ROLE DE LA FEMME DANS LA MAISON D APRES XENOPHON
Ischomaclios a épousé une jeune fille de quinze ans à peine, et il Ta conduite dans sa maison. Us ne se connaissent guère. Avant le mariage, ils ne se sont même pas entrevus; ce n'est pas une inclination naturelle qui a décidé de leur union, mais im lien de parenté peut-être, des convenances d'intérêt, et la volonté des deux familles. Devant cet homme, à qui son existence est liée pour l'avenir et qui est encore pour elle un étranger, la jeune femme est timide et craintive. Elle s'effraie de son ignorance ; elle s'effraie aussi de la supériorité que donnent à son mari un âge plus muret une raison plus formée. Ischomachos ne se dissimule pas qu'elle est sans expérience, qu'elle a vécu jusqu'ici entourée d'une surveillance étroite, « dressée a ne rien voir, à ne rien entendre, à ne faire aucune question ». Pour toute science, elle est habile à travailler la laine, et a vu comment on distribuait la tâche aux servantes. Mais son ignorance même et sa timidité la disposent à une sorte de condescendance affectueuse.
Quand il lui a laissé le temps de s'habituer et de s'apprivoiser, Ischomachos entreprend de l'instruire. Il s'efforce tout d'abord de lui rendre la confiance. Elle ne doit pas se considérer comme une esclave faite pour obéir, mais comme l'associée de son mari, ayant elle aussi sa part d'autorité. Ses devoirs sont différents, mais ils ne sont ni moins importants ni moins difficiles. L'homme et la femme s'unissent pour laisser après eux des enfants qui continueront leur race; ces enfants, il faut les élever. Au mari, il coirvient d'aller chercher au dehors ce qui est nécessaire à la nourriture et a l'entretien des siens; à la femme, de faire à l'intérieur un sage emploL^e oes ressour-
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ces que le travail du mari a procurées. Cette diversité des (onctions s'explique par l'inégalité des forces physiques et la différence des dispositions morales.
Ces principes établis, Ischomachos entre dans le détail des devoirs imposés a la femme. Elle doit rester dans son intérieur ; elle y est souveraine, et le mari ne saurait empiéter sur ses droits, sans se rendre à la fois ridicule et coupable. Le domaine est restreint, mais la tache est grande, et capable de suffire a l'activité même la plus laborieuse. La reine des abeilles ne quitte pas la ruche, et pourtant n'est-ce pas elle qui dirige tous les travaux ? Elle ne permet a aucune de ses compagnes de demeurer inactive, elle les envoie travailler au dehors, elle reçoit les provisions que chacune d'elles rapporte, elle en assure la durée et en surveille l'emploi. De même, sans jamais sortir de la maison, la femme veille au départ des serviteurs qui vont aux champs, indique leur besogne a ceux qui restent, et ne les perd pas de vue ; elle dresse le compte de toutes les provisions qui sont apportées, distribue celles qui seront consommées immédiatement, nïfet les autres en réserve, et règle la dépense avec une prudente économie. C'est elle encore qui enseigne aux esclaves Fart de filer et de tisser la laine ; c'est elle qui récompense les bons serviteurs et qui punit les mauvais ; c'est elle enfin qui gouverne la maison entière, et tous y sont soumis à son autorité. Le mari lui-même n'est pas excepté; elle peut par ses qualités prendre sur lui un ascendant véritable, faire de lui son premier serviteur et s'assurer par son habileté dans la conduite des affaires domestiques une affection et un respect qui se soutiendront alors même que sa beauté aura disparu, et lui prépareront une vieillesse heureuse et honorée.
Ischomachos ajoute d'autres conseils. C'est l'ordre, dit-il, qui fait la beauté des chœurs et la force des armées; sans l'ordre, les marins ne pourraient ranger dans un vaisseau, où l'espace est si étroitement mesuré, un si grand nombre d'objets. « Et nous, quand nous disposons d'un espace si vaste dans une maison, et quand la maison est solidement bâtie en terre ferme, nous ne saurions pas trouver pour chaque objet une place bien Convenable? Ce serait faire preuve de peu d'in-
telligence. » Choisir pour les vêtements et pour les pro\isions de toute nature un endroit approprié, établir partout une ordonnance exacte, et veiller k c^ que rien ne vienne troubler cet arrangement, ce n'est pas seulement travailler à la prospérité de la famille et au développement de sa richesse, c'est encore réjouir les yeux et contenter l'esprit par l'agréable spectacle de la symétrie. Les meubles les plus vulgaires et d'un usage journalier, les ustensiles de ménage les plus communs s embellissent par cette disposition régulière, et « des marmites mêmes, quand elles sont rangées avec intelligence, présentent un aspect harmonieux ». Ischomachos montre à sa femme les différentes pièces du logis et lui indique la destination de chacune d'elles. Ils font une sorte d'inventaire de leur avoir, et assignent à chaque objet la place qu'il doit occuper.
Ce n'est pas tout. Il faut aussi une intendante qui secondera la femme et gouvernera les esclaves sous sa direction. U ne suffit pas de désigner pour ce poste de confiance l'esclave la j)lus sobre, la plus vigilante et la plus chaste; il est bon de Tassocier aux joies et aux tristesses de la maison, de l'intéresser k l'accroissement de la fortune de ses maîtres en lui faisant voir qu'elle aura sa part dans cette prospérité. A ces conditions, la femme trouvera dans l'intendante une auxiliaire dévouée, qui sera comme le premier ministre de cette royauté domestique, mais un premier ministre qui sait se tenir k son rang et ne rien entreprendre sur les attributions de la souveraineté. L'intendante soulagera sa maîtresse sans la remplacer jamais, et surtout sans la dispenser de tout surveiller par elle-même.
Un jour, la jeune femme se farde afin de paraître plus belle, et elle met des chaussures k talons hauts pour se grandir. Ischomachos lui reproche doucement cette innocente coquetterie. En se mariant, ils se sont fait un don mutuel de leur corps, et pour lui, il croirait tromper sa femme si, au lieu de lui offrir un corps robuste et bien portant, il ne lui donnait que du vermillon k voir et k toucher. Pourquoi donc aurait-on recours k ces ornements empruntés, qui d'ailleurs ne font illusion k personne et nuisent k la vraie et solide beauté? Celle-ci ne s'entretient point par de pareils artifices ; il y faut moins de raffinements et
de recherches. « Ne pas vivre perpétuellement assise, à la manière des esclaves, mai» debout près du métier des servantes, dans l'attitude du commandement, diriger leurs travaux, inspecter la boulangerie, se tenir auprès de l'intendante lorsqu'on mesure les provisions, parcourir toute la maison pour voir si chaque chose est à sa place », voilà les moyens pour nos femmes d'acquérir et de conserver la seule beauté qui soit franche et durable, celle qui vient de la santé.
(D'après Xénophon, V Économique, ch. vu et suiv., et Lallier, pp. 45-55.)