Voici cette IcUro, telle que la donne I,c Laboureur
« Monsieur de (loniior, nous n'avons faicl îi ce matin que trente-deux (Ro-
Le grand voyage de 1564, 1565 , fut, pour la reine mère, une occasion de nouvelles prodigalités : « En ce voyage elle fit infinis nobles et force chevaliers K »
On continua de faire incessamment des chevaliers ; à cause des troubles de l'État , les malcontents continuèrent aussi leurs pasquils , par exemple pour la promotion de 1567. (Le Laboureur, eod.)
« .... A cause de l'effréné nombre de chevaliers de l'ordre de Saint Michel, qui estoit tellement avili qu'on n'en faisoil non plus de compte que de simples auberaux ou gentillatres ; et appelloit on des pieça le collier de^et ordre, le collier à toutes bcstes. » {Journal de Pierre de l'Estoile, année 1579.) De Thon ( Hist., livre XXIII) attribue le mot à Charles Tiercelin de La Roche-du-Maine , gentilhomme , dit-il , d'une vertu digne des premiers temps.
On va voir que ces détails ne sont pas indifférents pour l'histoire de fliontaigne.
Plusieurs écrivains , afin d'honorer la mémoire de l'auteur des Essais, ont reporté son entrée dans l'ordre à une époque oii l'institution n'était pas encore discréditée. « Il se fit tellement estimer à la cour, dit dom Devienne {Eloge) que Henri II lui donna le cordon de Saint-Michel , distinction qu'on n'accordoit alors qu'au plus grand mérite ou à la plus haute naissance. » D'autres pensent qu'il fut nommé par Charles IX , mais avant que l'ordre eût perdu sa valeur :
bertet, secrétaire d'État, ajouta en marge; « Monsieur, il y en a trente trois ■») chevaliers de l'ordre, parcequ'il n'y en avoit (c'est qu'elle raille), etvingt cinq capitaines de gens d'armes; trouvez de l'argent pour les payer, et aussi vostre crue de dix afin que vous courrouciez s'il faut de l'argent. Et dites après que nous ne faisons rien icy....
« Bruslez cette lettre. Catherine. »
Ce texte diffère un peu de celui qui se lit dans les Mémoires de Condé. L'original de la lettre n'a pas pu être retrouvé par M. Busoni pour la collection des lettres de Catherine, qui s'imprime dans les Documents inédils pour servir à l'hisfoire de France. Le ton caustique de la lettre de la reine, et la recommandation de brûler ce qu'elle écrivait, font penser que ses railleries contenaient un blâme, et qu'elle déplorait ce qu'on exigeait d'elle.
1. Discours merveilleux de la vie, actions et deportemens de CaUierinc de Medicis, reine mère. Estât de France sous Chartes ZJ, t. 111, p. 422.
« Ce l'ut sans cloute pendant quelqii' un de ses voyages à la cour que le roi Charles IX l'honora du collier de l'ordre de Saint-Michel.... Il se plaint de ce qu'on avoit, depuis, avili cet honneur.... «(Bouhier, Mém. sur Montaigne; Moréri, article Montaigne, qui déclare avoir suivi Bouhier.) « Charles IX, dit le chanoine Talhert (p. 134 des notes de son Éloge), l'avoit décoré de l'ordre de Saint-Michel avant qu'il fût en discrédit; il est vrai que, quelque temps après cet ordre fut prodigué, et Montaigne s'en plaint. » C'est aussi le sentiment de M. de Peyronnet {Plutarqiie français).
M. Vatout lait honneur de la nomination de Montaigne à Catherine de Médicis , sous la minorité de Charles IX : « Les lettres ne furent pas non plus oubliées par la reine mère ; elle décora Montaigne du cordon de Suint-Michel.» (SowvemV* historiques du palais de Fontainebleau.)
M. Gence s'en rapporte au témoignage d'un contemporain et d'un ami , Etienne Pasquier , qui dit seulement que Montaigne fut fait chevalier de Saint-Michel par Charles IX.
