Là jeune fille ATHÉmENNE
Jusqu'au mariage, qui avait lieu le plus souvent vers l'âge de quinze ans, les Athéniennes vivaient au fond du gynécée S dans une retraite fermée k tous les bruits et k toutes les agitations du dehors. Sans doute, on pourrait désirer pour la jeune fille une éducation plus forte qui, la mettant en contact avec
1. La gynécée était la partie de maison où se tenaient habituellement les femmes, et où les étrangers n'étaient jamais admis.
le monde extérieur, la préparât par ce commerce même aux devoirs qu'elle aurait à remplir un jour; mais aucun autre système n'aurait mieux entretenu chez elle ces qualités modestes et douces que les Grecs recherchaient surtout dans la femme. A connaître trop tôt la vie et ses épreuves, l'âme, semblaient-ils craindre, perd plus encore qu'elle ne profite; si elle acquiert plus de finesse et de clairvoyance, cette expérience est chèrement achetée. Que deviennent, avec cette science précoce de la vie et des misères dont elle est pleine, la sérénité de la pensée et la paix intérieure, a laquelle ils attachaient tant de prix ? Qu'ils l'eussent cherché ou non, l'éducation qu'ils donnaient aux jeunes filles avait pour effet de les maintenir dans ces dispositions d'esprit.
Enfants, elles avaient grandi, entourées des soins attentifs de leurs mères ou de leurs nourrices ; plus tard, on leur avait enseigné k travailler la laine et k tisser. Assises près de leurs mères, elles avaient appris k exceller dans ces ouvrages, qui étaient l'occupation et l'honneur des femmes. Rien ne venait les troubler dans leurs paisibles travaux. La porte de l'appartement intérieur était pour elles comme une barrière qu'elles ne franchissaient presque jamais, et aucun étranger ne pénétrait jusqu'à elles. Cependant cette existence négative n'était pas monotone ; nous sommes k Athènes, et le goût des arts sait s'introduire dans le gynécée, tout fermé qu'il est. A ces connaissances toutes pratiques dont on vient déparier s'en ajoutaient quelques autres, la lecture, l'écriture, la musique. Il ne faut rien exagérer ; jamais les Grecs ne se sont souciés de cultiver l'intelligence de la femme, et de l'associer k ces nobles études qui élèvent l'âme e( la fortifient. Mais, chez un peuple d'une sensibilité aussi exquise et aussi vive, la musique était autre chose qu'un simple délassement ; elle réglait les mouvements de l'âme, elle éveillait en elle je ne sais quelles impressions harmonieuses, qui lentement et par une force presque insensible pénétraient l'esprit et le façonnaient.
Puis, k de rares intervalles, la jeune fille sort de sa retraite. Elle paraît dans certaines cérémonies religieuses et se mêle aux chœurs de danse. Ou bien elle est choisie pour porter dans les ,
fêles les corbeilles sacrées, ou encore, si elle appartient a une l'amille aristocratique, elle est désignée pour broder le voile destiné k Âthèna et qu'on devra promener solennellement dans la procession des grandes Panathénées. Lorsqu'elle rentre ensuite dans la maison de son père, durant les longues heures du travail, tandis qu'elle est penchée sur son métier, le souvenir de ces fêtes auxquelles elle vient d'assister hante son esprit et le remplit de belles et gracieuses images. Pendant que ses doigts agiles font courir la navette, elle revoit par la pensée l'ordonnance régulière des pompes sacrées, les évolutions des chœurs et la noble architecture des temples. Dans une existence aussi uniforme, les moindres incidents prennent de l'importance et laissent des traoes durables. En ménageant a la jeune Athénienne de rares occasions d'entrevoir le monde extérieur, et de l'entrevoir dans ces fêtes d'une merveilleuse élégance, la religion n'était pas inutile a l'éducation de son esprit ; elle ne troublait pas le recueillement du gynécée, mais elle l'animait en quelque sorte par des souvenirs qui, précieusement gardés, concouraient à développer dans son âme le sentiment de la règle et de l'harmonie.
Ainsi, quand on examine les occupations de la jeune fille et les rares plaisirs qui viennent les interrompre, il se dégage de tous ces détails une impression unique : c'est quelque chose de discret et de réservé, une existence unie et paisible, dépendante, mais non avilie, une ignorance soigneusement entretenue, non pour rabaisser l'intelligence de la femme, mais pour conserver dans son intégrité la délicatesse de son ame et cette fleur de chasteté que la connaissance et le soupçon même du mal n'ont pas encore effleurées.
(Lallier, De la conclit, de la femme, p. 41-44.)