‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 19 sur 60 · D'Aubigné, Hist. unir., t. II, livre IV, cliap. m · texte numérisé non relu

D'Aubigné, Hist. unir., t. II, livre IV, cliap. m

3. Notice historique sur la ville de Nérac, par M. do Villeneuve-Bargemont, p. G7 ctsuiv.

lions momentanées. « Mais on se rapprochoit bientôt, dit Sully , par l'intérêt des plaisirs qui sans cela am oient langui. »

Les deux cours se rendirent ensemble àFoix; puis Catherine traversa le Languedoc , la Provence , le Dauphiné et revint à Paris. Après son départ, la cour de Navarre vint à Montauljan , et de là à Xérac : « Cette com' n'étant pas moins voluptueuse que celle de France, il ne fut encore question que de plaisir et de galanterie. » (Sully, eod.) « Félicité qui me dura, écrit Marguerite, l'espace de quatre ou cinq ans que je fus en Gascogne avec lui (le roi de Navarre), faisant la plus part de ce temps-là nostre séjour à Ncrac , où nostrc cour estoit si belle et si plaisante que nous n'envions point celle de France. »

Je ne saurais croire que Montaigne se soit senti , à plusieurs reprises, très-voisin de ces cours durant leurs voyages , sans déserter sa librairie et suspendre sa plume , peutêtre plus d'une fois, pour venir dans ces brillantes réunions. Tout l'y appelait : sa qualité de gentilhomme , son titre de chevalier de Saint-Michel , la présence de la reine mère qui le connaissait et l'estmiait, celle de la reine Marguerite, femme d'esprit et de conversation charmante, celle aussi des hommes distingués qui accompagnaient les princesses, enfin le mouvement des fêles et la société des belles femmes. Ou je me trompe fort , ou il y avait là une de ces occasions qui détenaient parfois Montaigne ailleurs que chez lui.

Après la paix de Fleix en 1580 et 1581, il y eut à Bordeaux et à Nérac de splendides réunions de princes et de hauts personnages ; mais , à cette époque , Montaigne voyageait. Après son retour, la reine Marguerite était retournée à Paris; sa conduite, ses démêlés avec son mari et les événements pohtiqucs détruisirent l'agrément et l'éclat de la cour de Nérac. Montaigne y fit une visite en 1584, après le rapprochement momentané qui eut lieu entre les deux royaux époux, à la suite de négociations auxquelles il avait pris part (voy. chap. ix).

Il reste un dernier point à éclaircir. Montaigne dit que sa maison était assez grande pour que la cour y ait logé.

On a remarqué le tour ingénieux que sa vanité a imaginé pour amener ce souvenir sous sa plume; dans le chapitre oîi il se justifie d'aimer les voyages, il se fait adresser par ses amis cette observation : « Vostre maison est elle pas en bel air et sain, suffisamment fourme, et capable plus que suffisamment? La majesté royale y a logé plus d'une fois en sa pompe. » (Livre III, chap. ix.) A quels événements fait-il allusion? de quelle cour entend-il parler?

Il faut observer d'abord que Montaigne ne dit pas avoir personnellement reçu la royauté ; il rappelle le fait du séjour sans indiquer aucune date. Je ne pense pas qu'on puisse reculer l'époque d'une visite royale au delà de Pierre Eyquem; car c'est celui-ci qui, ayant le goût de bâtir, avait fait la maison telle que son fils la dépeint : « Mon père aimoit à bastir Montaigne où il estoit nay.» (Livre III, chap. ix.) Il n'eut même pas le temps d'achever ce qu'il avait projeté. Michel ne termina pas , et il ne fit que quelques constructions insignifiantes : « Ce que ie me suis meslé d'achever quelque vieux pan de mur, et de ranger quelque pièce de bastimenl mal dolé (mal poli), c'a esté certes regardant plus à son intention qu'à mon contentement; et accuse ma Aiineance de n'avoir passé oultre à parfaire les beaux commencements qu'il a laissez en sa maison. » {Eod.}

Celte maison, capable plus que suffisamment , est donc ceUe que Pierre Eyquem a laissée non achevée à son fils MicheP. Elle existe encore dans ses anciennes proportions ; la dernière description qui en a été donnée est celle de M. le docteur Bertrand de Saint-Germain ; le récit de la visite intéressante qu'il y a faite le 6 septembre 1848 se lit dans le Bulletin du bibliophile, 1849, il"' S et 9. « Pour pénétrer dans la cour d'honneur, dit le voyageur, il faut franchir le portail dont les doubles arceaux laissent entre eux un espace triangulaire protégé par une tour (celle où était la librairie),

1 . Voy. la description partielle contenue dans les Essais , livre 111 , chap. m.

et par d'aiUres constructions adhérentes qui forment là une espèce de bastion. La cour e;st presque quadrilatère. Le château en occupe un des côtés regardant au sud-est et trois bâtiments adossés aux murs d'enceinte forment les trois autres côtés : ces bâtiments dont toutes les ouvertures donnent sur la cour renferment les écuries en face du château, et latéralement , les greniers , le cellier et des logements pour les gens de service. Ces constructions ont le même caractère d'ancienneté que le château.

« ....La principale façade du château est du côté de la cour, à l'aspect du midi. Il n'a l'ien de grandiose, mais il est d'un effet assez pittoresque et sent le gentilhomme. Comme presque tous les anciens châteaux , il a été bâti à plusieurs reprises, augmenté ou modifié sans préoccupation de la régularité ou de la symétrie ; ainsi les croisées ne sont pas sur le même plan, et des deux pavillons à toiture aiguë qui le terminent, l'un, celui du midi, est beaucoup plus élevé que l'autre , et présente à l'angle extérieur une tourelle qui n'est pas reproduite du côté opposé. Ces deux pavillons sont séparés du corps central de l'habitation par deux tours d'inégale hauteur et de forme différente , l'une ronde , l'autre octogone. Les pavillons et les tours ont trois étages, en y comprenant le rez-de-chaussée, selon la manière de compter de Montaigne , et la partie centrale n'en a que deux; encore ces étages sont-ils peu élevés et seulement à deux fenêtres.

