‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 296 sur 300 · LES VASES d'oR DE VAPHIO · texte numérisé non relu

LES VASES d'oR DE VAPHIO

La forme des deux gobelets est pareille, ainsi que les dimensions. L'un a 0™,083 de haut et 0™,104 de diamètre; l'autre, avec la même ouverture, est plus bas de 3 millimètres. L'un pèse 276 et l'autre 280 grammes et demi. Le décor est exécuté au repoussé, mais le creux ne paraît pas à l'intérieur; chacun d'eux est formé de deux feuilles de métal appliquées l'une sur l'autre. Celle du dedans, tout unie, fait fonction de doublure; elle cache l'envers du repoussé. L'ouvrier Tavait tenue un peu plus haute que la feuille extérieure ; il en a replié légèrement le bord par-dessus celle-ci, de façon qu'elle formât, tout à l'entour, une sorte d'ourlet.

Sur un de ces vases, l'artiste a représenté une chasse au taureau sauvage. Accroché a un arbre par ses bouts, un filet est tendu dans un étroit passage que laissent entre eux rochers et broussailles. Un taureau, effaré par les cris des traqueurs, s'est jeté a plein corps dans le treillis de cordes où ses pieds se sont engagés. Tous ses efforts sont impuissants à le rompre. Roulé sur lui-même, il se débat en vain, et sa tête, seule libre, se redresse avec angoisse. Averti par le malheur de son frère, un autre taureau a bondi, d'un formidable élan, par-dessus l'obstacle. Il n'a pas encore pris terre; ses pieds de devant vont toucher le sol, mais il s'échappe vers la droite sans que personne songe à l'arrêter. Au contraire, de l'autre côté du filet, un taureau a trouvé sur son chemin deux hommes qui ont voulu lui barrer le passage; mais il s'est débarrassé d*eux. D'un coup

1. Ces deux vases ont été trouvés en 1888 dans un tombeau de la plaine de Sparte, à l'ouest du hameau de Vaphio ; ils remontent à la période mycénienne.

de sa corne gauche, il en a fait sauter un en Tair, qui retombe en ce moment sur le dos ; puis il s'est retourné vers l'autre assaillant; il lui a percé 1^ poitrine, et il le balance suspendu à sa corne droite et la tête en bas. Ces trois taureaux sont encadrés entre deux palmiers.

Sur le second vase, Tartiste a montré la bête vaincue et soumise. Au milieu, deux taureaux très rapprochés se tournent Tun vers Tautre, comme pour se parler. A droite, séparé de ce groupe par un arbre, un taureau, la tête baissée, marche lentement. A gauche du couple central, se trouve un taureau qu'un homme retient par une. corde; l'animal paraît tirer sur ce lien, mais sans. violence; on devine qu'il ne fera pas de résistance sérieuse ; il ne proteste que par le mouvement de sa tête, relevée pour mieux lancer le beuglement d'appel et de plainte qui ne l'empêchera pas d'obéir.

On voit que les deux scènes se jouent sur le même théâtre, les défilés et les pâturages de la montagne ; elles ont mêmes acteurs, l'animal puissant dont il s'agit de discipliner la force, d'une part, et, de l'autre, l'homme qui commence par risquer sa vie dans cette poursuite hasardeuse, puis qui va lier les courroies du joug autour de ces cornes dont il a redouté longtemps les atteintes meurtrières. Ce sont bien là deux pendants. D'un vase à l'autre, le même thème se développe en deux parties dont le contraste est d'un heureux effet, et il est manifeste qu'ils sont sortis tous deux du même atelier.

Toutefois, il y a entre eux quelques différences de facture. Dans le premier, l'exécution est moins poussée, moins soignée dans le détail, mais, par là même, plus large et plus vivante; le travail garde davantage le caractère d'une esquisse, enlevée avec une fougue et aussi avec une sûreté qui témoignent tout ensemble de la verve du maître et de sa science. Celui-ci se révèle par plus d'un trait. Ainsi, chez les taureaux auxquels l'homme donne la chasse, les membres ont une liaison plus intime avec le corps que chez ceux qu'il promène dans le pâturage ; ils se soudent mieux au tronc et en continuent mieux le mouvement. Les attaches des cuisses, dans le second vase, sont molles et conventionnelles ; il y a quelque choseje flasque dans

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1 aspect des pattes qui semblent pendre sous le ventre plutôt que s'articuler avec les os de 1 épaule et du bassin ; les têtes y laissent également à désirer; celle du bœuf de gauche, dans le couple du milieu, manque d'épaisseur; si on la détachait du corps, elle donnerait plutôt l'impression dune tête de bouc que d'une tête de taureau ; la tête du voisin, de Tanimal qui regarde les spectateurs, est insignifiante et dénuée d'expression.

Si l'on examine avec attention le premier gobelet, on remarque des fautes grossières de dessin. La pose du taureau qui se débat dans le filet est vraiment forcée; pour qu'il fût roulé de la sorte sur lui-même, pour que ses pattes de devant vinssent ainsi toucher ses cornes, il devrait avoir les reins cassés. On ne sait où prendre le train de derrière du taureau de gauche. Cette partie de son corps est censée couverte et cachée par le filet et par son contenu, mais cet inachèvement du contour gêne l'œil et le déroute. Enfin, il y a quelque chose de confus dans la figure de l'homme piqué par la corne du même taureau. Un de ses bras reste invisible; la tête se renverse en arrière, quand on s'attendait à la voir pendante vers le sol. C'est que le sculpteur a eu ici de très hautes visées : il a entrepris de rendre des mouvements brusques et violents, qui n'ont qu'une très courte durée. Ce n'aurait pas été trop, pour mener à bien cette entreprise ardue, de toute la science d'un animalier tel que Barye. La tache du sculpteur du second vase était plus facile; là, les mouvements sont de ceux qui persistent chez l'animal et que l'on peut étudier à loisir. La pose du seul homme qui joue un rôle dans ce tableau est aussi des plus simples. Les figures, toutes au repos, que renferme le champ, s'y disposent sans effort.

Cependant, comme si l'artiste avait été stimulé par les difficultés de son programme, c'est encore dans la scène de chasse qu'il a fait preuve des qualités les plus sérieuses. Le dessin est souple, serré, et témoigne d'un regard plus pénétrant jeté sur la vie. Il y a dans ce vase plusieurs traits d'une vérité singulière. Pour peu qu'on ait assisté à un combat de taureaux, on sait que ceux-ci, dans l'ardeur de la lutte, redressent vigoureusement leur queue. Or ici, chez le taureau qui bondit par-dessus

Tobstacle, la queue s'est levée; elle va même jusqu'à se replier en avant, comme pour accompagner le mouvement du corps; raidie par la colère, elle est toute droite, chez celui qui a renversé les chasseurs. Remarquez en outre comment ce dernier s'y prend pour atteindre son adversaire ; il a baissé la tête en la tournant de côté et frappe d'une seule corne. Les mauvais coups, c'est toujours ainsi que le taureau les porte dans l'arène, lorsqu'il a le front droit. Dans l'axe du corps, il peut heurter violemment l'ennemi et le jeter à terre, mais il ne lui fera pas grand mal, les cornes n'entreront pas dans la chair. Quant au taureau captif, sa figure prête à la critique; mais combien sa physionomie est vivante, et comme on croit entendre le beuglement furieux qui sort de cette bouclie largement ouverte !

(D'après Perrot, Histoire de Vart dans rantiquite\ VI, p. 785 et suiv.)

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