‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 10 sur 300 · SIMPLICITÉ DE LA VIE GRECQUE · texte numérisé non relu

SIMPLICITÉ DE LA VIE GRECQUE

La civilisation, en se déplaçant vers le nord, a dû pourvoir à toutes sortes de besoins qu'elle n'était pas obligée de satisfaire dans ses premières stations du sud. Bans un climat humide ou froid, comme la Gaule, la Germanie, l'Angleterre, l'Amérique du Nord, l'homme mange davantage; il lui faut des maisons plus solides et mieut closes, des habits plus chauds et plus épais, plus de feu et plus de lumière, plus d'abris, de vivres, d'instruments et d'industries. Il devient forcément industriel, et, comme ses exigences croissent avec ses satisfactions, il tourne les trois quarts de ses efforts vers l'acquisition du bien-être. Mais les commodités dont il se munit sont autant d'assujettissements où il s'embarrasse, et l'artifice de son confortable le tient captif. . . .

Dans la Grèce ancienne, une tunique courte et sans manches pour l'homme, pour la femme une longue tunique qui descend jusqu'aux pieds, et, se doublant a la hauteur des épaules, retombe jusqu'à la ceinture,: voilà tout l'essentiel du costume; ajoutez une grande pièce carrée d'étoffe dont on se drape, pour la femme un voile quand elle sort, assez ordinairement des sandales ; Socrate n'en portait qu'aux jours de festin ; très^ souvent on va pieds nus et tête nue. Tous ces vêtements peuvent être ôtés en un tour de main ; ils ne serrent point la taille ; ils indiquent les formes ; le nu apparaît par leurs interstices et dans leurs mouvements. On les ôte tout à fait dans les gymnases, dans le stade, dans plusieurs danses solennelles; « c'est le propre des Grecs, dit Pline, de ne rien voiler ». L'habillement n'est chez eux qu'un accessoire lâche qui laisse au corps sa liberté, et qu'à volonté, en un instant, on peut jeter bas.

Même simplicité pour la seconde enveloppe de l'homme, la maison. Comptez tout ce qui compose aujourd'hui un logis passable, grande bâtisse de pierre de taille, fenêtres, vitrines, papiers, tentures, persiennes, doubles et triples rideaux, calorifères, cheminées, tapis, lits, sièges, meubles de toute espèce, innom-

brables brimborions et ustensiles de ménage et de luxe, et mettez en regard le ménage hellénique. Des murs qu'un voleur peut percer, blanchis k la chaux, encore dépourvus de peintures au temps dePériclès, un lit avec quelques couvertures, un coffre, quelques beaux vases peints, des armes suspendues, une lampe de structure toute primitive, une toute petite maison qui n'a pas toujours de premier étage : cela suffit à un Athénien noble ; il vit au dehors, en plein air, sous les portiques, dans l'agora, dans les gymnases, et les bâtiments publics qui abritent sa vie publique sont aussi peu garnis que sa vie privée.... En Grèce, un théâtre contient de trente à quarante mille spectateurs, et coûte vingt fois moins que chez nous ; c'est que la nature en fait les frais : un flanc de colline où l'on taille des gradins circulaires, un autel au bas et au centre, un grand mur sculpté pour répercuter la voix de l'acteur, le soleil pour lustre, et, pour décor lointain, tantôt la mer luisante, tantôt des groupes de montagnes veloutées par la lumière.

Aujourd'hui un État comprend trente \ quarante millions d'hommes répandus sur un territoire large et long de plusieurs centaines de lieues. C'est pourquoi il est plus solide qu'une cité antique; mais en revanche il est bien plus compliqué, et, pour y remplir un emploi, un homme doit être spécial. Partout les emplois publics sont spéciaux comme les autres. La masse de la population n'intervient dans les affaires générales que de loin en loin, pour des élections. Elle vit, ou vivote en province sans pouvoir se faire d'opinions personnelles ni précises, réduite à des impressions vagues et à des émotions aveugles, obligée de se remettre aux mains de gens plus instruits qu'elle expédie dans la capitale et qui la remplacent quand il faut décider de la guerre, de la paix ou des impôts....

