LES MARBRES DE PER6AHE
Les archéologues allemands ont découvert dans ces derniers temps, sur l'ancienne acropole de Pergame, un ensemble de morceaux de sculpture, ayant une longueur totale de 80 mètres, et conservés aujourd'hui au musée de Berlin. Ces marbres proviennent d'un autel immense de Zeus et d*Athcna, élevé par les
Autel de Pergame (restauration).
princes de la dynastie des Attales. Ils représentent une Gigantomachie, allusion transparente aux succès remportés en 239 avant J.-C. par ces souverains sur les Galates, c'est-à-dire par la civilisation hellénique sur la barbarie. Voici comment Rayet les apprécie :
« C'est une grosse erreur que de regarder l'art grec comme un art froid, immobile dans la pureté de ses Hgnes et figé dans sa majesté. Les passions ne sont pas restées plus inconnues aux sculpteurs de la Grèce qu'à ses poètes tragiques. On pouvait môme soupçonner qu'en Asie Mineure, sous les successeurs d'Alexandre, à une époque où le goût blasé voulait pour le réveiller des émotions plus fortes, et au milieu d'une population chez laquelle les soubresauts de l'âme étaient plus violents que chez les Hellènes, cet amour des choses dramatiques avait été
poussé fort loin. Aux antitlièses heurtées, à Temphase d'expressions de l'éloquence asiatique, devait correspondre un art arai, lui aussi, des oppositions violentes et de l'exagération des effets. Et de fait, les quelques œuvres de cette époque et de ce pays que nous avons conservées, le groupe si tourmenté du Laocoon, œuvre d*Agésandros de Rhodes, le supplice de Dircé, sculpté à grand fracas par ApoUonios et Tauriscos de Tralles, et la mêlée furieuse de Grecs etd*Amazones qui se développe sur la frise du temple construit par Hermogène à Magnésie du Méandre, prouvaient qu'il en était bien ainsi, et que Tart asiatique au iii^ et au u*^ siècle avait recherché avant tout l'énergie des attitudes et l'intensité de l'expression.
Toutefois, aussi bien dans le Laocoon que dans le supplice de Dircé, la violence n'est qu'apparente et superficielle. On sent, en les examinant de près, qu'un sculpteur fort calme a cherché lentement, péniblement, et d'après les règles de l'École, comment il devait exprimer le paroxysme de colère d'Amphion et de Zéthus. Le Laocoon est un acteur qui étudie son rôle et cherche devant sa glace l'effet que produit la contraction de son visage. La frise de Magnésie, antérieure d'un siècle environ, laisse voir sous son exécutien lourde et inachevée plus de vigueur véritable. Mais c'est bien autre chose dans les marbres de Pergame. Ici le brio n'est pas seulement dans le dessin, dans la facture : il est dans l'invention même. Dans cette mêlée furieuse, où s'entrechoquent de mille manières des êtres de natures différentes, les uns de race divine et conservant jusque dans leur fureur leur dignité olympienne, les autres nés de l'air ou de la terre, moitié hommes et moitié monstres, décelant, par leur conformation bizarre, leur caractère chaotique et exprimant sur leur visage les passions les plus farouches, il y a une fougue spontanée, une fertilité naturelle d'imagination qui frappent au premier coup d'œil et forcent l'admiration.
Dans cette époque de décadence on ne s'attendait pas à rencontrer une si vigoureuse poussée de sève.
Mais hélas ! ce sont là dons d'imagination seulement, et ou l'âme n'est pour rien. Avec le Laocoon et le Taureau Famèse nous étions en présence d'habiles metteurs en scène ; maintenant
nous avons affaire à des dramaturges. Ces fureurs qu'ils représentent, ils ne les ressentent un moment que par un effort de la volonté. Ces géants dont ils font battre violemment les ailes ou dont ib allongent les jambes en replis monstrueux de serpent, ils savent bien qu'ils n'ont jamais existé. Ils développent avec une verve étourdissante un thème qui les intéresse ; mais ils ne croient plus....
