PHIDIAS
Phidias naquit à Athènes entre les années 490 et 485. Son père était sculpteur et son frère peintre. Lui-même choisit d'abord la peinture, mais c'est vers la sculpture que l'entraîna sa vocation. 11 eut pour maîtres l'Athénien Hégias et TArgien Agélaïdas.
La première œuvre que l'on connaisse de lui est une statue en or et en ivoire qui se trouvait à Pallène, dans un temple d'Alhéna. Vers 460, il fit un groupe votif en bronze dédié l\ Delphes par les Athéniens, en souvenir de Marathon. Ce groupe comprenait une série de figures dont Pausanias nous a conservé les noms : Alhéna, Apollon et le héros de Marathon, Milliadc ; puis des personnages légendaires, Thésée et Phyleus, l'ancêtre mythique de la famille de Cimon ; Codros, un des rois de l'Attique, et enfin les héros éponymes des tribus athéniennes, Érechthéc, Cécrops, Pandion, Léos, Antiochos, Egée et Abmas. On cite encore du môme artiste une statue d'Athéna Aréia,
1. J'ai reproduit une de ces statues p. 100. On trouvera la même gravure coloriée dans Duruy, ///«/. des Grecs, II, p. 37G.
2. Les principaux sculpteurs ont été en Grèce : Archcrmos (vers COO av. J.-C), Tliéodoros {vi« siècle), Anténor (fin du vi« siècle), Onatas, Agélaïdas. CalamiS; Pythagoras, Pœonios, Alcamènc, Myron (première moitié du v siècle), Polyclète, Phidias (milieu du \"> siècle), Praxitèle, Scopas, Euphranor (iv" siècle), Lysippe (milieu du iv* siècle), Écoles de Pergamc et de Rhodes (ni*' et n* siècles). Il faut noter que plusieurs de ces sculpteurs ont été en même temps des architectes.
sculptée pour un temple de Platées, une Aphrodite Ourania pour un sanctuaire d'Atliènes, un Apollon de bronze surnommé « le tueur de sauterelles » (Parnopios), un Hermès Pronaos à Thèbes, et TAmazone d'Éphèse que Lucien considérait comme un chef-d œuvre.
Associé par Ciraon aux travaux d'embellissement de l'Acropole, Plddias exécuta, aux frais du trésor public, une statue colossale, rappelant la part prise par les Athéniens à la lutte de la Grèce contre les Perses. C'était l'Athéna Promachos. Au dire de Pausanias, on apercevait de la pleine mer, après avoir doublé le cap Junium, l'aigrette du casque et la pointe de la lance scintillant au soleil. Il semble toutefois qu'elle n'eût pas plus de neuf mètres de haut, avec le piédestal. Si Ion en juge d'après les monnaies qui la reproduisent, la Promachos n'avait pas l'attitude du combat. Debout, immobile, vêtue d'une double tunique formant des plis droits et réguliers, elle tenait de la main droite la lance qui reposait sur le sol, la pointe au niveau de la tête ; les courroies du bouclier étaient passées au bras gauche. Elle abaissait son regard vers le flanc nord de l'Acropole, comme pour contempler la ville. L'ensemble de la statue offrait un aspect calme et sévère. D'après l'historien Zosime, lorsque les Goths d'Alaric assiégèrent l'Acropole (vers 400 ap. J.-C.), ils furent saisis de terreur à la vue de la déesse armée, qui semblait se dresser devant eux pour les repousser.
