‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 23 sur 300 · LA FEMME ATHENIENNE · texte numérisé non relu

LA FEMME ATHENIENNE

On parle quelquefois des Athéniennes comme on parlerait des femmes de l'Orient moderne, et l'on s'exagère la rudesse des mœurs antiques, qui les auraient renfermées dans le gpécée comme dans une prison. La clôture n'était rigoureuse que pour les jeunes filles ; elle était moins sévère pour la femme mariée, et même dans certains cas disparaissait complètement. Il fallait bien tolérer ces exceptions, quelles que fussent les exigences de la coutume. L'épouse d'un citoyen riche pouvait sans peine se conformer à l'usage et rester au fond de ses appartements; dans les familles peu aisées, la femme était à chaque instant attirée au dehors par les besoins du ménage. Elle devait aller au marché, acheter les provisions, et s'acquitter par elle-même àv.

ces soins, qui d'ordinaire étaient abandonnés aux esclaves. Parfois même, il arrivait que des femmes fissent le commerce sur l'agora. La mère d'Euxithéos, client de Démosthène, vendait des rubans, et Aristophane prétend que la mère d'Euripide était marchande de légumes. Toutefois de pareils faits se produisaient rarement. La pauvreté pouvait contraindre quelques femmes k prendre ce parti, mais l'opinion était sévère pour elles et les condamnait.

Dans l'intérieur de la maison, Icis femmes étaient vraiment souveraines. Elles surveillaient les esclaves et dirigeaient le travail de leurs servantes ; elles étaient encore chargées de tous les détails de l'administration et des dépenses du ménage. Dans le discours de Lysias pour le meurtre d'Ératosthène, Euphilétos déclare qu'il avait remis k sa femme le personnel de toute la maison. Et ce n'était pas seulement chez Euphilétos, un honmie de la petite bourgeoisie, que les choses se passaient de la sorte ; même dans les demeures les plus opulentes, la maîtresse de maison n est pas complètement dispensée des soins domestiques. Elle a de nombreux auxiliaires pour la seconder, mais elle conserve la direction générale et ne se laisse guère eflkcer par ses intendants. En général, l'Athénienne était jalouse de son autorité dans les choses du ménage ; elle s'y attachait d'autant plus fortement qu'elle n'en était point distraite par d'autres occupations. Elle ne possédait qu'un pouvoir déterminé; elle tenait k le garder, et puisqu'elle obtenait sur ce point seulement la confiance de son mari, elle prétendait l'avoir tout entière.

11 se produisait quelques abus. Plus d'une femme, soit insouciance, soit gourmandise, gaspillait les provisions. Le mari devait intervenir et lui retirer les clefs du garde-manger. Mais habituellement les Athéniennes méritaient l'éloge qu'Euphilélos donnait k sa femme : « C'était une ménagère entendue. »

Parfois même leur économie dégénérait en avarice. 11 leur en coûtait de von* consommer ces provisions qu'elles administraient avec tant de soin ; elles ne distinguaient pas assez entre les dépenses nécessaires et les dépenses superflues, et se montraient aussi sévères pour les premières que pour les autres. Elles faisaient fête k leurs maris quand ils rapportaient de Tar-

gent au logis, mais elles étaient trop promptes à leur reprocher aigrement ce qu'ils dépensaient.

Elles avaient encore un autre défaut. Souvent elles étaient dun caractère impérieux, fières de leur autorité et désireuses de la faire sentir k tout le monde. Comme elles vivaient presque oootinuellement au milieu des esclaves, occupées à leur donner des ordres, à gourmander leur paresse, à les reprendre de leurs fautes, elles contractaieiÀ l'habitude du commandement, et, confondant quelquefois le niaître avec les serviteurs, lui parlaient du même ton. J'ajoute qu'elles avaient l'orgueil de leur vertu ; et quand elles opposaient aux mœurs faciles des hommes la gravité de leur propre vie, leur application a remplir tous leurs devoirs, leur fidélité à garder intact l'honneur de la maison, elles étaient aisément convaincues de leur supériorité. Les griefs cachés qu'elles portaient au fond de leur âme aigrissaient leur humejir, et provoquaient, sur le moindre prétexte, ces paroles sèches et brusques, ces vives reparties que les comiques leur reprochent.

