‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 181 sur 300 · A. — LES CLASSES SOCIALES · texte numérisé non relu

A. — LES CLASSES SOCIALES

Si l'on examine l'état social de la Grèce à l'époque la plus ancienne, c'est-à-dire pendant la période monarchique, on y remarque en premier lieu une classe qui comprend tous les chefs de famille. Ces hommes sont souvent aussi nobles que le

1 . On ne parle ici que de l'âge antique des cités ; ces sentiments se sont fort affaiblis avec le temps.

roi, et ils s'attribuent volontiers une origine divine. Comme le roi, ils portent le nom de paatXeuç ; dans Ithaque, la maison d'Ulysse était la plus royale de toutes ; elle n'était point la seule qui eut le caractère royal. Us étaient en outre de riches propriétaires fonciers, et une bonne partie du sol cultivé était entre leurs mains. Enfin, ils se réunissaient en conseil auprès du souverain, et, suivant les cas, ils l'éclairaient de leurs avis ou lui dictaient leurs volontés. — La seconde classe de la société embrassait tous ceux qui étaient apparentés avec les chefs des familles nobles. Eux aussi se rattachaient à l'aristocratie par la naissance comme par les droits; ils possédaient la terre, et, s'ils ne siégeaient pas au conseil, ils assistaient à l'assemblée des citoyens. Leur infériorité venait simplement de ceci, qu'ils obéissaient au chef de famille, tandis que ce dernier n'obéissait qu'au roi. — Le troisième degré était occupé par les serviteurs permanents de la maison, subdivisés euxmêmes en esclaves et en affranchis. — On peut ranger dans une dernière classe tous les individus qui ne figuraient à aucun titre dans les cadres des familles dont je parle, soit qu'ils en fussent sortis de gré ou de force, soit qu'on eût refusé de les y admettre; pour ce motif même, ils menaient une existence très précaire ; c'étaient des gens de métier, des ouvriers ruraux d'occasion, des aventuriers, des mendiants.

Quand la "royauté disparut, l'organisation sociale des États grecs n'en fut point modifiée. L'aristocratie continua de dominer, et il y eut seulement cette différence que le gouvernement lui appartint désormais tout entier. Cette classe, à la fois noble et riche, est souvent appelée par les anciens la classe des chevaliers. Il faut bien entendre le sens de ce mot. Un chevalier n'était pas un liomnie qui allait à la guerre, monté sur un cheval; c'était un homme qui possédait des chevaux. En un temps où les pâturages abondaient, les chevaux étaient, conmie les bœufs et les moutons, une des sources principales du capital. La fortune se reconnaissait surtout à ce signe qu'on avait de nombreuses têtes de bétail, et il suffisait de dire qu'un individu pratiquait l'élevage des bestiaux, pour dire qu'il était un grand pWp'riétaire foncier. Lu inv'pohdérance des chèvalitirs

GUIKAUD. - LeCt. hist, 0«. OigitizedbyCibOgle

venait de ce qu'ils détenaient une bonne partie du sol. Dans quelques républiques, cette classe portait le nom de géomores. Ce terme désigne les hommes qui se partagent le territoire. Il était usité notamment à Syracuse et à Samos. Les géomores occupaient tout le sol et exerçaient tout le pouvoir.

L'aristocratie n'était pas une caste tout à fait fermée ; car il n'était pas rare qu'un étranger, s'il était de noble naissance, y pénétrât. Mais elle ne s'ouvrait guère aux gens d'origine roturière. Il semble même que les mariages mixtes ne fussent point tolérés. Peu à peu, néanmoins, il se forma en dehors d'eux une sorte de bourgeoisie riche, dont les progrès furent désormais constants. Celle-ci puisait principalement sa fortune dans le commerce et l'industrie, qui, à partir du viii® siècle, prirent un énorme développement. Mais elle en arriva aussi à acquérir le sol. Elle mit en culture des terrains vagues, des pâturages, des bois, que l'État lui abandonnait. Elle saisit avec empressement toutes les occasions qui s'offrirent de faire brèche dans les domaines des nobles, et ces occasions devinrent de plus en plus fréquentes. La Grèce, à cette époque, nous offre le spectacle d'une société où les rangs sont loin d'être fixés, et oîi, au contraire, un mouvement continu d'ascension pousse la basse classe à se rapprocher de la classe moyenne, et cette dernière à se confondre avec la classe supérieure. C'est par le travail que s'accomplit ce progrès. Hésiode loue ce genre d'émulation qui excite l'homme à lutter d'activité avec son voisin. Il trouve des expressions d'une singulière vigueur pour traduire son ardeur à la besogne, son âpreté au gain. Il n'était pas seul à éprouver ces sentiments. Il ne fait en cela que reproduire les idées qui avaient cours autour de lui, et on conçoit que de semblables dispositions aient conduit beaucoup d'individus à l'aisance, puis à la fortune.

