‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 168 sur 300 · LA PROCESSION DES PANATHÉNÉES · texte numérisé non relu

LA PROCESSION DES PANATHÉNÉES

En tête étaient les pontifes, des vieillards choisis parmf les plus beaux, des vierges de famille noble, les députations des villes alliées, avec des offrandes, puis des métèques avec des vases et des ustensiles d'or et d'argent ciselé, les athlètes à pied, ou sur . leurs chevaux, ou sur leurs chars, une longue file de sacrificateurs et de victimes, enfin le peuple en habits de fête. La trière sacrée se mettait en mouvement, portant à son mât le voile de Pallas que les jeunes filles nourries dans l'Érechthéion lui avaient brodé. Partie du Céramique, elle allait à l'Éleusinion, en faisait le tour, longeait l'Acropole au nord et à l'est, et s'arrêtait près de l'Aréopage. Là on détachait le voile pour l'apporter à la déesse, et le cortège montait l'immense escalier de marbre long de cent pieds, large de soixante-dix, qui conduisait aux Propylées, vestibule de l'Acropole. Ce plateau abrupt et tout consacré aux dieux disparaissait sous les monuments sacrés, temples, chapelles, colosses, statues; mais, de ses quatre conts

pieds de haut, il dominait toute la contrée. Entre les colonnes ^t les angles des édifices profilés sur le ciel, les Atliéniens apercevaient la moitié de leur Attique, un cercle de montagnes nues, brûlées par l'été, la mer luisante encadrée par la saillie mate de ses côtes, le Pentélique, l'Hymette et l'Anchesme.

Us portaient le voile jusqu'à l'Éreclithéion, le plus auguste de leurs temples, véritable reliquaire où l'on gardait le Palla* dium tombé du ciel, le tombeau de Cécrops et l'olivier sacré, père de tous les autres. Là, toute la légende, toutes les cérémonies, tous les noms divins, élevaient ,dans l'esprit un vague et grandiose souvenir des premières luttes et des premiers pas de la civilisation humaine. Dans le demi-j«ur du mythe, Thomme entrevoyait la lutte antique et féconde de l'eau, de la terre et du feu, la terre émergeant des eaux, devenant féconde, se couvrant de bonnes plantes, de grain* et d'arbres nourriciers, se peuplant et s'humanisant sous la main des puissances secrètes qui entre-choquent les éléments sauvages, et peu à peu, à travers leur désordre, établissent l'ascendant de l'esprit.... En ce lieu, l'Athénien sentait, enveloppée et indistincte, l'histoire de sa race. Persuadé que les mânes de ses fondateurs et de ses ancêtres continuaient à vivre autour du tombeau et prolongeaient leur protection sur ceux qui honoraient leur sépulture, il leur apportait des gâteaux, du miel, du vin, et, déposant ses offrandes, il embrassait d'un regard, en arrière et en avant, la longue prospérité de la ville, et reliait en espérance son avenir à son passé.

Au sortir du sanctuaire antique où la Pallas primitive siégeait sous le même toit qu'Érechthée, il voyait presque en face de lui le nouveau temple bâti par Ictinos, où elle habitait seule et où tout parlait de sa gloire.... 11 n'avait pas besoin de réflexion et de science, il ne fallait que des yeux et un cœur de poète pour démêler l'affinité de la déesse et des choses, pour la sentir présente dans la splendeur de l'air illuminé, dans l'éclat de la lumière agile, dans la pureté de cet air léger auquel les Athéniens attribuaient la vivacité de leur invention et de leur génie. Elle-même était le génie du pays, l'esprit même de la nation. C'étaient ses dons, son inspiration, son œuvre, qujls voyaient

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étales de toutes parts aussi loin que leur vue pouvait aller, dans les champs d'oliviers et les versants diaprés des hauteurs, dans les trois ports oîi fumaient des arsenaux et s*entassaient des navires, dans les longues et puissantes murailles par lesquelles la ville venait rejoindre la mer, dans la helle cité ellemême qui, de ses gymnases, de ses théâtres, de son Pnyx, de tous ses monuments rebâtis et de toutes ses maisons récentes, couvrait le dos et le penchant des collines, et qui, par ses arts, ses industries, ses fêtes, son invention, son courage infatigafile, devenue « l'école de la Grèce », étendait son empire sur toute la mer et son ascendant sur toute la nation.

A ce moment, les portes du Parthénon pouvaient s'ouvrir et montrer, parmi les oifràndes, vases, couronnes, armures, carquois, masques d'argent, la colossale effigie, la Protectrice, la Vierge, la Victorieuse, debout, immobile, sa lance appuyée sur son épaule, son bouclier débouta son côté,' tendant de la main droite une Victoire d'or et d'ivoire, l'égide d'or sur la poitrine, un étroit casque d'or sur la tête, une grande robe d'or de diverses teintes, son visage, ses pieds, ses mains, ses bras se détachant sur la splendeur des armes et des vêtements avec la blancheur chaude et vivante de l'ivoire , ses yeux clairs de pierre précieuse luisant d'un éclat fixe dans le demi-jour de la cella peinte. Certainement, en imaginant son expression sereine et sublime, Phidias avait conçu une puissance qui débordait hors de tout cadre humain, une des forces universelles qui mènent le cours des choses, l'intelligence active qui, pour Athènes, était l'image de la patrie.

(Taine, Philosophie de Vart, t. I, pp. 248-256.)

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