C'est sous ce dernier règne, on n'en saurait douter, que la nomination eut lieu; les paroles de Montaigne lui-même forcent de reconnaître que ce fut après que l'ordre eut perdu sa valeur. On en peut juger par le regret qu'il exprime du déclin d'une institution dont il approuvait le principe , et par le soin qu'il met à déclarer, d'un ton dédaigneux, que si, dans sa jeunesse, il a désiré s'élever à cet honneur, la fortune l'a favorisé en le faisant descendre jusqu'à ses épaules et au-dessous. On s'étonne de trouver cette espèce de rodomontade qui couvre mal le dépit d'une h'op longue attente, au milieu du long chapitre philosophique consacré à Raymond Sebond, circonstance qui a été relevée par Pasquier, dans sa lettre à M. dePcIgé : « La moindre partie est de cesl Espagnol; tout le demeurant est de nostre Montaigne: car mesmc, comme il ne s'oulilie jamais , il nous a fait expresse menlion de l'ordre de Saint-Michel, dont il avoist esté honnoré. »
Quoi qu'il en soit, Aoici ce qu'on lil dans les Essais : « L'ordre de Sainct Midicl, (jui a esté si longtenips eu
crédit parmy nous , n'avoit point de plus grande commodité que celle là, de n'avoir communication d'aulcune autre commodité : cela faisoit qu'aultrefois il n'y avoit ny charge , ny estât, quel qu'il feust, auquel la noblesse pretendist avecques tant de désir et d'affection qu'elle faisoit à l'ordre , ny qualité qui apportast plus de respect et de grandeur; la vertu embrassant et aspirant plus volontiers une recompense purement sienne, plustost glorieuse qu'utile....
« Puis donc que ces loyers d'honneur n'ont aultre prix et estimation, que cette là, que peu de gens en iouïssent, il n'est, pour les anéantir, que d'en faire largesse. Quand il se trouveroit plus d'hommes qu'au temps passé qui méritassent notre ordre, il n'en falloit pas pourtant corrompre l'estimation : et peult ayseement advenir que plus le méritent; car il n'est aulcune des vertus qui s'espande si ayseement que la vaillance militaire.... Mais ie dis, quand plus de gents en seroient dignes qu'il ne s'en trouvoit aultre fois, qu'il ne falloit pas pourtant s'en rendre plus libéral; et eust mieulx vallu faillir à n'en estrener pas touts ceulx à qui il estoit deu, que de perdre pour iamais, comme nous venons de faire, l'usage d'une invention si utile (livre II, chap. vu).
«< Disons de moi mesme : ie demandois à la fortune , aultant qu' aultre chose , l'ordre de Sainct Michel , estant ieune ; car c'estoit lors l'extrême marque d'honneur de la noblesse françoise*, et très rare. Elle me l'a plaisamment accordé : au lieu de me monter et haulser de ma place pour y aveindrc, elle m'a bien plus gracieusement traicté, elle l'a ravallé et rabaissé iusques à mes espaules et au dessoubs. » (Livre II, chap. xii *.)
On doit conclure du langage même de Montaigne que sa nomination ne remontait pas aux premières années du règne
1. M. Charles Louandre cite cette phrase, tout en rappelant que c'est sous Charles IX que Montaigne fut promu, et il semble croire, malgré Montaigne lui-mCme, que l'ordre était encore en grand crédit.
2. M. Villeniain avait oid)lié ce passage lorsqu'il écrivait dans la Galerie française : « 11 r(nint dans son château, fort satisfait d'avoir obtenu le collier de l'ordre de Saint-Michel. «
de Charles IX ; on ne trouve pas son nom dans les listes que donne Le Laboureur, et dont une est de 1567. Scévole de Sainte-Marthe place sa nomination après sa sortie de la magistrature : « Magistratu se sponte abdicavit, regiique or- « dinis insignibus à principe cohonestatus , aliud plane vilœ « genus instituit. » La Dixmerie dit aussi, mais sans citer aucune autorité , qu'on le voit décoré par Charles TX presque en même temps qu'il quitta la robe pour l'épée, ce qui reporterait à 1570 ou 1571. M. Leclerc (Notes et preuves, p. 126) pense que Montaigne était déjà chevalier de Saint- Michel en 1569 : « A la tête de la traduction de la Théologie naturelle de Sebond, publiée en 1569, il prend les titres de chevaher de l'ordre du roi, et de gentilhomme ordinaire de sa chambre. » Le savant professeur se trompe; il confond la première édition, donnée à Paris, chez Bnon et Gourbin, en 1569, avec la seconde, pubhée par les mêmes éditeurs en 1581. Celle-ci contient en etîet, sur le titre, les deux qualités de Montaigne : la première ne les porte pas*.
