m HOMME POLITIQUE DU IV^ SIECLE ; HYPÉRIDE
Hypéride commença, comme la plupart des autres orateurs, par être logographe. C'était un office difficile à remplir. La discussion de droit était, il est vrai, moins savante et moins compliquée que chez nous ; mais il fallait déployer une habileté bien autre-
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ment grande pour réussir dans le reste du plaidoyer. Cionserver au personnage qu'on faisait parler le caractère qui convenait à son âge et à sa condition, instruire et charmer cette espèce de jury ignorant et délicat qui devait prononcer la sentence, flatter S3s passions politiques dans les causes importantes où il devenait assez nombreux pour former une véritable assemblée, et cependant ne se départir que rarement de l'élégance vive et familière, qui semblait imposée également par le goût de ces tribunaux populaires si souvent renouvelés au moyen du sort, et par la nécessité de se maintenir dans les limites du temps que mesurait assez avarement l'horloge à eau : voilà à quelles conditions ' devait satisfaire un bon écrivain de plaidoyers. Au bout de quelques années de ce métier, quand il y réussissait, il possédait un talent singulièrement sou})le et se sentait maître de sa fortune, soit comme avocat, soit comme orateur politique. Se bornait-il à mettre au service des particuliers sa science de légiste et son habileté d'écrivain, il levait tribut sur une clientèle assurée. Osait-il affronter, le grand jour de la place publique, il apportait les qualités les plus chères aux Athéniens, l'aisance et le naturel, les ressources d'une dialectique ingénieuse, le tact et la connaissance des hommes, enfin ces grâces discrètes qu'il avait pu développer à loisir par la pratique d'affaires où il ne mettait que son esprit. Le langage dont il devait user dans l'Assemblée du peuple différait peu de celui qui avait plu aux tribunaux dans ses plaidoyers politiques. D'ailleurs l'orateur ne rompait point avec l'avocat. Il en remplissait souvent le rôle, mais non plus sous un masque étranger. Non seulement les nécessités de la vie politique le contraignaient souvent de se défendre ou d'accuser pour son propre compte; mais souvent, aussi il venait en personne et à titre d'ami soutenir l'accusateur ou l'accusé par un discours subsidiaire qui pouvait être la pièce capitale du procès. 11 y trouvait un moyen de prouver son dévouement à son parti et de fonder ou de maintenir son propre crédit dans sa tribu. C'est ainsi qu'un homme politique, dans l'intérêt même de sa carrière, donnait aux luttes des tribunaux une part considérable de son activité. Il y avait donc tout avantage pour lui à s'y être préparé de bonne heure.
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Voilà la marche que suivirent à Athènes beaucoup d'orateurs, dans le nombre, Démosthène ; voilà aussi celje que suivit Hypéride. 11 fut d'abord seulement avocat, puis il fut à la fois avocat et orateur. C'est ce qui explique le nombre assez considérable de plaidoyers civils qu'il avait fournis aux recueils de l'antiquité'. Des affaires de tribune et de succession, des débats entre contribuables, des procès intentés à des spéculateurs sur les denrées alimentaires, des actions d'immoralité, des plaintes pour injures ou voies de fait, des disputes à propos d'aqueducs ou. de limites de propriétés : tels sont quelques-uns des sujets qui exercèrent devant les tribunaux l'éloquence d'Hypéride. Il affirme lui-même qu'il n'a jamais attaqué personne en son propre nom. Le fait est contredit par le procès d'Aristagora. Toutefois il ne lui était guère possible de se rendre à lui-même, vers la fin de sa carrière, ce témoignage, s'il ne s'y sentait autorisé par une réputation de modération relative. Les succès qu'il obtint devant les tribunaux contribuèrent sans doute à lui procurer les moyens de satisfaire son goût pour le luxe et pour le plaisir.
En effet, au milieu du relâchement qui était alors général dans la société athénienne, on lui prête des mœurs particulièrement voluptueuses. On raconte qu'après la mort de sa mère, il alla jusqu'à chasser son fils Glaucippe de la maison paternelle, pour y établir à demeure la courtisane Myrrhine, célèbre par ses fastueuses exigences; ce qui ne l'empêchait pas d'entretenir en même temps deux autres maîtresses, Aristagora au Pirée, et à Eleusis, dans ses propriétés, la Thébaine Phila, qu'il avait rachetée de l'esclavage pour un prix fort élevé.... Avec le souvenir de ses désordres, nous a été transmis celui de son amour pour la bonne chère. Il faisait tous les jours sa promenade au marché au poisson, et la comédie contemporaine s'est plus d'une fois égayée de son goût pour cet aliment si prisé par la gourmandise antique.... Un autre poète le représente comme joueur, et l'on sait avec quelle sévérité ce défaut était flétri par l'antiquité.
Tel était Hypéride dans sa vie privée, sensuel, cédant sans réserve aux tentations que lui offrait la licence des mœurs de son siècle, effréné dans ses passions, sans souci ni de l'opinion
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ni de ses devoirs et de sa dignité de père, prodiguant en folles dissipations les richesses qu'il gagnait par son éloquence. La comédie médisait de l'origine de ces richesses. D ne faut ni s'exagérer ni complètement nier la valeur de ces imputations. I>a satire politique ne disait pas toujours la vérité, surtout au théâtre. On doit ajouter que l'accusation de vénalité faisait, pour ainsi dire, partie des charges professionnelles d'un orateur. Quel orateur de cette époque ne s'est pas entendu appeler « vendu » ? Lycurgue seul conserve une réputation bien établie d'intégrité, et encore une tradition le représente-t-elle se justifiant à son lit de mort contre les accusations de Ménésechme, son successeur dans l'administration du trésor. D'un autre côté, l'opinion avait quelque raison de se déclarer aussi facilement contre les orateurs : souvent les affaires publiques étaient pour eux une source considérable de revenus. Les étrangers qui recherchaient la protection du peuple athénien, les villes grecques et les rois du Nord et de l'Asie, dont les intérêts étaient engagés avec les siens, ne croyaient pas pouvoir trop chèrement payer l'appui d'une éloquence applaudie au Pnyx ; et que n'étaient-ce pas que les trésors de certains princes ou seulement des satrapes, pour ne point parler du Grand Roi, comparés aux ressources des petites cités de la Grèce et d'Athènes elle-même! De là, en grande partie, la haute position des principaux orateurs, riches et illustres patrons de pareils clients. Avec les stratèges, ils formaient dans l'État une sorte de classe supérieure, à la fois respectée et suspecte. Comme eux, ils exerçaient une influence décisive sur les destinées de la patrie; comme eux, ils étaient en butte aux accusations de trahison, aux vengeances du peuple et à la haine des étrangers; comme eux enfin, ils semblaient souvent réclamer, à titre de compensation légitime, le droit de se livrer à tous les excès du luxe et du plaisir. Alliés et ennemis donnaient aux uns et aux autres les moyens d'entretenir, dans l'intérêt ou aux dépens de la patrie, cette existence privilégiée. Nul ne rechercha avec plus d'ardeur qu'Hypéride ces avantages de la carrière d'orateur; mais nul aussi n'en accepta plus résolument les périls, n'y opposa un cœur plus ferme ni un patriotisme plus énergique. (J. Girard, Etudes sur l'éloquence attiqueyvp. 97-106.)