnues. Mais il est néces-

saire de rendre hommage à Archimède, à qui Ton attribue, outre la vis creuse, dite vis d*Archimède, Tinvention de la poulie mobile, des roues dentelées, de la théorie des plans inclinés, du levier, etc. C'est à propos de la théorie du levier qu'il disait : « Donnez-moi un point d*appui et je soulèverai le monde. »

Plusieurs applications intéressantes de la mécanique sont également dues aux mathématiciens d'Alexandrie. Ainsi Ctésibius est l'inventeur de la pompe aspirante et foulante qui porte son nom. 11 fit aussi des orgues hydrauliques et une clepsydre ou horloge d'eau qui était extrêmement célèbre. L'eau tombait sur une roue qu'elle faisait tourner, et qui communiquait par là un mouvement régulier à un petit personnage en bois, indiquant à l'aide d une baguette les heures, les jours et les mois marqués sur une colonne. Un élève de Ctésibius, Hiéron d'Alexandrie, qui vivait environ un siècle avant Jésus-Christ, a aussi été trèsadmiré pour ses automates, ses pompes et ses [diverses machines. 11 avait écrit plusieurs ouvrages importants sur la mécanique.

L'astronomie. — Les Chaldéens passent pour les plus anciens astronomes, mais il est impossible de savoir quelles ont été leurs premières observations, ni à quelle époque on peut les faire remonter. On sait qu'ils étaient parvenus à déterminer le mouvement moyen journalier de la lune, dont le cours était pour eux le principe de la mesure du temps. « Beaucoup de choses encore en usage dans l'astronomie, dit M. Lenormant, nous viennent de la civilisation chaldéo-assyrienne et de sa science, à laquelle toute l'antiquité rendait un si juste hommage. Telles sont la division de l'écliptique en douze parties égales constituant le zodiaque, dont les figures paraissent avoir également la même origine; la division du cercle en trois cent soixante degrés; celle du degré en soixante minutes, de la minute en soixante secondes et de la seconde en soixante tierces, ainsi que l'invention du mode de notation qui sert encore à marquer ces divisions du degré. Ce sont aussi les Chaldéo-Assyriens qui instituèrent la semaine de sept jours, consacrés aux sept planètes qu'ils adoraient, et depuis un temps immémorial l'ordre de leurs jours n'a pas été changé. Inventeurs du gnomon, ils furent les premiers à diviser la journée en vingt-quatre heures, l'heure en soixante minutes et la minute en soixante secondes. »

Le gnomon, dont les Chaldéens sont inventeurs, paraît être le premier instrument astronomique employé dans l'antiquité. La figure 62 montre un gnomon de l'époque romaine.

nr. 9

«8 L'EDDCATION.'

Si l'opinion la plus répandue attribue aux Chaldéens la priorité dans les éludes aslronomiques, il est certain ausai que les Égyptiens se sont, dès l'antiquité la plus reculée, préoccupés de la conformation de Tunivcrs. Thaïes, Pytliagore et Platon passent pour avoir emprunté aux Égyptiens lesconnaissanccs assez étendues qu'ils avaient en astronomie. Ils connaissaient la rondeur de la terre, le mouvement des planètes, les phases de la lune et la cause des éclipses. Mais c'est surtout sous les successeurs d'Alexandre que l'astronomie devint une science fondée sur l'expérience. Parmi les plus fameux astronomes de cette époque, il faut citer Pithéas, qui, observant à Marseille la longueur méridienne de l'ombre du gnomon, en concluait l'obliquité de l'écliptique; Aristarque de Samos, auteur d'une méliiode pour trouver le rapport des distances du soleil et de la lune à la terre; Ératosthène, auquel on doit la première mesure de laterre, et qui fixa la lalitude d'Alexandrie et de Syëne; Hipparque de Nicée, qui fît un catalogue renfermant 1,025 étoiles, et enseigna la position des lieux de la " - ''~~-^-^'^,i^sr^ ■ ■' terre par leur longitude et leur lati- Kig. OS. - onumoa. tudc. Ptolémée, qui fut aussi célèbre

comme astronome que comme géographe, suivit les idées d'Hipparque, et son système fut considéré comme le plus complet qui eût encore été formulé. Il vivait à Alexandrie, environ cent trente ans avant Jésus-Christ. A partir du m* siècle de notre ère, les sciences commencèrent à perdre de leur importance, et finirent par disparaître complètement dans rabaissement général de l'esprit humain. Quelques-unes des connaissances astronomiques de l'antiquité nous ont été transmises par les Araijes et elles sont devenues, sous la Renaissance, le point de départ de la science moderne. Le calendrier des anciens a subi plusieurs fois des altéralious, par suite du changement dans les idées aslronomiques. Les Égjpliens reconnaissaient trois saisons : la première était celle de l'inondation, la seconde était l'époque des semailles, et la troisième celle des moissons. Leur année civile comprenait douze mois de trcoto jours chacun, avec

cinq jours complémentaires. Mais comme ils n'avaient pas tenu compte du supplément qui forme nos années bissestiles, l'année civile, qui retardait tous les quatre ans d'un jour environ sur l'année solaire.

Pi;. M. -

[. (Musja du LanrtD.t

fioit par n'être plus en rapport avec les saisons, en vue desquelles on avait voulu la régler.

Primitivement les Grecs admirent aussi douze mois de trente jours, et chaque mois était consacré à une divinité. L'autel des douze dieux {Ûg. 63) nous donne l'idée d'un monument astronomique dans l'an-

tiquité. Ce monument est une sorte de table circulaire, au milieu de laquelle a dû être un cadran solaire. Autour de la table, les têtes des douze grandes divinités de l'Olympe sont sculptées avec un relief trèsprononcé et chacune d'elles est en rapport par un de ses attributs avec un signe du zodiaque représenté sur le contour extérieur de la table. Au mois d'avril répondent le signe du bélier et la colombe de Vénus, au mois de mai le taureau avec le trépied d'Apollon, au mois de juin les gémeaux avec la tortue de Mercure, au mois de juillet le cancer et l'aigle de Jupiter, au mois d'août le lion et le panier de Gérés, au mois de septembre la vierge et le bonnet de Vulcain entouré d'un serpent, au mois d'octobre la balance et la louve de Mars, au mois de novembre le scorpion et le chien de Diane, au mois de décembre le sagittaire et la lampe de Vesta, au mois de janvier le capricorne et le paon de Junon, au mois de février le verseau et les dauphins de Neptune, au mois de mars les poissons et la chouette de Minerve.

L'année des Grecs étant seulement de trois cent soixante jours, on fut obligé de former un mois complémentaire revenant à intervalles déterminés, et de constituer ainsi un cycle d'années au bout duquel on devait se retrouver d'accord avec le soleil. Mais comme les villes grecques n'adoptèrent pas toutes le même système, il y eut toujours une certaine confusion dans ce calendrier.

Des désordres bien plus graves se présentèrent chez les Romains. Le calendrier de Numa, établi d'après les idées astronomiques des Étrusques, contenait une erreur de calcul qui, par l'accumulation des années, produisit une véritable perturbation. G'est ainsi qu'en Tan 190 avant Jésus-Christ, le !•*• janvier se trouva correspondre au 29 août. Cette situation fut rectifiée par Jules César, qui établit le calendrier Julien. L'astronome alexandrin Sosigène, chargé de ce travail, basa ses calculs sur une année solaire de trois cent soixante-cinq jours et six heures : en réunissant les six heures d'excédant on en forma un jour, qui, intercalé tous les quatre ans dans Tannée, forma Tannée bissextile. Pour arriver à ce résultat et rattraper Tordre des saisons, il fallut donner quatre cent quarante-cinq jours à une année, qui fut Tan 47 avant Jésus-Christ, et qui reçut pour cette raison le nom d'année de confusion. Le calendrier Julien est encore en usage parmi les Russes et les chrétiens du rite grec, mais il a été remplacé chez les autres peuples chrétiens par le calendrier grégorien, sur lequel il retarde de douze jours. Cette différence provient d'une erreur de Tastronome Sosigène, qui s'était trompé d'un peu plus de onze minutes en fixant la durée

de l'aaoée solaire à trois cent soixante-ciaq jours et six heures, erreur d'où il résulta que les points solsticiaux et équiaoxiaux rétrogradaient d'un jour eo cent trente-trois ans. Le calendrier grégorien diiïère du calendrier Julien en ce qu'il retranche trois années bissextiles en

l'espace de quatre cents ans, ce qui lui donne un< rigoureuse (Gg. 6Ii)'

exactitude plus

La géoghaphie. — Pour Homère, le monde est un disque ayant la Grèce pour centre et enloiiré de tous côtés par te fleuve Océan. Le soleil, parti des portes de l'Oricat pour aller se plonger dans le fleuve Océan, a l'endroit où sont les colonnes d'Hercule, fait du côté de l'équateur le tour du disque terrestre, sur un bateau fabriqué par Vulcain, de manière à se retrouver le malin au point exact d'oti il était parti la veille. Il y a donc un côté du disque qui est le cdté du jour, où la nuit oe paraît jamais, et qui est inhabitable à cause de la chaleur brûlante de l'astre; la vague idée que les anciens avaient de l'immensité du Sahara avait donné lieu à cette croyance. Le c6té de la nuit, où le soleil ne parait jamais, est en même temps une contrée glacée dont les hommes ne sauraient supporter le climat. La mer du Nord et la mer Baltique sont absolument inconnues et, au-dessus de la Thracc, les e voient pas autre chose que de la neige. Les idées d'Homère

sont exactes quand il parle des pays qu*il connaît et deviennent fausses dès qu'il s'agit des contrées lointaines; ses connaissances précises en géographie ne s'étendent pas au delà d'un rayon de cent cinquante lieues.

Pendant bien longtemps, les Grecs ont considéré Delphes comme le centre du monde : c'était même pour eux une croyance religieuse. Les idées sur la configuration du monde commencèrent à se modifier pendant les guerres médiques, et surtout après les voyages d'Hérodote, qui eurent pour effet de faire connaître aux Grecs une foule de contrées dont ils n'avaient aucune idée auparavant. C'est ainsi qu*Hérodote luimême nous dit : a Je ne connais point le fleuve Océan, et il me semble que c'est Homère ou quelques anciens poètes qui ont inventé cette dénomination ou Font introduite dans leurs poèmes. » L'opinion que la terre était un disque plat fut peu à peu abandonnée, et Aristote enseignait que la terre était sphérique; il croyait même qu'on pouvait aller aux Indes par les colonnes d*Hercule. Cette opinion fut ensuite admise par la plupart des géographes, et Strabon n'a pas l*air de regarder comme impraticable l'idée de faire le tour du monde, a Ceux qui, dit ce géographe, ayant entrepris le périple de la terre, sont revenus sur leurs pas, ne Tout pas fait, de leur aveu même, pour s'être vu barrer et intercepter le passage par quelque continent, mais uniquement à cause du manque de vivres et par peur de la solitude, la mer demeurant toujours aussi libre devant eux. »

Au temps d'Auguste, on admettait généralement que la zjne tempérée était seule habitable, et comme on ne supposait pas que Téquateur pût être franchi, la terre habitée était, aux yeux des géographes, contenue tout entière dans l'hémisphère boréal. « Le ciel, dit Pline le Naturaliste, est divisé en cinq parties qu'on appelle zones ; un froid rigoureux et des glaces éternelles assiègent toutes les contrées adjacentes aux deux zones extrêmes, c'est-à-dire qui entourent les deux pôles, l'un appelé boréal, l'autre appelé austral ; une obscurité perpétuelle y règne, l'influence des astres plus doux y est étrangère, et il n'y a d'autre lumière que la réflexion blanchâtre du givre. La zone du milieu, par où passe l'orbite du soleil, est embrasée par les feux, et la chaleur trop voisine la brûle. Deux zones seulement, intermédiaires à la zone torride et aux zones glaciales, sont tempérées; et encore ne sont-elles pas accessibles l'une à l'autre, à cause des feux que lancent les astres. Ainsi le ciel nous enlève trois parties de la terre, et nous ignorons quelle est la proie de l'Océan »

Les travaux d'Ératosthènes, d'Hipparque et de Ptolémée marquent le plus haut point où soit parvenue la science géographique dans l'antiquité, mais toutes ces connaissances se perdirent dans le naufrage général de la civilisation antique, et c'est par les Arabes qu'on a pu en renouer le ûl sous la Renaisssance.

