‹ La vie privée et la vie publique des GrecsChapitre 46 sur 300 · UN PROFESSEUR A LA MODE · texte numérisé non relu

UN PROFESSEUR A LA MODE

De tous les professeurs qui s'adressaient à lu jeunesse, il n'y en avait pas de plus populaire qu'Isocrate. Lui-même s'en vante, et rappelle avec orgueil, vers la fin de sa vie, qu'on venait de bien loin pour recueillir ses conseils. Il peint la douleur de tous ces étrangers qui, près de le quitter et de prendre la mer pour retourner dans leur patrie, ne se séparaient de lui qu'en pleurant. Les Athéniens ne se montraient pas moins empressés a ses leçons. C'était évidemment le plus goûté des rhéteurs du temps : il eut plus de disciples que tous ses rivaux ensemble.

Il fallait, pour profiter de son enseignement, séjourner auprès de lui trois ou quatre années. Ses élèves étaient surtout des fils de famille, que leur éducation antérieure rendait capables d'aborder de pareilles études, et qui n'étaient point obligés de travailler pour subsister. Il suffit, pour en avoir la preuve, de parcourir la liste de ceux qu'il a formés. On y trouve des hommes

comme Lysilheidès, un des Athéniens les plus riches de son temps, comme Ëunomos, Callippos, Onétor, Anticlès, Philonidès, Philomélos, Charmantidès, tous honorés de couronnes d'or pour les services qu'ils ont rendus à la république, tous, par conséquent, mêlés aux grandes affaires, et faisant partie de cette aristocratie qui gouverne Athènes, aux mains de qui sont les commandements militaires, les ambassades, toute l'inlluence, tout le crédit. Le célèbre Androtion, l'adversaire de Démosthène, qu'Isocrate compta parmi ses auditeurs, était d'une ancienne et opulente famille. Son père Andron avait été, au siècle précédent, le familier et l'admirateur des sophistes, ce qui n'allait pas sans une certaine dépense. Lui-même nous apparaît comme un des hommes politiques les plus puissants du iv® siècle. Léodamas d'Acharnés, qui avait reçu, lui aussi, les conseils d'Isocrate, jouissait d'une autorité plus considérable encore ; son éloquence ne le cédait point à celle de Démosthène. Timothée, le disciple chéri du maître, était de l'une des plus grandes maisons de la ville. Il serait facile de citer d'autres exemples. Ceux-ci montrent suffisamment a quelle classe s'adressait l'enseignement d'Isocrate. Les jeunes gens qui recherchaient ses entretiens appartenaient à la meilleure société d'Athènes.

Isocrate, à ce qu'il semble, n'exigeait pas d'honoraires de ses auditeurs athéniens, mais aux étrangers il demandait mille drachmes (980 fr.). Ceux-ci étaient nombreux à ses leçons : leur assiduité auprès du maître expliquerait sa grande fortune. Telle n'en était pas cependant l'unique source. Ses disciples athéniens s'acquittaient envers lui par de splendides cadeaux. Timothée, avec qui il s'était lié d'une amitié très étroite, lui fit un jour présent d'un talent (5894 fr.). Si l'on ajoute que les rois et les tyrans avec qui il était en relations, à qui il envoyait des éloges mêlés de conseils, récompensaient généreusement son éloquence, que le roi de Chypre Nicoclès paya jusqu'à vingt talents le discours qu'il avait composé pour lui, on achèvera de comprendre d'où pouvait venir a Isocrate cette richesse dont ses ennemis lui faisaient un si grand crime. Ces biens considérables et le train de vie fastueux qui en était la conséquence augmentaient encore le prestige du professeur aux yeux d'une jeunesse délicate et

mondaine, qui aimait que la science lui fut présentée sous d élégants dehors.

(P. Girard, V Éducation athénienne, pp. 307-509.)

Page 1