La date précise de la promotion de Montaigne a été mise en lumière par M. le docteur Payen. Parmi les nombreux manuscrits du chanoine Prunis que possède la Bibliothèque impériale , il en a trouvé un, non classé, qui était une préface; cet ecclésiastique, plus ardent chercheur qu'habile écrivain , l'avait préparée pour mettre en tête du Voyage de Montaigne en Italie , dont on sait qu'il a découvert le manuscrit; il avait utilisé, pour son travail resté inédit, et heureusement remplacé par l'introduction due à Meunier de Qucrlon , les papiers qu'on lui avait remis au château de Montaigne ; il est très-probable que c'est au nomlire de ces pièces que se trouva une lettre du roi, sans signature, mais datée du 18 octobre 1571 ; il l'inséra à la fin de sa préface. Il l'attribue à Henri III, erreur évidente, puisque Charles IX régna jusqu'en 1574. L'absence de la signature provient ou
1. La première de ces doux ddilions est assez rare pour qu'elle manque dans de grandes bil)liolliè(pics pul)li(|ues, et que M. liruiiel, dans son Manuel, di'clarc ne Tavoir pas vue. M. le docleur i'ayon a en l'obligeance de m'en roinniuniijuer deux exemplaires.
d'un oubli du copiste , ou de la circonstance que la pièce reproduite n'était elle-même qu'une copie. La lettre est ainsi conçue :
« Monsieur de Montaigne , pour vos vertus et mérites je vous ai choisi et élu au nombre des chevaliers de mon ordre, afin d'être associé avec eux; pour laquelle élection vous notifier et vous bailler le cordon dudit ordre , j'en écris présentement à mon cousin le marquis de Trans, auprès duquel vous vous rendrez afin de recevoir de lui le collier dudit ordre qu'il vous baillera de ma part, et ce pour augmenter de plus en plus l'affection et bonne volonté que je vous porte et vous donner occasion de persévérer en la dévotion que vous avez de me faire service. Priant Dieu, monsieur de Montaigne, etc. »
Écrit à Blois, le 18 octobre 1571.
M. Payen a publié cette pièce dans ses Nouv. docum., p. 46 et suiv. J'ai vu entre ses mains la transcription de toute la préface de Prunis; on y trouve des déclamations de mauvais goût, des erreurs, des suppositions toutes gratuites; mais elles n'atténuent point la confiance que mérite un document qu'il s'est borné à copier; si on peut douter des talents du chanoine, personne ne suspecte sa bonne foi. On a reconnu l'authenticité du manuscrit du journal de voyage trouvé dans le château de Montaigne ; pourquoi ne pas attribuer la même valeur aux autres pièces découvertes en même temps dans les mêmes archives? Il n'y a point de raison de supposer que la date ait été inexactement copiée. M. Payen fait cette observation, et y ajoute que d'après l'itinéraire des rois de France, rédigé par le marquis d'Aubais, la cour se trouvait alors à Blois; je dois faire remarquer, à mon tour, que cet itinéraire constate la présence de la cour à Blois , le 5 septembre et le 5 novembre, mais non vers le milieu d'octobre. Il n'en résulte pourtant pas d'objection sérieuse : car le marquis d'Aubais, dont le travail présente d'ailleurs de nombreuses lacunes, relève seulement les dates certaines : quand elles sont rapprochées, elles n'excluent
nullement un séjour intermédiaire, surtout lorsque, comme ici, elles se rapportent à une saison de l'année où les princes habitent volontiers leurs résidences de province.
En admettant, ce qui me paraît incontestable, la bonne foi éclairée de Pi'unis, je trouve une confirmation de l'authenticité de la lettre dans l'indication du marquis de Trans pour la remise du collier de l'ordre : on verra bientôt, d'après le témoignage de Brantôme, que ce seigneur était intervenu dans l'affaire.
