MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE
La musique grecque se divisait, comme la nôtre, en musique vocale et musique instrumentale.
Parmi les voix, on distinguait d'abord les voix d'hommes et
fes voix de femmes ; puis chacune de ces deux sortes de voix se partageait à son Umr en trois régions : la plus élevée, la plus basse et la moyenne. Mais comme les Grecs appeïaieot ^vées les notes graves, et basses les notes aiguës, à l'inverse de ce que nous faisons, leur région basse correspondait au registre de ténor ou de soprano, leur région moyenne au registre de bary-
Githare et flûte.
ton ou de mezzo-soprano, et leur région haute au registre de basse ou de contralto. C'étaient les voix les plus aiguës qui semblaient aux anciens exprimer le mieux les sentiments exaltés et violents ; les voix moyennes donnaient l'impression du calme et de la gravité. Notre manière de sentir à cet égard se rapproclie de celle des anciens, surtout si l'on admet que ces divisions n'étaient pas absolument rigoureuses et fixes.
Leurs instruments, au contraire, sont tout à fait différents des nôtres. Rien de plus simple, rien de plus incolore, au point de vue des timbres et de la force des sons, que les instruments
dont se servaient les Grecs. Si nous laissons de côté les instruments à percussion, dont l'emploi était très restreint, les instruments de cuivre, réservés à l'armée, et enfin les orgues pneumoniques ou hydrauliques, d'origine relativement récente, nous voyons qu'on n'employait au v® siècle que deux sortes d'instruments : c'étaient d'abord des instruments à cordes du type de la cithare, et ensuite des instruments à vent du type de la fïùte.
La cithare est un des instruments les plus pauvres, les moins expressifs qu'on puisse imaginer. On l'a comparé à une harpe sans pédale. Elle est sèche, monotone et peu sonore; elle ne peut ni accentuer les temps forts ni assourdir les temps faibles ; elle est aussi incapable de soutenir une note que de l'accélérer. Elle n'a, en un mot, ni variété, ni mouvement, ni puissance de son. Que lui reste-t-il donc? une seule chose, mais capitale aux yeux des Grecs : une netteté pure et grave, et je ne sais quel air de sérénité vraiment virile. Les Grecs ne demandaient pas à leur cithare l'image brillante ou passionnée des plaisirs, des luttes, des souffrances qui remplissent la vie, ni le reflet changeant des rêves où se plonge parfois notre joie ou notre mélancolie, mais des impressions sereines et simples, et comme l'écho de cet Olympe où règne une éternelle félicité. Platon proscrit de la république les instruments trop riches et trop expressifs il garde la cithare. C'était l'instrument national par excellence....
La flûte avait plus d'éclat, plus de variété, plus de souplesse; elle était plus agréable. C'est surtout de. la flûte que se servaient les solistes virtuoses ; elle se prêtait mieux que la cithare h se faire entendre seule. Jointe à la cithare, elle soutenait mieux les voix d'un chœur, se fondait avec elles, ou dissimulait même au besoin les légères imperfections. Les fêtes brillantes la réclamaient; elle accompagnait ordinairement les chants voluptueux et passionnés. Ne nous y trompons pas pourtant ; la flûte ellemême, qui semblait à Platon si expressive, l'était surtout par comparaison avec la cithare. Cette flûte passionnée n'était guère qu'une clarinette comprenant moins de notes aiguës que celle des modernes. Plus tard on fit des flûtes plus fortes, vraies
rivales de la trompette; Horace nous dit que de son temps on les doublait d'airain. Mais la flûte ancienne ne servit jamais qu'à diriger et à soutenir le chant des chœurs.
Si nous passons maintenant des instruments à la musique elle-même, les différences ne sont pas moins frappantes entre l'art des anciens et celui des modernes.
D'abord, l'harmonie est presque étrangère à la musique grecque. Ce n'est pas que la connaissance ou même la pratique des accords manquât tout à fait aux Grecs. Us en connaissaient et en pratiquaient quelques-uns. Mais rien de plus limité, rien de plus élémentaire que cette harmonie. Elle se réduisait à très peu de chose dans l'accompagnement et presque à rien dans le chant lui-même.
Le seul accord que les Grecs paraissent avoir admis dans le chant des chœurs est celui qu'ils appelaient antiphonie, c'est-àdire l'accord d'octave. Des voix d'hommes et des voix de femmes ou d'enfants, associés dans un même chœur, produisaient cette antiphonie, qui leur paraissait le plus beau de tous les accords. U est à remarquer que nous en jugeons assez dil'ficilement ; ce qui leur paraissait noble et grand nous paraît dur. Leur goût musical était dominé par des idées religieuses ou morales, par des habitudes d'esprit et d'imagination qui ne sont pas les nôtres. En musique comme en tout, ils aimaient une clarté pure et tranquille, plutôt fine de ton que richement colorée. Ils chantaient ordinairement à l'unisson. S'ils relevaient l'unisson par un accord, c'était par le plus simple et le plus clair de tous. Ils aimaient les impressions nettes; ils les préféraient comme artistes et aussi comme moralistes; ils se défiaient d'une harmonie trop riche et trop sensible, qui leur semblait voluptueuse et peu virile.
Dans le jeu des instruments toutefois, ils faisaient à l'Iiarmonie une place un peu plus large. A Y antiphonie ih ajoutaient la symphonie; à l'accord d'octave, les accords de quarte et de. quinte, et peut-être quelques autres. Ces accords se faisaient quelquefois entre les divers instruments, plus souvent entre les instruments et les voix. Mais tout cela était encore très simple; ca n'étaient que de timides essais dans une voie peu conforme
GUIBAUD. - Lect. hist, 5^ OigitizedbyQoOgk
au génie même de Tantiquité, et qui ne fut jamais suivie par elle que d'une manière hésitante. Les textes qui nous apportent des témoignages sur l'emploi de certains accords trahissent en même temps une prédilection persistante pour la beauté plus sévère de l'unisson.
Celte simplicité se retrouvait aussi dans la mélodie. La constitution définitive de l'octave a été très tardive chez les Grecs, et l'invention de la lyre heptacorde n'est pas très ancienne. Néanmoins ces airs si simples les ravissaient. Ils avaient pour eux non seulement un charme très vif, mais même une grande variété d'effets et une puissante action sur les âmes. 11 est sans cesse question dans les auteurs de la beauté calme du mode dorien, de la douceur du mode lydien, de l'énergie fière du mode éolien, des accents pathétiques du mode phrygien.... Ce qui faisait l'originalité des différents modes, ce n'était pas uniquement la note qui servait de finale à leurs mélodies, mais en outre certaines cadences, certains motifs propres aux pays dont ces modes étaient originaires, et qui s'associaient ensuite plus ou moins à l'emploi des gammes à l'aide desquelles on les avait d'abord exécutés. Tout cela aujourd'hui nous échappe. Nos musiciens s'étonnent que le dorien, qui correspond à notre mineur, fût renommé pour sa gravité ferme et virile. Mais le changement des idées morales est peut-être pour beaucoup dans ces diversités d'appréciation; ce que les Grecs entendaient par l'accent viril n'est sans doute pas tout à fait conforme à l'idée que ces mêmes mots représenteraient pour nous.
(A. Croiset, la Poésie de Pindare^ pp. 72-83.)