‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 121 sur 300 · LE BANQUIER PASION · texte numérisé non relu

LE BANQUIER PASION

Vers la fin de la guerre du Péloponnèse, il y avait au Pirée une maison de banque dirigée par deux associés, Archestrate et Antisthène. Le premier avait un esclave, Pasion, qui s'était fait remarquer de bonne heure par son intelligence. Archestrate finit par Taffrancliir, et par lui céder son affaire, de concert avec son associé. C'est contre ce Pasion qu'Isocrate écrivit, en 394, le discours intitulé le TrapézUiqtie, 11 le rédigea pour le fils de Sopaïos, un de ces aventuriers grecs qui faisaient leur fortune auprès des princes à demi barbares du Bosphore Cimmérien et de la Thrace. Sopseos avait un fils qui voulut aller voir Athènes. Le père mit à sa disposition une forte somme et l'envoya au Pirée avec plusieurs cargaisons de blé et d'autres denrées. Le parvenu tenait à ce que l'héritier de sa fortune fît bonne figure à Athènes. Tout en jouissant des plaisirs de la grande ville, le jeune homme ne négligerait pas les affaires ; il placerait les marchandises de son père ; il entr^ tiendrait ses relations, recouvrerait ses créances et surveillerait l'emploi de ses fonds.

Tout alla d'abord pour le mieux. Adressé par SopaBOs à Pasion, le jeune homme trouva près de lui un accueil empressé et obséquieux. Pasion et ses associés étaient tout au service du voyageur. On lui procura des amis et des plaisirs; on reçut en dépôt tout l'argent qu'il tira de la vente des marchandises; on promit de l'intéresser dans les spéculations de la banque. Notre fils de ministre se livrait sans inquiétude aux enchantements de ce séjour longtemps désiré, et il trouvait qu'à Athènes les banquiers mêmes étaient de bien aimables gens.

Au bout de quelques semaines, on apprit qu'il y avait eu làbas, dans le Pont, une révolution de palais. Sopaeos avait déplu au prince ; il avait été jeté en prison ; ses biens étaient confisqués, et son maître Satyros allait envoyer à Athènes des délégués

chargés de rechercher et de saisir toutes les sommes que son ancien ministre y possédait. Peut-être même réclamerait-il l'extradition de son fils. Athènes avait pour son commerce des blés un tel besoin du bon vouloir de ces princes du Bosphore, que l'on ne risquerait pas de se brouiller avec lui pour une pareille bagatelle.

Éperdu, l'étranger alla trouver son bon ami Pasion, et lui conta son affaire. Le rusé personnage parut prendre une grande part à sa peine. Il s'agissait d'abord pour la banque de ne point se dessaisir des sommes qu'elle faisait valoir. Pasion conseilla donc au jeune homme de remettre sans difficulté aux représentants de Satyres les marchandises et le peu d'argent qu'il avait entre les mains; quant aux capitaux déposés chez Pasion, il en dissimulerait l'existence; il soutiendrait que, loin de rien posséder, il était débiteur du banquier et de plusieurs autres citoyens. L'étranger fut enchanté de l'idée, sans se douter que Pasion se préparait à le duper. Il ne tarda pas pourtant à s'en apercevoir. Inquiet des mesures que les Athéniens pourraient prendre contre lui, il résolut de partir pour Byzance. H espérait que là il trouverait peut-être à recouvrer des sommes dues à son père; en tout cas, sa liberté et sa vie y seraient en sûreté. Byzance, ayant les blés de Thrace, n'avait pas besoin de ceux du Bosphore, et elle ne craignait pas les petits rois du Pont. Avant de s'embarquer, il voulut retirer son argent des mains de Pasion. Celui-ci le reçut avec politesse, mais avec embarras ; il reconnaissait la dette, mais il avait engagé les fonds dans l'intérêt du déposant; il fallait du temps pour les recouvrer. Le client accepta la raison ; mais, comme à de nouvelles démarches le banquier répondait toujours par les mêmes prétextes, il finit par concevoir des soupçons. Il envoya à Pasion deux de ses amis. Pasion alors changea de ton ; il ne savait, disait-il, ce qu'on voulait; il n'avait rien reçu et ne devait rien; c'était au contraire lui qui était créancier de 300 drachmes. Il n'y avait pas à en douter : Pasion avait décida de s'approprier les dépouilles du malheureux. Porter plainte était impossible. Il n'y avait point d'écrit, et le dépôt n'avait pas eu d'autre témoin qu'un esclave, préposé à la caisse de la banque. Au reste le GoiftAUD. - Lect. hist, 5-. ^.g,.^^, .^ Goè^k

volé n'avait-il pas répété partout qu*il n'avait plus rien et qu'il vivait d'emprunts? Pasion était donc sûr de l'impunité.

