POLYGJîOTE
Polygnote était originaire de Thasos ; son père, son frère, son neveu, furent peintres, comme lui. Il alla se fixer à Athènes peu de temps avant les guerres médiques, et il y fut l'ami de Gimun. Vivant parmi la haute aristocratie, il semble en avoir pris les mœurs et les allures. C'était un artiste gi^and seigneur : quand il s'agit de peindre le Pœcile, il refusa l'argent qu'on lui offrait, tandis que son collaborateur Micon se faisait payer. Les Athéniens reconnaissants lui conférèrent le droit de cité.
Sa première œuvre importante fut la décoration de la liesclié de Delphes. C'est ainsi qu'on désignait un vaste portique qui servait de promenoir aux pèlerins et qui avait été bâti près du
d . II convient de remarquer que rien n'a survécu de la peinture grecque. Le seul moyen d'en avoir quelque idée, c'est d'étudier les peintures tracées sur les vases, et les fresques retrouvées à Pompéi ; les unes et les autres paraissent s'inspirer des tableaux qu'avaient peints les grands maîtres.
2. Principaux peintres en Grèce : Eumarès et Gimon de Cléonées [deuxième moitié du vi« siècle), Polygnote, Micon et Panainos (v« siècle), Zeuxis, Panainios et Parrha?ios (fin du v*» siècle), Mélanthios, Pausias, Aristide, Vicias, Bttphranor, Apelle (iv" siècle) .
temple d'Apollon par les soins des Cnidiens. Les peintures qu'y avait exécutées Polygnbte sont décrites par Pausanias, qui les vit encore intactes au n« siècle de notre ère. Elles formaient deux compositions distinctes, se faisant suite sur le même panneau. Dans l'une, on voyait Troie et la campagne troyenne au lendemain de la victoire des Achéens {Ilioupersis) ; l'autre était une image du monde infernal.
Le principal épisode de Vlliouperm était l'attentat d'Ajax, (ils d'Oilée, contre Cassandre, ou plutôt le jugement d'Ajax, après cet attentat, par les principaux chefs des Grecs. Plusieurs groupes représentaient des captives gémissant sur la ruine de leur patrie, tandis qu'Hélène, la cause de ce désastre, était assise au milieu de ses femmes occupées à la parer. Puis venaient des blessés, des mwts, notamment le vieux roi Priam. Des guerriers, ici et là, achevaient les restes des malheureux Troyens; Epéos faisait tomber les remparts delà >illeque dominait la tête du funeste cheval de bois ; Néoptolèmc, après avoir assené le coup de grâce à Ëlasos , frappait de son épée Astynoos à terre ; le traître Sinon, aidé d'Anchialos, traînait le cadavre de Laomédon. C'étaient les derniers actes de la grande tuerie qui avait commencé la veille. Tous ces groupes étaient enfermés entre deux scènes qui se faisaient pendant. A l'une des extrémités de la fresque, les Grecs se préparaient à partir; les soldats de Ménélas démontaient sa tente. A l'autre, un Troyen , Anténor, dont la maison avait été respectée, parce qu'il avait jadis reçu à titre d'hôtes, Ménélas et Ulysse, envoyés à Troie comme ambassadeurs, faisait, lui aussi, ses préparatifs de départ; entouré de sa femme et de ses enfants, il jetait, avant de prendre le chemin de l'exil, un suprême regard sur la ville dévastée, pendant qu'un serviteur chargeait sur un âne un coffre et d'autres objets.
La seconde composition peinte dans la Lesché était empruntée à la Nékyia d'Homère, c'est-à-dire au chant de ÏOdysséé dans lequel le poète montre Ulysse se rendant chez les Gimraériens pour consulter l'ombre du devin Tirésias, et (âiy à ce propos, il décrit les enfers. Le centre du tableau Liait occupé par Ulysse, accroupi, l'épée nue, au bord de la fosse où les âmes des tré-
passes venaient boire le sang des victimes. Près de lui se tenait son compagnon Elpënor, vêtu de la bure grossière des matelots. L'ombre de Tirésias s'avançant vers la fosse et celle d* Anticlée, la mère d'Ulysse, assise sur une pierre, complétaient ce groupe central. Mais ce qui fixait surtout l'attention du visiteur, c'e'tait la peinture des supplices infernaux , le châtiment du mauvais fils et celui de Timpie , la vue des grands audacieux , comme Thésée et Pirithoûs, des femmes coupables, comme Phèdre, des légendaires criminels, comme Tityos, Sisyphe, Tantale. Polygnote ne s'était point complu dans les détails horribles ; ce qu'il avait cherché à rendre, c'était moins la peine que Tappréhension de la peine ou ses effets. Il n'avait pas représenté Tityos. offrant au bec et aux serres du vautour son foie sans cesse renaissant; il l'avait figuré, épuisé par son supplice, dans un de ces courts répits plus poignants à la réflexion que l'aspect sanglant du supplice même. .