L'histoire. —Telle que nous la comprenons aujourd'hui, l'histoire ne remonte pas plus haut que les guerres médiques, et on a eu raison d'appeler Hérodote le père de l'histoire. Cependant bien avant de savoir coordonner les faits et les classer dans un ordre méthodique, de manière à en tirer des inductions, les hommes avaient senti le besoin de transmettre à leurs descendants le souvenir des événements dont ils avaient été témoins et de s'instruire eux-mêmes de ceux qui s'étaient passés avant leur naissance. Les récits de l'aïeul, les contes du voyageur, les fables du poète, telles sont les formes que l'histoire a primitivement revêtues. Ainsi conçue, l'histoire se chante plus encore qu'elle ne se raconte, et prend un caractère merveilleux, que la crédulité des âges primitifs accepte et transmet sans contrôle ni critique. De là, la saveur exquise et le peu de certitude qu'on trouve dans tous les récits qui se rattachent à la première antiquité.

A côté de ce canevas si vague, sur lequel l'imagination populaire brode sans cesse et qui s'altère à chaque génération, on trouve un autre ordre de documents, presque toujours secs dans leur concision, mais prenant par cela même un caractère plus positif : ce sont les inscriptions. Le nom d'un roi victorieux, les termes d'un traité inscrit sur la pierre, une liste généalogique de personnages importants par leur situation, une invocation adressée à une divinité, forment assurément des matériaux bons à consulter, surtout si l'on examine en même temps les monuments, les tombeaux et les représentations graphiques se rattachant à la même époque; mais tout cela ne constitue pas une véritable histoire, parce que des documents de ce genre ne forment pas un enchaînement logique et indiscutable. C'est pourtant là-dessus que sont fondées toutes les connaissances que nous pouvons avoir sur les peuples de l'ancien Orient. Faute d'une ère fixe sur laquelle on puisse appuyer sa chronologie, l'Egypte, malgré ses innombrables monuments et la longue suite de ses Pharaons, nous a si peu transmis son histoire, que les savants modernes n'arrivent pas à la formuler d'une manière positive, et la Bible, malgré ses allures dogmatiques, laisse la plus grande incertitude sur l'histoire des peuples avec qui les Hébreux ont

été en rapport. Il y a pourtant des récits historiques dans les livres juifs, mais des récits interrompus, qui ne forment pas un ensemble, et qui d'ailleurs ne s*accordent pas toujours avec ceux des autres nations relativement aux mômes événements. On y trouve de nombreux renseignements sur ce qui concerne le peuple juif, mais il serait impossible d'y trouver les éléments constitutifs d'une histoire générale.

Si Thistoire elle-même nous fait défaut, nous ne pouvons, à plus forte raison, savoir comment la transmission des événements pouvait être enseignée dans Téducation. Il est bien certain que les prêtres égyptiens devaient avoir une méthode d'enseignement pour l'histoire de leur pays, mais nous ignorons quelle était cette méthode. Nous sommes, sous ce rapport, plus heureux pour ce qui concerne les Grecs; du moins nous savons à peu près sous quelle forme ils apprenaient à leurs enfants les fables qui contenaient leurs dogmes religieux, en même temps que les plus anciens récits concernant leur histoire nationale. Nous avons expliqué plus haut ce qu'étaient les tables iliaques.

Toutefois ce n'est pas là encore de la véritable histoire. Hérodote est le premier qui ait donné une forme littéraire à l'histoire et qui ait cherché à montrer l'enchaînement des événements. Placé sous l'invocation des neuf Muses, son livre fut présenté aux Grecs dans le grand concours des arts et de la poésie aux Jeux olympiques. En retraçant le récit des guerres médiques, Hérodote a voulu faire connaître à ses concitoyens les mœurs en même temps que les traditions des peuples qu'ils avaient combattus. Restreignant son cadre à la guerre du Péloponnèse, Thucydide a donné à son récit un caractère purement politique, et abandonné le système d'anecdotes intimes dont Hérodote avait semé son histoire. Si Hérodote est le père de l'histoire, Thucydide en est peut-être le plus grand maître. Xénophon et Polybe nous ont laissé de bien précieux documents sur l'histoire militaire de leur temps, et Plutarque, sous une forme biographique, s'attache à rendre le caractère des grands hommes dont il retrace la vie.

C'est Denys d'Halicarnasse qui a raconté aux Grecs l'histoire des Romains, mais les véritables historiens de Rome sont Tite-Live et Tacite. Le grand nombre d'ouvrages sur l'histoire universelle qui ont été écrits sous la période romaine montre l'importance qu'on attachait alors aux études historiques, et si leur valeur littéraire est inégale, on peut y voir au moins que l'idée de relier les événements humains dans un ensemble méthodique répondait à un besoin général dans l'éducation.

Lajorisprudence. — Si la haute antiquité nous montre des législateurs célèbres, Moïse, Lycurgue ou Solon, on peut dire néanmoins que la jurisprudence est une science principalement et presque exclusivement romaine. Évidemment Démosthène et les orateurs de leur temps avaient étudié à fond, non seulement les lois athéniennes, mais encore celles des cités voisines. Seulement le droit ne formait pas, comme à Rome, une étude spéciale et méthodique à laquelle devaient se livrer tous les jeunes gens qui aspiraient aux fonctions publiques. A Rome, surtout à partir de Cicéron, le droit forme le complément obligé de toute bonne éducation. C'est à ce titre seulement que nous nommons ici la jurisprudence, qu'il était nécessaire de signaler, mais sur laquelle nous ne devons pas insister, cette étude étant beaucoup trop vaste pour entrer dans le cadre modeste que nous nous sommes imposé.

Voici comment Girault-Duvivier classe, dans w^n' Encyclopédie de Caniiquitè, les différentes époques de la jurisprudence romaine. « Le premier âge, dit-il, commence à la publication des douze tables et finit au temps de Cicéron; il embrasse environ deux cent cinquante acs. Pendant ce temps la jurisprudence est ténébreuse, dure et fondée uniquement sur une subtilité rigoureuse de termes. Le deuxième âge, celui de la jurisprudence moyenne, beaucoup plus douce que la précédente, et s'attachant davantage à interpréter la loi dans le sens le plus favorable à Téquité. Le troisième âge commence à Auguste et finit à Adrien, c'est celui des grandes dissensions entre les sectes, celui où Ton examinait et discutait beaucoup de règles à l'égard desquelles il y avait des contestations ou une sorte d'incertitude. Le quatrième âge date d'Adrien, dont l'édit perpétuel donna une nouvelle face à la jurisprudence, surtout à l'aide de son rédacteur Julien, qui servit souvent de guide à ses successeurs; c'est le véritable âge d'or de la jurisprudence. En effet, c'est celui où parurent presque tous les grands jurisconsultes, les Flavinien, les Julien, les Ulpien, les Paul, les Gaïus, les Pomponius, les Cervidius Scœvola, les Modestin, les Marius et les Ceisus; c'est celui où furent composés les ouvrages dont on a extrait presque tout le Digeste; c'est enfin celui où furent fixés à jamais une foule de principes du droit, d'après le système d'équité établi dans la philosophie des Grecs, et la méthode d'argumentation des diverses écoles où Ton enseignait cette philosophie. Le cinquième âge commence au règne de Constantin, temps où il y a une décadence sensible dans la langue, la littérature et la jurisprudence^ et où le flambeau de celle-ci

3'éteignit en quelque sorte. Le sixième et dernier âge commence à la publication du corps de droit de Justinien, et unit à l'année 753 de l'ère vulgaire. Il suffit pour la caractériser de dire, d'une part, que le style en est obscur, incorrect, diffus et très-verbeux; de Tautre, qu'il est enflé et plus convenable à un rhéteur qu'à un empereur; qu'en général ses lois sont très-inférieures aux précédentes en éloquence, en majesté et en prudence. »

La philosophie. — La plus ancienne école philosophique des Grecs a reçu le nom d'école ionienne, parce que la plupart des philosophes qui en faisaient partie étaient nés en lonie. Elle a pour chef Thaïes de Milet, né vers G40 avant notre ère, et fut ensuite transformée par Anaximandre et plusieurs autres. Rejetant les fables mythologiques qui avaient cours dans le peuple, cette école rechercha les causes premières dans l'étude des phénomènes extérieurs « et admit les éléments, l'eau, Tair ou le feu, comme étant le principe et l'origine du monde. L'école italique, qui s'éleva parallèlement à la précédente, mais dans une direction tout opposée, eut pour chef Pythagore, qui était natif de Samos, mais qui vint enseigner en Italie, au vi* siècle avant notre ère. Au lieu de prendre les phénomènes naturels pour point de départ, les pythagoriciens considéraient leurs rapports. Les nombres étaient pour eux le principe des choses, et comme ils partent tous de l'unité, Dieu, qui est l'unité primordiale, préside à Tunivers comme intelligence suprême, et les âmes qui sont assimilées aux nombres sont immortelles en ce sens qu'elles renaissent sans cesse par la métempsycose. Cette école, qui avait eu pourpoint de départ les mathématiques, aboutit promptement à un spiritualisme mystique et finit par nier toute réalité matérielle et par ne plus admettre que l'unité absolue. Empédocle, Épicharme, Archytas de Tarente, Xénophane, Parménideet Zenon d'Élée en furent les principaux sectateurs. G)nsidérant la connaissance donnée par les sens comme une simple illusion, les derniers pythagoriciens arrivèrent ainsi à la négation du mouvement et des phénomènes, sur lesquels l'école d'ionie avait échafaudé son système.

Entre ceux qui voyaient partout la pluralité et ceux qui n'admettaient que Tunité se placèrent les sophistes, dont le plus célèbre, Gorgias de Leontium, s'efforça de prouver: 1* que rien n'existe ; 2* que quand même une chose existerait, nous ne pourrions pas la connaître ; 3* que quand même nous pourrions la connaître, nous ne parviendrions pas à la démontrer Ce système négatif, qui ressemblait moins à une philo-

Sophie qu'à unerhétoriciue, plut infiniment aux Grecs, dont la jeunesse ergoteuse apprenait chez les sophistes à plaider indifféremment le pour et le contre. Il eut aussi pour résultat de préparer pour les luttes de l'Agora une foule d'orateurs plus habiles que convaincus. Socrate, qui fut le plus violent adversaire des sophistes, bien quMl ait souvent emprunté leurs procédés d'argumentation, assigna pour point de départ à la philosophie la connaissance de soi-même et fut en Grèce le premier moraliste. La morale fut désormais considérée comme liée intimement . à la philosophie, qui jusque-là avait circonscrit son domaine, soit dans l'observation du monde visible, soit dans les pures spéculations de l'esprit. Avec Socrate commence la seconde période de la philosophie grecque.

Ici les écoles naissent en foule et les systèmes se croisent de toutes parts. Parmi celles qui relèvent directement de Socrate, la plus importante est l'école platonicienne, nommée aussi Académie. Suivant Platon, les idées, en tant que conçues par l'esprit, ne sont que des réminiscences d'une existence antérieure. Ces idées ont leur raison d*être en Dieu, essence du beau et du bien. Comme les idées ont existé avant les choses, les notions que nous pouvons puiser dans la nature extérieure sont nécessairement trompeuses; il n'y a de vrai que les types éternels dont la réalité de ce monde n'offre qu'une infidèle image. La perfection que rhomme doit chercher dans la morale comme dans Tart est en nous comme un souvenir confus, qui plane au-dessus des réalités terrestres.

Les péripatéticiens, ou sectateurs d'Aristote, rejettent la doctrine de la réminiscence, tout en conservant le poincipe divin au sommet de la hiérarchie des êtres. Dieu, qui est le principe et la cause de tout, existe en nous comme âme impérissable, mais non personnelle, car ce qui dans notre âme est individuel est par cela même condamné à mourir avec le corps. En rejetant les idées premières de Platon, pour porter la philosophie dans l'étude des causes premières, Aristote donna une très-grande part à l'observation des faits, et son savoir encyclopédique ne contribua pas moins que sa doctrine à donner au Lycée, qui est le nom sous lequel on désigne son école, un caractère essentiellement scientifique.

Épicure enseignait que le monde, qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin, est composé d'un nombre infini d'atomes, dont la rencontre fortuite dans le vide a formé tous les ôlrcs. Il no niait pas l'existence des dieux, mais ne leur attribuait aucune inQucnco

sur l'univers. Sa morale était une doctrine de l'intérêt bien entendu, consistant pour Tesprit dans une^quiétude capable de braver Padversité, et pour le corps, dans une régularité de vie capable d'assurer la santé. Los sectateurs d'Épicure ont complètement dénaturé sa doctrine, et en ont tiré des conséquences que leur maître n'avait jamais soupçonnées.

