‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 150 sur 300 · LES DIEUX DE LA CITÉ · texte numérisé non relu

LES DIEUX DE LA CITÉ

Chaque cité avait des dieux qui n'appartenaient qu'à elle. On les appelait Génies, Héros, Démons; sous tous ces noms, c'étaient des âmes humaines divinisées par la mort. Ils étaient la plupart du temps les ancêtres du peuple. Les corps étaient enterrés soit dans la ville même, soit sur son territoire, et comme on croyait que l'àme ne quittait pas le corps, il en résultait que ces morts divins étaient attachés au sol où leurs ossements étaient enterrés. Du fond de leurs tombeaux ils veillaient sur la cité; ils protégeaient le pays, et ils en étaient en quelque sorte les chefs et les maîtres.

Ces opinions venaient de la très grande puissance que les antiques générations avaient attribuée à l'âme humaine après la mort. Tout homme qui avait rendu un grand service 5 la cité, depuis celui qui l'avait fondée jusqu'à celui qui lui avait donné une victoire ou avait amélioré ses lois, devenait un dieu pour elle. Il n'était même pas nécessaire d'avoir été un grand homme ou un bienfaiteur ; il suffisait d'avoir frappé vivement l'imagination de ses contemporains et de s'être rendu l'objet d'une tradition populaire, pour devenir un héros, c'est-à-dire un mort puissant dont la protection fût à désirer et la colère à craindre...

Les morts, quels qu'ils fussent, étaient les gardiens du pays, à condition qu on leur offrît un culte. « Les Mégariens demandaient un jour à l'oracle de Delphes comment leur ville serait heureuse ; le dieu répondit qu'elle le serait s'ils avaient 3oin de délibérer toujours avec le plus grand nombre ; ils comprirent que par là le dieu désignait les morts, qui sont en efl'et plus nombreux que les vivants; en conséquence ils construisirent la salle du Conseil à l'endroit même où était la sépulture de leurs héros. » (Pausanias.) C'était un grand bonheur pour une cité déposséder des morts quelque peu marquants. Pour se procurer ces reliques précieuses, on usait parfois de ruse. Hérodote raconte par quelle supercherie les Spartiates dérobèrent les ossements d'Oreste. 11 est vrai que ces ossements, auxquels était attacliée l'âme du liéros, donnèrent immédiatement une victoire aux Spartiates. Dès qu'Athènes eut acquis de la puissance, le premier usage qu'elle en fit fut de s'emparer des ossements de Thésée, qui avait été enterré dans l'île de Scyros, et de leur élever un temple dans la ville, pour augmenter le nombre de ses dieux protecteurs.

Outre ces héros et ces génies, les hommes avaient des dieux d'une autre espèce, comme Zeus, Hèra, Athènè, vers lesquels le spectacle de la nature avait porté leur pensée. Mais ces créations de l'intelligence humaine eurent longtemps le caractère de divinités domestiques et locales. On ne conçut pas d'abord ces dieux comme veillant sur le genre humain tout entier ; on crut que chacun d'eux appartenait en propre à une famille ou à une cité. De ce que deux villes donnaient à leur dieu le même nom, il n'en faut pas conclure qu'elles adoraient le même dieu ; il y avait une Athènè à Athènes et il y en avait une à Sparte; c'étaient deux déesses. Un grand nombre de cités avaient un Zeus pour divinité poliade ; c'étaient autant de Zeus qu'il y avait de villes. Argos et Samos avaient chacune leur Hèra; ce n'était pas la même déesse, car elle était représentée dans les ileux villes avec des attributs bien différents.

La ville qui possédait une divinité ne voulait pas qu'elle protégeât les étrangers et ne permettait pas qu'elle fût adorée par eux. Généralement un temple n'était accessible qu'aux citoyens. Les Argiens avaient seuls le droit d'entrer dans le

temple de la Hèra d'Argos. Pour pénétrer dans celui de l'Athènè d'Athènes, il fallait être Athénien.... Chaque cité avait son corps de prêtres. Entre les prêtres de deux cités, il n'y avait nul lien, nulle communication, nul échange d'enseignement ni de rites. Si l'on passait d'une ville à une autre, on trouvait d'autres dieux, d'autres dogmes, d'autres cérémonies. Les anciens avaient des livres liturgiques, mais ceux d'une ville ne ressemblaient pas à ceux d'une autre. Chaque cité avait son recueil de prières et de pratiques, qu'elle tenait fort secret ; elle eût cru compromettre sa religion et sa destinée, si elle l'eût laissé voir aux étrangers. L'homme, d'ordinaire, ne connaissait que les dieux de sa ville, n'honorait et ne respectait qu'eux. Chacun pouvait dire ce que dans Eschyle un étranger dit aux Argiennes : « Je ne crains pas les dieux de votre pays, et je ne leur dois rien. »