«On le voit, ce n'était pas là une grande habitation; mais l'espace n'y manquait pas, non plus que l'originalité et l'élégance.... On y montrait encore, il y a quelques années, la chambre royale; depuis, elle a été divisée en plusieurs pièces ; et l'intérieur du château a subi de si nombreuses transformations qu'il ne nous offre plus rien aujourd'hui d'intéressant. »

Une habitation telle qu'on vient de la voir décrite était-elle bien capable su ffisarmnenf: pour loger la royauté en sa pompe? Il est permis de soupçonner quelque exagération de la part du gentilhomme lier d'avoir abrité des rois dans le manoir

de ses pères. Apres tout, la pompe royale varie suivant l'importance des royautés, et Montaigne ne dit pas quelle royauté a logé chez lui ; il y avait loin de la cour de France à la cour de Navarre, de Catherine de Médicis à Jeanne d'Alhret, de la suite d'Henri III à celle d'Henri le Béarnais. Je ne vois pas quel roi de France avant Charles IX aurait traversé le Périgord depuis le retour de Pierre Eyquem revenu des guerres d'Itahe en 1528. Pendant le grand voyage de 1564, 1565, le seigneur de 3Iontaigne aurait pu faire les honneurs de son château, non pas à la royauté e?i sa pompe\ mais à une partie de la cour qui serait venue à la suite de Charles IX , comme cela avait eu lieu quelques mois auparavant au château de Thouars , où le roi avait attendu que les préparatifs de son entrée fussent terminés à Bordeaux. Mais l'itinéraire d'Ahel Jouan , écrit jour par jour , lors du retour du roi de Bayonne à Paris, montre que la cour ne s'est pas arrêtée à Montaigne , n'a pas même passé dans les environs assez près pour qu'il y ait place à la supposition d'un séjour ^

Il n'est pas impossible que dans les excursions qu'elles firent en 1578 et 1579, les deux cours de Catherine et du roi de Navarre aient honoré d'une visite le manoir du seigneur de Montaigne. Il est plus vraisemblable qu'Henri, soit avant

1. S'il faut en croire les ambassadeurs vénitiens envoyés à Henri III en 1577, les voyages de la cour de France mettaient en mouvement une véritable armée : « Les princes, les ducs, les barons, les prélats qui suivent la cour, les uns par devoir, les autres par ambition, sont si nombreux, qu'à chaciue grand voyage le cortège est de huit mille chevaux et d'autant de personnes. Pour trouver ses logements, ii faut qu'un prince se tienne à trois ou quatre lieues de distance de l'autre ; les villes môme ne peuvent pas toujours loger la cour tout entière, qui s'arrange dans les villes environnantes. Quand même il y aurait assez de place pour la cour, il n'y en aurait pns assez pour les bêtes. C'est en cela plus qu'en toute autre chose que je trouve la ville de Paris étonnante. Une cour, si nombreuse qu'elle puisse être, n'y cause pas de changement apparent. Elle est semblable à la mer, qui n'auguicnte jamais quoiiiu'clle reçoive toutes les rivières dans son sein. «(Jérôme Lippomauo, lliiat. des ambassad. vénitiens ^ t. II, p. 52!).)

2. En quittant Nérac, où il séjourna (juatre jours, Charles IX ])assa ù Ituzcl, Tonueius, Verleuil, Lozuu , Itergerac, Langal, Mussidau, Uibera, Ruchebcaucourl, Tourqucnier (i)rès Angoulcuu'), etc.; je suis ici l'orthographe d'Abul Jouan.

son départ pour aller se marier à Paris en 1572, soil lorsqu'il parcourait clans tous les sens la Guyenne avec sa petite armée qu'il multipliait par son infatigable activité, aura demandé l'hospitalité au château de Montaigne; cette hospitalité était plus honorable qu'onéreuse, le Béarnais n'ayant pas , durant les années qui ont précédé la paix de Fleix, un brillant entourage , et sa cour se composant de quelques gentilshommes toujours à cheval avec lui. M. Leclerc {Notes et preuves, p. 129} adopte cette conjecture : « Sans doute Henri IV, qui, lorsqu'il était roi de Navarre, fit longtemps la guerre dans ces contrées , a pu loger chez lui. »

Pour une époque postérieure , il y a mieux qu'une simple supposition. Il existe à Pau un journal de la dépense du roi de Navarre, embrassant, entre autres, les années écoulées de 1576 à 1589; à l'aide de ce journal , dont une grande partie a été conservée , et avec les lettres et documents présentant une date certaine , M. Berger de Xivrey a constitué un itinéraire, beaucoup plus complet et mieux justifié que celui des rois de France publié par le marquis d'Aubais, et qui permet de suivre Henri de Navarre dans ses voyages en Guyenne'.

On voit, dans ces comptes manuscrits, à la date du 19 décembre 1584, que le roi dîne à Gurson, soupe et couche à Montaigne*.

Aussitôt après la bataille de Coutras , Henri quitta son armée victorieuse. Montaigne était sur son chemin ; il s'y arrêta, bien que le seigneur de ce manoir fût resté fidèle à la cause du roi de France, dont les troupes venaient de perdre la bataille et leur chef. D'après les comptes manuscrits des dépenses, Henri, le 23 octobre 1587, dîne à Puynormand, soupe et couche à Montaigne; le 24, fi dîne à Montaigne, soupe et couche à Sainte-Foy^

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