Les cyniques avaient une morale très-austère, mais ils affectaient un complet dédain de toutes les convenances et on leur reprochait une extrême malpropreté. Diogène de Sinope a été le plus célèbre de cette secte qui a pour chef Antisthène. Dédaignant toutes les commodités de la vie, Diogène buvait dans une écuelle et avait pour logis un tonneau (t. Il, fig. 617).

« Diogène le cynique, dit Galien, dînant chez un particulier trèssoigneux de ce qui lui appartenait et très-peu de sa personne, fit mine de vouloir cracher; puis regardant autour de lui il cracha en effet, non sur aucun des objets qui l'entouraient, mais sur le maître de la maison. Celui-ci, indigné et demandant la raison d'une telle conduite, Diogène lui répondit qu'il n'avait rien vu dans sa maison d'aussi négligé que lui; car, tandis que tous les murs étaient ornés de peintures remarquables, le pavé composé de cailloux précieux qui, par leur arrangement, représentaient des images de divinités, les vases propres et brillants, les lits et leurs couvertures enrichis des plus beaux ornements, il n'avait vu que lui seul de négligé. »

Les stoïciens, dont le chef est Zenon de Citium, 'ont compté dans leur secte plusieurs hommes illustres, entre autres l'empereur Marc- Aurèle, mais la fameuse doctrine : « supporte et abstiens-toi » les prédisposait à la résignation plutôt qu'à la lutte.

Il y eut encore bien d'autres sectes dans l'antiquité, et dans la plupart rétude de la morale se mêlait à celle de la rhétorique et de diverses sciences, en sorte que la philosophie grecque comprend en quelque sorte l'ensemble des connaissances humaines dans l'antiquité.

Lbs bibliothèqobs. — Lbs lectures pcbliqobs. — Les libraires.

Les professeurs.

Les bibliothIiques. — La bibliothèque des Juifs, placée dans le temple de Jérusalem, était composée des livres de la Bible. Plus tard, les principales synagogues eurent toutes une bibliothèque formée des mômes éléments ; on y lisait des passages des Écritures devant les fidèles assemblés. A l'époque de la conquête romaine, on comptait environ quatre cent cinquante synagogues ; tous les livres qu'elles contenaient furent détruits. Au reste, il ne semble pas que ces bibliothèques aient jamais contenu autre chose que les livres sacrés; les Juifs avaient peu de souci des ouvrages étrangers, et ils ne paraissent [pas avoir beaucoup écrit sur les sciences.

11 est présumable que les Phéniciens et les Chaldéens, qui cultivaient plus spécialement les sciences, ont eu de bonne heure des collections de livres. On a retrouvé la bibliothèque d'un roi d* Assyrie, Assourbanipal. (( Singulière bibliothèque, dit M. Lenormant, qui se composait exclusivement de tablettes plates et carrées en terre cuite portant sur l'une et l'autre de leurs deux faces une page d'écriture cunéiforme cursive très-fine et très-serrée, tracée sur Targile encore fraîche. Chacune était numérotée et formait le feuillet d'un livre, dont Tensemble était constitué par la réunion d'une série de tablettes pareilles, sans doute empilées les unes sur les autres dans une même case de la bibliothèque. » Une encyclopédie grammaticale divisée en plusieurs traités, des fragments de lois, quelques hymnes, une sorte de dictionnaire géographique, contenant les contrées, les villes, les fleuves et les montagnes connues des Assyriens, des listes de plantes et de minéraux, des catalogues d'observations stellaires et planétaires, et plusieurs traités d'arithmétique composaient cette bibliothèque, qui paraît n'avoir contenu aucun ouvrage concernant la médecine. Les débris qu'on a pu recueillir de cette bibliothèque sont aujourd'hui au musée Britannique.

Les livres égyptiens étaient extrêmement nombreux et il y en avait d'importantes collections dans les temples et dans les palais. Dans le

Rhamesséum de Thèbes, la salle où étaient placés les livres a été retrouvée ; elle était sous l'invocation de Thot, personnification de Tintelligence divine, et de la déesse Saf, appelée dame des lettres. On a retrouvé également dans le temple de Denderah une chambre qu'on a reconnue pour avoir été la bibliothèque; les manuscrits qu'elle renfermait étaient écrits sur peau et resserrés dans des coffres. On en a le catalogue; sur la porte était gravée une p&lette de scribe. Sur la bibliothèque de Thèbes, il y avait une inscription portant ces simples mots : « Trésor des remèdes de l'âme ».

En Grèce, la plus ancienne bibliothèque publique parait avoir été fondée à Athènes par Pisistrate. Sous la période macédonienne, la plupart des villes grecques étaient pourvues d*une bibliothèque; la plus célèbre était celle d'Alexandrie.

tt Larensius, dit Athénée, avait un si 'grand nombre de liftes grecs, qu'on ne peut mettre en parallèle avec lui aucun de ceux qui ont pris tant de peine pour former les pi us fameuses bibliothèques de Tantiquité, tels que Polycrate de Samos, Pisistrate, tyran d'Athènes, Euclide TAthénien, Nicocrate de Chypre, les rois de Pergame, lepoëte Euripide, le philosophe Aristote, Théophraste, Nélée, qui devint possesseur des bibliothèques de ces deux derniers, et dont les descendants les vendirent à Ptolémée Philadelphe. Ce prince les fit transporter dans sa belle bibliothèque d'Alexandrie, avec les livres qu'il acheta à Rhodes et à Athènes. »

Fondée par Ptolémée Soter, la bibliotliôque d'Alexandrie comptait environ cinquante mille volumes à la mort de ce prince et elle en compta plus tard jusqu'à sept cent mille. Un incendie la détruisit lors de la conquête d'Alexandrie par Jules César. Une nouvelle bibliothèque fut alors fondée dans le Sérapeum de la même ville, et elle ne tarda pas à devenir aussi riche que la première. Cette seconde bibliothèque, qui était annexée au grand temple de Sérapis, fut détruite par les chrétiens sous le règne de Théodose. Le même zèle fanatique fit disparaître à la môme époque une autre bibliothèque très-célèbre, qui dépendait du grand temple de Canope. Les rois de Pergame avaient fondé dans leur capitale une bibliothèque très-importante et qui passait pour rivale de celle d'Alexandrie, avec laquelle elle fut fondue ensuite. Sous l'empire romain, la plupart des grandes villes de l'Asie Mineure avaient d'importantes collections de livres.

A Rome, la première bibliothèque publique fut fondée sur le mont Avenlin par Asinius Pollion. La bibliothèque Palatine et la bibliothèque

Octavienne, fondées toutes deux par Auguste, celle que Vespasien créa près du temple de la Paix, celle que Trajan éleva sur son forum, étaient particulièrement célèbres. A la fin de Tempire on comptait à Rome vingt-neuf bibliothèques publiques. Au reste, si riches qu'aient pu être ces collections de livres, elles ne sauraient entrer en comparaison avec celles des peuples modernes. Un seul de nos volumes imprimés contient souvent huit ou dix fois plus de matières que les volumes manuscrits des anciens. Un chant dans les poèmes, ou un chapitre dans les livres de prose formait généralement la matière d'un seul volume.

La plupart des bibliothèques étaient ornées de statues ou de bustes représentant les hommes célèbres dans les sciences, les lettres ou les arts.

tt Depuis quelque temps, dit Pline, on consacre dans les bibliothèques le buste des grands hommes dont la voix immortelle retentit dans ces lieux. Ces bustes sont en or, en argent et plus souvent en airain. Môme quand leur image ne nous a pas été transmise, nos regrets y substituent les traits que notre imagination leur prête; c'est ce qui est arrivé à Homère. Certes, je ne conçois pas de plus grand bonheur pour un mortel que ce désir qu'éprouvent les hommes de tous les siècles de savoir quels ont été ses traits. »

La plupart des bibliothèques publiques étaient annexées à des temples» et le fanatisme des premiers chrétiens u'a pas attendu l'arrivée des barbares pour en commencer la dévastation. Le règne de Théodose marque surtout 1 époque de ces destructions systématiques qui ont autant contribué que les invasions à préparer la barbarie du moyen âge.

Les lectures publiques. — 11 était d'usage à Rome que les amis des lettres se réunissent entre eux pour entendre la lecture d'un ouvrage nouveau. Souvent aussi, les grands personnages qui se piquaient de littérature invitaient les auteurs à venir lire eux-mêmes leurs productions devant un public choisi. Enfin il arrivait aussi quelquefois que les auteurs louaient eux-mêmes une salle pour y faire des lectures ou des dissertations qui devaient ressembler un peu à nos conférences modernes. L'usage de ces lectures, qui avait été fort en faveur au commencement de l'empire, tomba plus tard en désuétude, comme on le voit par une lettre de Pline :

(( Pline àSosiiis Senecion.

(( L'année a été fertile en poètes. Le mois d'avril n'a presque pas eu de jour où il ne se soit fait quelque lecture. J'aime à voir fleurir les lettres et les esprits se produire au grand jour, malgré le peu d'empressement de nos Romains à venir entendre les ouvrages nouveaux. La plupart se tiennent sur les places publiques et perdent en causeries le temps qu'ils devraient consacrer à écouter. Ils envoient demander de temps en temps si le lecteur est entré, si son préambule est achevé, s'il est bien avancé dans sa lecture. Alors seulement vous les voyez venir lentement et avec circonspection. Encore n'attendent-ils pas la fin pour s'en aller. L'un s'esquive adroitement, l'autre sort sans façon et sans gêne. Quelle différence, du temps de nos pères I On raconte qu'un jour l'empereur Claude, en se promenant dans son palais, entendit un grand bruit. 11 en demanda la cause. On lui dit queNonanius faisait une lecture publique. Ce prince vint aussitôt surprendre l'assemblée. Aujourd'hui les gens les plus oisifs, longtemps avant une lecture, priés et avertis, dédaignent de venir ; ou s'ils viennent, ce n'est que pour se plaindre qu'ils ont perdu un jour, justement parce qu'ils ne Tout pas perdu. Cette nonchalance et ce dédain de la part des auditeurs rehaussent beaucoup dans mon estime le courage des écrivains qui ne se dégoûtent pas de la composition et des lectures publiques. Pour moi, j'ai assisté à presque toutes les lectures. A dire vrai, les auteurs étaient mes amis ; car il n'y a peut-être pas un ami des lettres qui ne soit aussi le mien. Voilà ce qui m'a retenu à Rome plus longtemps que je ne voulais. Enfin je puis regagner ma retraite et y composer quelque ouvrage, que jo me garderai bien de lire en public. Ceux dont j'ai écouté les lectures croiraient que je leur ai non pas donné, mais seulement prêté mon attention. Car dans ces sortes de services, comme dans tous les autres, le mérite cesse dès qu'on en demande le prix. Adieu. »

Les Thermes, et en général tous les endroits publics étaient également recherchés par les auteurs, qui cherchaient à s'y créer des relations, pour arriver à se faire lire, mais, si nous en croyons Martial, ce n'était pas sans essuyer quelquefois des avanies.

Les libraires. — Les boutiques de libraires étaient fort nombreuses à Rome, surtout aux alentours du Forum. Sur la porte on mettait, sous forme d'aflichage, le nom des auteurs avec la liste des ouvrages qui

étaient en vente dans l'établissement. Ces mêmes ouvrages se voyaient à rétalage, soit en rouleaux séparés, soit liés avec des lanières ou disposés dans leurs coffres cylindriques; l'intérieur était divisé en compartiments et les livres étaient placés sur des rayons. C'est pour cela que Martial dit dans son épigramme contre Lupercus : « Près du Forum se trouve une boutique dont la devanture est toute couverte de titres d'ouvrages, de sorte qu'on y lit en un instant les noms de tous les poètes. Là tu me demanderas à Âtractus; c'est le nom du marchand. Du premier ou du second de ses rayons, il tirera un Martial poli à la pierre ponce et orné de pourpre, qu*il te donnera pour cinq deniers. »

Les fautes de copistes étaient beaucoup plus fréquentes et beaucoup plus redoutables dans l'antiquité que de nos jours. Quand l'auteur donne son bon à tirer dans une imprimerie, il est sûr que tous les exemplaires seront pareils à celui qu'il a lui-même vérifié, maischezles anciens, il y avait souvent autant de copistes différents que d'exemplaires livrés à la publicité. La confection matérielle d'un livre exigeait plusieurs opérations qui se pratiquaient généralement dans le magasin du libraire. Quand les copistes avaient transcrit un manuscrit, on le collationnait et on en corrigeait les fautes comme font les correcteurs dans nos imprimeries. Le nom du correcteur figurait avec celui de l'auteur. Les auteurs mettaient le plus grand soin à ne pas laisser de faute sur leur manuscrit, mais il leur eût été matériellement impossible de revoir eux-mêmes toutes les copies qu'on en faisait dans les olBcines de libraire.

