l'assemblée athénienne d après les poètes comiques
L'Assemblée du peuple était remplie surtout des artisans et des marchands du Pirée et de la ville, les propriétaires qui habitaient loin d'Athènes n'ayant pas le loisir de s'y rendre, si ce n'est dans des circonstances exceptionnelles. Du jour où l'on fut payé l)our y assister, c'est-à-dire au commencement du iv* siècle, les plus pauvres citoyens, que la nécessité de gagner leur salaire quotidien avait peut-être retenus Jusque-là, l'envahirent. Ainsi les intérêts les plus graves de l'État dépendaient d'une majorité de prolétaires. Aristophane en invente un exemple amusant dans V Assemblée des femmes. Celles-ci, déguisées en hommes, remplissent le Pnyx et se mêlent aux citoyens qui vont délibérer. Leur chef, Praxagora, propose un décret ayant pour objet de confier désormais aux femmes la décision des affaires. Alors, raconte un témoin oculaire, la foule des cordonniers, c'est-à-dire la foule des prolétaires, se met à applaudir; les paysans, plus sensés, protestent par un grognement, mais, étant moins nombreux, ils sont battus. Voilà, au dire d'Aristophane, comment les choses se passaient.
Quelles décisions réfléchies et prudentes pouvaient être prises par une telle réunion de citoyens ignorants, et, en raison même de leur pamTeté, irresponsables? Tous ces Athéniens, qui, pris à part, et dans la vie ordinaire, étaient si intelligents, si sensés, devenaient, une fois assis sur le rocher du Pnyx, des badauds à qui l'on pouvait en faire voir de toutes les couleurs. Au milieu du tumulte, des cris, des applaudissements et des sifflets, tout en mangeant et en buvant, au point que les archers chargés de la police de l'Assemblée sont obligés d'emporter parfois les plus tapageurs, ils écoutent les orateurs, prêts à suivre celui qui saura le mieux les prendre par l'endroit sensible. Les grandes affaires de l'État les touchent moins que les questions de personnes, et lorsqu'ils s'en occupent, c'est pour se laisser aller
aux illusions de leur imagination e'chauffe'e, ou aux impulsions de leurs instincts. Que le prix du poisson dont ils se nourrissent ait baissé, cela les intéresse bien plus que de faire la paix avec Lacédéraone. Les hommes auxquels ils s'abandonnent ne doivent être que leg pourvoyeurs de leurs besoins et de leurs plaisirs; ils les écoutent tant qu'ils servent leurs passions, et leur donnent congé dès qu'ils en trouvent d'autres plus empressés à leur tenir ta table prête. Us préféreront le charlatan qui leur promettra de bonnes sandales et une tunique chaude pour l'hiver, à celui qui a pris Sphactérie. Aussi impitoyables dans leur rancune qu'aveugles dans leur confiance, leur idole d'aujourd'hui sera demain leur victime. En vain le favori de la veille s'évertuera, à force de servilité, à conserver les bonnes griices du peuple ; en 7ain il se mettra à ses pieds et lui offrira sa tête pour qu'il s'y essuie les doigts après s'être mouché; le peuple est las de son dernier courtisan et sourit au nouveau. Leur égoïsme naturel a été surexcité par les Hatteries de leurs ministres; ils sont habitués à se considérer comme les maîtres de tout, et, rapportant tout à eux, ils approuvent les exactions dont ils profitent, favorisent les spoliations qu'ils partagent, et font de la loi la complice de leurs vols.
La mobilité de leur imagination les pousse à désirer toujours ce qu'ils n'ont pas : aujourd'hui Pylos, demain la Sicile, ensuite Carlhage; leur ignorance leur fait croire que tout est possible et les encourage à tout bouleverser; ils ne se figurent pas que gouverner puisse être autre chose que faire et défaire sans cesse les lois. Ils rejettent le lendemain les mesures qu'ils s'étaient hâtés de prendre la veille ; ils jouent avec les décrets comme des enfants avec des balles ; les lois ressemblent chez eux aux toiles d'araignées qu'on déchire d'un coup de balai et qu'une nuit suffit à reconstruire. Quittez Athènes pendant trois mois, et vous ne la reconnaîtrez plus. Là majorité dont nous parlions tout à l'heure applaudit à la proposition saugrenue de Praxagora, parce que c'est la seule nouveauté qui n'ait pas encore été essayée.
Quand il a une foi» goûté à ce plaisir d'être l'arbitre souverain de toutes choses, disposant par son vote des magistratures
et des commandements, le peuple ne veut plus y renoncer; il s'attache d'autant plus fort à ce pouvoir qu'il lui a coûté plus de peine, et qu'il s'en trouve moins digne; il devient jaloux, soupçonneux, ennemi de toute supe'riorité ; dans la crainte des tyrans, il est tyran lui-même. Le souvenir de la tyrannie d*Hippias est resté vivant dans le souvenir de la démocratie ; à la fin des repas, en guise de chanson à boire, on chante les fameux couplets d'Harmodios; pour peu qu'un citoyen riche déplaise aux gens de la dernière classe, ils voient en lui un prétendant à la tyrannie; il se forme ainsi une catégorie de suspects. Ciéon est dénoncé comme un tyran par son rival le marchand de boudins ; le chœur des vieux juges, dans les Guêpes, flaire en Bdéiyciéon un tyran, parce qu'il veut empêcher son père de juger. Leurs invectives contre le jeune aristocrate sont le résumé de bien des discours de démagogues. « N'est-il pas évident pour nous tous, les pauvres, que la tyrannie se glisse secrètement jusqu'à nous pour nous saish*? Ehl misérable, nouvel Amynias, avec tes longs cheveux, tu prétends nous interdire l'usage des lois de la république, sans prétexte, sans discours spécieux; tu veux commander seuil » Le chœur des vieillards voit dans le complot de Lysistrata une entreprise tyrannique. Au reste, on ne parle à Athènes que de conjurations; la tyrannie est à b mode, elle a cours sur le marché, elle y est plus commune quL le poisson salé.
Ainsi, une Assemblée souveraine, où domine une majorité anonyme de pauvres gens préoccupés seulement de vivre aux dépens des riches et d'assurer contre eux le pouvoir qu'ils sont arrivés à conquérir, voilà la nouvelle royauté d'Athènes.
(Couat, Aristophane, pp. 69-72.)