‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 180 sur 300 · L ESPRIT MUNICIPAL · texte numérisé non relu

L ESPRIT MUNICIPAL

Chaque cité, par l'exigence de sa religion même, devait être absolument indépendante. 11 fallait que chacune eût «on code particulier, puisque chacune avait sa religion et que c'était de la religion que la loi découlait. Chacune devait avoir sa justice souveraine, et il ne pouvait y avoir aucune justice supérieure à celle de la cité. Chacune avait ses fêtes religieuses et son calendrier ; les mois et l'année ne pouvaient pas être les mêmes dans deux villes, puisque la série des actes religieux était différente. Chacune avait sa monnaie particulière, qui, à l'origine, était marquée de son emblème religieux. Chacune avait ses poids et ses mesures. On n'admettait pas qu'il pût y avoir rien de commun entre deux cités. La ligne de démarcation était si profonde qu'on imaginait à peine que le mariage fût permis entre habitants de deux villes différentes. Une telle union parut toujours étrange et fut longtemps réputée illégitime. La législation d'Athènes répugnait visiblement à l'admettre. Presque partout les enfants qui naissaient d'un tel mariage étaient confondus parmi les bâtards et privés des droits de citoyen. Pour que le mariage fût légitime entre habitants de deux villes, il fallait qu'il y eût entre elles une conwntion particulière.

Chaque cité avait autour de son territoire une ligne de bornes sacrées. C'était l'horizon de sa religion nationale et de ses dieux. Au delà de ces bornes, d'autres dieux régnaient, et l'oq pratiquait un autre culte.

Le caractère le plus saillant de l'histoire de la Grèce, c'est le morcellement poussé à l'excès et l'esprit d'isolement de chaque cite'. La Grèce n'a jamais réussi à former un seul État. On a attribué l'incurable division des Grecs à k nature de leur pays, et l'on a dit que les montagnes qui s'y [croisent établissaient entre les hommes des lignes de démarcation naturelles. Mais il n'y avait pas de montagnes entre Thèbes et Platée, entre Argos et Sparte, entre Sybaris et Crotone. La nature physique a sans nul doute quelque action sur l'histoire des peuples, mais les croyances de Thomme en ont une bien plus puissante. Entre deux cités voisines, il y avait quelque chose de plus infranchissable qu'une montagne, c'était la série des bornes sacrées, c'était la différence des cultes, c'était la barrière que chaque cité élevait entre l'étranger et les dieux. Elle défeudait à l'étranger d'entrer dans les temples de ses divinités poliades ; elle exigeait de ses divinités poliades de haïr et de combattre l'étranger*.

Pour ce motif, les anciens n'ont pu établir ni même concevoir aucune autre organisation sociale que celle de la cité. Les Grecs n'ont pas eu la pensée que plusieurs villes pussent s'unir et vivre à titre égal sous un même gouvernement. Entre deux villes, il pouvait y avoir alliance, association momentanée en vue d'un profit à faire ou d'un danger à repousser, mais il n'y avait jamais union complète, caria religion faisait de chaque ville un corps qui ne pouvait s'agréger à aucun autre. L'isolement était la loi de la cité.

(Fustel de Coulanges, la Cité antique, p. 237-259.)

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