Une lettre de saint Jérôme à Lucinius témoigne de l'attention qui était nécessaire pour éviter que le sens même des écrits ne fût dénaturé dans la copie.

(( A Lucinius.

u Mes pauvres écrits ne méritent pas votre attention et ce n'est que par bienveillance que vous pouvez désirer de les posséder. Je les ai fait transcrire à vos envoyés et je les ai vus copiés sur des feuilles de papier. J'ai fortement recommandé qu'on mît tout le soin possible à les collationner sur les originaux et à les corriger; mais il vient ici tant de voyageurs et de pèlerins, que je n'ai pu" relire tous ces écrits. Si donc vous trouvez quelques erreurs, quelques passages mal copiés, imputezles, non à moi, mais à vos gens, et à Timpéritie de ces copistes qui transcrivent, non comme il y a, mais comme ils comprennent, et qui, en voulant corriger les fautes qu'ils supposent, en font eux-mêmes. » IV. U

Parmi les plus fameux libraires de Rome, il faut citer les frères Sosies, qui furent les éditeurs d'Horace. Le poète apostrophe, à propos d'eux, le livre qu'il achève : « Tu m'as tout l'air, mon livre, avec tes yeux fixés du côté de la porte, d'attendre ïivec impatience le moment où tu brilleras dans la boutique de nos grands libraires les deux Sosies. Tu trouves indigne de ton importance le demi-jour de mon cabinet, ce n'est cependant pas ainsi que je t'ai élevé; mais puisque tu y tiens, pars, mais renonce à tout espoir de retour et ne te plains pas si le lecteur s'écrie : Ah! le sot livre, et te replie en bâillant. »

11 y avait des libraires dans toutes les grandes villes de l'empire. Néanmoins ils épient beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui et un auteur était extrêmement flatté quand ses ouvrages se vendaient dans les provinces éloignées du centre, c'est-à-dire de Rome. C'est ainsi que dans une lettre à Gcminius, Pline est ravi d'apprendre que ses livres se vendent à Lyon, a Je ne savais pas, dit-il, qu'il y eût des libraires à Lyon, et c'est avec d'autant plus de plaisir que j'ai appris par votre lettre que mes ouvrages s'y vendent. Je suis bien aise qu'ils conservent dans ces pays étrangers la faveur qu'ils se sont acquise à Rome. Je commence à estimer un ouvrage sur lequel des hommes de climats si différents sont de même avis, n

Comme il n'y avait pas de publications périodiques, dans le genre de nos journaux et de nos revues, la critique n'avait pas à beaucoup près dans l'antiquité l'importance qu'elle a prise de nos jours. Néanmoins on la redoutait, et un critique dont la compétence était reconnue était un personnage fort recherché des écrivains. C'est ce que l'on voit dans une épigrammo de Martial, a Si tu veux charmer les oreilles attiques, je t'engage, je t'exhorte, mon petit livre, à plaire au docte Apollinaris. Personne n'a plus de jugement, plus d'érudition; mais aussi, plus de franchise et de bienveillance. S'il te presse sur son cœur ou sur sa bouche, tu ne craindras plus les quolibets ronflants des critiques et tu ne serviras point tristement d'enveloppe aux anchois. » Ce dernier trait montre que les boutiques des épiciers étaient, autrefois comme aujourd'hui, le terme auquel aboutissent fatalement les livres qui n'ont pas eu le don de plaire au public.

Les professeurs. — L'antiquité n'était pas pourvue de ces grands établissements d'instruction publique, dont se glorifie la civilisation moderne. Mais si elle n'avait pas l'équivalent de nos facultés et de nos grandes collections publiques, elle a fait dans cet ordre d'idées des

tentatives qui, malgré la différence d'organisation, répondaient dans une certaine mesure aux mêmes besoins. On peut citer par exemple le musée annexé à la grande bibliofhèque d'Alexandrie. Le terme de musée n'était pas compris dans le sens que nous lui prêtons aujourd'hui. Il ne s'agissait nullement d'une collection rangée méthodiquement, mais d'une réunion de savants et de lettrés, vivant dans une sorte de communauté, et chargés d'élucider entre eux certains problèmes, en même temps qu'individuellement, ils professaient leurs doctrines particulières devant un auditoire -nombreux et attentif.

Si nous en croyons Timon de Phlionte, cité par Athénée, l'accord n*était pas toujours parfait entre ces doctes professeurs. 11 compare le musée d'Alexandrie à une cage et se moque des philosophes que l'on y nourrissait, comme on nourrit certains oiseaux de prix dans une ménagerie. « Dans l'Egypte, dit-il, où il y a nombre de peuples, on nourrit aussi nombre de grifTonneurs qui se battent sans cesse dans la cage des Muses^ et Dieu sait quand ils seront guéris de ce flux de bouche. »

En général pourtant ce n'était pas dans des établissements de ce genre que la jeunesse se formait. Des philosophes, des jurisconsultes, des grammairiens, des savants en tout genre, répandus dans toutes les grandes villes de l'Italie, de la Grèce et de TAsie Mineure, professaient librement, sans aucun contrôle de l'État, et de nombreux élèves se pressaient autour de ceux qui avaient su acquérir de la réputation. La marche et la direction des études n'étaient pas réglées comme de nos jours par un ministre de l'Instruction publique. Mais il y avait des modes, des courants d'enseignement, auxquels les professeurs, peutêtre sans en avoir conscience, se prêtaient néanmoins. Il en est d'un professeur comme d'un artiste ou d'un écrivain, sa personnalité, qu'il le veuille ou non, s'imprègne toujours fatalement du milieu dans lequel il vit. De là vient que nous trouvons dans certains auteurs des critiques portant non sur un professeur en particulier, mais sur les méthodes généralement adoptées dans l'enseignement.

Voyez par exemple ce que dit Pétrone sur les écoliers auxquels on veut apprendre à écrire :

« Ce qui fait de nos écoliers autant de maîtres sots, c'est que tout ce qu'ils voient et entendent dans les écoles ne leur offre aucune image de la société. Sans cesse on y rebat leurs oreilles de pirates en embuscade sur le rivage et préparant des chaînes à leurs captifs ; de tyrans dont les barbares arrêts condamnent leurs fils à décapiter leur propre

père ; d'oracles dévouant à la mort de jeunes vierges pour le salut des villes dépeuplées par la peste. C'est un déluge de périodes mielleuses agréablement arrondies; actions et discours, tout est saupoudré de sésame et de pavot. Nourris de pareils fadaises, comment leur goût pourrait-il se former? Un cuistre sent toujours sa cuisine. On n'exerçait pas encore la jeunesse à ces déclamations, quand le génie des Sophocle et des Euripide créa pour la scène un nouveau langage. Un pédant croupi dans la poussière des classes n'étouffait point encore le talent dans son germe, quand la Muse de Pindare et de ses neuf rivaux osa faire entendre des chants dignes d'Homère. Et, sans citer les poètes, je ne vois point que Platon ni Dèmosthène se soient exercés dans ce genre de composition. Semblable à une vierge pudique, la véritable éloquence ne connaît point le fard. Simple et modeste, elle s'élève naturellement et n'est belle que de sa propre beauté. »

Outre les professeurs qui faisaient des cours rétribués par les élèves, il y en avait qui s'attachaient à une famille pour faire l'éducation d'un jeune homme. Des savants, des philosophes, étaient quelquefois obligés d'accepter une position particulière chez de grands personnages. Parmi les clients du riche Romain, .il y en avait ordinairement un dont la situation intermédiaire entre l'ami et le domestique est très-caractéristique dans la société romaine, c'est le philosophe à gages. Il était d'usage dans les familles romaines d'avoir à Tannée un philosophe beau parleur, se connaissant en toutes choses, raisonnant sur les belles letlres aussi bien que sur les sciences et les beaux-arts, capable de guider le maître de la maison sur ses achats d'objets précieux, s'il avait envie d'en acquérir, de l'informer des choses qu'il était de bon goût d'admirer, de rinstruire de celles qu'un homme bien, élevé ne doit pas ignorer, d'improviser des discours au besoin, en un mot de donner au patron qui se l'attachait les apparences d'un lettré et d'un fin connaisseur. Ce philosophe était presque toujours un Grec. Il y avait en effet dans cette nation une foule d'hommes, beaucoup plus instruits que la plupart des Romains, souvent spirituels, mais presque toujours dénués de ressources pour la vie matérielle. L'espoir d'une existence assurée, d'une table bien servie et de la considération qui, à Rome, s'attachait toujours à celui qui passait pour être l'ami d'un homme riche, décidait beaucoup de ces lettrés à préférer une haute domesticité à une indépendance toujours voisine de la misère, en sorte que la place de philosophe dans une maison riche était fort recherchée par eux.

Il paraît pourtant que cette situation si enviée n'était pas exempte

de soucis et Lucien cherche à en détourner les lettrés qui étaient tentés de la prendre, n Ces connaissances, pour l'amour desquelles ton maître prétendait qu'il t'appelait à lui, il s'en soucie bien! Qu'y a-t-il de commun, en effet, dit le proverbe, entre Tâne et la lyre ? Quelle passion il a, vois-tu? pour la sagesse d'Homère, la véhémence de Démosthène, la magniûcence de Platon? Qu'on ôte à ces rich^ leur or, leur argent et les soucis qu'ils entraînent, que reste-t-il, sinon un vain orgueil, de la mollesse, Tamour des plaisirs, de l'insolence, de la vanité, de l'ignorance? Cependant tu as une longue barbe, un extérieur respectable, un manteau grec décemment ajusté; tout le monde te connaît pour un grammairien, un orateur, un philosophe; justement ton patron croit honorable pour lui d'avoir un homme de ta sorte mêlé à ceux qui le précèdent et qui lui font cortège, cela lui donne l'air d'un amateur des sciences grecques, qui chérit les lettres et les arts. En vérité, mon cher, tu cours grand risque qu'au lieu de tes beaux discours, il n'achète de toi que la barbe et le manteau. 11 faut donc qu'on te voie sans cesse avec lui, sans qu'il te soit permis de l'abandonner un seul instant. Tu dois dès le matin te montrer avec tout le domestique et ne jamais quitter ton poste. Pour lui, appuyant quelquefois la main sur ton épaule, il te débite toutes les inepties qui lui passent par la tête, il veut faire voir à tous ceux qu'il rencontre en route que, môme en marchant, il s'occupe des Muses, et que, dans la promenade, il emploie utilement ses loisirs.

a Mille ennuis, intolérables à un homme libre, t'attendent dans cette société. Écoute en détail et examine si l'on peut les supporter, pour peu qu'on ait un peu d'instruction. Je commencerai, si tu veux bien, par le premier repas dont, selon toute apparence, on te régalera comme fiançailles de la future alliance. D'abord on vient t'inviter, c'est un esclave qui ne manque pas de politesse ; pour le mettre dans tes intérêts et pour ne point paraître incivil, tu lui glisses dans la main au moins cinq drachmes. Lui, faisant le désintéressé : « Fi donc! dit-il, moi, « recevoir de vous? non point, par Hercule! » Cependant il se laisse fléchir et sort en riant la bouche ouverte. Toi, tu prends ta plus belle robe, tu t'habilles avec une rare élégance, et après le bain, tu arrives en ayant soin de ne pas te présenter avant les autres; car ce serait une impolitesse, de môme qu'arriver après les autres serait une grossièreté. Tu choisis donc un juste milieu, et tu entres. On te reçoit avec distinction, on te prend par la main et l'on te fait asseoir un peu au-dessous du riche, environ après deux de ses anciens amis.

