LES STATUES PEINTES DE L ACROPOLB D ATHÈNES
Le 5 et le 6 février 1886, on trouva sur F Acropole d'Athènes quatorze statues de femmes, probablement des prêtresses, ou des dévotes, encore toutes brillantes d'une polychromie qui avait résisté à Faction des siècles. Ces statues avaient été les témoins de l'invasion persique. Jetées à bas de leurs piédestaux et mutilées par les soldats de Xerxès, elles avaient été pieusement recueillies au moment des grands travaux de Gimon et ensevelies avec les débris laissés par le passage des Asiatiques, dans les remblais qui devaient servir d'assises aux futurs édifices de FAcropole. Toutes ont entre elles un air de famille. Elles reproduisent un type uniforme, celui de la femme debout, la jambe gauche légèrement portée en avant comme si elle marchait, un bras plié avec la main tendue par un geste d'offrande, Faulre main abaissée, un peu écartée du corps et rehaussant les plis du chiton. Outre les renseignements curieux quelles nous fournissent sur le costume féminin du vi<» siècle avant Jésus- Christ, ces images nous font connaître avec précision les règles qui présidaient alors h la polychromie de la statuaire de marbre. Au moment de la découverte, elles avaient gardé un . merveilleux éclat de couleur que le grand jour a depuis terni et assombri. Les vêtements, les accessoires, les coiffures étaient
reliaussés par un coloris conventionnel où dominaient le rouge et le bleu, mais où le jaune, le noir et lor jouaient aussi leur rôle. En règle générale, la chevelure et les lèvres étaient revêtues d'un ton rouge. Un trait noir soulignait l'arc des sourcils et le bord des paupières ; la pupille était noire, entourée d'un cercle rouge figurant l'iris. On n'a pas jusqu'ici relevé de traces de couleurs sur les chairs. Pour le costume, la seule partie entièrement peinte est le chitonisque, et encore ce fait ne s'observe-t-il que pour les statues où il est en grande partie caché par l'himation ; dans ce cas, il est bleu avec des orne- 'raents rouges sur la bande du col et le bord inférieur. Sur le chiton et l'himation, le peintre n'a tracé que des bordures et des semis*. Ces dessins, gravés d'abord à la pointe, puis repris au pinceau, comportent des grecques, des quadrilles, des lignes de points, des fleurons, des fleurs dont les pétales sont disposés en étoiles. Il y a loin, comme on voit, de cette polychromie discrète, à une sorte de badigeon qui se serait étalé sur toute la statue. Ici la peinture ne vise pas à donner l'illusion de la réalité ; elle n'a d'autre objet que de rehausser le travail du sculpteur par le chatoiement de couleurs vives et gaies, de souligner les détails, d'accroître la valeur des accessoires. Quant aux surfaces restées blanches, on les frottait de cire ou d'huile, de façon que le marbre amortît son éclatante et dure blancheur, et prît un ton plus moelleux, un peu ambré, un brillant doux et ferme, voisin de celui de l'ivoire.
On a été frappé d'une particularité qui caractérise tous ces visages féminins. L'obliquité des yeux, le sourire qui bride les lèvres et rehausse les coins de la bouche, leur donnent un air railleur et ironique. On peut épuiser toutes les finesses du langage pour analyser, au gré de sa fantai ie, ce sourire auquel le ciseau des sculpteurs attiques imprime un singulier charme d'étrangeté. Mais il ne faut pas chercher là des subtilités de sentiment qui ne sont pas dans l'esprit de l'archaïsme grec. Le
1. Le chiton est une longue robe ; le chitonisque est une sorte de tricot de laine à larges mailles qui se mettait sur le chiton ; l'himation est un grand
sourire de nos statues n*est ni énigmatique ni mystérieux. « C'est une pure affectation, dit M. Heuzey, une de ces modes conventionnelles pour lesquelles les artistes croient ajouter à la beauté humaine. » En réalité, toutes ces femmes sont des mortelles qui, sous leur vêtement de fête, se font pimpantes et gauchement souriantes pour plaire à la divinité *.
(D'après Collignon , Histoire de la sculpture grecque,, I, p. 340 et suiv.; Didot, édit.)