Phidias se rendit à Olympie dans les environs de l'année 451, pour faire la statue chryséléphantine (or et ivoire) de Zeus ; il emmenait avec lui son frère, le peintre Panainos, et son élève Golotès, rompu à la pratique de tous les arts du métal. La statue, haute de 14 mètres avec la base, était au fond de la cella ; en avant du piédestal, le sol était pavé de marbre noir; on y répandait constamment de l'huile pour empêcher les émanations marécageuses de l'Alphéede ternir et d'altérer l'ivoire. Un voile, strictement baissé, la séparait du reste du temple. Au second siècle avant notre ère, le roi de Syrie, Antiochus IV, fit présent au sanctuaire d'un tapis de laine très riche destiné à cet usage ; on a quelque raison de croire que c'était le voile du Saint des
Saints du temple de Jérusalem. Zeus était assis sur un trône, la tête ceinte d'une couronne d'or imitant le feuillage de k'olivier. « De la main droite, dit Pausanias, il porte une Victoire, aussi d'ivoire et d'or ; elle tient une bandelette, et une couronne est posée sur sa tête. Dans la main gauche du dieu est un sceptre incrusté de toutes sortes de métaux et surmonté d'un aigle. Les chaussures du dieu sont également en or, ainsi que son manteau parsemé de figures et de fleurs de lis. » D'après les monnaies, le manteau jeté sur l'épaule du dieu laissait à découvert toute la poitrine, formée d'une large étendue d'ivoire, à laquelle s'opposaient les plis d'or de riiimation émaillés de couleurs diverses. Le bras droit s'avançait, soutenant la Victoire tournée vers le dieu ; le bras gauche s'appuyait sur le sceptre, mais sans se développer outre mesure. Les cuisses n'étaient pas horizontales, mais inclinées, et Tœil en distinguait les contours sous les plis de la draperie*
Nous avons de la peine à nous figurer cette statuaire chry»éléphantine, qui n'est qu'une forme de la statuaire polychrome. Sans doute Phidias avait mis en œuvre tous les secrets de son art pour amortir le contraste entre l'ivoire et l'or, pour couvrir d'une chaude patine les parties nues, varier les tons, l'or, et y l'aire habilement jouer les colorations de l'émail. La décoration du trône contribuait d'ailleurs, par la variété des matériaux qui y concouraient, ?i atténuer l'éclat trop uniforme du métal. Le trône était un travail de toreutique et de marqueterie fort riche, oïl entraient l'or, l'ébène, l'ivoire et les pierres précieuses; il était décoré de reliefs, d'incrustations, de figures en rondebosse et de peintures. Les bras étaient supportés par des sphinx enlevant des enfants thébains; au-dessous, on voyait d'un côté Apollon, de l'autre Artémis tuant les enfants de Niobé. Sur les pieds, quatre Victoires dansant, et en avant, deux autres Victoires. Pour mieux assujettir les pieds du trône, l'artiste les avait reliés entre eux par quatre bandes transversales ornées de reliefs. Sur celles de devant étaient représentées les luttes des anciens concours olympiques ; sur les trois autres se déroulait le combat d'Héraclée et de ses ëonipagnons contre les Ama-
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zones. Au-dessus du dossier se dressaient les Heures et les Grâces, filles de Zeus.
Des précautions avaient été prises pour assurer la solidité de la statue. Quatre colonnes étaient placées sur le siège, mais cachées par des barrières pleines, comme par un mur. Ces barrières offraient à Textérieur des peintures symétriques, dont voici les sujets : Atlas et Héraclès, Thésée et Pirithoûs, la Hellade et Salamine, Héraclès et le lion de Némée, Ajax et Cassandre, Hippodamie et sa mère Stéropè, Héraclès et Prométhée, Achille et l'Amazone Penthésilée blessée à mort, deux Hespérides avec des pommes d'or dans les mains.
Le tabouret lui-même était décoré de lions d'or et de reliefs montrant le combat de Thésée contre les Amazones. Tout l'ensemble, statue et trône, reposait sur une large base avec reliefs ligurant le char d'Hélios, Zeus et Héra, Héphaistos et une Grâce, Hestia, Éros recevant Aphrodite sortant de la mer, Apollon et Artémis, Athéna et Héraclès, Amphitrite et Poséidon, Sélcnè poussant ses chevaux.
Les témoignages anciens s'accordent à vanter la douceur infinie dont les traits du dieu étaient empreints. 11 avait l'air ({ pacifique et bienveillant » ; on y reconnaissait « celui qui dispense la vie et les autres biens, le père, le sauveur et le protecteur de tous les mortels ». « L'homme le plus malheureux, disait Dion Chrysostome, oubliait tous ses maux à l'aspect de la statue, tant l'artiste y avait mis de « lumière et de grâce ». « C'était^ ajoutait-on, une œuvre auguste et parfaitement belle», qui causait au regard « un ineffable ravissement ». Elle était plus qu'une admirable œuvre d'art; elle éveillait une puissante émotion rehgieuse. Tite-Live raconte que lorsque Paul-Emile pénétra dans le temple, il crut voir le dieu en personne.