(c Bientôt ce salut du riche te rend odieux à la plupart de ses anciens amis ; déjà même la place qu'on t*a donnée en avait ofTensè quelques-uns, irrités de voir un intrus préféré à eux. Voici ce qu'ils disent de toi : •( Il ne manquait plus à nos maux que d'être placés après les nouveaux « venus dans la maison, Rome n'est plus ouverte qu'à ces Grecs. Et pour- « quoi les met-on au-dessus de nous? pour quelques misérables discours. « Croient-ils donc rendre un si grand service? Avez-vous remarqué, dit un (( autre, comme il a bu, comme il saute sur les mets placés devant lui, <( comme il les a dévorés? C'est un grossier personnage, un afifamé qui (( n'a jamais vu de pain blanc, pas même en songe; qui n'a jamais goûté a de poule de Numidie, ni de fais.an ; à peine nous en a-t-il laissé les os. « Que vous êtes simples I dit un troisième, dans trois jours vous le verrez, « comme nous, se plaindre de son infortune. Aujourd'hui, c'est une chaus- « sure neuve; quand on s'en sera servi beaucoup pour marcher et qu'elle u sera tachée de boue, on la jettera de dédain sous le lit et elle sera comme (( nous remplie de punaises. » Tels sont les discours qui se débitent sur ton compte et plusieurs sans doute préparent déjà leurs calomnies.

u Ne compte plus sur les honneurs, sur les égards d'autrefois; si quelque nouveau venu se présente, on te place par derrière, on te relègue dans un coin que Ton dédaigne... Il n'est pas nécessaire en effet que tu sois traité avec les égards dus à un hôte, à un étranger, tu serais bien impudent d'y prétendre. On ne te sert pas une volaille semblable à celle des autres. Souvent, s'il survient un convive inattendu et que le dîner soit court, un des hommes de service enlève les plats qui sont devant toi et les place devant lui, en te disant tout bas : « Vous êtes de la maison 1 » Découpe-t-on sur la table un ventre de truie ou un morceau de cerf, il faut que tu sois au mieux avec le découpeur, ou bien tu n'auras que des os. Mais je n'ai pas encore dit qu'au moment où tous les convives s'abreuvent d'un vin vieux et délicat, seul tu bois une piquette dure et grossière. »

La monarchie en Egypte. — La monarchie en Asie. — Les rois grecs. Le gouvernement d'Athènes. — Le gouvernement de Sparte.

Le gouvernement a Rome.

La ifONARCHiE EN ÉoYPTE. — Pendant Ténorme durée de la période des Pharaons, la forme du gouvernement égyptien a toujours été une monarchie absolue. Placé au sommet de la hiérarchie sociale, le Pharaon, homme et dieu tout à la fois, exerce un pouvoir sans contrôle dont rien ne balance l'autorité souveraine. Des révolutions intérieures ou des guerres extérieures ont plusieurs fois changé la personne du monarque et substitué une dynastie à une autre, mais ces compétitions diverses ne paraissent pas avoir transformé la forme du gouvernement et modiûé la manière dont s'exerçait l'auîorité souveraine. Chef du sacerdoce, en même temps que chef de l'armée et chef du peuple, le Pharaon offre aux dieux nationaux des sacrifices pour la prospérité de l'Egypte, et comme il est lui-même un de ces dieux, il en offre quelquefois à sa propre image et à son propre nom.

Une hiérarchie savamment constituée, ayant pour auxiliaire une bureaucratie nombreuse, venait en aide au monarque pour les actes administratifs. « Le territoire de TÉgyple, dit M. Lenormant dans son Manuel (Thistoire ancienne, était divisé, sous le rapport de l'administration, en un certain nombre de districts auxquels les Grecs donnèrent le nom de nomes. Le chef-lieu du nome était le sanctuaire de telle ou telle divinité et chaque temple principal formait, avec le territoire qui en dépendait, un nome particulier qui se distinguait des autres par son culte et par ses cérémonies. C'est ce que dit Hérodote et ce que confirment les monuments. Le nombre des nomes ou préfectures était

SOUS la domination grecque des Ptolémées de trente-six, dix dans la haute Egypte, seize dans i'Égypte moyenne et dix dans la basse Ég^Tpte. Au temps d «s Pharaons, on ne distinguait que deux régions, la supérieure et l'inférieure et chacune comprenait vingt-deux nomes, en tout par conséquent quarante-quatre. » Un gouverneur, auquel se rattachait toute une administration, s'occupait de la direction de chaque nome et avait sous ses ordres des sous-gouverneurs dont chacun résidait dans un district particulier.

La division du peuple en classes paraît avoir existé de tout temps en Egypte, mais les historiens grecs ont beaucoup exagéré l'importance et surtout les délimitations de ces classes, qui ne peuvent en aucune façon être assimilées aux castes de Tlnde. Non-seulement un Égyptien pouvait passer d'une classe dans une autre, mais encore on voit des personnages appartenir à la fois au sacerdoce et [à la classe des guerriers. Le plus souvent les fils héritaient de la fonction d-î leur père, ou exerçaient la môme profession ; mais cet usage n'était aucunement une règle absolue, et on voit fréquemment les personnages d'une môme famille appartenir à une classe différente.

La classe sacerdotale jouissait de très-grands privilèges; non-seulement les prêtres remplissaient les plus hautes fonctions, mais encore les meilleures terres appartenaient aux temples et elles étaient exemptes d'impôts. La classe des guerriers était aussi très-richement dotée et le service militaire était considéré comme une distinction et un privilège. Ce fut quand les auxiliaires étrangers remplacèrent la milice nationale que la décadence arriva. En dehors de ces deux classes privilégiées, la population comprenait diverses corporations, comme les pasteurs, les marins du Nil, ou les gens de métiers. Mais les auteurs grecs ne sont pas d'accord sur le nombre de classes dont elle était composée et on manque de renseignements sur leur organisation particulière.

Lv MONARCHIE EN AsiE. — La forme du gouvernement a varié chez les Hébreux. Les premiers législateurs comme Moïse avaient une autorité très-grande, mais qui ne constituait pas à proprement parler une forme déterminée de gouvernement. La période très-obscure des juges semble aussi indiquer des chefs dont l'autorité était à la fois religieuse et militaire. Mais, à partir des rois, on voit se dessiner trèsnettement [deux partis; l'un, qu'on pourrait appeler celui des politiques, auquel ont presque toujours appartenu les rois, s'efforçait de nouer des relations commerciales ou autres avec les nations voisines et

sacrifiait assez volontiers le rigorisme des croyances religieuses au désir qu'ils avaient de développer l'activité de la natioD par des alliances ou des rapports de bon voisinage. Au contraire, le sacerdoce et surtout les prophètes représentant le parti religieux et intolérant repoussaient comme dangereuse et immorale toute alliance avec des nations infidèles, et ne voulaient d'autre aide que celle de Dieu pour tirer la nation des situations dangereuses où elle s'est trouvée si souvent. Toute l'bistoire politique des Juifs repose sur la lutte permanente qui existait entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux.

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En Assyrie te pouvoir religieux et poliliquc appartenait tout entier au roi, qui était un chef omnipotent, mais non un personnage divin, comme le Pharaon en Égjpic. Le roi, si allier qu'il puisse être avec ses sujets, est toujours trts humble lorsqu'il s'adresse à la divinité, à laquelle daiilcurs il ne songe nullement à s'assimiler. La mitre conique et le parasol sont les insignes ordinaires du roi d'Assyrie, comme le montre la figure 65. Quand il est dans l'intérieur de son palais, le roi est toujours entouré de musiciens et d'eunuques ((îg. 66).

Le personnage que montre la figure 67 est un des grands officiers

M INSTITL'TIO>S CIVILEâ.

delacouronne.il est couTert d'une robe qui descend jusqu'aux pieds et se termine en bas par une frange de gros glands. Elle laisse complète-

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ment libre ane partie de la poitrine ainsi que le bras, qui est seule-

ment couvert de deux riches bracelets. L'autre main est posée sur le pommeau de Tépée, ce qui indique la fonction militaire du personnage.

Le rôle des euDuqties dans le palais s explique de lui même mais od comprend plus d IBciiemcnt 1 importance qu Us paraissent avoir eu dans la maisou militaire du roi II parait pourtant bien ceriam qu ils occupaient une fonction déterminée parmi les guerriers qui accompagnaiem le roi. Les bas reliefs en font foi sur la figure 68 nous voyons un eunuque archer et sur la ûgure 69 un eunuque portant I epée au côté. Les vastes proMtices qui composaient 1 empire d Assyrie n étaient pas toutes administrées de la m3me manicre Les unes qui fonDaient

Fig. '0. — Boi de Tene.

l'ancienne Assyrie, étaient gouvernées par des agents relevant direclement de rauloritc royale; les autres, c'cst-^-dire les pays conquis, appartenaient généralement à des princes nationaux, tributaires du roi en temps de paix cl obligés en temps de guerre de lui fournir des troupes, mais leurs fonctions étaient héréditaires. Us faisaient moins l'ofTice de préfets que celui de grands vassaux. Les rébellions asset fréquentes que le roi d'Assyrie avait à réprimer étaient punies avec une extrême dureté ; mais quand un des princes rebelles avait péri dans les supplices, son Dis lui succédait paisiblement et il était rare que le roi d'Assyrie songeât à modifier la forme du gouvernement ou les usages nationaux.

L'organisation de Tempire des Perses était à peu près la même que celle de TAssyrie. Les satrapes ou gouverneurs de provinces étaient de deux sortes : les uns étaient les chargés d'affaires du roi, les autres, considérés comme vassaux, devaient seulement le tribut annuel au monarque et les soldats pendant la guerre. Quelques-uns de ces vassaux portaient le titre de rois et le souverain de Tempire était appelé grand roi, ou roi des rois. Plusieurs bas-reliefs de Persépolis représentent le grand roi. Son attitude est toujours la même; il est assis sur son trône et porte dans la main droite un long sceptre et dans la gauche un bouquet de plantes symboliques. Quelquefois le personnage placé derrière lui est un eunuque ou une femme, élevant le chasse-mouche audessus de la tête du roi (tome 11, flg. 613) ; quelquefois aussi c'est un des grands officiers de la couronne qui se tient debout derrière le fauteuil royal et porte en main la plante sacrée (Og. 70). Le trône du roi est assez élevé et ses jambes, disposées d*une manière hiératique, sont toujours placées sur un tabouret

Les rois grecs. — Il faut distinguer soigneusement les rois de rage héroïque, les tyrans ou rois de la période républicaine et les monarques souvent très-puissants de l'époque macédonienne. Dans l'âge héroïque, les rois, que les poèmes homériques appellent pas* leurs des peuples, n'ont pas un pouvoir bien nettement déterminé parce qu'il n'existe pas de loi écrite qui puisse en fixer la limite et les attributions. On les voit présider aux assemblées du peuple, commander les armées, offrir les sacrifices aux dieux, régler les cérémonies publiques. Ils portent le sceptre, qui dans l'antiquité est toujours l'attribut de la souveraine puissance, et que les femmes de haute condition ont en main, biea qu'elles n'exercent aucune autorité effective (fig. 71-72.) Le roi marche toujours le premier à la guerre, et dans les banquets il a droit aux meilleurs morceaux. Son pouvoir incontesté est entouré de respects, comme celui des patriarches dans Tancien Orient ; mais le roi est souvent Tami et le compagnon des hommes qu'il commande, et on ne voit jamais en Grèce Tétiquetteet la hiérarchie des monarchies orientales.

Dans la période suivante, le tyran prend un tout antre caractère. Celui-ci est presque toujours un chef populaire, un parvenu qui s'est rendu maître de la citadelle et qui de là peut imposer ses volontés à la cité. Au reste, le terme de tyran n'est pas toujours pris en mauvaise part dans l'antiquité, comme il l'est de nos jours : il y a des bons et

LB GODVEHNEMENT. 93

des mauvais tyrans. Un tyran n'est pas, pour les Grecs, un homme qut abuse de son autorité pour satisfaire ses vices aux dépens de lajustice, c'est simplement un homme dont l'autorité n'est pas légitime ou consacrée par le temps cl par les lois du pays. Il exerce le pouvoir parce que la faction dont i! est le chef est devenue prépondérante, et s'il est

Pig. Il, — IniigDe d'auIuriU. Hi'tptit aa» ptiotun d* viiie.)

renversé, ses partisans el ses amis partageront son exil et sa mauvaise fortune, comme ils en ont partagé la bonne. Tel a été, par exemple, le règne de Pisistrate k Athènes, Le pouvoir des tyrans étant toujours sorti de circonstances exceptionnelles est nécessairement regarde comme passager par tous ceux qui n'appartiennent pas à son parti. Et il est de fait que bien peu de tyrans ont pu établir leur dynastie d'une manière durable. L'époque des tyrans correspond, en effet, au moment où les cités viennent d'établir leur autonomie et sont toujours divisées par les

n INSTITUTIONS CIVILES.

intérêts contraires de la classe riche et de la classe populaire, c'est-àdire la faction aristocratique et la faction démocratique.

