CONDITION DE L ESCLAVE
L'esclave faisait, à certains égards, partie de la famille. Quand il entrait dans un ménage athénien, on avait l'habitude de l'asseoir auprès du foyer et de répandre sur sa tête des figues sèches, des dattes, des gâteaux, comme pour l'initier au culte domestique. Cette cérémonie pourtant ne lui conférait aucun droit positif. En principe, l'esclave n'était rien et ne possédait rien. Son maître avait toute autorité sur lui ; il disposait à sa guise de sa personne, et il pouvait s'approprier jusqu'à ses petites économies. L'obéissance de l'esclave n'avait point de limites; la loi, la justice des tribunaux, n'existaient pas pour lui ;
on le considérait bien comme un être humain, mais on le traitait comme un objet de propriété.
Toutefois, la pratique tempérait souvent ce que le droit avait de trop rigoureux. Quelques-uns trouvaient même qu'à Athènes on allait trop loin dans la voie de la douceur. « On accorde aux esclaves, disait un écrivain du v« siècle, une licence incroyable ; il n'est pas permis de les battre, et un esclave ne se dérange pas pour vous. La raison en est toute simple. Si l'usage autorisait un homme libre à battre un esclave, il prendrait plus d'une fois un Athénien pour un esclave et le battrait par erreur; car il n'y a pas entre eux de différence de costume. On va même Jusqu'à permettre aux esclaves de vivre dans le luxe et de mener grand train.... » (Xénophon (?), Gouvernement des Athéniens ^ ch. i, § 10-11.) Platon se plaint également que sous les États démocratiques (( les esclaves de l'un et de l'autre sexe soient aussi libres que ceux qui les ont achetés » . (Républiguey livre VIII, p. 563.)
La coutume souffrait volontiers a que l'esclave eût une femme, qu'il eut un pécule, et qu'il exerçât, dans le cercle de la souveraineté du maître, un commencement d'autorité sur sa femme, sur ses enfants, sur son avoir ». (Wallon, I, 331.) « On cherchait à stimuler son zèle pour le bien de la maison et son activité au travail, en lui donnant une part dans les produits. Ainsi le régisseur d'un domaine avait pour lui-même quelque portion de terre, le pâtre une brebis. Les esclaves employés dans l'industrie ou le commerce avaient parfois un intérêt dans les objets qu'ils étaient chargés de fabriquer ou de vendre. Joignez à cela tous les petits profits qui grevaient les familiers de la maison, les pourboires qu'on leur donnait. Joignez-y encore ce qu'ils surprenaient eux-mêmes à la générosité ou à la négligence de leur maître. Quand celui-ci était un prodigue qui dissipait son bien, a l'épargner, c'était se faire du tort sans profit pour lui », disait un personnage de Ménandre. L'esclave sauvait donc ce qu'il pouvait de ce gouffre sans fond où tout venait se perdre, prélevant, à l'occasion, sur toute dépense la double dîme, volant, pillant, butinant du butin. » (Ibid,, 291-292.)
L'esclave avait prise sur son maître, précisément parce qu'il
vivait en perpétuel contact avec lui et qu*il était témoin de tous ses actes. Un client de Lysias, pour démontrer à ses juges qu'il n'a pas pu commettre un délit dont on l'accuse, dit qu'une pareille imprudence de sa part eût été bien maladroite. « Par là, dit-il, je me serais placé dans la dépendance de mes esclaves; il m'eût été impossible dès lors de punir même leurs fautes les plus graves, car ma sévérité les eût poussés à se venger en me dénonçant. » (YII, 16.) On ménageait ses esclaves, parce que leur concours était indispensable en toutes choses, et qu'on avait constamment besoin de leur aide ou de leur complicité. On était libre sans doute de leur en imposer par la crainte, et contre eux les moyens de contraints ne manquaient pas. Mais on aimait encore mieux les gagner par la bienveillance. « Voulez-vous garder plus sûrement un homme, dit Plaute, et l'empêcher de s'enfuir? Vous n'avez qu'à l'enchaîner avec la bonne chère et le bon vin; attachez-le par le museau à une table bien servie. Pourvu que vous lui fournissiez à manger et à boire amplement, timt qu'il en veut tous les jours, jamais il ne prendra la fuite, eût-il encouru la peine capitale. Pour le garder facilement, voilà de quels liens il faut le lier. Admirable élasticité de ces liens alimentaires! Plus on les élargit, plus étroite et plus forte est leur étreinte. » (MénechmeSy 11 et suiv.).
La loi elle-même, du moins la loi athénienne, assurait quelques garanties à l'esclave. « Elle le protégeait dans sa personne et dans sa vie, accordant en sa faveur l'action d'outrage comme pour un homme libre, et vengeant sa mort comme celle d'un citoyen. Elle faisait plus ; elle pénétrait jusqu'au foyer du maître pour le surveiller dans l'exercice de ses droits. L'esclave était à lui, mais il ne pouvait pas arbitrairement le détruire. La loi l'interdisait sous une sanction moins grave, il est vrai, que dans les cas ordinaires: l'exil et une expiation religieuse. Même quand l'esclave avait mérité le dernier supplice, s'il avait tué son maître, les parents du mort ne devaient pas le faire mourir, mais le livrer aux magistrats. Le maître ne pouvait pas même abuser de ses moyens de discipline ; l'esclave qui avait de justes sujets de plainte pouvait demander la vente et passer ainsi, par autorité de justice, sous un commandement plus dQUx. La loi
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lui accordait un défenseur d'office, et les sanctuaires, notamment ceux de Thésée, des Euménides et d'Érechthée, lui ouvraient leur asile jusqu'au jugement. » (Wallon, i, 313-314.)