‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 23 sur 60 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

MONTAIGNE GENTILHOMME ORDINAIRE DE LA CHAMBRE DU ROI. — SUPPOSÉ A TORT SECRÉTAIRE DE CATHERINE DE MÉDICIS.

Origine des charges de gentilshommes de la chambre du roi. — Quand Montaigne a-t-il été nommé? — En quoi consistaient ces fonctions? — Quand elles donnaient droit à des gages. — Elles exigeaient la noblesse. — Avis de Catherine de Médicis à son fils. Montaigne ne les a pas écrits. — N'a point été secrétaire de Catherine. — Ces avis ne sont point adressés à Charles IX, mais à Henri III. — Ont été écrits par Jacques de Montagne.

Lorsque les ambassadeurs vénitiens vinrent à la cour d'Henri III en 1577, ils furent frappés du nombre immense de personnes et de fonctions qui servaient à entourer le trône de splendeur; ils remarquèrent la multitude des gentilshommes de la chaml)re du roi, office très-recherché de la noblesse depuis que François I" l'avait distingué de l'emploi des valets de chambre : « Les gentilshommes de la chambre sont sans nombre, et il y en a d'autant plus aujourd'hui que celle charge est devenue très-estimée, ceux qui en sont pourvus portant tous une clef d'or attachée à la ceinture, tandis qu'autrefois ils étaient tous désignés sous le nom de valets. Mais François I" fit entre les valets de chambre et les gentilshommes une distinction qui s'est maintenue depuis lors. « (Jérôme Lippomano, Relat. des ambassad. vénit., t. II, p. 525'.)

1. a Entre les serviteurs ou officiers domestiques des princes et seigneurs, la qualité de valet estoit jadis honorable : ainsi dans Froissart, Guy de Lusignan se dit valet du comte de Poitou.... ainsi les cliamliellans du roy, qui à présent sont nommés gentils hommes de la chambre, s'appcloicntiadis valets de chambre ; mais le roy Françoys, voyant que ces officos n'estoient plus exercés que par les roturiers, ainsi que sont à présent quasi tous les menus offices de la maison du roy, dont iadis les gentils hommes se teuoient bien honorés, institua par dessus eux des gentils hommes de la chambre. » De Vrevin, Code des privilégiés, p. 178. (1646.J

Montaigne eut une de ces charges alors si fort en lionneur ; la lui a-t-on offerte ou l'a-t-il sollicitée? je l'ignore. Il y a autant de certitude sur le fait de la possession du titre que de doute sur l'époque où Montaigne a commencé à en jouir. En tête de la première édition des Essais (Bordeaux, 1580), il prend la qualité de chevalier de l'ordre de Saint- Michel et de gentilhomme de la chamhre du roi ; la même mention se trouve sur son diplôme de citoyen romain, et sur la seconde édition, publiée en 1581, de la traduction de Raymond Sehond. Le président Bouhier ne distingue pas entre la première et la seconde édition de cet ouvrage ; c'est probahlement ce qui a causé l'erreur de M. Leclerc. Le savant professeur dit, à tort, que la première édition mentionnait déjà les deux titres de chevalier de Saint-Michel et de gentilhomme de la chamhre (voy. p. 169); l'absence de cette indication est importante : elle prouve qu'en 1569, date de la première édition , Montaigne n'avait point encore l'ordre et n'exerçait pas encore de charge à la cour. On sait qu'il ne reçut le cordon de l'ordre qu'en 1571 (voy. p. 169); quant à la charge de gentilhomme de la chambre, le silence de la publication de 1569 s'accorde avec la situation où Montaigne se trouvait à cette époque ; il siégeait encore au parlement de Bordeaux, sa retraite se rapportant à l'année 1570; or, soit sous le rapport de la résidences soit sous celui du cumul , l'office de conseiller au parlement ne pouvait se concilier avec la charge dont il s'agit. L'article 2(57 de l'ordonnance de 1579 défend « qu'aulcun, de quelque qualité ou condition qu'il soit, puisse estre pourveu de deux estais, charges et offlces^ Quoi qu'il en soit, c'est entre les années

1. Les conseillers, d'après les anciennes ordonnances confirmées par Henri III, aux états de Rlois, 1579, art. 137, doivent faire résidence continuellement pour faire leurs omces, et n'en i)euvent partir durant le parlement, si ce n'est par congé du parlement; ils ne peuvent aller en lointain voyage ni pour leurs alTaires, sans con};é de la roiu' et de leur rlianihre ; ils ne peuvent s'ahseiui'r jjour malailie de père, mère, successions échues et autres catisi-slDUilnnl leurs alFaires particulières (l.:i Itocliellnvin, livre VllI. cliap. iv).

2. il y a\aii inc(imp:ilil)ilité enlre deux ollices royaux (luclconcpies; mais le litre de gentilhomme de la chambre, qui était bien un état, dans le sens de

1570 et 1580 que Montaigne commença d'être attaché à la cour par une charge officielle.