La monarchie issue de la conquête macédonienne apparaît dans l'histoire comme un compromis et une sorte de fusion enire les mœurs de l'Orient et celles de l'Occideat. Les Séleucidcs, les Ptolémées, les rois de Macédoine ou de Pergame ont un pouvoir qui n'estgii6re moins

Fig. 71. — iDiignt

(D'ipièi uns poiDtnn da vuo.)

absolu que celui des anciens monarques de l'Asie, mais ils n'ont pas autour d'eux la même hiérarchie de satrapes et de grands personnages dévoués à la couronne et agissant en son nom. Les cités grecques soumises à leur domination conservent encore une partie de leur autonomie. Même sous la domination romaine, on les voit pourvues d'un sénat ou d'une assemblée délibérante, assez humble il est vrai dans ses rapports avec le souverain, mais encore entourée de respects et conservant, au moins daos la forme, une sorte d'autorité sur les citoyens dont elle

émane. Ces citoyens sont des Grecs, qui tiennent en dehors d'eux les indigènes et les Asiatiques, et qui semblent installés en Orient comme dans un pays conquis. Mais les mœurs des vaincus s'imposent peu à peu aux nouveaux maîtres du sol; quand Tempire romain s'installe à Byzance, il prend complètement les allures orientales, et Constantinople unit par ne plus rien avoir des antiques mœurs de l'Occident.

Le gouvernement d'Athènes. — La population d'Athènes était formée de trois catégories distinctes et ne jouissant pas des mômes droits: les citoyens, les étrangers domiciliés ou mètèqties et les esclaves. Les citoyens étaient seuls appelés au service militaire et pouvaient seuls remplir des fonctionspubliques et participera la confection des lois de TÉtat. Les étrangers résidant avec leurs familles, c'est-à-dire les métèques, étaient autorisés, moyennant une redevance, à exercer leur industrie dans la ville, mais sans pouvoir prétendre à aucune influence politique. On considérait leur présence comme une grande source de richesse publique, en sorte qu'ils n'étaient nullement molestés; ils relevaient d'ailleurs d'un tribunal spécial et ne pouvaient en aucune façon être assimilés aux citoyens.

Les esclaves étaient infiniment plus nombreux que les citoyens et les métèques réunis. Il y en avait de deux sortes : les uns, d'origine grecque, avaient été réduits à cette condition par la misère,je sort des armes ou toute autre circonstance, et pouvaient changer de maîtres ou se racheter dès qu'ils en avaient les moyens. Les autres, enlevés à quelque contrée barbare, comme la Thrace, la Phrygie, la Carie, appar-tenaient à un maître en toute propriété. Les Athéniens esclaves étaient traités avec beaucoup plus de douceur que ceux des autres villes de l'antiquité. « A Athènes, ditXénophon, les esclaves et les étrangers domiciliés vivent dans une licence incroyable, il n'est point permis de les frapper, un esclave vous disputera le pas. Voici la raison de cet usage : Si la coutume autorisait un homme libre à frapper un esclave, un étranger ou un affranchi, le citoyen, pris bien souvent pour un esclave, serait victime de la méprise. En effet, il n'y a rien, soit dans le maintien, soit dans l'habillement, qui distingue le citoyen de l'étranger ou de l'esclave. »

11 ne faut pas se méprendre sur le terme de démocratie, qui n'avait pas du tout aux yeux des Athéniens le sens que nous lui donnons aujourd'hui. Chez aucun peuple de l'antiquité, la nation entière n'a été appelée à exercer des droits politiques, comme nous le voyons dans les sociétés

modernes. Les citoyens, qui dans PAttique comptaient à peine pour le dixième de la population, formaient en quelque sorte une caste privilégiée, et absolument fermée à tous ceux qui vivaient groupés autour d'elle. 11 fallait, pour avoir le titre de citoyen, être né de père et de mère portant tous les deux ce titre, et celui qui était issu d'un père athénien et d'une mère née dans une autre ville de la Grèce ne pouvait y prétendre. Les enfants provenant de ces unions mixtes n'étaient même pas admis dans les gymnases de la ville, et ils allaient s'exercer dans un endroit spécial placé en dehors de l'enceinte. Il ne faut donc pas du tout confondre les cités antiques avec nos villes modernes, où tout homme né dans l'enceinte de la ville possède les mêmes droits municipaux ou politiques, a Cité et ville, dit Fustel de Coulanges dans la Cité antique, n'étaient pas des mots synonymes chez les anciens. La cité était l'association religieuse et politique des familles et des tribus; la ville était le lieu de réunion, le domicile et surtout le sanctuaire de cette association. » Le terme de citoyen et celui d'habitant de la ville étaient donc absolument distincts. Les citoyens formaient en quelque sorte une grande famille, dont chaque membre avait les mêmes traditions, et dont l'ensemble produisait un tout compacte et inaccessible à ce qui lui était étranger. 11 en était de même pour la plupart des cités grecques; mais comme parmi les citoyens il y avait des riches et des pauvres, leurs intérêts divers faisaient naître des luttes continuelles. Durant cette période, toutes les fois que surgit une guerre civile, on vcit d'un côté les riches et les pauvres de l'autre.

On appelait le gouvernement aristocratique quand la faction des riches était au pouvoir, et démocratique lorsque c'était celle des pauvres. Mais même sous le régime démocratique, ceux qui arrivaient au pouvoir étaient toujours des riches, favorisant, il est vrai, la faction des pauvres, mais ayant par eux-mêmes une grande fortune personnelle. En effet, les hautes fonctions n'étaient pas rétribuées ; elles étaient même extrêmement coûteuses pour ceux qui les occupaient. 11 fallait donner des fêtes au peuple, et concourir dans une certaine mesure à l'équipement des navires et à l'entretien de Tarmée. Ceux qui avaient mission de gouverner étaient responsables sur leur fortune personnelle non-seulement des erreurs qu'on pouvait trouver dans les comptes, mais encore des dépenses occasionnées par une guerre malheureuse ou par une mesure maladroite. Tout membre du gouvernement était exposé à subir un procès ruineux après sa gestion, et cependant les ambitions se heurtaient partout en vue d arriver au pouvoir, d'où on pouvait sortir

Irès-riche, comme on pouvait y perdre son patrimoine. La fureur qui porte aujourd'hui les joueurs vers les grandes entreprises financières les portait alors vers les grandes entreprises politiques et on mettait la même ardeur à favoriser Tarrivée au pouvoir d'une faction qu'on en met à présent dans les spéculations de la Bourse.

Pendant les quatre derniers jours de Tannée, les citoyens s'assemblaient pour l'élection des magistrats. La principale magistrature était celle des archontes, qui étaient chargés non-seulement d'exercer la police, mais encore de recevoir les dénonciations publiques et les plaintes des citoyens opprimés. Il y avait neuf archontes; le premier d'entre eux était l'éponyme, et son nom paraissait à la tête des actes et des décrets faits pendant Tannée de son exercice. A Texpiration de leurs charges, les archontes entraient dans PAréopage, tribunal chargé des causes criminelles. Après l'élection des archontes, on faisait celle des stratèges ou généraux d'armée, celle des hipparques ou généraux de cavalerie, celle des officiers préposés à la perception et à la garde des deniers publics, etc. Une chambre des comptes, renouvelée tous les ans, était chargée de contrôler les dépenses, et tous les magistrats, quel que fût leur rang, étaient tenus de comparaître devant elle. Il y avait aussi des fonctions qui se tiraient au sort parmi un nombre déterminé d'élus. On croyait ainsi faire nommer les magistrats par les dieux eux-mêmes, qui feraient nécessairement sortir le plus digne du fond de Turne. « L'homme que le sort a désigné, dit Platon, est cher à la divinité et nous trouvons juste qu'il commande. Pour toutes les magistratures qui touchent aux choses sacrées, laissant à la divinité le choix de ceux qui lui sont agréables, nous nous en remettons au sort. »

Le peuple d'Athènes était divisé en tribus, qui étaient primitivement au nombre de quatre; mais, à Tépoque romaine, il y en avait treize.

Le gouvernement de Sparte. — Malgré son apparente fixité et son respect traditionnel pour les lois de Lycurgue, le gouvernement de Sparte a été, comme celui de toutes les cités grecques, sujet à de fréquentes variations. Là comme ailleurs la population était divisée en plusieurs classes dont les droits ou les devoirs politiques n'étaient pas égaux. On distinguait les Spartiates proprement dits, tous astreints à un service militaire très-rigoureux, et dont le nombre ne paraît pas avoir jamais dépassé dix mille, lis constituaient une véritable aristocratie. Les Lacédémoniens, disséminés dans les différentes villes de la Laconie, mais dont le plus grand nombre habitaient la ville môme de Sparte ou IV. 13

Lacédémone, composaient les assemblées du peuple et étaient admis à délibérer dans les grandes occasions. Enfin les esclaves, qui formaient plus des neuf dixièmes de la' population, n'avaient aucun droit politique et étaient traités beaucoup plus durement que dans aucune autre partie de la Grèce.

Le gouvernement participait à la fois de la monarchie et de la république. 11 se composait de deux rois héréditaires, ayant le pas sur tous les autres citoyens et le commandement des armées. Leur pouvoir était balancé parj un sénat électif de vingt-huit membres, qui ne pouvaient en faire partie qu'après l'âge de soixante ans révolus. Enfin les éphorcs, au nombre de deux ou de cinq, avaient pour mission de surveiller les deux rois et le sénat en contrôlant leurs actes et en examinant les résultats. Mais les éphores, qui à Torigine n'étaient que des inspecteurs, finirent par augmenter sensiblement leur autorité, et devinrent même, en certaines occasions, la partie la plus importante du gouvernement.

Le gouvernement a Rome. — Aussi loin qu'on veuille remonter dans les annales romaines, on trouve la population divisée en patriciens, qui constituent la noblesse, et en plébéiens, qui forment la masse du peuple. Les compagnons de Romulus, c'est-à-dire les véritables fondateurs de Rome, s'étaient organisés en tribus, divisées ellesmêmes en curies, décuries et gentes. C'est de leur sein que furent tirés les sénateurs et les chevaliers. Ces groupes d'hommes, ayant tous une même origine, formèrent l'ordre patricien et leurs assemblées élaienl les comices par curies. Mais comme Rome fut dès l'origine un asile ouvert à tous les vagabonds, une population très-nombreuse, unie à la précédente par les rapports du patronage et de la clientèle, vivait autour des patriciens, qui lui donnaient asile, mais ne lui accordaient aucun droit politique. Ce fut l'origine des plébéiens : comme ils devenaient tous les jours plus nombreux, ils furent organisés en tribus distribuées géographiquement, c'est-à-dire par régions disposées suivant le lieu et le nombre de ceux qui composaient la tribu. Les assemblées dans lesquelles les plébéiens nommaient leurs magistrats étaient les comices par tribus. Les Italiens admis postérieurement au droit de cité reçurent une organisation analogue. La division du peuple par tribus subsista jusqu'à la fin de l'empire, mais les tribus avaient cessé d'avoir des droits politiques.

La lutte qui s'établit entre les patriciens et les plébéiens remplit les premiers siècles de l'histoire romaine, et quand ils arrivent à fusion-

ner, c'est-à-dire quand toutes les fonctions publiques sont devenues accessibles aux plébéiens qui ont acquis le droit de s'unir par le mariage aux familles patriciennes, l'empire est bien près de succéder à la république. La distinction entre les Romains et la population de l'Italie, qui est peu à peu conquise, est d'abord très-sensible; mais après les guerres puniques, quand la puissance romaine commence à s'étendre de tous les côtés, elle tend à diminuer, et au commencement de l'empire, l'Italie forme, par rapport aux autres pays annexés, comme une sorte de terre privilégiée. A la fin de l'empire toute distinction a cessé entre les différentes nations que Rome a réunies sous la môme dépendance, et le sentiment de la patrie disparaît à ce point que des barbares, étrangers au monde romain par le sol où ils sont nés aussi bien que par leurs aïeux, deviennent généraux d'armée, consuls ou môme empereurs. Le christianisme, en substituant aux anciens cultes de la cité une religion universelle, contribua beaucoup à ce résultat, et quand vinrent les invasions barbares, les luttes religieuses entre les ariens et les catholiques, et les décisions des conciles au sujet des hérésies qui surgissaient de toutes parts, absorbaient tellement l'opinion publique qu'on ne voit pas trace de sentiment national dans les guerres que se livrent les chefs militaires, en se partageant les bribes du monde ancien qui secroule.