Tout à coup la nouvelle arriva que Sopaeos était rentré en grâce; le prince était même allé jusqu'à fiancer son propre fils à la fille du ministre. Cela changeait complètement la situation du client de Pasion. Aussi ce dernier se hâta-t-il de prendre ses précautions. Le plus pressé, c'était d'éloigner le caissier Kittos, unique témoin du versement fait par l'étranger. Pasion l'expédie secrètement au dehors, puis, payant d'audace, il accuse deux amis du plaignant, dont l'un s'appelait Ménexène, d'avoir suborné son employé, soustrait 6 talents à la banque par son entremise, et favorisé sa fuite. L'autre fut abasourdi d'une attaque aussi imprévue; il dut fournir caution, pour éviter d'être incarcéré, et brusquement il dut passer de l'état de demandeur à l'état de défendeur. Au lieu de démontrer qu'il était victime d'un vol, il fallait qu'il commençât par démontrer qu'il n'était point lui-même un suborneur et un voleur.

Heureusement, son ami Ménexène était un homme de tête. Loin de renoncer à la lutte, il partit à la recherche de Kittos. Il eut la chance de mettre la main sur lui et de le ramener à Athènes. Là, il pria Pasion de laisser appliquer son esclave à la torture. Pour empêcher son caissier d'entrer dans la voie des aveux, voici ce que Pasion imagina. Il affirma que Kittos était de condition libre et ne pouvait par conséquent être traité en esclave. Ménexène répond que Pasion ne veut que gagner du temps; il s'oppose à la mise en liberté provisoire de Kittos, à moins que Pasion ne fournisse à son tour une caution dont la valeur soit égale à celle des sommes dont la banque était débitrice. Pasion s'exécute et dépose 7 talents, plus de 40 000 francs, afin de conjurer la question et d'assurer les privilèges de la liberté à l'employé qu'il avait accusé récemment d'un grave abus de confiance. L'inconséquence était évidente. Pris à son propre piège, Pasion semblait se contredire. Il sentit qu'il lui serait difficile d'expliquer toutes ses démarches et qu'il était dans une impasse; il tenta de revenir sur ses pas. Il dit à ses adversaires qu'ils pouvaient interroger Kittos à leur guise. Ceux-ci

acceptèrent et convinrent de se rencontrer dans un temple avec Pasion, son esclave, et les personnes chargées de le faire parler. Mais, au jour fixé, le banquier s'opposa formellement à ce qu on eût recours à la torture.

Cette obstination produisit un mauvais effet, et Pasion comprit qu'il était sage de transiger. Il eut une entrevue secrète avec le fils de Sopaeos. Là, loin de toute oreille et de tout regard indiscret, il fut tout autre. D'un pan de son manteau il se cachait le visage comme un homme honteux de sa conduite ; il pleurait, il disait qu'il avait fallu, pour le décider à nier le dépôt, de graves embarris d'argent; il s'engageait à restituer, pourvu qu'on n'ébruitât point l'affaire, et qu'on ne le perdît point de réputation. L'étranger crut à un repentir sincère; il promit à Pasion de se taire et lui accorda des délais. Trois jours après, dans un nouvel entretien, il fut stipulé que Pasion s'embarquerait pour le Bosphore avec son client, et que ce serait là qu'il lui rendrait l'argent. De cette manière, on n'en saurait rien à Athènes. S'il ne payait pas, Satyres serait pris pour arbitre; et au cas où le prince se prononcerait contre lui, il aurait à verser, outre le principal de la dette, une moitié en sus de la somme réclamée. Les clauses du contrat furent consignées par écrit, et l'acte fut confié à un capitaine du navire appelé Pyron, de Phères en Thessalie. Mais aussitôt Pasion corrompt un des esclaves du capitaine ; il se procure ainsi le texte même de l'acte, le falsifie et le fait remettre en place par son complice. Il relève alors la tête et reprend son impudence ordinaire. Aux premières sommations de son client, qui le prie de partir avec lui, il répond qu'il s'y refuse. On insiste; il demande la production du contrat. On ouvre la pièce; et l'on y. trouve, à la place de la convention primitive, une décharge générale donnée par l'étranger à son banquier. Il ne restait plus qu'une ressource au volé, c'était d'établir que Pasion avait commis un faux en écriture privée.

La chose souffrit encore quelque retard. L'étranger se rendit dans le Bosphore, accompagné par Kiti^s. Le jeune homme et l'esclave exposèrent l'affaire devant Satyres. Le prince se déclara incompétent. Il donna pourtant au fils de son favori une marque

de sympathie : il réunit les négociants athéniens qui étaient alors dans le port, et leur recommanda son sujet. De plus il écrivit au peuple athénien une lettre où il appelait sur lui là bienveillance des magistrats et des jurés. Ce fut ainsi, sous les auspices de son souverain et fort de son appui moral, que le client de Pasion, à son retour, soumit sa plainte devant le tribunal. Isocrate écrivit un plaidoyer pour lui; mais nous ignorons s*il gagna son procès.