Toute barrière tendit à disparaître entre les deux classes qui se partageaient la richesse ; elles s'allièrent l'une à l'autre par des mariages, au grand scandale des nobles, qui tenaient à la pureté de leur sang, et bientôt l'ancienne aristocratie de naissance fut presque partout remplacée par une aristocratie censitaire. C'est ainsi qu'à Athènes les distinctions sociales furent

déterminées depuis Solon (commencement du vi® siècle) par le revenu de chacun. Il y eut une première classe, celle iespentacosiomédimneSy qui comprit tous les citoyens dont les terres donnaient un revenu net de 500 médimnes (262 hectol.), soit en grains, soit en liquides. La deuxième, celle des chevaliers, devait récolter 500 médimnes (157 hectol.) ; la troisième, celle des zeugites (qui possédaient un attelage), 200 médimnes (105 hectol.). Au-dessous de ce chiffre, on était inscrit parmi les thètes. Des privilèges spéciaux étaient accordés à chacune d'elles; mais les charges étaient en rapport avec les privilèges, et un citoyen avait d'autant plus d'obligations envers l'État qu'il avait plus de droits. D est à remarquer que dans cette répartition des citoyens on ne tenait compte que de la richesse foncière. Plus tard, les Athéniens eurent égard aussi à la richesse mobilière, et ils admirent dans les premières classes quiconque avait un revenu ou un capital suffisant, sans se demander quelle en était la provenance. Mais les classes n'avaient plus alors le même caractère qu'autrefois; elles ne conféraient plus de droits politiques et ne servaient qu'à établir les diflërentes catégories de contribuables.

L'ancienne division de Solon fut même supprimée au cours du iv« siècle. On distingua désormais dans Athènes les plus riches^ ceux qui avaient le cens liturgique^ et enfin ceux qui ne l'atteignaient pas. Ce n'étaient point là, à vrai dire, des classes sociales, mais des cadres institués en vue de la perception de l'impôt. Il ne faudrait pas croire pourtant que l'égalité la plus complète ait dès ce moment régné en Attique ; il y eut toujours une véritable hiérarchie. Les esclaves, les affranchis, les métèques ou étrangers domiciliés, en occupaient les degrés inférieurs, et la loi les plaçait tous bien au-dessous du citoyen, puisqu'elle ne reconnaissait aucun droit à l'esclave, qu'elle refusait tous les droits politiques au métèque et à l'affranchi, et qu'elle ne leur accordait même pas tous les droits civils. Ainsi, dans les sociétés les plus démocratiques, les citoyens, tous égaux entre eux malgré d'insignifiantes réserves, formaient une oligarchie très exclusive, qui se détachait nettement sur le fond de la population, qui s'ouvrait difficilement aux hommes restés en dehors, et qui affec-

tait à l'égard de ces derniers le dédain qu'avaient eu jadis les nobles pour la roture. A Athènes, ces privilégiés étaient au nombre de 80 000, et les autres dépassaient le chiffre de 400000.

Dans les États aristocratiques, les rangs étaient encore plus marqués. Si Ton prend Lacédémone pour type, on y voit trois catégories de personnes : les Hilotes, colons qu'un lien indissoluble fixait au sol, les Périèques, qui descendaient des habitants primitifs du pays, et qui n'avaient plus que la jouissance des droits civils, enfin les Spartiates^ Doriens d'origine et seuls citoyens. Parmi ceux-ci, il se créa à la longue des subdivisions. Au sein même de cette oligarchie déjà peu nombreuse surgit une nouvelle oligarchie encore plus restreinte qu'on appela la classe des Égaux, et qui concentra dans ses mains toute la richesse et tout le pouvoir. Les Néodamodes, les MothakeSj les Inférieurs s'échelonnèrent au-dessous d'eux. On désignait par là des hommes qui n'avaient pas réussi à acquérir tous les droits civiques ou qui, pour des raisons multiples, les avaient perdus en partie. Toutes les classes subordonnées avaient pour les Égaux une haine profonde. « Il n'était pas un périèque, hilote ou un néodamode, dit Xénophon, à qui il n'eût été agréable de les manger tout crus. »

Il y eut dans toutes les républiques une ligne de démarcation que les lois ne purent jamais effacer, parce qu'elle tenait à la nature des cfioses; c'est celle qui séparait les riches et les pauvres. Il est même visible qu'à partir du iv« siècle ce fut là l'unique distinction qui subsista entre les citoyens. Elle avait beau n'être point légale, elle n'en était pas moins réelle. Dans quelques cités, on s'efforça de l'atténuer par un système d'impôts qui dépouillait chaque année le riche d'une portion notable de sa fortune, et par un système de secours qui, s'il n'élevait pas le pauvre jusqu'à l'aisance, l'empêchait pourtant de tomber dans l'extrême misère ; tel fut le cas d'Athènes. Cette façon de procéder eut pour effet de diminuer l'antagonisme des classes et de conjurer les révolutions. Mais la paix sociale ne fut en Grèce qu'une exception. Le pauvre avait moins de facihtés que chez nous pour grandir par le travail et l'économie, car il avait à compter avec la concurrence de l'esclavage, et il ne trou-

vail pas toujours à occuper ses bras ni son intelligence. Il n'était pas assurément sans exemple qu'un individu parti des derniers rangs de la société atteignît peu à peu les premiers, mais c'était assez rare. Il y avait donc dans chaque ville deux classes en présence : l'une qui possédait, qui augmentait sa richesse et qui voulait la conserver; l'autre, a indigente à la fois et paresseuse, jalouse autant que misérable, qui convoitait la richesse, et qui ne savait ni ne pouvait y parvenir » . (Fustel de Côulanges.) Celle-ci avait pour elle le nombre et la force brutale; elle eut l'idée de mettre à profit ce double avantage pour s'approprier les biens de ses adversaires. De là une longue série de violences et de guerres civiles. Ce fléau, en Grèce, fut de tous les temps : mais il s'aggrava au ni« et au II** siècle.

Page 1