LA FAMILLE FONDÉE SUR LA RELIGION
Pour comprendre l'organisation de la famille hellénique, il faut se rendre compte d'un fait que M. Fustel de Coulanges a mis en pleine lumière, et qui est absolument contraire k nos habitudes.
Les Grecs pensaient que les morts continuaient de vivre dans le tombeau. L'existence d'un mort n'était pas purement spirituelle ; il avait besoin de manger et de boire comme jadis, quand il était sur la terre. « Je verse sur le tombeau, dit Iphigénie dans Euripide, le lait, le miel, le vin ; car c'est avec cela
qu'on réjouit les morts. » Oreste adresse a son père mort cette prière : « Si je vis, tu recevras de riches banquets ; mais si je meurs, tu n'auras pas ta part des repas fumeux dont les morts se nourrissent ». « Les morts, écrit Lucien, mangent les mets que nous plaçons sur leur tombeau, et boivent le vin que nous y versons ; en sorte qu un mort à qui l'on n'offre rien est condamné à une faim perpétuelle. » (Fustel de Coulanges, la Cité antique, p. 14-15, 7« édit.) C'était pour le fils une obligation stricte que de fournir a son père les aliments nécessaires. Il n'y était pas seulement tenu par devoir de reconnaissance ; son intérêt même l'y forçait. Les morts, en effet, étaient a certains égards « des êtres sacrés. Les anciens leur donnaient les épithètes les plus respectueuses qu'ils pussent trouver ; ils les appelaient bons, saints, bienheureux. Us avaient pour eux toute la vénération que l'homme peut avoir pour la divinité qu'il aime ou qu'il redoute. Dans leur pensée, chaque mort était un dieu. (Ibid., p. 16.) Aussi puissant pour le bien que pour le mal, ce mort faisait le bonheur ou le malheur des siens, suivant qu'il était lui-même l'objet de leurs hommages ou de leurs dédains.
Ainsi toute famille avait ses dieux particuliers, qui étaient ses ancêtres, et, par suite, sa religion. Mais cette religion était fort exclusive. Les morts n'acceptaient pas les offrandes du premier venu; les seules qui leur fussent agréables étaient celles que leur apportaient leurs descendants. Un étranger était pour eux un inconnu, presque un ennemi. Il fallait donc niultiplier les précautions pour que leur postérité ne s'éteignît jamais. Il fallait en outre, si quelque étranger s'introduisait dans la famille, l'initier tout d'abord au culte domestique et le présenter aux aïeux. C'est de ce double principe que découlèrent toutes les règles relatives à la famille hellénique.