A ces lugubres scènes, d'autres, plus gaies, s'opposaienc. Polygnote avait mêlé aux horreurs infernales la punition des félicités élyséennes. C'est ainsi qu'on apercevait dans son tableau, les héros et les héroïnes des temps anciens se livrant à d'innocentes distractions. Les filles de Pandarée, couronnées de fleurs, jouaient aux osselets. Ajax, fils de Télamon, Palamède, Thersite, remuaient les dés en présence de l'autre Ajax et de. Méléagre. Il y avait le coin des poètes, où Orphée, appuyé contre un saule, chantait en s'accompagnant de la lyre ; près de lui était Thamyris aveugle; non loin de là, le satyre Marsyas enseignait à jouer de la flûte à Olympes enfant. Les grands champions de la guerre de Troie, Achille, Patrocle, Agamemnnon, Hector, Sarpédon, Memnon, Paris, l'Amazone Penthésilée, étaient groupés dans des attitudes diverses. Des scènes -symboliques, des pratiques d'initiés, rappelaient les cérémonies des mystères d'Eleusis et les rapports du monde terrestre avec le monde souterrain.
Il est difficile de ne pas reconnaître entre cette fresque et la précédente une étroite relation. D'un côté, la vie humaine avec ses misères et ses crimes, ses fortunes changeantes, ses gloires passagères ; de l'autre, la vie des enfers , avec ses peines et ses
récompenses; ici, les actions des hommes, là, leur sanction. Ces deux peintures, rapprochées, contenaient donc de grands enseignements, conformes à ceux de la religion de Delphes.
11 faut encore attribuer aux débuts de Polygnote un tableau qui ornait le temple d'Atbéna Aréia, à Platées. Ce tableau « inspiré de l'épopée, représentait le Meurtre desprélendanU, ou plutôt Ulysse dans son palais, au milieu des prétendants moris ou expirants. Dans cette œuvre également, on remarque que ce n'est pas le vif même de l'action qui avait tenté le peintre, mais les suites et l'horreur de cette demeure ensanglantée, rendue à son maître vengé et satisfait.
Polygnote exécuta de grandes peintures décoratives à Théspies; mais nous en ignorons le sujet. Sa réputation s'étendait donc au delà de l'Attique; toutefois, ce fut surtout pour Athènes qu'il travailla. Dans le marché public, que Cimon avait planté d'arbres, se dressait un portique construit par son parent Pcisianax. Il voulut que ce portique fût orné de peintures, et c'est Polygnote qu'il en chargea. Polygnote s'adjoignit deux peintres de valeur, Panainos et Micon, et bientôt le portique de Peisianax, devenu le Portique peint on Pœcile (tuoix^àtj <jToâ), excita ladmiration par les belles fresques dont il était rempli. Dans le panneau central, Polygnote avait représenté, comme à Delphes, une Ilioupei^is dont le principal sujet était toujours l'attentat contre Cassandre; seulement, au lieu de montrer Ajax jugé par les chefs Achéens , il l'avait montré se purifiant auprès de l'autel d'Athéna et implorant la clémence de ces mêmes chefs. A gauche, Panainos et Micon avaient peint en collaboralion la bataille de Marathon; le moment qu'ils avaient choisi était la défaite des Barbares, qu'on voyait, d'une part, refoulés dans les marais, de l'autre, chassés vers les vaisseaux phéniciens qui bordaient le rivage. A droite , un tableau de Micon figurait la lutte de Thésée contre les Amazones.