On ignore dans quelles circonstances elle a péri. Environ soixante ans après la dédicace du temple, les plaques d'ivoire commencèrent à se disjoindre. Les Éléens durent charger un sculpteur messénien, Damophon, de procéder k une restauration complète. Toutefois la statue était encore en place quand l'empereur Caligula essaya vainement de la faire envoyer à Rome. La légende disait quels prodiges avaient empêché le suç-
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ces de l'opération : le dieu poussa un éclat de rire qui mit en fuite les ouvriers, et un coup de foudre fit sombrer le vaisseau destiné au transport. Suivant un écrivain byzantin, le Zeus fut amené à Gonstantinople et placé dans le palais de Lausos, où il disparut dans un incendie en 475 après Jésus-Christ. Mais on a peine à croire que la statue ait survécu à Tincendie du temple, ordonné en 408 par Théodose II.
De retour d'OIympie, Phidias devint, pendant ladministration de Périclès, une sorte de surintendant général des travaux de l'Acropole, commencés vers Tannée 447. A ce titre, dit Plutarque, il dirigeait tout, il surveillait tout, bien qu'il eût sous ses ordres de grands architectes et de grands artistes. Les architectes étaient Ictinos, Callicrate, Mnésiclès; les artistes, Alcamène, Agoracrite de Paros, Colotès. Outre ces collaborateurs, Phidias avait autour de lui toute une armée d'ouvriers, pour mettre en œuvre le marbre, le bronze, l'ivoire, l'or, le bois d'ébène et de cyprès. Plutarque énumère tous les corps de métiers employés aux travaux; c'étaient des charpentiers, des modeleurs, des fondeurs en bronze, des maçons, des artisans habiles à teindre l'or et à amollir les feuilles d'ivoire, des peintres, des ouvriers en marqueterie, des ciseleurs; véritable organisme, ajoute l'historien, mis en mouvement comme pour animer un grand corps. La main de Phidias donnait l'impulsion à ces rouages multiples, et les travaux étaient conduits avec une rapidité qui étonna la Grèce.
La statue d'Athéna, œuvre personnelle de Phidias, fut cx)nsacrée dans le Parthénon en 431. L'artiste avait eu à sa disposition plus de dODO kilogrammes d'or fin. Dans la pensée de Périclès, cet or devait constituer une réserve on cas de détresse financière; aussi s'étaifc-on arrangé de telle manière qu'il pût être facilement enlevé. Une statue d'or et d'ivoire, faite de parties rapportées, impliquait naturellement une forte armature reproduisant les formes mêmes de la statue et sur laquelle étaient fixées des plaques d'ivoire découpées et les feuilles d'or battues au marteau. Ce mode d'assemblage des pièces permettait de les détacher à l'occasion. Il en résultait, par contre, de faibles garanties de durée. De très bonne heure il fallut faire
Alhéna Parthénos.
Cotte statue, trouvée à Athènes en 1880, paraît être une reproduction assez exacte de l'œuvre de Phidias.
des réparations à la statue. Pourtant, elle existait encore en 375 après Jésus-Clirist; mais nous ignorons comment et quand elle périt.
a Athéna Parthénos, dit Pausanias est faite d*ivoire et d or. Au milieu du casque est la figure d'un sphinx, et de chaque côté sont des griffons. La statue est debout, vêtue d*un chiton tombant jusqu'aux pieds, et sur la poitrine elle porte la tête de Méduse en ivoire. La Victoire a environ quatre coudées (i m. 85) de hauteur. D'une main la déesse tient la lance; à ses pieds est son bouclier, et près de la lance le serpent que l'on dit représenter Érichthonios. Sur le piédestal de la statue est figurée la naissance de Pandore. » D'autre part, Pline nous apprend que la statue avait 26 coudées (12 mètres environ), que Phidias avait représenté, sur la partie convexe du bouclier, le combat des Amazones, et sur la partie concave, la guerre des Dieux et des Géants, enfin que sur la tranche de la semelle des sandales, l'artiste avait ciselé la lutte des Centaures et des Lapithes, « tant il excellait jusque dans les plus petits sujets ! » Nous en possédons, soit dans la statuaire, soit dans les monnaies et les pierres gravées, des reproductions plus ou moins exactes.