Les fonctions des gentilshommes de la chambre du roi ne consistaient guère qu'à Introduire dans les appartements du prince , à s'y tenir à sa disposition pour recevoir et exécuter ses ordres, ou assister à certains actes de la vie intérieure, ce qui a varié suivant les règnes. Les fonctions et obligations des gentilshommes de la chambre sont déterminées en détail par les règlements d'août 1578 et janvier 1585 (voy. Collect. de Brienne, t. CCLVI, fol. 35, 112 et 169). Il est probable que le service n'avait pas une périodicité obligatoire; le grand nombre de ces gentilshommes dispensait d'appeler souvent les mêmes, et les voyages, pour ceux qui , comme Montaigne, demeuraient dans les provinces, n'étaient pas fréquemment exigés. Mais le droit de paraître à la cour avec un titre et de s'approcher constamment de la personne du monarque , devait garantir l'empressement de chacun à venir s'acquitter de ses fonctions le plus souvent qu'il le pouvait.

Montaigne se vante de n'avoir jamais rien reçu de la libéralité des rois. Il entend par là de purs bienfaits, et non la rémunération d'un service. Au début du règne de Charles IX, tous les gentilshommes de la chambre étaient payés comme les autres officiers de la maison du roi ; la preuve , c'est

l'ordonnance, n'était pas un véritable office. Los grands officiers de la maison du roi étaient de vrais officiers, pourvus par lettres patentes, reçus à serment par le roi, et perpétuels. Quant aux petits offices, appelés ainsi, non qu'ils fussent petits en soi, mais par comparaison aux grands officiers, qui étaient leurs chefs, ils n'étaient pas de vrais offices fondés en lettres de provision. Ils n'avaient que de simples retenues et ne jouissaient de leurs gages qu'en vertu de l'état auquel ils étaient couchés. Il y avait, dit Loyseau , deux sorte de ces offices inférieurs : les uns affectés aux gentilshommes, tels que les gentils hommrs de la chambre... , les autres aux roturiers ( Loyseau , Des offices , livre IV, chap. m; Guyot, Traité des droits., franchises, efc, anne.vés en France à chaque diqnité, office, etc., t. I, p. .3S8-389). On lit aussi dans de Vrevin, Code des privilégiés, p. 274 : « 11 y a deux sortes d'estats de la maison du roy, les uns sont affeciez aux gentilz hommes, et les autres laissez aux roturiers. Ceux qui sont affectez aux gentils hommes sout les places des gentils hommes de la chambre, des deux compagnies dos cent gentils hommes et des escuyers d'escurie (art. 2h9 de l'ordonnance de IJlois), à quoy l'on peut adioustcr les gentils hommes delà vénerie. »

qu'un des premiers actes du règne qui s'ouvrait fui de réduire leur traitement : « Au commencement de cette année (1561), on arrêta dans le conseil du roi que, pour mettre Sa Majesté en état de diminuer ses subsides, on retrancherait une partie des dépenses de sa maison ; que les gages des gentilshommes de la chambre et des autres officiers seraient réduits à la moitié. » (De Thou, livre XXVII.) Sans doute, lorsque le nombre de ces gentilshommes s'éleva au point où il se trouvait sous le règne d'Henri III , ils ne furent plus payés tous^

Déjà depuis longtemps il avait été nécessaire d'établir une distinction, et de fixer des règles pour déterminer la situation des nombreux officiers et serviteurs de la maison du roi. Les officiers, parmi lesquels figuraient les chambellans^ plus tard devenus les gentilshomme de la chambre, jouissaient de privilèges nombreux, soit à la cour, soit quant à des exemptions de charges publiques. Charles VI, par une ordonnance de 1386, posa le principe qui a toujours été suivi : « Ordonnons que quelconques officiers que nous ayons, soit conseiller , chambellan, maistre des requestes.... ou autre oflicicr, de quelque estât qu'il soit, s'il n'est du vray nombre et ordonnance de ceux retenus à gages ordinaires et extraordinaires, pour nous servir, ne iouyra d'aucun privilège, liberté ou franchise qui appartienne à son office. »

I. Il en fut des gentilshommes de la chambre comme des aiimônicrs d'Henri II ; leur nombre était trf's-considc^rable : « II y a di^s états de la maison de ce prince où l'on compte près de cent cincpiante aumôniers; mais il y a liiu de croire que la plupart n'étoicnt oblii^és à aucun service et ne pcrccvoicnl point de g;iges. Il n'y avoit que seize; aumôniers (|uali(iés lio servants ; ulesciuels, t dit du Peyral, j'estime vraisoml)lal)lement avoir été ainsi apjx'lés parce (pi'ils <■ avoient (luarlier tous les ans chez le roi, au(piel ils servoicnt actucllenieiil « Sa Majesté, à la difTérencc des aumôniers honoraires, cpii furent seulement a depuis appelés ordinaires, n'ayant aucun (piartier. s Henri III réduisit cette multitude d'aumôniers à deux par (|uarlier, à cliacun (lesi|uels il attribua trois cents livres de gages. » ((juyot, t. 1, p. hi\2.) Les gentilshonnues de la chnmbre i\\\\ n'avaient pas de (|narti"r oblii,'('' reçurent, de même, le titre d'ordinaires. Montaigne était de ce nombre, l'ouvaient-ils, (piand ils étaient reepiis ou (|u'ils le demandaient, prendre le service, et alors toucher des gages et jouir des privilèges des ollicicrs de la maison du roi? Je pense que oui, sans on avoir la preuve certaine.