Je ne puis souscrire entièrement à ce que dit ici M. Payen : « Surabondamment nous ferons remarquer que la missive de Charles IX est de l'année même où Montaigne a quitté la cour; d'après l'inscription que nous avons rapportée, il y avait à peine sept mois qu'il s'était voué à la retraite : le souvenir de ses services devait être encore assez présent pour qu'il ne soit nullement surprenant que le roi récompensât, d'une manière purement honorifique, un homme chez lequel le désintéressement n'était qu'une des formes de la noblesse et de l'indépendance du caractère. » Montaigne , j'ai déjà eu occasion de le dire, n'a point quitté la cour en 1571 ; il est revenu d'un voyage qu'il y lit cette année-là, sans annoncer, plus que précédemment, qu'il prenait un congé définitif; si, n'ayant plus de fonctions publiques à remplir, il a commencé à vivre dans la retraite, il ne s'y est pas tenu enfermé longtemps, puisque l'année suivante il a dû reparaître à la cour, et y est revenu plusieurs fois (voy. chap. iv). En 1571, Montaigne avait quitté depuis peu son siège au parlement de Bordeaux qu'il avait occupé pendant près de treize ans, et il était nalmcl que le roi pensât à récompense^' honorifiquemcnt ses longs services' ; il savait que Montaigne n'accepterait aucune rémunération d'une; autre nature, cl ne voulait entrer dans aucune charge. Mais, au point de discrédit où était tombé l'ordre de S;iinl-?i!ichel , que Montaigne
1. La Dixniorio, parlaRcant l'erreur de cpiix qui prnsont ()mp MontniRUC resta pfiu (lo temps onsciller au parlcuieiil, dit (pic « ci>ttc faveur faite à MontaiRne ne pouvait <*lre (pi'une récompeuse de la iiiauière doiii il veuail d'exercer sa courte magistrature. »
ne sollicitait plus, la récompense restait bien au-dessous de riiommc et de ce qu'il valait. Aussi, ne serais-jc pas éloigné de croire que l'appoint fut fait au moyen du titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi ; j'avoue, toutefois, que rien n'indique si Montaigne en fut gratifié à cette époque, ou plus tard, par Charles IX ou par son successeur (voy. chap. vi).
La date de la promotion de Montaigne semble confirmée par les critiques mêmes dont elle a été l'objet de la part d'un contemporain; Brantôme le prend en preuve (quel coup pour sa vanité s'il avait connu cet écrit !) du dépérissement de l'ordre ; il se moque de la gaucherie avec laquelle Montaigne portait l'épée, et du collier qui lui fut conféré dès qu'il eut déposé la robe, sans autre forme d'avoir fait guerre; en effet, en 1571, on était en pleine paix, et ce n'est que plusieurs années après que Montaigne a pu faire un service mih taire.
Pourquoi Brantôme, ayant à choisir parmi les exemples nombreux d'avilissement de l'ordre qui avaient eu lieu depuis plus de dix ans, a-t-il pris celui d'un homme aussi distingué que Montaigne? On pourrait répondre qu'il tenait beaucoup aux traditions de la haute noblesse, à laquelle il appartenait; il était ennemi des gens de robe; d'un autre côté, Montaigne n'avait jamais bronché dans sa fidélité envers le roi, et n'avait servi ni la Ligue ni l'étranger; le sieur de Bourdeilles n'était pas sans reproche à cet égard ; enfin il avait pour la reine Marguerite un attachement qui allait jusqu'à l'idolâtrie', et il ne fut sans doute pas fâché de rencontrer une occasion d'épigramme contre un gentilhomme périgourdin comme lui, qui avait toujours gardé ses sympathies et s'était promptement rallié au roi de Navarre,
1, Le maréchal de Matignon fut frappé d'apoplexie foudroyante, le 25 juillet 1597, pendant qu'il était à table ; Brantôme regarde cette mort comme une punition du ciel pour la rigueur avec laquelle le maréchal avait traité la reine Marguerite. Matignon avait si vivement conduit la répression du mouvement soulevé à Agen par Marguerite, que cette princesse avait dû fuir précipitamment à califourchon sur un cheval, derrière un gentilhomme son amant. C'est ce que racontent tous les mémoires du temps.