Au contraire, l'Athénien décide lui-même des intérêts généraux ; cinq ou six mille citoyens écoutent les orateurs et votent sur la place publique ; on y vient pour faire des décrets et des lois, comme pour vendre son vin et ses olives ; le territoire n'étant qu'une banlieue, le campagnard n'a pas beaucoup plus de chennn à faire que le citadin. De plus, les affaires dont il s'agit sont à sa portée; car ce sont des intérêts de clocher,

puisque la cité n'est qu'une ville. Il n'a pas de peine k comj)rendre la conduite qu'il faut tenir avec Mégare ou Corinthe ; il lui suffit pour cela de son expérience personnelle, et de ses impressions journalières ; il n'a pas besoin d'être un politique de profession, versé dans la géographie, l'histoire, la statistique et le reste. PareiUement il est prêtre chez lui, et de temps en temps pontife de sa phratrie ou de sa tribu ; car la religion est un beau conte de nourrice, et la cérémonie qu'il accomplit consiste en une danse ou un chant qu'il sait dès l'enfance, et dans un repas auquel il préside avec un certain habit. De plus, il est juge dans les tribunaux, au civil, au criminel, au reUgieux, avocat et obligé de plaider dans sa propre cause. Un méridional,^ un Grec est naturellement vif d'esprit, bon et beau parleur; il sait les lois en gros ; les plaideurs les lui citent ; d'ailleurs l'usage lui permet d'écouter son instinct, son bon sens, son émotion, ses passions, au moins autant que le droit strict et les arguments légaux. Riche ou pauvre, il est soldat ; comme l'art militaire est encore simple, la garde nationale est l'armée. Pour la former et former le parfait soldat, deux conditions sont requises, et ces deux conditions sont données par l'éducation commune, sans instruction spéciale, sans école de peloton, sans discipline ni exercices de caserne. D'un côté, ils veulent que chaque soldat soit le corps le plus robuste, le plus souple et le plus agile, le plus capable de bien frapper, parer et courir ; à cela leurs gymnases pourvoient. De l'autre côté, ils veulent que les soldats sachent marcher, courir, faire toutes les évolutions en bon ordre ; a cela l'orchestrique suffit : toutes leurs fêtes nationales et religieuses enseignent aux enfants et aux jeunes gens l'art de former et de dénouer les groupes. Ainsi préparé par les mœurs, on comprend que le citoyen soit soldat sans effort et du premier coup. Il sera marin sans beaucoup plus d'apprentissage. En ce temps-la, un navire de guerre n'est qu'un bateau de cabotage, contient tout au plus deux cents hommes et ne perd guère de vue les côtes. Dans une cité qui a un port et vit de commerce maritime, il n'est personne qui ne s'entende à manœuvrer un tel navire, personne qui ne connaisse d'avance ou n'apprenne vite les signes du temps, les chances du vent, les

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12 LECTURES HlSTdUlQUËS SUR LA GRÈCE.

positions et les distances, toute la technique et tous les accessoires qu'un matelot ou un officier de mer ne sait chez nous ju'après dix ans d'étude et de pratique.

Toutes les particularités de la vie antique dérivent de la même cause, qui est la simplicité d'une civilisation sans précédents, et toutes aboutissent au même effet, qui est la simplicité d'une âme bien équilibrée, en qui nul groupe d'aptitudes et de penchants n'a été développé au détriment des autres , qui n'a pas reçu de tour exclusif, que nulle fonction spéciale n'a déformée. Aujourd'hui nous avons l'homme cultivé et Thomme inculte, le citadin et le paysan, le provincial et le Parisien, en outre, autant d'espèces distinctes qu'il y a de classes, de professions et de métiers, partout l'individu parqué dans le compartiment qu'il s'est fait, et assiégé par la multitude des besoins qu'il s'est donnés. Moins artificiel, moins spécial, moins éloigné de l'état primitif, le Grec agissait dans un cercle politique mieux proportionné aux facultés humaines, parmi des mœurs plus favorables à l'entretien des facultés animales : plus voisin de la vie naturelle, moins assujetti par la civilisation surajoutée, il était plus homme.

(Taine, Philosophie de T art, t. II, pp. 159-168.)

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