‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 171 sur 300 · LES JEUX d'oLYMPIE · texte numérisé non relu

LES JEUX d'oLYMPIE

Les jeux occupaient en grande partie trois journées du pèlerinage. Pendant d'interminables heures, quarante ou cinquante mille personnes venues de tous les points du monde goûtaient une volupté divine à voir des hommes se meurtrir à coups de poing et des chevaux lutter de vitesse. L'attrait de ce spectacle n'était point, comme aux courses de l'Europe moderne, dans l'émotion vulgaire des enjeux. Ce qui entraînait les Hellènes, c'était un besoin esthétique, le besoin d'admirer, dans l'épanouissement de leur beauté et l'emportement de leur audace, les deux rois de la nature, l'homme et le cheval. A ce plaisir se mêlait une inquiétude patriotique : dans ces arènes où se rencontraient

i. Ces jeux n'étaient pas les seuls qui eussent en Grèce un caractère international. H y avait encore les jeux isthmiques, céUhrés tous les deux ans à l'isthme de Corinlhc, les jeux néméens, célébrés à Némée en Argolide tous les deux ans, et \e%](i\xyCpyihique8^ célébrés à Grisa en Phocide tous les quatre ans.

tous les peuples grecs, chacun appelait de ses vœux impatients le triomphe de sa ville natale. Il va sans dire que les concurrents cédaient surtout à Faiguillon de Tambition personnelle ; ils voulaient faire applaudir leur force ou leur luxe; mais ils savaient aussi que leur victoire illustrerait leur pays.

1<» Les juges des concours et les règlements. A tous les concours pre'sidaientles Hellanodiques ou juges des Hellènes. C'étaient des magistrats éléens, désignés pour chaque olympiade, tirés au sort dans une classe restreinte de citoyens. Us étaient au nombre de dix. Ils entraient en fonction dix mois avant l'ouverture des fêtes. Quand ils allaient à Olympie, avant d'entrer dans l'enceinte consacrée, ils se baignaient et immolaient un porc. Ils recevaient dans le Bouleutérion le serment des concurrents, de leurs familles et de leurs maîtres. Eux-mêmes, sur l'autel de Zeus Herkeios, juraient de remplir leur devoir. Us examinaient les athlètes, les enfants, les chevaux et les poulains, les classaient par catégories, et dressaient pour chaque concours la liste des rivaux. Us veillaient enfin à l'aménagement matériel des champs de course. Ils se partageaient souvent en commission de trois juges, qui présidaient alternativement les divers jeux. On dressait pour eux des sièges élevés à l'extrémité du stade ou à l'entrée de l'hippodrome. Us avaient une besogne très compliquée. Us ordonnaient à un héraut d'appeler nominativement les concurrents, surveillaient le tirage au sort des places, donnaient le signal, notaient les infractions au règlement, rendaient leur arrêt et faisaient proclamer le vainqueur. Us avaient sous leurs ordres des agents de police, commandés par l'Alytarque.

Voici les principaux articles du règlement : 1° Sont exclus des jeux les esclaves et les Barbares. 2* Sont encore exclus les repris de justice, les homicides, même par imprudence, les sacrilèges, les particuliers ou les citoyens des États qui n'ont pas acquitté une amende. Z^ Tous les concurrents doivent se faire inscrire à l'avance dans les délais légaux, accomplir au gymnase d'Elis un certain stage, et prêter serment. 4° Est déclaré hors concours quiconque arrive en retard. 5<» Défense absolue aux femmes mariées de se montrer dans l'Altis ou dans les champs de course pendant la grande fête. ^ Pendant les exercices^du stade, les

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maîtres des concurrents seront parqués dans une enceinte voisine et devront s'y tenir complètement nus. 7<* Défense de tuer son adversaire, volontairement ou par mégarde, à la lutte ou au pugilat, sous peine de perdre le prix et d'encourir une amende, 8° Défense de pousser son adversaire, de recourir à aucune manœuvre déloyale. 9^ Défense d'intimider son adversaire, de lui offrir de l'argent pour qu'il se laisse battre. 10<* Sera fouetté de verges quiconque chercliera à corrompre ses juges. 11° Défense de manifester en public contre l'arrêt des juges. 12° Tout concurrent mécontent de la décision des Hellanodiques peut en appeler au sénat olympique, et faire condamner les juges coupables, mais à ses risques et périls.

Toute contravention était punie d'une amende fixée par la loi, et prononcée par les juges. La famille de l'athlète et même sa ville natale étaient solidairement responsables du payement de la somme.