Depuis lors, il a toujours fallu, pour que les officiers de la maison du roi jouissent de leurs privilèges et immunités, qu'ils fussent couches sur les états pour un service actuel et effectif, avec payement de gages, dont le minimum a varié, de cent vingt à dix livres' ; les certificats constatant le payement des gages étaient délivrés d'abord par les trésoriers de la maison du roi ; depuis Henri IV (janvier 1598 et mars 1605) ils durent l'être par la cour des aides ( voy. de Vrevin, Code des privilégiés ).

D'après le règlement de 1585, il y avait pour le service du roi neuf gentilshommes de la chambre par quartier, et cinq des quinze gentilshommes ordinaires qui servaient par semaine. Pour prendre le service effectif de gentilhomme de la chambre, il fallait y avoir été appelé et avoir reçu la clef qui était un insigne de la fonction. Aucun ne devait faire faute de se trouver où était le roi le premier jour du quartier ordonné par fétat. Les gentilshommes de quartier avaient, outre leurs gages, six chevaux que le premier gentilhomme faisait tenir à leur disposition. Les gentilshommes de quartier ne pouvaient avoir de congé si ce n'était pour maladie ou pour décès de personnes très-proches (voy., dans le règlement d'août 1578, le chapitre intitulé : L'ordre que le roi veut estre tenu pour les gentilshommes de sa chambre. Collection de Brienne, t. CCLVI, fol. 35 ^j.

Il fallait être noble pour pouvoir occuper la charge de gen-

1. « Gages sont plustost marques d'honneur que de profit : ce qui a donné suiet à la remarque de du Tillet, que les gages de ces offices estoient anciennement tort petits ; pourcc(|ue la noblesse de France, qui les tenoit presque tous, estant ialouse que les roturiers approchassent de la personne du roy, estoit assez contente d'avoir l'honneur de servir son prince. Ce qu'elle ne fuisoitpas pour l'argent, comme les mercenaires, ains par affection : de sorte que les gages (pi'ils recevoient n'estoient que pour leur menu entretien pendant leur quartier et non pas pour porter par après chez eux, » (De Vrevin, Code des privilégies, p. 32.)

2. Dans les derniers temps de l'ancienne monarchie, on comptait deux cent quatre-vingt-onze gentiisiiommes de la chambre, dont trente-deux seulement étaient pay(^s : ils avaient un traitement annuel de six mille francs (7)e.« charges de la maison civile des rois de FraHce, par A. L. Lhote de Selancy, 1847 \ Il y avail des gentilshommes ordinaires du roi, qui existaient déjà sous

tilhomme de la chambre du roi. Des gens sans naissance parvenaient néanmoins à s'en faire pourvoir. Des réclamations s'élevèrent aux premiers états de Blois : en conséquence , il fut statué par l'article 259 de l'ordonnance de 1579 : ■« Aucun ne sera receu aux estats de genlilshonnnes de nostre chambre qu'il ne soye noble de race ; et si aucuns s'en trouvent qui soient de ladite qualité, y sera par Sa Majesté pourvu d'autres en leur place. » Aux états de 1588, la noblesse se plaignit de l'inobservation de cette ordonnance ^

Les fonctions de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi sont les seules que Montaigne ait exercées à la cour. On a prétendu qu'il avait eu, auprès de Catherine de Médicis, un emploi de secrétaire. Voici sur quoi on s'est fondé :

Dans un « recueil de plusieurs règlements faicts en divers temps et par divers roys pour establir un bon ordre en leur maison, affaires de leur estât et conseil, >• le tome CCXVIII de la collection Dupuy , à la Bibhothèque impériale de Paris, contient une pièce intitulée : « Lettre écrite par la feue reine mère au feu roy Charles IX-^ peu après sa majorité. » C'est une copie ; il en existe plusieurs autres , mais l'original ne paraît pas encore avoir été trouvé.

Jean Le Laboureur, dans ses additions aux Mémoires de Castelnau, l'a imprimée et donnée comme une des pièces les plus rares et les plus curieuses qu'il ait recueilhcs. Suivant lui, la lettre est l'œuvre personnelle de la reine adressée à Charles IX en 1563, et écrite de Gaillon^ Sans dire à

Henri IH : Racine et Voltaire ont eu ce titre; ils dtaient au nombre de vingtsix et servaient par semestre { voy. Guyol, Traité des droits, etc., annexés à chaque diiinité, etc., t. I , p. OU). Dos gages ont toujours (Ht'; attribués aux premiers gentilshommes de la chambre du roi. qui avaient une su|)ériorité et des prérogatives tout à lait exci'ptionnclles. Il y on eut d'abord un, puis deux et trois, sous Henri IV, (juatrc depuis Louis Xlil jus(|u'à la fin de la monarchie.

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