‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 217 sur 300 · UNE AUDIENCE DES HELIASTES · texte numérisé non relu

UNE AUDIENCE DES HELIASTES

Supposons (ju'il s'agisse de juger le procès que Démosthène intenta à son tuteur Aphobos.

Les hëliastes sont entrés dans le tribunal et ont pris place sur des bancs de bois. A la porte, chacun d'eux a reçu un ticket en plomb, qu'il ira échanger en sortant contre trois oboles (0 fr. 48) ; c'est là son indemnité de présence. Le président est l'archonte éponyme ; il est assis sur un siège élevé, il a auprès de lui son greffier. Sur une table en marbre se trouvent l'urne (xâStàxoç) où seront déposés les suffrages, et le hérisson (k/j^oç), espèce de vase qui contient tout le dossier de l'affaire sous scellés. L'audience est publique, et une clôture de bois sépare les juges de l'assistance.

Après une courte prière, le greffier appelle les deux parties, Démosthène, le demandeur, et Aphobos, le défendeur; elles répondent à l'appel de leur nom. Il lit alors le texte de la plainte, ({ui est ainsi conçue : « Démosthène, fils de Démosthène, du dème de Péanie, contre Aphobos, fils de N., du dème de N. Tutelle. Estimation : dix talents. » Puis les débats sont ouverts. Démosthène monte le premier sur l'estrade (p^jua) pour prononcer son discours. 11 a le débit pénible et la voix peu nette; néanmoins on l'écoute avec intérêt, d'abord parce qu'il expose avec beaucoup de précision, et aussi parce qu'on admire le courage qu'il a eu de s'attaquer, lui si jeune encore, à un puissant adversaire. A plusieurs reprises, le jury et le public l'applaudissent. De temps en temps, il s'interrompt pour inviter le greffier à lire, soit un texte de loi, soit une pièce du dossier, soit un témoignage recueilli dans l'instruction ; tous ces documents sont tires du hérisson à mesure qu'on a besoin de les invoquer. Pendant ce discours, la clepsydre, ou horloge à eau, ne cesse de fonctionner, excepté quand le greffier a la parole^ Démosthène termine son plaidoyer au moment où s'écoulent les dernières gouttes d'eau.

Aussitôt les héliastes se lèvent et échangent entre eux leurs impressions. Chacun communique à son voisin son opinion, et la grande majorité se prononce liautement pour Démosthène. Mais voici qu' Aphobos apparaît sur l'estrade. L'archonte réclame le silence ; il a de la peine à l'obtenir, tant ces jurés sont portés au bavardage !

Aphobos a appris par cœur un excellent discours qu'a rédigé

pour lui un logographe en vogue : il le récite avec autant d'habileté que d'assurance. Ses nombreux amis, répandus dans le public, lui sont une véritable claque qui le soutient de ses cris. Enfin il ne se contente pas de lire les dépositions des témoins à décharge; pour produire plus d'effet, il les fait monter à ses côtés et les interroge. Mais tout cela ne sert de rien, et les héliastes lui montrent par leurs murmures, par leurs interpellations, par leurs signes d'impatience, que ses argmnents les touchent peu; quelques-uns même demandent qu'on lui retire la parole. Il la garde pourtant jusqu'au bout ; il voudrait même la garder davantage; mais, quand la clepsydre est épuisée, l'archonte l'arrête net. Il y a ensuite des répliques; après quoi, le président prononce la clôture des débats.

Au milieu du bruit des conversations, les jurés se dirigenjt vers l'estrade. Chacun va déposer dans l'urne un caillou blanc, s'il donne gain de cause à Démosthène, ou un caillou noir, s'il lui donne tort. Quand tout le monde a voté, on renverse l'urne sur la table de marbre, le président compte les voix et proclame le résultat, favorable à Démosthène. Il s'agit maintenant de savoir quelle somme Aphobos devra restituer. Démosthène a réclamé dans sa plainte dix talents ; Aphobos a offert beaucoup moins, peut-être un talent. On procède à un second scrutin, toujours par cailloux blancs ou noirs, suivant qu'on accepte le chiffre du demandeur ou celui du défendeur, et le dépouillement du vote constate qu'Aphobos est condamné à payer dix talents. Ce jugement est sans appel. Mais le difficile désormais pour Démosthène sera de se faire délivrer cette somme. L'autorité publique ne lui viendra pas en aide ; il n'aura à compter que sur lui-même, et sa seule ressource peut-être sera de pratiquer personnellement une saisie sur les biens d'Aphobos.

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