‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 137 sur 300 · DANSE · texte numérisé non relu

DANSE

Les Grecs donnaient à la danse une place très élevée parmi les arts. Des mouvements rythmés, souples, expressifs les ravissaient. Le lyrisme d'abord, ensuite le drame, associèrent la danse à leurs pompes, en lui demandant un surcroît d'éclat. Nous connaissons par Athénée (XIV, p. 629) et par Lucien (Sur la danse) les noms d'une foule de danses traditionnelles. Il y en avait de toutes sortes : les unes exécutées par des danseurs isolés, les autres par des cliœurs, les unes tristes, les autres gaies, les unes pacifiques, les autres guerrières. En dehors des danses proprement dites, il y avait des marches, qui étaient parfois presque des danses. On ferait des énumérations interminables de tous les genres de mouvements rythmés que les Grecs ont pratiqués.

Que demandait-on à toutes ces danses? Deux choses : en premier lieu la beauté plastique, ensuite l'expression claire de certains sentiments ou de certaines idées.

La beauté plastique d'une dause résidait d'abord dans chaque danseur i»ris à part. « 11 y a, nous dit PJaton, des danses qui ont surtout en vue le corps lui-même ; elles servent à développer sa vigueur, sa souplesse, sa beauté ; elles exercent chaque membre à se plier et à s'étendre, à se prêter docilement, par des mouvements faciles et harmonieux, à toutes les figures, à toutes les altitudes qu'on peut exiger. » C'était là une espèce de gymnastique, mais une gymnastique rythmée et musicale. Non seulement il y avait des danses qui avaient pour principal objet de développer la beauté du corps, mais on peut dire que toutes la supposaient implicitement. Les écrivains grecs s'expriment à cet égard avec beaucoup de netteté. Il faut que le danseur ne soit ni trop petit, ni trop grand, ni trop gros, ni trop maigre. Les mouvements doivent être beaux et bien réglés ; s'il agite les mains, ce doit être avec la grâce et la force d'un Hermès, d'un Héraclès, d'un PoUux se livrant au pugilat.

A la beauté des individus pris à. part s'ajoutaient, dans le lyrisme choral, la grâce des évolutions accomplies par le chœur, les lignes tour à tour droites et sinueuses, les mouvements parallèles opposés, symétriques, combinés et diversifiés de mille manières, parfois la présence simultanée d'un demi-chœur de jeunes hommes et d'un demi-cliœur de jeunes filles, l'entrelacement des groupes, les figures simples ou compliquées qu'ils exécutaient avec mesure et avec ordre. Lucien décrit agréablement deux de ces danses chorales. Ce sont des danses Spartiates, c'est-à-dire des danses doriennes par excellence, et en outre des danses lyriques, car il est question du chant qui les accompagne. L'une est dansée par des jeunes gens seuls. Ceuxci commencent par une lutte à laquelle la danse se rattactie sans interruption. « Le flûtiste alors s'assoit au milieu du chœur et joue en frappant du pied. Les danseurs se suivent par files, et marchent en mesure, en dessinant les figures les plus variées, d'abord des figures belliqueuses, mais bientôt après des figures inspirées par Dionysos et par Aphrodite. » L'autre danse s'appelle le collier. Le chœur se composait par moitié d'éphèbes et de jeunes filles. « Tous les danseurs, dit Lucien, se suivent à la file de manière à former comme un collier ; un jeune homme

mène la danse avec des attitudes martiales, du genre de celles qu'il devra prendre k la guerre ; une jeune fiUe suit avec grâce, donnant l'exemple à ses compagnes, de façon que le collier est tressé de modestie virginale et de force virile. »

La danse n'est pas seulement belle, elle est en outre expressive. La danse, suivant Platon, « imite les paroles de la Muse ». Aristote en parle presque dans les mêmes termes : « Elle imite par des mouvements rythmés, les mœurs, les passions, les actions ». « Elle est, dit Lucien, une science imitative, qui fait voir les idées, qui les exprime et qui donne un corps à la pensée invisible. »

Que faut-il entendre par là? S'agit-il ici d'une sorte de pantomime, c'est-à-dire d'une reproduction fidèle de mouvements propres aux situations exprimées par les paroles, ou bien s'agitïl d'une imitation plus générale?

Il n'est pas douteux que la danse ne fût très souvent imitative dans le sens le plus rigoureux du mot. Dans la pratique, par exemple, les danseurs faisaient le simulacre d*un combat; ils exécutaient en mesure tous les mouvements qu'on faisait dans une bataille; ils avaient l'air tour à tour de lancer et d'éviter un trait, de frapper avec la lance et de parer; on les voyait courir en avant, reculer, se baisser, tomber à terre comme blessés ou morts, se relever brusquement et changer de front. Dans le Banquet de Xénophon, deux personnages, un jeune homme et une jeune fille, représentent en dansant la réunion de Dionysos et d'Ariane. Us dansent et chantent au son de la flûte. Leurs poses, leurs mouvements, leurs gestes reproduisent toute la scène ; c'est un véritable petit drame qui se joue devant les convives.

La danse a une autre manière d'imiter. Elle peut, par la lenteur ou la vitesse des mouvements, par leur harmonie plus ou moins sévère, éveiller simplement dans l'âme des émotions conformes au caractère général de ce? mouvements. A ce titre encore, elle est une imitation. Une danse grave, noble, imite par là même la beauté morale, la noblesse, la gravité d'une âme que les passions ne troublent pas. Au contraire, des mouvements très variés qui se surcèdent avec vivacité expriment

i excès de la joie ou des passions, quel que soit d'ailleurs le sujet particulier de ces passions ou de cette joie. Même dans les danses décrites plus haut, Timitation ne résulte pas seulement des gestes particuliers à l'aide desquels les danseurs figuraient l'action dans sa réalité et la mettaient, en quelque sorte, toute vivante sous les yeux des spectateurs ; elle résulte encore el surtout du caractère général de ces mouvements, et de rémotion trisie ou gaie, douce ou violente, qu'ils excitaient dans Tâme par leur harmonie propre, indépendamment de toute application spéciale à tel ou tel événement particulier.

Au milieu de la diversité illimitée des danses, on distinguait un petit nombre de types principaux auxquels toutes les diversités secondaires se rapportaient. Il y avait la danse grave, calme, religieuse; puis la danse vive et gaie; enfin la danse passionnée, rapide, entraînante. Dans le drame, ces trois types fondamentaux étaient représentés par ïemmélie, par la cordace et par la $icinnis. Dans le lyrisme proprement dit, ils s'appelaient la gymnopédie, Vhyporchème et la pyrrhique. L'emraélie était dansée par le chœur tragique ; elle respirait la noblesse el la dignité ; la gymnopédie Spartiate n'en était sans doute qu'une variété. La cordace, dansée par le chœur de la comédie, ressemblait à l'hyporchème par son allure vive et légère, mais elle était souvent licencieuse, ce qui tenait à l'esprit général de la comédie grecque, tandis que l'hyporchème ne l'était nullement. De même, la pyrrhique et la sicinnis se ressemblaient par la rapidité enivrante de l'élan; mais l'une, toute belliqueuse, n'inspirait que de fières passions; l'autre, réservée au chœur du drame satyrique, exprimait souvent une ivresse d'une tout autre nature.

(A. Croiset, la Poésie de Pindare, pp. 65-70.)

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