Tous ces défauts s'aggravaient chez les héritières qui enrichisr saient leurs maris en les épousant. Elles tenaient davantage k une fortune qui était entrée avec elles dans le ménage. Elles étaient aussi plus arrogantes ; elles n'oubliaient pas et ne permettaient à personne d'oublier qui elles étaient et ce qu'elles possédaient. (( Si vous êtes pauvre et que vous épousiez une femme riche, dit un poète comique, vous vous donnez une maîtresse et non une femme ; vous vous réduisez à la condition d'être à la fois esclave et pauvre. » « A la fierté de son regard, tout le monde reconnaîtra ma femme, ou plutôt la maîtresse que je subis.... Malheur à moi! Faut-il que j'aie épousé une Créobyla avec ses dix talents, une femme qui n'a qu'une coudée de haut! Et avec cela une morgue intolérable ! Par Zeus Olympien et par Athéna, c'est à n'y pas tenir.... C'est elle qui m'a apporté cette maison et ces champs ; mais, pour avoir tout cela, il a fallu la prendre, et de tous les mauvais marchés qu'on peut faire, c'est le plus mauvais de tous ; elle est un vrai fléau pour tout le monde, et non seulement pour moi, mais pour son fils et plus encore pour sa fille. » (Ménandre.)

LA FAMaLE. M

Les hommes souffraient de ces défauts, mais ils en étaient responsables. Ils avaient confiné la femme dans les soins du ménage ; elle s'y complaisait à l'excès, et y contractait des travers dont il lui était difficile de se garantir. Le vice principal de la famille athénienne, c'est que la femme n'est pas associée assez intimement k la YÎe de ans mari, n semble que les Grecs euxm^nes faient compris; ils reconnaissent quelquefois qu'ils ont fait trop bon marché du bonheur domestique. Un personnage de Ménandre déplore la légèreté avec laquelle les mariages se concluent. Ne vaudrait-il pas mieux songer un peu moins à la dot, et se préoccuper davantage des qualités et des défauts de la femme qu'on veut épouser? « Mais non, nous allons prendre mille renseignements inutiles ; nous demandons qui a été le grand-père, qui a été la grand'mère de la fiancée ; nous faisons apporter la dot sur la table, pour que l'expert vérifie si l'argent est de bon aloi, l'argent qui ne restera pas seulement cinq mois dans la maison ; pour celle qui devra demeurer toute sa vie auprès de nous, nous ne songeons pas à nous informer de ce qu'elle vaut, nous la prenons au hasard sans la connaître, au risque de trouver en elle une femme colère, d'une humeur difficile, bavarde peut-être. » (Édit. Didot, p. 54, fr. 3.)

L'Athénien fait trop volontiers deux parts dans son existence . En rentrant chez lui, il oublie ou plutôt il renferme en lui tout ce qui l'a occupé au dehors. Il a été sur la place publique, il a siégé à l'assemblée ou dans les tribunaux, il s'est mêlé à l'entretien des sophistes et des rhéteurs, il a discuté sur les affaires de l'État ou réglé celles de son commerce; mais il se gardera de rien dire à sa femme de ce qu'il a vu ou entendu. Ce sont des pensées qui lui appartiennent, qu'il prétend se réserver à lui seul. Sans doute on voit, par l'exemple de Thémistocle*, que le mari j)ermettait parfois à sa femme de pénétrer plus avant dans sa vie, et qu'il subissait même sa domination. Mais quelle conclusion en tirer? Thémistocle obéit à sa femme, qui obéit elle-hiême aux

i . « Thémistocle disait en plaisantant que son fils, tout jeune encore* était le plus puissant de tous les Grecs : a Les Athéniens commandent aux Grecs, moi « je commande aux Athéniens, sa mère me commande, et lui commande à sa « mère. » (Plutarque, Thémistocle^ 18.)

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fantaisies d'un enfant ; c'est une marque de condescendance ou de faiblesse, c'est une surprise de l'affection qui veut bien se soumettre sans discuter et sans réfléchir; ce n'est pas une confiance éclairée, un assentiment raisonné accordé à des conseils dont il aurait reconnu et éprouvé la sagesse. On ne peut vraiment attacher aucune importance a de pareils exemples. Que des hommes d'un caractère faible ou lassés par l'activité qu'ils déployaient au dehors aient plié dans leur intérieur devant les caprices de leurs femmes, le fait est sans conséquence, et ne suffit pas à établir que l'Athénienne ait été admise k partager les pensées, les projets et les ambitions de son mari.