fort mal avec sa femme, et contre un grand seigneur parent et partisan de ce prince K Ces raisons ne sont peut-être pas nécessaires pour expliquer la maligne citation du nom et de la promotion de Montaigne. Le mécontentement du gentilhomme de grande maison à l'aspect de l'ordre conféré à des gens de robe, contre l'esprit de l'institution , motiverait suffisamment sa mauvaise humeur. Ce qui serait absurde aujourd'hui était alors tout naturel; à chaque siècle ses idées, ses mœurs, ses préjugés,
Brantôme, donc, attribue la nomination de Montaigne, non à son mérite, mais aux seules démarches de son voisin et ami , le marquis de Trans ' : « Nous avons vcu des conseillers sortis des cours de parlement, quitter la robe et le bonnet quarré, et se mettre à traisncr l'espee, et les charger aussitost de ce collier , sans autre forme d'avoir fait guerre ; comme fit le sieur de Montaigne, duquel le mestier estoit meilleur de continuer sa plume à escrire ses Essays, que de la changer avec une espee qui ne lui seyoit si bien. Le marquis de Tran {sic) impelra du roy aysement un ordre à un de ses voisins, pensez qu'en se mocquant, car il estoit mi gj'and mocqueur. » {Discours sur les capitaines illustres, article Tavaxne'.)
1. Gaston de Fois, marquis de Trans, chez qui fut tenue la conférence de Fleix, pour la paix de 1580, eut trois fils tués au combat de Moncrabeau, près de Nérac, livré par le roi de Navarre contre les troupes du maréchal de Biron, le 26 juillet 1580 : «(^omme ils étaient tous proches parents du roi de Navarre, ils suivaient son parti, quoiqu'ils fussent catholiques. » (Ue Thou.)
2. Montaigne avait des relations intimes avec la famille de Foix, dont le marquis de Trans était membre. H avait eu une grande part à la conduite du mariage de Diane de Foix, comtesse de Gurson, comme il le rappelle dans le beau chapitre, qu'il lui a dédié, de V Institution des enfants. C'est à M. le comte de Foix, ambassadeur du roi à Venise, qu'il avait dédié les vers français de La Boëtie; et il fait de lui un grand et juste éloge, livre 111, chap. ix des Essais.
3. J'avais cru devoir terminer a>ant ces mots : « l'ensez qu'en se mocquant, o etc. la citation de Brantôme, par le motif (|u'jls ne m'avaient point, d'abord, paru s'appliquer à Montaigne. Mon opinion reposait sur la manière dont la phrase est ponctuée dans les additions que Jean Le Laboureur a écrites sur le chapitre vi des Mémoires de Castelnau : « Le marquis de Tran impetra du roy aysement un ordre à un de ses voisins. Pensez qu'en se mocquant, car il estoit un grand mocqueur, il fit aussi son mai.^tre d'holcl dit Paumicr de lucsmc chevalier, si qu'une fois estant venu à la cour pour les affaires de sou
Quoi qu'en dise le malicieux seigneur de BourdeiUes, l'ordre de Saint-Michel n'aurait pas perdu son crédit, s'il n'avait recruté que des gentilshommes d'aussi bonne maison et d'aussi grande valeur que Michel de Montaigne. La déconsidération ne s'arrêta pas après 1571; elle ne fit que s'augmenter. Des raisons de politique et de circonstances firent conférer l'ordre au roi de Navarre et au prince de Condé, dans la grande solennité qui eut lieu à Notre-Dame, le 29 septembre 1572 (voy. les détails donnés par Favin , Histoire de Navarre) ; cette cérémonie, suivant de près la Saint- Barthélémy et l'abjuration forcée des deux princes calvinistes, avait un sens tout exceptionnel. Plus tard, et dans les cas ordinaires, on fuyait la fête de l'ordre : « Le jour de la fête de Saint-]\Iichel, qui est aussi la fête de l'ordre, les princes
maistre, on le montrait au doigt, et se mocqiioit on fort de luy. » Ici, on le voit, la moquerie du marquis ne tombait plus sur Montaigne. Cette leçon me semblait mériter confiance. Jean Le Laboureur, savantconsciencieux, avait, dans son commentaire de Castelnau , donné, le premier, en 1659, de nombreux fragments des discours de Brantôme sur les capitaines illustres. Les œuvres diverses restèrent longtemps inédites, Mme la comtesse de Duretal, nièce de l'auteur, qu'il avait chargée de les faire imprimer, n'ayant pas osé hasarder une publication aussi scabreuse. Le discours sur Tavanne n'a paru, parmi les ouvrages de Brantôme, que dans l'édition de la Haye, 1740, 15 vol. petit in-12. On pouvait croire que celte édition, faite si tard et à l'étranger, n'était pas aussi correcte que les fragments de Le Laboureur, qui avait écrit à une époque plus rapprochée des sources primitives. Toutes les suppositions tombent devant l'examen des manuscrits; la Bibliothèque impériale de Paris en possède plusieurs : le plus important est celui qui est indiqué I3R, supplément françois 120; H a été donné , le 7 novembre 1745 , à la Bibliothèque , par M. Bignon , maître des requêtes et bibliothécaire du roi. C'est un in-folio qui n'est pas écrit de la main de Brantôme, mais qu'il a couvert de corrections et additions placées entre les lignes ou sur les marges, ou dans des feuillets intercalés, le tout de son écriture. L'intention d'être très-malveillant envers Montaigne en ressort de la manière la plus évidente. Ainsi, dans son premier état, le manuscrit portait : « Duquel ce mestier estoit meilleur de continuer sa plume à bien escrire. » Brantôme efface le mot bien, et, après le mot escrire, met, entre les lignes, ses Essays. La phrase suivante était ainsi conçue : « Le marquis deTran l'impelra du roy aysement et luy donna pensez qu'en se mocquant car il estoit un grand mocqueur car c'estoit son voisin. » A la suite de cette phrase si négligée se trouve une croix qui renvoie à la marge , et là Brantôme ajoute l'histoire du maître d'hôtel, dont il n'avait point parlé d'abord.
