LA PEINTORE GRECQUE
Les couleurs dont se servaient Polygnote et ses contemporains étaient les suivantes : la terre de Mélos pour le blanc, le sil attique (espèce d'ocre) pour le jaune, la sinopis du Pont pour le rouge, et, pour le noir, Yatramentum^ c'est-à-dire le noir de fumée additionné d'une matière agglutinante. Plus tard, les peintres eurent une palette beaucoup mieux fournie. Ainsi Apelle, outre qu'il possédait, pour chacun des anciens tons, plusieurs nuances, disposait encore du bleu et du vert*
On s'est demandé si l'œil des Grecs percevait toutes les couleurs que perçoit le nôtre, s'il était capable de la même précision, de la même délicatesse d'analyse. Ce qui est vrai, c'est que leurs mots ne désignent pas toujours ce que nous croyons; mais il ne s'ensuit |)as qu'ils connussent un ïuoins grand nombre du
tons et de nuances que nous. On voit, par exemple, dans Pline, qu'ils employaient diverses variétés de rouge : la sinopis, à elle seule, leur en donnait trois, et non seulement ils la faisaient venir de Sinope, mais l'Egypte, l'Afrique, les Baléares, Lemnos, la Cappadoce leur en procuraient d'excellente. Ils avaient de même plusieurs jaunes ; pour peindre les parties ombrées, ils recouraient au jaune de Skyros ou au jaune lydien, plus foncé que le sil d'Atliènes. En outre, l'esprit inventif de chacun tendait encore à multiplier les tons ou à perfectionner ceux qui existaient déjà. Polygnote et Micon avaient imaginé de faire du noir avec de la lie de vin séchée et cuite ; Apelle en obtenait de l'ivoire calciné; Parrhasios trouvait à la craie d'Érétrie des qualités que n'avait aucun autre blanc; Kydias de Kythnos avait eu, le premier, l'idée de brûler du jaune pour avoir du vermillon. A toutes ces ressources s'ajoutîyïînt celles qui provenaient des mélanges ; l'un des plus compliqués était celui qui permettait de rendre la couleur de chair.
Sur quelle matière peignaient les Grecs? Les peintures préhistoriques de Mycènes et de Tirynthe étaient exécutées sur un enduit qui adhérait aux parois qu'elles décoraient. En était-il de même des grandes compositions murales de Polygnote? Un texte du v« siècle de notre ère nous apprend que les peintures du Pœcile a Athènes étaient sur bois, mais cela ne prouve pas qu'il en fût ainsi à Delphes. Certaines décorations pouvaient être appliquées directement sur la surface qu'elles devaient recouvrir, tandis que d'autres étaient peintes sur des panneaux fixés d'avance à la muraille, ou transportés sur le mur quand le peintre avait achevé son œuvre. Je croirais volontiers que, des deux méthodes, c'est la première qui élait la plus connue; mais il est probable aussi que, de bonne heure, on peignit sur bois ; ces ais, faciles à remplacer, en cas d'accident, offraient des avantages que ne présentait pas la pierre immobile, et, si Ton admet qu'ils n'étaient fixés qu'après coup, ils avaient encore cette supériorité de pouvoir être peints dans l'atelier, sur chevalet. Ce qui est certain, c'est que le jour où, au lieu de décorer des murailles, on voulut faire de la peinture aisément transportable, on ne se servit que du bois. Il ne parait pas d'ailleurs que
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les Grecs aient eu l'habitude de peindre sur toile, du moins sur toile libre.
Connaissaient-ils la fresque, c'est-à-dire la peinture à l'eau sur l'enduit frais d'un mur? Tel était sans doute le procédé usité pour les vastes compositions murales, quand elles étaient directement appliquées sur la paroi. On pratiquait également ia détrempe, qui consiste à délayer les couleurs dans une substance qui les lie, comme la colle, la gomme, l'œuf, le lait, et à les étendre sur une surface préparée avec la même substance. On avait aussi recours à l'encaustique. Dans ce cas, on formait, avec de la craie blanche et des couleurs pulvérisées, des pains de nuances variées que l'on conservait dans une boîte. Pour peindre, on liquéfiait ces pains dans des godets sur une palette métallique. On étalait ensuite la cire ainsi fondue avec un pinceau ; mais, comme elle se figeait vite en refroidissant, le pinceau ne suffisait pas à lier les tons. C'est alors qu'avait lieu la kausis; à l'aide d'un fer chauffé, on reprenait les touches de cire déposées sur le panneau et on les étendait, on les liait avec soin; c'était là la partie délicate de l'opération.
A considérer la peinture grecque dans son ensemble, on remarque qu'à l'exception du paysage, qui n'a jamais été, dans l'art grec, qu'un cadre, elle a tout abordé, panneaux décoratifs et tableaux de chevalet, sujets d'histoire et sujets de genre, portrait, allégorie, nature morte. Elle a rendu les animaux avec une maîtrise qu'atteste la réputation des bœufs de Pausias, des chiens de Nicias, des chevaux d'Apelle. Elle a surtout reproduit la figure humaine avec une puissance et une individualité singulières. Dès les temps les plus reculés, les Grecs ont été frappés des traits propres à certaines races, et ils les ont fixés avec précision. Puis, leurs figures sont volontiers devenues plus impersonnelles, sans toujours prendre pour modèle le même idéal de beauté. Aux visages anguleux, aux nez longs et aquilins du VI® siècle, ont succédé des visages ronds, des nez retroussés. Ces spirituelles physionomies ont été abandonnées à leur tour pour le visage sévère et un peu froid dans sa régularité, que nous nous sommes habitués, bien à tort, à regarder comme le type unique de la figure humaine chez les Grecs. Nous ne pouvons
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guère constater ces changements que dans la céramique ; mais nul doute qu'ils ne se soient produits aussi dans la peinture. Ce que la céramique, en tout cas, ne reflète qu'imparfaitement, c est le mouvement dont la peinture animait les traits. L'art d'intéresser par des visages expressifs, par des gestes, des attitudes en rapport avec des situations déterminées, telle a été la grande originalité de la peinture grecque. Elle n'a pas eu nos délicatesses de coloris, nos exigences de blasés, rendus difficiles par des siècles d'art, et, d'ailleurs, affinés par une observation chaque jour plus pénétrante; mais elle est profondément entrée dans le cœur de l'homme et a produit en dehors ses sentiments, ses passions. L'expression, voilà où elle a excellé, et cela seul suflirait pour nous en faire à jamais déplorer la perte*.
(P. Girard, la Peinture antique, p. 257 et suiv. ; Quantin, édit.)