Elle n'a même pas une part considérable de l'éducation de ses enfants. Tout d'abord, ils sont confiés a des nourrices. Ce n'est pas que la mère les néglige; elle s'intéresse à leurs jeux, elle lés caresse ; mais entre elle et eux il y a une étrangère. Si la nourrice prend pour eux les soins les plus pénibles, elle détourne à son profit une partie de cette affection que la mère lui abandonne, en lui abandonnant les devoirs qu'elle ne remplit pas elle-même. Les garçons vont de bonne heure se faire instruire au dehors. Les filles restent auprès de leurs mères, mais leur instruction était très sommaire. Quand vient le moment de marier les enfants, la mère n'est pas appelée à intervenir dans une décision que le père, en vertu des lois, se réserve à lui seul. Elle n'a pas été consultée, quand on a disposé de son sort; elle n'est pas consultée davantage, quand il s'agit de régler l'établissement de ses fils ou de ses filles.

Les seuls incidents qui rompent la régularité de sa vie, ce sont les visites que les femmes se font entre elles et les cérémonies religieuses qu'elles célèbrent très fréquemment. Les maris se défiaient des visites qu'échangeaient les femmes, des conversations qu'elles avaient entre elles, comme si elles n'eussent pu se réunir que pour se raconter leurs griefs contre le chef de famille ou combiner quelque projet de vengeance. Elles faisaient plus que de se visiter entre voisines ; elles s'invitaient mutuellement à des repas. Ménandre avait composé une comédie intitulée le Souper des femmes y dont il nous reste des fragments. Dans les funérailles, elles avaient un rôle prépondérant. Leur place était

marquée dans les festins si nombreux de la cité/ U leur était interdit de paraître dans les grands jeux de la Grèce ; mais elles étaient admises aux représentations dramatiques, du moins aux tragédies. Ces fêtes les arrachaient pour un jour à leurs occupations habituelles; elles élevaient leur âme dans une région plus haute, les associaient aux émotions patriotiques des citoyens, et les intéressaient dans une certaine mesure aux fêtes et au culte de l'État. Outre les divinités nationales, elles avaient des divinités particulières pour lesquelles elles professaient une grande dévotion.. . . Platon se plaint qu'elles aillent en secret dans des espèces d'oratoires domestiques adresser des prières à une loule de dieux, de héros et de génies. Il en était de ces j)rati- (|.ues comme des festins qu'elles se donnaient entre elles. En les tenant k l'écart de leur propre existence, les hommes les poussaient, presque malgré elles, a s'isoler de leur côté et a se détourner vers des distractions et des croyances particulières.

La femme athénienne n'était pas méprisée. Elle n'aurait pas possédé le gouvernement de la maison, si l'on eût douté de son activité ou de son iatelligence. Les attaques des poètes comiques ne doivent pas nous en imposer : elles semblent dictées par la crainte plus encore que par le dédain. D'ailleurs, Ménandre et les autres se réfutent eux-mêmes. Us raillent le mariage, ils insultent la femme, mais ils trouvent aussi pour la louer des paroles touchantes. « C'est un beau spectacle que de contempler la vertu d'une femme. » Et ailleurs : « Une femme vertueuse est le salut de la maison. » (Ménandre) Les orateurs insistent avec force sur la sainteté du mariage et sur la fidélité que se doivent les époux. Us nous montrent la femme intervenant dans les conseils de la famille, sinon pour les diriger, du moins pour en être témoin et s'y associer. Ce qui est vrai, c'est que l'Athénien, tout en respectant et en aimant sa femme, ne la connaît pas. Distrait par les occupations et les plaisirs du dehors, il vit à côté d'eUe, content des vertus qu'elle pratique dans la tache de chaque jour, et n'exigeant rien de plus. La femme ellemême ne soupçonne pas qu'elle soit faite pour une destinée plus haute et une existence mieux remplie. Comme les mœurs de son temps l'enfermaient dans un étroit domaine, elle s'iiabi-

tue à cet amoindrissement de ses facultés, et d ordinaire s'y résigne sans regret.

(D'après Lallier, De la condition de la femme dans la famille athénienne y p. 62-84.)

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