De toute cette dépense de malice que reste-t-il en définitive? Le marquis de Trans avait été désigné par le roi pour remettre le collier de l'ordre à M. de Montaigne, son ami et celui de sa famille : voilà le fait constant; que le roi
CHEVALlEa DE L'ORDRE DE SAINT-MICHEL, 175
se sauvent pour ne pas paraître à la cour. J'ai vu trois années de suite cette cérémonie, qui est la même que celle de l'ordre du Saint-Esprit : la première année, la cour était à Poitiers, et plusieurs princes, ne pouvant pas échapper, y assistèrent avec le duc d'Alençon. En 1578, il n'y avait de prince que le duc de 3Iercœur; et en 1579, il s'y trouva le duc de Guise, que le roi y avait expressément invité. » (Jérôme Lippomano, ambassadeur vénitien en France, en 1577 ; Relat., t. II, p. 547.) Brantôme parle d'un grand prince qui avait pris fantaisie de se faire donner l'ordre dans ces derniers temps, parce que cela faisait bien dans ses armoil'ies, sur sa vaisselle et sur les housses de ses mulets'.
Comme Louis XI, Henri III voulut remédier au mépris où était tombé l'ordre ancien par la création d'un ordre nou-
n'ait récompensé Montaigne qu'à la demande de ce seigneur, cela peut rester douteux. Quant à l'intention railleuse du marquis, elle pourrait bien n'avoir existé que dans la pensée caustique et hostile du narrateur. Si l'anecdote du maître d'hôtel est vraie, elle semblerait ôter quelque chose à la considération de M. de Trans pour Montaigne; mais il serait naturel de penser que la promotion de ce serviteur domestique n'aura été obtenue que longtemps après , et lorsque le discrédit de l'ordre s'était de plus en plus aggravé.
i. a .... Si qu'on n'en vouloitplus (de l'ordre), fors un grand prince qui vit encore aujourd'hui, qui le voulut prendre sur le plus grand déclin; et qu'ainsi un jour M. de Strozze et moy luy en faisions la guerre, il nous dit : « Il me « faschoit de voir mes armoiries sur ma vaisselle d'argent et sur les couvertes « de mes mulets toutes plaines et sans estre entournees, qui n'avoient nulle a grâce; au lieu qu'à cette heure, il les fera plus beau voir avec ce bel ordre « et sa bordure. » (Brantôme, article Ta vanne.)