Il n'est pas douteux que l'effet général ait été d'une grande richesse. Les parties nues exécutées en ivoire, les yeux en pierres précieuses, le vêtement en or, le bouclier orné de reliefs d'ivoire sur fond d'or et d'un gorgonéion en argent doré, le casque, le serpent en bronze doré, tout cela devait former un ensemble dont nous avons peine a nous figurer l'éclat. Dans quelle mesure l'éclairage du temple pouvait-il adoucir Topposition de l'or et de l'ivoire et atténuer le brillant de ces masses métalliques? Comment, par l'emploi des ors verts ou p«ales, par le patinage de l'ivoire, Phidias avait-il su éviter la monotonie et varier les nuances? Autant de problèmes dont la solution nous échappe.
Phidias paraît avoir eu une prédilection pour le type d' Athéna. Outre la Promachos et la Parthénos, il avait fait pour l'Acrople l'Athéna Lemnienne, en bronze, offerte vers 446 par les colons athéniens de Lemnos. 11 avait ici remplacé le caractère guerrier de la déesse par la grâce pudique de la jeune
fille. La tête n'était pas couverte du pesant casque de guerre; rien ne cachait les contours délicats du front et des joues dont Lucien admire la pureté. Pausanias en parle comme de l'œuvre la plus remarquable du maître : c'était, disait-on, la beauté ' même. Les autres nous sijpialent encore plusieurs statues de lui, dont l'attribution, du moins pour quelques-unes, n'est pas absolument certaine.
La fin de sa vie fut troublée par les procès que lui suscitèrent ses ennemis, lesquels étaient aussi ceux de Périclès. On l'accusa d'impiété, pour avoir sculpté sur le bouclier de la Partbénos le portrait de Périclès et le sien ; mais il fut acquitté de ce chef. On l'accusa en outre de s'être approprié une partie des riches matériaux qu'on lui avait confiés, et il mourut en prison, avant que le jugement n'eût été rendu.
Phidias' a réalisé avec une maîtrise incomparable l'expression parfaite de la beauté, à l'un de ces moments, si rares dans l'histoire, où tout concourt à créer les conditions les plus favorables pour l'activité d'un génie multiple et puissant : la force du sentiment national et de la foi religieuse, de grandes œuvres à accomplir, un art déjà formé, jeune, plein de sèvo, mais qui attend encore le génie capable de traduire sous une forme achevée, la pure beauté dont il a la vision confuse*. C'est là le rôle réservé à Phidias, et il y est préparé par une universahté de connaissances qui lui fait atteindre le niveau le plus élevé de la sculpture de son temps. Il résume en lui tout ce qu'un artiste peut savoir. Il n'a pas de rival dans la statuaire chryséléphantine ; il est le premier dans l'art de traiter le marbre et reste un modèle inimitable pour les statuaires; on lui reconnaît l'honneur d'avoir révélé toutes les ressources de
1. « Ce qu'on appelle l'idéal chez les Grecs était surtout pour eux la beauté réelle, telle qu'ils la voyaient. La part de la convention resta longtemps presque nulle dans leur art. Les bas-reliefs, les stèles funèbres, les frises de quelques temples, surtout celle du Parthcnon, le montrent nettement.... Les hommes, les cphèbcs, les jeunes filles que Phidias représente, il les a vus, tous ses contemporains les voyaient ; son génie à lui fut d'être frappé plus qu'aucun autre par la réalité belle et de la rendre comme il la sentait. » (Dumont, les Céramiques de la Grèce^ deuxième partie, p. 19'* ^
la toreutique et de l'art du métal. Alors même qu'il met cette science technique au service d'oeuvres colossales, on admire à la fois la grandeur de l'œuvre et le fini du travail. Par-dessus tout il possède la largeur du style et l'ampleur magistrale de la conception. Il personnifie dans la plus haute expression l'idéalisme grec, c'est-à-dire la recherche d'une forme très belle, très vivante, dont tous les éléments sont empruntés à la nature, et qui traduit néanmoins des types supérieurs à toute réalité. C est en ce sens que Platon l'appelle un « créateur », et que d'autres le regardent comme un « homme inspiré ».
(D'après Collignon, Histoire de la sculpture grecque, I, p. 518 et suiv.)