Les groupes de Zeus et d'Athéna sont très supérieurs a tout le reste. Celui de Zeus surtout est une œuvre magistrale. Le dieu marche d'un pas rapide vers la gauche, tendant en avant, pour se couvrir, son bras gauche enveloppé de l'égide et brandissant dans la main droite un foudre. Ses draperies, dérangées par la violence de son action, découvrent un torse puissant. A ses pieds se débattent deux géants. L'un, la cuisse traversée par un coup de foudre, a été renversé en arrière, mais cherche encore à résister. L'autre, frappé au dos et tombé sur ses genoux, semble renoncer à se défendre. Un troisième, dressé sur les enroulements de serpents qui lui servent de jambes, la mine farouche et les cheveux au vent, combat contre l'aigle du maître de l'Olympe. Dans ce groupe si serré il n'y a ni enchevêtrement ni confusion. Les grandes lignes sont aussi simples et aussi harmonieuses que les détails sont beaux.
Le groupe d'Athéna est sensiblement inférieur. Les lignes y sont plus compliquées, les détails plus mesquins, l'exécution plus pauvre et plus sèche. Les plis profondément refouillés des étoffes donnent des ombres trop noires qui trouent la composition et blessent le regard. La déesse saisit par les cheveux un géant, tandis que son compagnon ordinaire, le serpent Érichthonios, le mord avec fureur au sein*. Le fils de la Terre, accablé par cette double attaque, tombe sur le genou, et, dompté, impuissant, ses ailes battant l'air en vain, il lève au ciel un regard désespéré et tend son bras défaillant vers sa mère Gé, qui, sortant à moitié du sol, semble implorer pour lui la pitié de Pallas. L'idée est heureuse, quoique un peu raffinée, mais elle est exprimée avec
1. Lô groupe du Laocoon (fin du ii« siècle av. J.-C.j est une imitation directe de cette partie de la Irise.
trop de recherche et par de trop petits moyens. Le mouvement du géant est beau, mais son corps est trop détaillé, et ses yeux, enfoncés à l'excès, ne rappellent en rien la nature. L'angoisse poignante du visage de Gé nous toucherait davantage, si ses cheveux ciselés avec un soin minutieux n'interrompaient, en
Bas-relief de Pergame (Groupe d'Atbéna).
attirant notre attention, le développement de notre sympathie. La pose d'Athéna est banale, et il est bien difficile de s'expliquer comment est fait le corps de la Victoire qui vole vers elle et lui tend une couronne.
Tîn autre fragment peut être comparé à ces deux groupes: c'est le débris d'un attelage d'hippocampes. La poitrine de ces animaux est superbe, et des espèces de nageoires placées sur les épaules dissimulent adroitement l'attache de leur corps de dragon à leur avant-train de cheval. Très beau également le torse d'Apollon, et même d'un style plus pur que le reste. L'artiste a encore très habilement disposé les trois têtes et les six bras d'Hécate; tout en marquant d'une manière assez précise ce type impose par la tradition, il en a dissimulé la bizarrerie. Mais
L'ART GREC. bii
dans le reste, à côté de quelques belles parties, que de choses médiocres ou même absolument mauvaises! Que dire de cette Cybèle à longues tresses qui pousse à travers la mêlée son attelage de lions, et des animaux chimériques qui forment la meute d'Artëmis?
Telle est cette œuvre colossale et étonnante. Involontairement, en face des plus beaux morceaux de cette frise, je songe à cet admirable groupe du Départ, que Rude a sculpté sur l'Arc de Triomphe de TEtoile. C'est peut-être le morceau de sculpture qui offre le plus d'analogies avec les marbres de Pergame. Mais le rapprochement est loin de tourner au désavantage du sculpteur moderne. Certes, il a bien moins que son prédécesseur la forme humaine au bout des doigts, mais il a de plus que lui la foi profonde. L'enthousiasme qui éclate dans son œuvre nous empoigne et noos transporte : la frise de Pergame nous surprend par sa fougue, nous séduit par sa variété. Entre le Départ et elle, il y a la même différence qu'entre le Cid et la Tour de A>«/e. ))
(Rayet, Éludes d'archéologie et d'art, p. 260 et suiv. Didot, édit.)