2° Les concurrents. Ils arrivaient de toutes les parties du monde hellénique. Malgré les apparences d'une organisation libérale, les concours n'étaient guère accessibles qu'aux citoyens des classes élevées. Les riches seuls pouvaient envoyer des attelages à l'hippodrome, dresser des chevaux propres à la course, et couvrir les dépenses que cause l'entretien d'une grande écurie. Même pour les exercices du stade, la nécessité d'une longue préparation, les frais de route et de séjour en Elide écartaient le plus souvent les gens du peuple. En réalité, la bataille avait lieu, à l'hippodrome, entre les membres des aristocraties, au stade entre les représentants de la bourgeoisie.

Les concurrents se faisaient inscrire un an à l'avance sur un registre tenu par les magistrats d'Élis. Pendant dix mois ils se préparaient. Tous, sauf les anciens vainqueurs d'Olympie et quelques athlètes universellement connus, devaient faire un stage de trente jours au gymnase d'Élis ; la plupart y passaient leurs dix mois d'exercices, sous l'œil des Hellanodiques, qui se renseignaient ainsi sur chacun d'eux. A l'approche des jeux, ils se transportaient à Olympie, où on les logeait dans des locaux spéciaux. Suivis de leurs pères, de leurs frères et de leurs maîtres, ils se rendaient en grande pompe au Bouleutérion. Là,

ils étendaient la main sur Tautel de Zeus Horkios, où fumaient les entrailles d'un sanglier, et juraient, en pre'sence des Hellanodiques, d'agir loyalement.

3° Les divers concours. C'est par les courses du stade qu'on inaugurait la première journée. Bien avant l'aurore, tous les pèlerins, groupés par nations, se sont massés sur les talus. Au lever du soleil retentit un coup de trompette. Les Hellanodiques, ▼êtus de rouge, traversent tout le champ de course et gagnent

stade d'Âlhènes.

leur estrade située en face de la borne. Autour d'eux, à des places d'honneur, siègent les magistrats et les prêtres d'ÉUs, les hôtes publics, les députés des États, tous les étrangers de marque. Près de là trône la seule femme mariée qui soit admise au spectacle, la prêtresse de Déméter Chamyne. Voici qu'éclate une nouvelle fanfare. Un héraut s'avance dans l'arène, et dit d'une voix forte : « Que les coureurs du stade se présentent! » Un officier de police fait l'appel des rivaux, pendant qu'un crieur les désigne à la foule en indiquant leur nom et leur •vitrie, en demandant si quelqu'un conteste leur qualité de

citoyen ou d'honnête homme. Un Hellanodique harangue les athlètes, ordonne -aux candidats indignes de se retirer. Puis les coureurs entrent dans un bâtiment situé entre le slade et rhippodrome, pour se dépouiller de leurs vêtements et se frotter d'huile. Ils reparaissent nus. On apporte l'urne de Zeus, vase d'argent qui renferme des jetons de bois où sont gravés des caractères alpliabétiques. Chaque concurrent tire au sort une des vingt places qu'il doit occuper. L'alytarque reçoit le jeton, le contrôle, et fait conduire l'athlète à son poste. Au coup de trompette, les quatre premiers s'élancent; on met en réserve le vainqueur de cette épreuve, celui qui est arrivé le premier à la borne près desHellanodiques. Successivement partent cinq groupes de quatre coureurs. Puis on met aux prises les triomphateurs. Les juges rendent leur arrêt et un héraut proclame le vainqueur définitif, l'olympionique par excellence, celui qui donnera son nom à l'olympiade. Telle est la course simple. Pour la course double (diaulos), on part des Hellanodiques, et on revient à eux. Pour la course sextuple (dolichos), on parcourt six fois la longueur de l'arène. Quant à la course armée, elle était rejetée à la fin des jeux. A cet exercice, il fallait parcourir deux lois le stade en costume de guerre. Primitivement on portait l'attirail complet, boucher, casque, lance, jambières; peu à peu on allégea la charge, si bien qu'au iv® siècle on ne portait plus querle bouclier.