A côté et en dehors de cette société, on trouve Tesclavage, qui se recrute sans cesse par les guerres extérieures ou par la misère au dedans. Vers la fin de la république, les esclaves, qui n'ont aucun droit politique, s'aperçoivent de leur nombre, et l'insurrection quia illustré Spartacus révèle au monde romain un danger qu'il ne connaissait pas. On triomphe de tout par la force; mais quand, sous l'empire, le travail esclave s'est substitué partout au travail libre, la classe moyenne est ruinée et cesse peu à peu d'exister. La décadence se produit dans toutes les directions, et Tindustrie, qui n'est plus stimulée par un espoir rémunérateur pour tous, s'abaisse insensiblement. L'extension de l'esclavage doit être comptée en première ligne parmi les causes qui ont amené la dépopulation, la démoralisation, et finalement la chute du monde antique.

Ce qu'il y a eu de plus fixe et en même temps de plus caractéristique dans les institutions romaines, c'est le sénat. Le sénat primitif de Romulus se composait seulement de cent membres choisis exclusivement parmi les patriciens. Ce nombre, porté à trois cenls sous Tarquin l'Ancien, s'éleva jusqu'à neuf cents sous Jules César. Après

l'expulsion des rois, l'éleclion des sénateurs appartint aux consuls et aux tribuns miliiaires, ensuite aux censeurs. Ceux qui avaient exercé de grandes magistratures électives, comme le consulat, entraient généralement au sénat. Sous l'empire, le souverain nommait les sénateurs selon son bon plaisir.

En dehors du sénat, toutes les grandes fondions étaient électîvoR, et la durée de leur administration était assez courte. A l'exception des tribuns du peuple, dont le pouvoir fut toujours indépendant, tous les magistrats de la république étaient subordonnés aux deux consuls, dont le pouvoir durait une année. Lrs consuls commandaient aux armées, préparaient les lois, convoquaient et prt'sidaient le sénat.

Bien que leur fonction soit limitée aune année, le pouvoir des consuls éiail quelquefois prolongé pour l'ann4e suivante ; Marius a été réélu consul cinq années de suite. Le préteur était un magistrat chargé de l'administration de la justice, quand le consul était à la guerre, ce qui arrivait souvent.

Les deux censeurs avaient dans leurs atiributions les opérations du cens et la surveillance des mœurs. Les questeurs administraient les ftnauces. Toutes ces fonctions appartenaient dans l'origine à la classe des patriciens qui avait seule le droit de les élire. II n'en était pas de même des tribuns du peuple, qui étaient élus par les plébéiens et chargés de défendre leurs intérêts. Ils avaient le pouvoir d'assembler le peuple, de lui proposer des lois, de convoquer le sénat, et do s'opposer par un veto à toutes les décisions du sénat et des magistrats. Toutes les luttes du forum, qui tiennent tant de place dans l'histoire de la république, viennent de l'antagonisme qui s'était élevé entre les fonctions des ' patriciens et les privilèges des tribuns. Les fonctions et les insignes particuliers attachés à chacun de ces personnages ont été décrits et représentés dans le présent ouvrage (tome I", page fi&5).

Pig. 13. — Pragmint du poat du (j

LE GOavEBNEHENT. 101

Sous la république, les censeurs et les édiles avaient la surveillance des aqueducs, comme celle des autres édifices publics; mais, sous l'empire, on créa, sous le nom de curatores aquarum, des officiers spécialement chargés du service des eaui que les caoaus et les aqueducs amenaient dans la ville pour la consommation des habitants et

surtout pour les bains qui avaient tant d importance dans les cités romaines. Ces magistrats se faisaient accompagner, hors de la ville, par deux licteurs et ils avaient sous leurs ordres de nombreux agents qui étaient compris sous la dénomination générale d'aquarii. Parmi ces agents, outre les architectes et les ouvriers qu'ils dirigeaient, on distinguait les villici, ou inspecteurs des cours d'eau, les casteUarii, on inspecteurs des réservoirs, les circuitores, qui allaient d'un poste à

Tautre pour surveiller les travaux, et les tectores, ou gardiens des substructions. On estime que les aqueducs de Rome portaient par vingt-quatre heures une masse d'eau de 3,720,750 mètres cubes, sur laquelle 1,320,520 mètres étaient distribués dans la ville et le reste alimentait les campagnes environnantes. 11 existe dans les pays qui furent compris dans l'ancien empire romain de magniDqucs restes d'aqueducs; le plus célèbre parmi ceux que possède la France est le pont du Gard, dont nous avons donné une vue d'ensemble tome l*»*, figure 68, et dont la figure 73 reproduit encore un fragment/

En dehors de ces magistratures régulières, on nommait quelquefois, mais seulement dans les grandes crises où Texistence même de TÉtat était compromise, un dictateur, qui, pendant un temps très-limité, était investi du pouvoir suprême. L'empire ne fut qu'une dictature établie indéfiniment, et le terme d'empereur, qui n'était primitivement qu'un titre honorifique décerné par l'armée à un général victorieux, devint synonyme de maître absolu de tous les pays réunis sous la domination romaine. Aussi les monuments nous montrent toujours l'empereur soit avec la toge des magistrats civils, soit avec le costume de général en chef des armées (fig. 74). Sous les successeurs de Septime Sévère, le faste oriental remplaça l'ancienne simplicité ; Héliogabale adopta des vêtements de soie; Dioclétien, le diadème persan et les chaussures brodées de perles. Nous avons| montré dans la première partie de cet ouvrage (tome !•', page ft50) les emblèmes impériaux et nous avons décrit les usages qui se rattachent à l'apothéose.

Les IMPOTS em Egypte. — Les impôts en asie. — Les impots en GRfeCE.

Les IMPOTS a rome.

Les impots en Egypte. — En Egypte, où l'argent monnayé n'était pas en usage, tous les impôts se payaient en nature. Les redevances qu'on devait payer à TÉtat se réglaient d après la nature du sol, qui était divisé en trois catégories. Les terres cultivées devaient fournir une quantité déterminée de grains, les prairies des têtes de bétail et les canaux des poissons. Ce système était dans sa naïveté assez conforme aux besoins du pays, et TÉtat payait ses salariés de la même façon. Chaque employé, chaque soldat, recevait souvent, en place d'une somme d'argent, une mesure de blé, de viande, etc.

L'immense corporation des scribes, qui était chargée de la perception des impôts, formait une administration très-nombreuse et extrêmement paperassière ; notre société moderne, malgré son goût pour la bureaucratie, n'est pas encore arrivée sous ce rapport au point où en était TÉgypte ancienne. La comptabilité était tenue avec une admirable régularité jusque dans les plus petits détails. Un assez grand nombre de papyrus renferment des rapports administratifs ou des fragments de comptes relatifs aux deniers publics.

Les scribes étaient continuellement requis pour toutes les affaires publiques ou privées, et on les voit sans cesse apparaître dans les scènes agricoles représentées dans la décoration des tombeaux. Pour assurer le contrôle et éviter les erreurs, il y avait souvent deux scribes chargés d'enregistrer les mômes choses. 11 est probable d'ailleurs que chacun de ces scribes représentait des intérêts contradictoires et que l'un relevait du propriétaire du domaine, tandis que l'autre était préposé à l'impôt qui se payait toujours en nature. Les scribes présentaient ensuite leur compte au propriétaire ou à Tintendant du domaine. Ainsi Joseph, qui était surintendant de toute la terre d^Égypte, et qui avait sous ses ordres tous les intendants particuliers, devait connaître jusque dans les plus petits détails la production agricole du pays qu'il était appelé à gouverner.

Aussitôt que la vendange était terminée, et le vin placé dans les

lU INSTITUTIONS CIVILES.

amphores.onenvoyaitchercher le scribe, qui enregistrait immédiatement le nombre des vases qui Étaient remplis. Il est même probable qu'il avait

Pis. 75, — Le coDipla dM amplian

pourmissioD de vériQer si les vignerons ne commettaient aucune tricherie sur le contenu, car nous voyons sur les monuments (llg. 75} que les

Plg. IS. — ScribM eoiBgjilnDt lu Iribuli

amphores sont rebouchées en présence du scribe qui établit son compte.

I£n Ég>'pte, les rouages administratifs étaient très-compliqués et les

comptes les plus minutieux devaient être Tatls avec le plus grand soin.

Aussi les scribes étaient extrëmemeut nombreux et on les employait dans toutes les circonstaDces de la vie. Aucun peuple n'a poussé aussi loin l'amour des comptes régulièrement tenus, et les Romains, qui

Fjg. 77. — Poiuluro egjpuouin

étaient assez paperassiers par nature, sont encore restés bien loin <i Égyptiens sous ce rapport.

Comme le plus petit objet élalt enregislrô. et que les ^ptiens ont retracé partout les images de leur vie et de leurs habitudes, les scribes soat représenlés dans l'exercice de leurs fouclions sur un très-grand

nombrv' lU^ moDuments. La figure 76 nous montre un scribe debout et teufttU (le h main gauche une tablette, sur laquelle il prend note des objots placés devant lui. Parmi ces objets, qui, suivant l'habitude des pointTi's ëg}'p(iens, sont représentés sans aucun souci de la perspective e( paraissent en conséquence placés l'un au-dessus de l'autre, on remarque tout ce qui constituait alors la richesse mobilière. Oo y voit des vases, des pièces d'orfèvrerie richement travaillées, des petits sacs penchés, qui contenaient habituellement de la poudre d*or, des lingots de métal ronds ou rectangulaires, des plumes d'aulruche, des pièces de gibier, etc. La figure 77 montre également des objets disposés méthodiquement, sans doute en vue d'être enregistrés par un scribc-

On a retrouvé des papyrus contenant divers comptes. Ce sont en général des listes de distributions de denrées faites à des ouvriers, des entrées de céréales, desre(;us d'impôts, etc. Quand les comptes étaient établis, celui qui les avait faits les présentait au personnage qui l'avait employé, comme nous le voyons sur la figure 78. Ce personnage est de taille colossale pour caractériser son rang élevé; il lient la canne de commandement et est accompagné d'un chien ou d'un chacal apprivoisé, conformément à un usage dont on trouve fréquemment la trace sur les monuments de l'ancienne Egypte. Le comptable, d'une taille beaucoup plus petite, tient un long bâton, en haut duquel sont fixés deux placets contenant les comptes, et présentant une forme analogue à celle de nos enveloppes de lettres.

Plusieurs monuments nous montrent des scribes occupés à leur li-avail.

LES IxMPOTS. 107

C'est surtout dans les peintures et les bas-reliefs qu'on peut voir nettement la manière dont les impôts étaient perçus.

D'abord, à certaines époques déterminées, chaque habitant devait se présenter devant les magistrats de la province où il résidait, pour déclarer son nom, sa profession et ses moyens d'existence. Cette scène est figurée à Thèbes dans un monument extrêmement curieux (ûg. 79).

Ce qui rend cette composition intéressante c'est qu'elle jette un jour inattendu sur les usages égyptiens. D'abord nous avons affaire à une corporation d'artisans, ou tout au moins aux habitants d*un même quartier qui viennent se faire enregistrer tous ensemble. Aussi celui qui marche en tête commence par poser devant les magistrats la bannière de sa corporation ou de son quartier. Puis nous voyons les salutations et les marques de respect données par les habitants : les premiers s'inclinent profondément et mettent une main devant leur bouche comme pour retenir leur haleine, et ceux qui viennent ensuite croisent un bras sur la poitrine. Mais tous laissent tomber une main devant le genou, c'est une marque de profond respect que nous retrouvons sur plusieurs monuments.

En face d'eux un scribe inscrit les déclarations de chacun, et un autre personnage debout, tenant la longue canne qui est l'insigne du commandement, semble présider la scène et adresser des questions aux arrivants. Une fois que les déclarations ont été entendues, que la mesure de Timpôt dû par chacun a été fixée, les scribes vont se rendre sur place pour vérifier ce qui leur a été dit et percevoir la part qui revient au gouvernement. Cette perception de l'impôt sur les blés forme le sujet d'une peinture de Thèbes.