L'opinion publique ne paraît pas avoir été très sévère à Athènes pour des malices comme celles de Pasion : elles poiivaient entraîner une condamnation à des dommages-intérêts, mais non une condamnation pénale, ni par suite une véritable flétrissure. De plus la race grecque n'a jamais été exigeante en fait de moralité. Au surplus rien n'atteste que Pasion fût coupable. Nous connaissons l'accusation; nous ne connaissons pas la défense, et il serait possible que le jeune étranger fût une espèce d'aventurier, qui en faisant sonner bien liaut le crédit de son père auprès de Satyros, ami d'Athènes, espérait intimider Pasion par la menace d'un procès scandaleux et lui extorquer de l'argent.

La meilleure raison que nous ayons de suspendre notre jugement, c'est que la prospérité de Pasion ne fit que grandir, et cette prospérité ne pouvait naître que de l'estime inspirée à toute une vaste clientèle d'Athéniens et d'étrangers. Rappelant quarante ans plus tard les origines de cette fortune, très humble à ses débuts, Démosthène disait : « Pasion inspira confiance : or dans le monde qui vit à la Bourse et fait des affaires, la réputation d'homme laborieux jointe à celle d'honnête homme a une puissance merveilleuse. » Admettrait-on que, dans les premières années de sa carrière, Pasion aurait un jour cédé à la tentation? Toujours est-il qu'il aurait profité de la leçon. Intelligent comme il l'était, il sentit bien vite que le plus habile était d'être probe. Son ancien maître Archestrate avait laissé des fonds dans la banque. Entre les mains de son successeur, celte maison devint la première d'Athènes; les citoyens les plus riches et les mieux posés, Agyrrhios, Démosthène le père, Timotliée, lui remirent leurs capitaux ou lui emrqruntèrent de

Targent. Il rendit à l'État plus d'un service pécuniaire; il obtint donc aisément le titre de citoyen.

Q était encore à la tête de la maison en 372, et il mourut en 370, après une longue et douloureuse maladie. Dans l'intervalle, se sentant déjà âgé et souffrant, il mit ordre à ses affaires et régla l'avenir avec une sagesse qui fait honneur à son jugement. Son homme de confiance était alors Phormion, d'origine étrangère et servile, comme Kittos, qui s'était établi pour son compte. Phormion avait reçu la liberté; puis, à mesure que son maître vieiMissait, il avait pris une importance de plus en plus grande dans la banque, et Pasion avait fini par le charger de tout le détail. On aurait pu croire que ce dernier laisserait sa maison à son fils ApoUodore. Mais ApoUodore avait d'autres visées. Son père l'avait élevé en fils de famille; il lui avait donné une éducation très soignée ; il l'avait laissé fréquenter les écoles des rhéteurs, se lier avec des jeunes gens ambitieux et riches. ApoUodore rêvait la politique, les honneurs, la puissance ; peutêtre eût-il rougi de s'asseoir derrière le comptoir paternel. Peut-être aussi Pasion n'avait-il pas une assez bonne opinion de lui pour en faire son successeur. Toujours est-il qu'il jeta les yeux sur Phormion pour continuer son œuvre. Il lui loua à la fois sa banque et une fabrique de boucliers. La location portait, pour la fabrique, sur le matériel et sur les esclaves qui y travailaient; pour la banque, sur l'achalandage et sur l'usage des capitaux déposés. De plus, Pasion donnait sa garantie pour le remboursement de 11 talents, provenant des fonds de dépôt prêtés à divers par la banque sur hypothèque; Phormion, encore simple affranchi, aurait eu quelque peine à poursuivre devant le& tribunaux le recouvrement de ces créances. Afin qu'il fût couvert de ce coté au regard des déposants, Pasion s'était reconnu débiteur de ces 11 talents. Le prix du bail était pour l'usine d'un talent (5894 fr.), et il semble qu'elle rapportât aisément cette somme; mais le loyer annuel de la banque avait été fixé à 100 mines (9820 fr.). Il paraît bien qu'il était très onéreux; car, huit ans après, quand Phormion se retira, les héritiers de Pasion ne louèrent pas la banque à un prix supérieur, quoiqu'elle eût prospéré dans l'intervalle.

Peu avant sa mort, Pasion prit ses dernières dispositions. Sa fortune était considérable. Il avait pour 20 talents d'immeubles, et près de 40 talents placés dans les affaires, en prêts maritimes, en hypothèques, en créances de toute nature, qui devaient être appuyées sur de solides garanties ; c'était un total d'environ 60 talents (553 000 fr.). Comme il avait deux fils, dont un mineur, il choisit Phormion pour tuteur, tout en associant à cette responsabilité quelques parents et amis. Puis, pour être encore plus sûr de lui, il lui fit promettre d'épouser sa veuve Archippé; celle-ci aurait en dot 2 talent» placés en Attique et dans l'île de Péparèthos, une maison d'habitation évaluée à 100 mines, le mobilier qui la garnissait, des servantes, des bijoux, tout ce qu'il lui fallait enfin pour soutenir son train de vie habituel. Nous savons par Démosthène que beaucoup de trapézites, à Athènes, à Égine et ailleurs, faisaient comme fit ici Pasion.

(D'après Isocrate, le Trapézitique; Démosthène, Dkconrs pour Phormion ; et Perrot, Mémoires d'archéologie, d'épigraphie et d'histoire, pp. 579-414.)

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