Comme les courses, les luttes se compliquèrent de plus en plus. A la lutte simple, on se battait à main plate. Pour être vainqueur, il fallait par trois fois terrasser l'antagoniste et lui faire toucher le sol avec les épaules. C'est d'après le sort qu'on accouplait les lutteurs. Il y avait dans l'urne deux lettres A, deux lettres B, etc. Ceux qui amenaient la même lettre combattaient ensemble. Puis les vainqueurs de chaque groupe étaient encore accouplés par le sort, jusqu'à ce qu'il n'y eût qu'un vainqueur unique. On procédait de même pour le pugilat et pour le pancrace. Au pugilat, les athlètes avaient la tête protégée par une calotte de bronze; leurs poings étaient garnis de lanières de cuir avec des bossettes de métal. C'était une lutte terrible. On s'observait avant de porter un coup^ on levait

les bras pour couvrir sa tête, on tâchait que son adversaire fût aveuglé par le soleil. Alors, de toute sa force, on lançait sur les côtes, le visage ou les membres de l'antagoniste son poing bardé de fer. D'ordinaire, on sortait de cet exercice défiguré ou estropié, tout ensanglanté; souvent on en mourait. Le combat durait jusqu'au moment où l'un des adversaires se déclarait vaincu. Le pancrace était une combinaison de la lutte et du l^ugilat. On avait le droit de frapper, de renverser, de serrer la gorjL^ ; mais on ne devait pas faire usage des dents, et les mains n'étaient pas armées de gantelets; on paralysait souvent son rival en lui tordant ou lui écrasant les doigts.

Le pentathle comprenait cinq épreuves : le saut, le disque, le javelot, la course simple et la lutte. On connaît déjà les deux dernières.

Pour le saut, on montait sur un tertre ; les concurrents prenaient de l'élan

Saut avec des haltères.

en balançant des haltères; ils franchissaient ainsi des distances énormes, jusqu'à cinquante pieds, dit-on. On se servait pour l'épreuve suivante de trois disques de bronze, en forme de lentille, très lourds et polis, percés d'un trou ; l'athlète montait sur le tertre, et lançait son palet le plus loin possible. Avec le javelot on tirait à une cible.

Des airs de flûte accompagnaient les mouvements des athlètes.

On s'est demandé souvent par quelle méthode on pouvait décerner le prix du pentathle. Il est probable que les trois pre-

miers exercices étaient des épreuves éliminatoires. Avec ses jambes, son palet ou sa flèche, il s'agissait d'atteindre une cer-

Jet du javelot à l'aide d'une courroie.

tîiine limite; quiconque restait en deçà était exclu de la course et de la lutte.

Les exercices des enfants étaient la reproduction exacte de

Course de chars.

celle des hommes. Toutefois, on supprima de bonne heure le [)entathle, trop pénible pour de tout jeunes gens.

A l'hippodrome, la plus ancienne course, colle des chars à

quatre chevaux, resta toujours la plus populaire. Il fallait doubler la borne douze fois. Plus tard s'introduisirent les attelages de mulets, les chars à deux chevaux, les chars à deux ou à quatre poulains. L'innovation la plus importante est celle des courses de chevaux montés. On ne pratiquait pas les sauts d'obstacles; mais, avant d'arriver au but, le cavalier devait s'élancer à terre et suivre son cheval les rênes à la main. On ajouta même les courses de juments et de poulains. Le prix était décerné au propriétaire du cheval ou du char, non au jockey ou au conducteur.

On ignore dans quel ordre se succédaient les concours. A l'origine, on terminait tout en un jour. Quand le programme fut plus chargé, ils durèrent trois jours. On préludait par les exercices des enfants. Le lendemain, dans la matinée, c'étaient les courses des hommes, et, dans l'après-midi, la lutte, le pugilat, le pancrace. La matinée du troisième jour était réservée au concours hippique, l'après-midi au pentathle et à la course armée. Mais il y avait des exceptions à cette règle.

Au IV® siècle, on imagina d'ouvrir deux concours de crieurs et de trompettes.

¥ Les vainqueurs. Après chaque exercice, un héraut proclamait le nom du vainqueur, de son père et de sa patrie. L'athlète ou le maître du char s'approchait des juges, qui lui remettaient une branche de palmier. Alors parents, amis, compatriotes, admirateurs connus et inconnus, le saluaient, lui jetaient des fleurs, le soulevaient sur leurs épaules. La distribution des prix avait lieu le dernier jour de la fête. Primitivement, on distribuait des objets précieux, des trépieds, de riches étoffes. Dans la suite, on donna de simples couronnes d*olivier sauvage ornées de bandelettes; l'arbre qui les fournissait avait été, disait-on, planté par Héraclès; il était près du grand temple de Zeus. C'est dans ce temple que se passait la cérémonie. En présence des magistrats et des prêtres éléens, devant les représentants de tous les pays grecs, les Hellanodiques posent les couronnes sur la tête des triomphateurs. Puis Ton se forme en cortège. Les nouveaux olympioniques, précédés des Hellanodiques, accompagnés des autorités civiles et religieuses, des hôtes

