‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 45 sur 300 · LES ETUDES DE LUXE · texte numérisé non relu

LES ETUDES DE LUXE

11 y avait en outre des études de luxe, qui, sans jamais devenir trop absorbantes, se développèrent de plus en plus vers la fin du v« siècle et dans le cours du iv®. Les matières enseignées dans l'âge précédent ne suffirent plus, et l'on se mit à apprendre le dessin, les sciences, notamment la géométrie, l'astronomie, la géographie, enfin la rhétorique et la philosophie. Les connaissances humaines ayant fait k cette époque de grands progrès sur tous ces points, il était naturel que l'éducation en bénéficiât. Mais on devine sans peine que ce surcroît d'études était réservé, par la force même des choses, aux jeunes gens les plus riches et les plus intelHgents d'Athènes; c'est ainsi qu'on ne voit guère, parmi les auditeurs de Socrate, que des fils de famille. Les conservateurs k outrance, comme Aristophane, avaient beau blâmer ces innovations ou les tourner en ridicule, elles subsistèrent malgré eux.

Platon montre k merveille combien était grande la curiosité d'esprit de ces jeunes gens, et l'impression que faisait sur eux la parole du maître.

({ Le jeune homme, dit-il, qui pour la première fois a goûté de cette source, s'en réjouit comme s'il avait trouvé un trésor de sagesse; il se sent transporté de plaisir. Il est charmé de

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remuer tous les discours, de ramasser tantôt toutes les idées et de les mêler en une seule, tantôt de les dérouler et de les diviser en parcelles, de jeter dans Tembarras d'abord et surtout mi-même, ensuite tous ceux qui l'approchent, jeunes, vieux, gens de son âge, quels qu'ils soient, sans épargner son père ni sa mère, ni aucun de ceux qui l'écoutent. »

Démodocos, un ancien stratège, vient consulter Socrate pour son fils Théagès. « Quelques jeunes gens de son âge, dit-il, lui répètent certains discours qui le troublent, et il leur porte envie. Depuis longtemps il me tourmente, en me disant que je dois prendre soin de lui et payer un sophiste pour qu'il le rende sage. Mais je pense que, s'il va chez eux, il courra de grands dangers. Jusqu'ici, je l'ai maintenu par mes avertissements; mais je ne le puis plus désormais. Ainsi je pense que le meilleur moyen est de lui céder. »

« Au point du jour, Hippocrate frappa très fort à la porte avec son bâton. Quelqu'un jiyant ouvert, il entra aussitôt en toute bâte, et parlant très haut : « Socrate, dit-il, es-tu éveillé ou dors-tu? )) Je reconnus sa voix, et je lui répondis : « Eh bien! Hippocrate, qu'apportes-tu de nouveau? — Rien que de bon. — Fort bien; mais qu'est-ce, et pourquoi es-tu venu à cette heure? — Protagoras, dit-il, est arrivé. — Que t'importe? Est-ce que Protagoras t'a fait quelque tort? — Oui, par les dieux, puisqu'il est sage tout seul, et ne me fait point part de sa sagesse. — Mais, par Zeus, tu n'as qu'à lui donner de l'argent et k te faire écouter de lui; il te rendra sage, toi aussi. — Plût au ciel que cela fut possible ! Je n'épargnerais rien ni de mon bien ni de celui de mes amis. Je suis d'ailleurs venu te trouver, pour que tu lui parles de moi. On dit que personne n'est plus habile que lui dans l'art de la parole. Nous pourrions aller auprès de lui, afin de le trouver encore au logis. Il loge chez Callias. »

Voici en quels termes Alcibiade parle de Socrate : « Quand je l'ëooute, le cœur me bat. Je verse des larmes en l'entendant, et je vois beaucoup d'autres en faire autant. Souvent même il m'a touché au point que mon genre de vie me paraissait insupprtoable. Et tu ne diras point, Socrate, que ce n'est pas vrai;

car en ee moment même je sens bien que, si je voulais te prêter l'oreille, je n'y résisterais pas, et je serais ému comme k l'ordinaire. Il me contraint d'avouer qu'ayant besoin de beaucoup de choses, je me néglige moi-même pour m'occuper des affaires des Athéniens. Aussi je m'enfuis de force, comme d'auprès les Sirènes, me bouchant les oreilles, afin de ne pas vieillir assis à côté de lui. J'éprouve devant lui une chose dont personne ne me croirait capable, la honte. Je rougis devant lui seul ; car, je le sens moi-même, je ne puis lui rien opposer, je ne puis lui dire que je ne dois pas faire ce qu'il me conseille; et pourtant, quand je l'ai quitté, je succombe au désir de plaire au peuple. Je l'évite donc, comme fait un esclave fugitif, et, quand je le vois, je rougis de ce que je lui ai confessé. Souvent je serais content qu'il ne fut plus de ce monde. Mais, si cela arrivait, j'en serais encore plus fâché; de sorte que je ne sais comment faire avec cet homme. »

(Platon, traduit par Taine, Essais de critique et d'histoirCy pp. 164, 167, 187; 5« édition.)

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