En i)ubliant, le premier, cet article, Le Laboureur ajouta, après les mots : (ors un grand prince, une parenthèse indiquant qu'il s'agissait du duc de Guise. L'indication est contestable; comment croire qu'un seigneur aussi puissant, et qui occupait une si haute position dans l'Etat, grand maître de France depuis 1563, n'ait pas été, dès sa première jeunesse, et sans l'avoir demandé, chevalier de l'ordre? L'anecdote contée par lirantôme se rapporte au temps du plus grand déclin, c'est-à-dire à l'époque voisine de la création de l'ordre du Saint-Esprit, destiné à compenser l'avilissement de celui de Saint-Michel; or, le duc de Guise était alors ciievalicr depuis plusieurs années, La date précise de sa promotion ne m'est pas connue, mais elle est antérieure à l;)*2 : car on II- voit figurer dans le chapitn! solennel tenu cette année-là à Notre-Dame, pour la réception du roi de Navarre et du prince de Coudé : « Au costé droit du chœur où se met Icdoicn csloil la chaire du roy, soubz un grand daiz de dr:)|) d'or; plus bas au mesnie costé estoient les places de monsieur le duc d'Anjou frère du roy, des ducs de Montpensier, de Nevcrs et de Guise, du niarcschal de Ta\ aunes, » etc. (Favin, Histoire de Navarre, p. 871.)
veau; à la fin de 1578, il institua celui du Saint-Esprit. « Au mois de décembre, audit an de 1578, le roy, considérant combien l'ordre de Sainct Michel estoit mesprisé pour la multitude de gens de peu d'estime et de valeur qui y avoient esté receus, se délibéra de faire et establir en son royaume un nouvel ordre plus magnifique et plus relevé, sous le nom du Sainct Esprit, en souvenance de ce que le jour de Pentecoste il avoit esté esleu roy de Pologne, et puis en mcsme jour succéda à ceste couronne (de France) voulant pour marque perpétuelle de cela que la cérémonie dudit ordre se fist le jour de la Pentecoste et le premier jour de fan, auquel seul en fin elle fut réduite; et ordonna Sa Maiesté en l'establissement dudit ordre qu'aucun n'y peust estre receu qu'il n'eust fait preuve suffisante de sa noblesse, de trois races du moins, sans aucuns excepter, pour en oster toutes confusions et conséquences, et n'eust rendu preuve manifeste de service rendu à cet estât. » Ainsi s'exprime , dans ses Mémoires, M. de Cliiverny, chancelier de l'ordre au moment de sa création.
Montaigne n'avait pas de moUf pour se faire illusion sur l'avenir de l'ordre nouveau ; aussi lui adressa-t-il des prédictions assez moroses : «t Or, de s'attendre, en effaceant et abolissant cette-cy, de poubvoir soudain remettre en crédit et renoubveller une semblable coustume, ce n'est pas entreprinse propre à une saison si hccncieuse et malade qu'est celle où nous nous trouvons à présent : et en adviendra que la dernière encourra, dez la naissance, les incommoditez qui viennent de ruyner l'aultre. Les règles de la dispensalion de ce nouvel ordre auroient besoing d'estre extrêmement tendues et contraintes, pour luy donner autorité; et cette saison tumultuaire n'est pas capable d'une bride courte et réglée : oultre ce qu'avant qu'on luy puisse donner crédit, il est besoing qu'on ayt perdu la mémoire du premier, et du mespris auquel il est cheu. » (Livre II, chap. vu.)
Ce que Montaigne avait prévu arriva , et Brantôme eut bientôt à signaler des abus dans la distribution des colliers de l'ordre du Saint-Esprit. Avec l'abaissement successif de
la noblesse et l'introduction de. plus en plus marquée de la Ijourgeoisie dans toutes les affaires d'État, une distinction aristocratique pouvait difficilement se maintenir dans ses étroites limites. Louis XIV lui conserva le plus qu'il put son éclat, en lui faisant sa part ; toute la noblesse de France était à sa cour ou dans ses armées : développant, plus que personne avant lui, l'esprit militaire, pour pouvoir soutenir ses longues guerres, il créa, en faveur de l'armée, l'ordre militaire de Saint-Louis, et le soumit à des conditions de religion el de durée de service ; il réserva, pour les grands de sa cornet pour les hautes fonctions , le cordon bleu de l'ordre du Saint-Esprit ; le cordon de Saint-Michel devint une récompense décernée surtout aux services rendus dans les arts et les lettres. La révolution de 1792 supprima tous les ordres de chevalerie avec toutes les distinctions nobiliaires ; les ordres ancif^ns reparurent avec la Restauration ; la révolution de 1830 les abolit. Au-dessus des ruines de ces institutions , fondées sur les inspirations du passé, est demeurée l'iustilution nationale due au génie du premier consul de la république française : la Légion d'hoimeur, qui confond dans une même rémunération toutes les classes de citoyens, toutes les religions, tous les services rendus au pays.