publics et des députés des nations, mOme des statues des dieux, descendent dans l'Altis, où la foule trépigne d'entliousiasme. Vêtus de couleurs éclatantes, couronne en tête, palme en main, au son des flûtes et des voix, ils s'avancent lentement; derrière eux, harnachés de fleurs, le col relevé, piaffent les chevaux, les juments et les poulains vainqueurs. Autour d'eux, des chanteurs entonnent à pleins poumons des poésies de circonstance. Après les strophes ou les couplets, tous les assistants reprennent en chœur le refrain consacré des vers d'Arcfiilbque : « Gloire à toi, puissant Héraclès, vainqueur dans les jeux! Gloire à toi, lolaos! Gloire au noble couple! Tenella, tenella, gloire au vainqueur! » Le cortège arrive aux autels des Douze Dieux; au milieu de la foule recueillie, les triomphateurs offrent leurs sacrifices et leurs actions de grâces. La procession s'ébranle de nouveau. Elle se dirige cette fois vers le prytanée, où les Éléens ont fait préparer un grand festin. Au banquet des vainqueurs sont invités tous les privilégiés d'Olympie, magistrats, prêtres, proxènes et théores. La foule groupée aux portes recueille avidement l'écho des joyeux vivats. La gloire des vainqueurs sera entièrement consacrée, dès que leuri noms auront été inscrits au gymnase sur la liste des olympioniques.

Dès lors la fête est officiellement close. Mais d'ordinaire elle se prolonge plusieurs jours par la générosité des triomphateurs. A leur tour, ils réunissent à des banquets leurs parents, leurs amis, leurs compatriotes. Alcibiade invita tous les pèlerins.

Depuis le vi« siècle, les vainqueurs eurent le droit de consacrer une statue dans l'Altis. Le plus souvent, ce fut d'abord une figure idéale. Mais tout athlète couronné trois fois put faire exécuter son portrait. Ces figures étaient commandées habituellement aux premiers artistes du temps. Les frais en étaient supportés par le vainqueur, par sa famille, par son maître, ou par sa ville natale. Le bien le plus précieux, disait un proverbe, c'est une statue d'or à Olympie.

Le retour du vainqueur dans sa patrie était un éblouissant triomphe. Il arrivait avec une nombreuse suite d'amis et de curieux. Il faisait son entrée, vêtu de pourpre, sur up>quadrige.

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Exénète d'Agrigente reparut avec une interminable se'rie d'attelages, dont trois cents conduits par des chevaux blancs. La procession se dirigeait vers le temple de Zeus, oîi le vainqueur consacrait sa couronne, puis, au milieu des hymnes et des fanfares, s'acheminait vers le prytanée, où un somptueux banquet national attendait le nouveau héros. Pendant longtemps on fêtait cet anniversaire. Ce jour-là, lolympionique .allait du sanctuaire de Zeus, remettait sa couronne, parcourait la ville avec ses parents et amis, visitait les temples, s'offrait à l'admiration de tous. L'État lui accordait divers privilèges. Souvent on lui élevait deux statues, l'une à Olympie, l'autre sur la place publique, dans un temple ou au gymnase de sa ville natale. On exposait sous les portiques son portrait en peinture. Dans plusieurs pays, surtout en Sicile, on frappait des monnaies commémora tives des victoires olympiques. A Athènes, il recevait une prime de cinq cents drachmes, ailleurs une rente viagère, à Argos un bouclier de bronze, à Pellène un manteau de laine. 11 semblait désigné d'avance pour les fonctions publiques, surtout pour la direction du gymnase. Il avait une place d'honneur au théâtre, dans les fêtes, sur les champs de bataille. On lui élevait parfois un tombeau aux frais de l'État. Les chevaux vainqueurs pouvaient compter sur une grasse existence et une vieillesse heureuse. On leur accordait les honneurs d'une sépulture monumentale surmontée d'une pyramide.

Pour le retour du vainqueur ou pour les anniversaires, on commandait à quelque grand poète, à Pindare, à Simonide, une ode triomphale, qu'on exécutait avec accompagnement de musique et de danse comme un opéra. Dans ces odes, on associait à sa gloire ses parents, ses ancêtres, son souverain et sa patrie, les divinités et les héros du pays ou ceux d'Olympie.

Rien n'égalait l'orgueil d'un olympionique. Par son succès d'une heure, il avait pris rang parmi les premiers hommes de son temps II devenait un personnage considérable, intervenait quelquefois comme arbitre entre des États, était sûr d'une mention dans l'histoire. Autour de son nom, il se créait des légendes. On alla même jusqu'à rendre des honneurs divins à ces personnages, et il y en eut dont le culte commença de leur vivant;

Euthymos de Locres put offrir des libations et des sacrifices à sa propre image.

(Laloux et Monceaux, Restauration d*Olympie, pp. 196-218.)

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