Chaque ville attendait son salut de ses dieux. On les invoquait lans le danger; on leur disait: « Dieux de cette ville, ne faites pas qu'elle soit détruite avec nos maisons et nos foyers.... 0 toi, qui habites depuis si longtemps notre terre, la trahiras-tu ? 0 vous tous, gardiens de nos tours, ne les livrez pas à l'ennemi. » Aussi était-ce pour s'assurer leur protection que les hommes leur vouaient un culte. Ces dieux étaient avides d'offrandes ; on les leur prodiguait, mais à condition qu'ils veilleraient au salut de la ville. 11 y avait comme un contrat entre eux et les hommes; la piété de ceux-ci n'était pas gratuite, et ceux-là ne donnaient rien pour rien. Dans Eschyle, les Thébains s'adressent à leurs divinités poliades, et leur disent: « Soyez notre défense; nos intérêts sont communs ; si la ville réussit, elle honore ses dieux. Montrez que vous aimez notre ville ; pensez au culte que ce peuple vous rend, et souvenez-vous des pompeux sacrifices qui vous sont offerts. »

Habituellement, les dieux se donnaient beaucoup de peine pour leur ville. En temps de guerre, ils marchaient au combat, au milieu d'eux. On voit dans Euripide un personnage qui s'écrie, à l'approche d'une bataille: « Les dieux qui combattent avec nous ne sont pas moins forts que ceux des ennemis. » Jamais les Éginètes n'entraient en campagne sans emporter avec eux les statues de leurs héros nationaux, les Éacides. Les Spartiates

emmenaient dans toutes leurs expéditions les Tyndarides. Dans la mêlée, les dieux et les citoyens se soutenaient réciproquement, et quand on était vainqueur, c'est que tous avaient fait leur devoir. Si au contraire on était vaincu, on s'en prenait aux dieux de la défaite ; on leur reprochait d'avoir mal rempli leur devoir de défenseurs de la ville ; on allait quelquefois jusqu'à renverser leurs autels et jeter des pierres contre leurs temples.

Quand une ville était vaincue, on croyait que ses dieux étaient vaincus avec elle. Si une ville était prise, ses dieux eux-mêmes étaient captifs. Il est vrai que sur ce dernier point les opinions variaient. Beaucoup étaient persuadés qu'une ville ne pouvait jamais être prise tant que ses dieux y résidaient ; si elle succombait, c'est qu'ils l'avaient d'abord abandonnée. Lorsque Énée voit les Grecs maîtres de Troie, il s'écrie que les dieux de la ville sont partis, désertant leurs temples et leurs autels. Par suite, il fallait, pour prendre une ville, en faire sortir les dieux. Encore au temps de Thucydide, lorsqu'on assiégeait une ville, on ne manquait pas d'adresser une invocation à ses dieux pour qu'ils permissent qu'elle fût prise. Souvent, au lieu d'employer une formule pour attirer le dieu, on enlevait adroitement sa statue: on connaît la légende d'Ulysse dérobant la Pallas des Troyens. Hérodote raconte que les Athéniens voulaient faire la guerre aux Éginètes; mais l'entreprise était hasardeuse, car Égine avait un héros protecteur d'une grande puissance et d'une singulière fîdéUté, c'était Éaque. Les Athéniens remirent à trente années l'exécution de leur défense ; en même temps ils vouèrent chez eux un culte à cet Éaque. Us étaient persuadés que, si ce culte était continué sans interruption durant trente ans, le dieu n'appartiendrait plus aux Eginètes, mais aux Athéniens. Il leur semblait qu'un dieu ne pouvait pas accepter pendant si longtemps de grasses victimes, sans devenir l'obligé de ceux qui les lui offraient.

(Fustel de Coulanges, ta Cité antique, livre III, ch. vi.)

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