‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 215 sur 300 · LE JURE ATHENIEN D APRES ARISTOPHANE · texte numérisé non relu

LE JURE ATHENIEN D APRES ARISTOPHANE

Chaque citoyen, poun^u qu'il ait trente ans, peut être juge. Il pourra absoudre l'un et condamner l'autre selon son bon plaisir, se laisser toucher par les prières de celui-ci parce qu'il a une jolie fille dont la vue réjouit le vieux juge, et par les paroles de cclui-lk parce qu'il l'a fait rire ou lui a rdcité quelques beaux vers, et par cet autre enfin parce qu'au sortir de l'agora il lui jouera un bel air de flûte. Voilà par quels motifs il se décide. Pour le convaincre, il faut savoir trouver le chemin de son cœur. Aussi les plus hautains se font-ils tout petits devant lui. Au moment d'entrer au tribunal, il voit se diriger vers lui les plus illustres personnages, qui lui tendent une main caressante, cette main qui a vole les deniers publics, et s'inclinent très bas devant lui. Puis, installé sur son siège, il s'y prélasse jusqu'au soir, jouissant des compliments, des supplications et des promesses des prévenus, sûr d'ailleurs ne n'avoir pas perdu sa journée ; l'État y a pourvu en lui donnant les trois oboles. Devant la barre comparaissent les premiers personnages de l'État, dans des affaires capitales, que l'Assemblée et le Sénat lui ont renvoyées. Cléonyme se confond devant lui en plates protestations de dévouement, et Cléon lui chasse les mouches qui l'importunent. « Ah ! s'écrie le juge Philocléon, n'ai-je pas un grand pouvoir, aussi grand que celui de Zeus, moi qui entends parler de moi comme on parle de Zeus? » Quand les juges font du bruit, tous les passants disent : « Grands dieux ! comme le tribunal fait retentir son tonnerre !»

Philocléon, le type du juge athénien d'après Aristophane, n'est ni bon ni méchant, mais sot, maniaque, égoïste, étranger à l'idée du bien et du mal, ne voyant dans l'exercice de ses fonctions qu'un moyen de satisfaire ses passions et ses préjugés. Confiez donc à des tribunaux de cinq à six cents juges pareils la considération et la personne des particuliers ; donnez-leur à décider des questions embrouillées où la connaissance du droit est nécessaire, ou des affaires dans lesquelles ia destinée de l'État est

engagée; faites plus encore, amenez devant leur tribunal, à eux citoyens d'Athènes, des sujets et des alliés qu'ils se sentent disposés à traiter en inférieurs et en ennemis, et qui se plaignent des exactions commises à leur préjudice par quelque fonctionnaire athénien : quelle justice pourrez-vous en attendre? Sont-ils consciencieux et désireux de bien juger; leur ignorance et leurs préventions leur feront rendre des arrêts arbitraires. Sont-ils sans scrupule; on ne peut prévoir jusqu'où ira leur sottise aidée par leur cupidité. Philocléon juge à tort et à travers, violant le sceau d'un testament, mettant d'avance son suffrage dans l'urne des condamnations, sans avoir entendu la cause, n'ayant d'autre règle que son caprice et son intérêt.

(Gouat, ArUtophane, p. 73.)

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