Deux scribes sont au milieu des tas de blé; l'un inscrit les mesures de grains et Tautre les dicte probablement, en indiquant avec les doigts le nombre de mesures qu'on vient de verser devant lui; une de ses mains est complètement ouverte, et l'autre a seulement deux doigts ouverts : nous en sommes donc au chiffre de sept mesures. Un homme placé devant eux s'apprête à emplir une mesure nouvelle qu'il va prendre sur un gros tas de blé, derrière lequel sont les propriétaires s'inclinant profondément en signe de respect et mettant, suivant le geste consacré, un bras croisé sur la poitrine et l'autre pendant de manière que la main soit à la hauteur du genou. Ceux-ci sont suivis par deux nouveaux arrivants qui se prosternent jusqu'à terre, et qui viennent d'apporter de grands paniers de grains qu'on va mettre en tas et mesurer tout à l'heure devant les scribes.

Outre Pimpôt qtfon percevait sur les produits du sol, il y en avait sur les manufactures. « Il résulte, dit Champollion-Figeac, de diverses données historiques tirées de monuments authentiques, et notamment de Tinscription de Rosette, que les temples, entre autres contributions au fisc royal, lui livraient chaque année une certaine quantité de toiles de byssus, et il arriva qu'à Toccasion de son couronnement, Ptoléraée Épiphane ût aux temples de TÉgypte la remise non-seulement des toiles qu'ils étaient en retard de fournir depuis huit ans, mais encore de celles des indemnités que le fisc pouvait réclamer pour une portion de ces toiles qui, ayant été fournies, se trouvaient inférieures à réchantillon ; et ceci est une donnée curieuse, en ce qu'elle autorise à croire qu'il y avait dans ces temples des manufactures de toiles de

Flg. 80. — Pointure des tombeaax de Goorna près Thôbes.

byssus, et peut-être encore d'autres objets dont la consommation était considérable dans la classe sacerdotale. »

La guerre était aussi une source de revenus très-considérables pour les Pharaons, dépositaires et possesseurs absolus du trésor public. Les Éthiopiens et tous les peuples habitant le voisinage de la vallée du Nil étaient tributaires des puissants rois d*Égypte. Les uns achetaient la protection du Pharaon auquel ils rendaient hommage en lui offrant des présents. Mais beaucoup plus souvent, nous voyons sur les monuments la représentation des tributs imposés par la force et nous pouvons nous faire par là une idée de ce qui, dans ces temps éloignés, constituait la richesse.

Les peintures qui représentent les peuples vaincus apportant aux vainqueurs le tribut qui leur est imposé peuvent aussi nous donner une idée des caravanes qui faisaient le commerce de l'Egypte. La guerre a quelquefois été l'auxiliaire du commerce et de l'industrie, et les victoires des Pharaons sur les peuplades sauvages qui vivent sur les conflns de l'Egypte ressemblent à une conquête de la civilisation sur la

ûarbarie. Ces troncs de bois d'ûbène, ces dents d'éléphant, ces plumes d'autruche, ces lingots d'or, l'Égyptien saura les utiliser pour son ifldusLrie, comme il acclimatera les animaux utiles ou simplement curieux qu'il va chercher en dehors de la vallée du Nil.

La figure 80 nous montre une autruche conduite en laisse, derrière

^gypliet

laquelle un homme porte des plumes et des œufs du même oiseau.

L'autruche ne se trouvait pas dans rÉg^-pte proprement dite, mais

dans les déserts de l'Ethiopie ou les habiianls lui faisaient une chasse

fort active, qui était pour la contrée une source de richesses, car les plumes d'autruche élatont fort recherchées des Égyptiens. Aussi cet oiseau était un objet import;int de commerce et nous le voyons plusieurs lois Ggurer parmi les tributs que les peuples do l'Ethiopie payent au roi d'apte.

Dans d'autres peintures on voit défiler quelques animaux que les Égjptiens tenaient aussi en grande cslime (fig. 81, 82, 83).

Les Égj'plicns paraissent avoir beaucoup aimé les plantes el les animaux qui leur semblaient extraordinaires, et c'était certainement là

110 INSTITCTIONS CIVILES.

une branche importante de commerce, puisque nous en voyons toujours figurer dans la liste ou sur les représentations des tributs imposés aux peuples qu'ils avaient vaincus. C'est ainsi que dans les peintures nous voyons défiler des girafes, des autruches, des singes, des lions, des léopards. Les grands personnages avaient probablement des ménageries, mais comme le peuple était fort curieux de cette sorte de spectacle, les rois ne manquaient pas de faire figurer toutes sortes d'animaui es- Iraordinaires dans les fêtes qu'ils donnaient.

Athénée nous a laissé une curieuse description de la somptueuse fête donnée à Alexandrie sous les Ptolémées, et on est étonné en la lisant de voir la ressemblance que présente cette fête avec des repré^ seotaiions peintes qui avaient été exécutées plus de mille ans auparavant. Kous extrayons du livre d'Athénée un passage fort curieux par

éïjpiienu

rénumération qu'y fait l'auteur des produits que l'Ëgyple tirait des pays étrangers. «On vit alors, dit-il, arriver vingt-quatre chars attelés d'éléphants, soixante autres attelés de deux boucs, sept autres attelés d'oryx (antilopes) et quinze de bubales. 11 y avait en outre huit attelages d'autruches, et tous ces chars étaient montés par des enfants couronnés de pin ou de lierre. Des chars attelés de deux chameaux et marchant par trois de front venaient ensuite et ils étaient suivis de chariots attelés de mulets, contenant les lentes des nations étrangères; au-dessus on avait placé des femmes indiennes, ou d'autres contrées, mises comme des captives. Ouelque,s-uns des chameaux portaient trois cents mines d'encens; d'autres deux cents livres de safran, de casia, de cinnamone, d'iris et d'autres aromates. Près deux étaient des Éthiopiens portant des présents; savoir, es uns six cents dents d'éléphants, les autres deux mille troncs d'ébène, d'autres soixante cratères d'or et d'argent et des paillettes d'or. Ils étaient suivis de deux chasseurs ayant des javelots d'or, et menant des chiens au nombre de deux mille quatre cents ; ces

chiens étaient les uns de l'Inde, les autres de l'H^Tcanie, ou molosses, ou d'autres races. Passèrent ensuite cent cinquante hommes portant des arbres d'où pendaient toutes sortes de bêtes sauvages et d'oiseaux : on vit porter dans des cages des perroquets, des paons, des pintades, des faisans

et nombre d'autres oiseaux d'Élhiopic. Enfin venaient cent trente moutons d'Ethiopie, trois cents d'Arabie, un grand ours blanc, quatorze léopards, seize panthères, quatre lynx, unegirare, un rhinocéros d'Ethiopie.»

Sur une peinture ou voit, derrière un groupe de femmes tenant leurs enfants, un homme portant des espèces de gâteaux et tenant de l'autre main une corde à laquelle est attaché un singe faiseur de tours (Gg. 8£|), Enfin il y a des représentations où les personnages tiennent simplement des fruits, des fleurs ou des oiseaux (fig. 85).

Le roi étant maître absolu de l'^ypte avait nécessairement un trésor considérable. On y accumulait non-seulement des matières pré-

cieuses, mais encore les tributs prélevés sur les peuples vaincus. Néanmoins la plus grande partie du trésor consistait en lingots ou en vases d'or. Ces vases, provenant des tributs prélevés sur les vaincus, attestaient leur origine dans leur décoration même» qui dans un assez grand nombre de monuments figurés, représente des prisonniers enchaînés, comme nous le voyons tome !•% figures 121 et 122.

Le trésor royal était naturellement gardé avec le plus grand soin. 11 paraît néanmoins qu'il s'y commettait quelquefois des vols, et Hérodote raconte avec de piquants détails celui qui eut lieu sous le roi Rhampsinit. « Ce roi, dit-il, posséda une immense somme d'argent, telle qu'aucun de ceux qui lui ont succédé n'a pu la surpasser ni môme Tatteindre. Or il voulut thésauriser en toute sécurité; il fit donc bâtir en pierres de taille une chambre dont l'un des murs était une partie de Tonceinte du palais; de son côté, le constructeur, complotant contre ses richesses, imagina de disposer l'une des pierres du mur de telle sorte que deux hommes, ou môme un seul, pussent facilement l'ôter. Dès que la chambre fut achevée, le roi y déposa ses trésors; le temps s'écoula, et le constructeur, étant près de la fin de sa vie, appela ses fils (car il en avait deux) et leur raconta comment, dans sa prévoyance pour eux, et afin qu'ils eussent abondance de biens, il avait usé d'artifice en bâtissant le trésor du roi. Après leur avoir clairement expliqué comment on pouvait enlever la pierre, il leur en donna les dimensions, et leur dit que s'ils ne les oubliaient pas, il seraient les intendants des richesses royales. Il mourut et les jeunes gens ne tardèrent pas à se mettre à Tœuvre; ils allèrent la nuit autour du palais, ils trouvèrent la pierre de la chambre bâtie en dernier lieu, ils la firent mouvoir aisément et ils emportèrent une somme considérable. Lorsqu'il arriva au roi d'ouvrir cette chambre, il fut surpris de voir combien il manquait de vases à son trésor; il n^y avait personne à accuser, les sceaux étaient intacts et la chambre fermée. Comme, à deux ou trois reprises, le nombre lui en parut diminuer toujours (car les voleurs ne se lassaient pas de piller), il prit ce parti : il ordonna que Ton fabriquât des pièges et qu'on les plaçât autour des vases qui contenaient son argent. Les voleurs vinrent comme depuis le commencement; l'un d'eux entra, s approcha d'un vase et soudain fut pris au piège. Il comprit aussitôt dans quel malheur il était tombé, il appela donc son frère, lui apprit l'accident et lui enjoignit d'entrer au plus vite. « Coupe-moi la tète, « ajouta-t-il, quand l'autre fut près de lui, car si je suis vu et reconnu, <( jo te perds en même temps que moi. » Le frère sentit qu'il avait

raison, et il suivit son conseil ; puis ayant rajusté la pierre, il s'en fut à sa maison avec la tête du défunt. Au point du jour, le roi se rendit à son trésor, et fut stupéfait d'y trouver, dans le piège, le corps du voleur sans sa tête; la chambre n'offrait aucune marque d'effraction, et Ton n'y apercevait ni entrée ni sortie. Dans l'incertitude où le jeia une telle aventure, il imagina un nouvel expédient : il fit suspendre, le long du mur, le corps du voleur, et, plaçant à l'entour des gardes, il leur commanda de saisir et de lui amener quiconque ils verraient pleurer ou gémir. Pendant que le corps était suspendu, la mère, terriblement exaspérée, s'entretenait avec son fils survivant; elle finit par lui prescrire de s'ingénier à délier le cadavre comme il pourrait et de l'apporter en sa demeure, le menaçant, s'il n'obéissait pas, de le dénoncer au roi comme le détenteur de ses richesses. Comme sa mère le pressait durement et qu'il ne gagnait rien sur elle, malgré ses nombreuses instances, il eut recours à ce stratagème : il bâta des ânes, puis ayant rempli de vin des outres, il les chargea sur les ânes, qu'ensuite il poussa devant lui. Or, quand il fut en présence des gardes, auprès du corps suspendu, il tira à lui deux ou trois queues d'outrés et les dénoua pendant qu'elles vacillaient; le vin alors de couler et lui de se frapper la tête à grands cris, comme s'il n'eût su vers quel âne d'abord courir. Les gardes cependant, à l'aspect du vin coulant à flots, se précipitèrent sur le chemin avec des vases pour en recueillir, comme s'il ne se répandait qu'à leur profit. L'homme feignit contre eux tous une grande colère, il les accabla d'injures; ensuite, voyant qu'ils le consolaient, il fit semblant d'adoucir et de laisser tomber son courroux. Finalement il poussa ses ânes hors du chemin et rajusta le chargement, tout en se prenant à causer avec les gardes; l'un de ceux-ci le plaisanta et s'efforça de le faire rire : en récompense il leur donna une outre. Ils se couchent aussitôt et ne songent plus qu'à se divertir, s'écriant : « Assieds-toi, reste à boire « avec nous. » Il se laisse persuader et demeure avec les gardes, qui lui prodiguent des marques d'amitié; il ne tarde pas à leur donner une seconde outre. A force d'user de ce breuvage libéralement offert, les gardes s'enivrèrent complètement, et ils s'endormirent au lieu même où ils avaient bu. L'homme saisit le moment, et, la nuit étant venue, il délia le corps de son frère, puis, pour les outrager, il rasa la joue droite de chacun des gardes, chargea le cadavre sur ses ânes et reprit son

chemin, ayant exécuté les ordres de sa mère Lorsque Ton rapporta

au roi toutes ces choses, il fut frappé de l'adresse et de l'audace de

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