Il existait encore d'autres fresques de Polygnote dans le Théséion, dans TAnakéion ou sanctuaire des Dioscures, dans un édifice à destination incertaine , qu'on désigne habituellement sous le nom de Pinacothèque, En ce dernier bâtiment, c'étaient ï Enlèvement du Palladion par Ulysse et Kicomhde^lmmet
Philoctète dans VUede Lemnos^ Polyxène immolée sur le tombeau d'Achille , Oreste tuant Égisthe , Ulysse et Nauxicoa, Achille à Scyros, Tous ces tableaux étaient -ils de Polygnote? Pausanias, qui les énumère, ne le dit pas positivement. Quoi qu'il en soit, ils rentraient dans ses goâts, et s'ils n'étaient pas sortis de son pinœau, ils appartenaient sans aucun doute à son école.
Les anciens admiraient beaucoup la sobriété de son coloris. Sur la foi de Cicéron et de Pline , nous serions tentés de croire qu'il ne peignait qu'avec quatre tons, le blanc, le jaune, le rouge et le noir. Apparemment c'étaient là, pour lui, comme pour ses contemporains, comme pour ses successeurs immédiats, les couleurs fondamentales ; mais ces quatre couleurs lui fournissaient, par le mélange, un nombre de tons relativement considérable. Il est étrange qu'il n'ait pas eu recours au bleu ; il y avait autour de lui tant de bleu sur les édifices et les statues, qu'on est surpris de ne pas trouver cette couleur au nombre de celles dont il se servait. Il est certain, pourtant, qu'il y avait du noir bleuâtre dans ses tableaux; la Nékyia contenait l'image d'un vampire qui se nourrissait de la chair des morts, et dont la peau était d'un ton intermédiaire entre le noir et le bleu, « semblable, dit Pausanias, aux mouches qui piquent la viande». Peut-être aussi la teinte de l'eau tirait-elle légèrement sur le bleu, bien que les flots de l'Achéron, dans la Lesché, semblent plutôt avoir été gris, avec des poissons qui paraissaient au tnivers, en silhouettes fugitives, à peine visibles. Quant aux feuillages, aux roseaux, aux saules, aux peupliers, ils n'étaient pas en vert: probablement ils étaient esquissés en noir ou en bistre, avec une grande délicatesse. A ces tons indécis, d'un charme pénétrant, étaient associés des tons francs, comme la pourpre de certains manteaux, la bizarrerie de certaines coiffures de femmes. De pareils effets de coloration étaient demandés au blanc, sans doute additionné de quelque matière cristalline, peut-être de sel : ainsi Ajax, fils d'Oilée, avait le corps tout brillant d'une sorte d'eftlorescence saline, en souvenir du naufrage qui l'avait, au retour de Troie, précipité dans le royaume d'Hadès. Cette simplicité de coloris était évidemment voulue. L'éclatante polychro-
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L'ART GHEC. 51(»
mie alors à la mode en sculpture et en architecture n'eût pas manqué de réagir sur la peinture , si celle-ci n'avait pas résisté; mais, de plus en plus, elle tendait à la sobriété. Dans cet art épuré, le dessin est presque tout; la couleur n'est qu'accessoire ; le peintre n'y cherche que de discrètes indications qui soulignent la beauté des formes et fassent valoir l'élégance des figures.
A cette convention s'opposait chez Polygnote un réalisme supérieur, qui visait surtout à exprimer la vérité des sentiments et des émotions. Ce qu'il recherchait de préférence, c'étaient les situations où pouvaient se manifester les troubles intérieurs de l'âme. A Delphes, les captives de ïllioupersis et la famille d' Anténor fuyant Troie témoignaient par leurs regards et leur attitude générale de l'affliction profonde et des cuisants soucis qui les tourmentaient. Des enfants étaient mêlés à ces scènes de deuil, les uns insouciants, comme ce fils d'Andromaque, tranquillement occupé à sucer le lait de sa mère, ou comme ce petit enfant d'Anténor déjà huche sur le dos de l'âne prêt à partir; les autres épouvantés à la vue de tout ce qui se passait autour d'eux, comme celui qui s'attachait, rempli de crainte, à un autel, ou comme cet autre qui se cachait les yeux avec la main. Mais ce qu'il y avait de plus poignant , c'était l'expression de Cassandre, dont les sourcils et les joues colorées d'une légère rougeur rendaient si bien l'angoisse pathétique.
(P. Girard, la Peinture antique, p. 154 et suiv.)