‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 24 sur 60 · Cliérin, Sur la noblesse, p · texte numérisé non relu

Cliérin, Sur la noblesse, p

2. " Dans la niCine année ]!>(>'.], (pie la reine (iatlierine pi'cssoit le mariage de Charles IX , elle le fit déclarer majeur au parlement de Rouen, et pour le rendre capable de la conduite (ju'il devoit tenir, tant dans le gouvernement de son royaume cpie dans son domestique, clic lui dressa ù Gaillon une manière d'Instruction digne de l'esprit et des belles connoissanccs de cette princesse.

quelle source ils ont puisé, M. Jay (notes de Y Eloge de Montaigne ) , de Meyer ( Galerie philosophique du xvi" siècle ) , M. Amaury-Duval , à la suite de son édition de Montaigne, reproduisent ce document; mais, an lieu de l'attribuer à Catherine de Médicis , ils veulent que Montaigne en soit le rédacteur ; M. Payen, qui déclare ne connaître que la publication faite par Jay et de Meyer {Documents inédits, p. 42) et Y Encyclopédie des gens du monde, rangent les Avis parmi les œuvres de l'auteur des Essais; je sais que, depuis, M. Payen est revenu à une autre opinion , fondée sur un document dont je parlerai dans ce chapitre. M. Charles Louandre dit que Montaigne écrivit les Instructions sous la dictée de Catherine de Médicis pour le roi Charles IX.

L'on ne s'est pas borné à supposer que Montaigne ait rédigé un morceau utile à l'éducation royale ; on est allé jusqu'à affirmer qu'il occupait un poste permanent de secrétaire auprès de la reine mère. M. Victorin Fabre {Éloge) veut que ce soit le cardinal de Lorraine qui l'ait fait entrer comme secrétaire intime dans le cabinet de Médicis. M. Jay (notes de Y Éloge) croit avoir découvert un fait qu'il s'étonne de ne pas voir plus connu : « On ignore assez généralement, dit-il, que Montaigne fut quelque temps placé en qualité de secrétaire dans le cabinet de la reine Catherine de Médicis'. C'est sans doute à cette époque qu'il fut décoré du cordon de l'ordre de Saint-Michel, faveur très -recherchée avant l'institution de l'ordre du Saint-Esprit par Henri IIP. Il nous reste un monument authentique de l'emploi que Montaigne exerçait à la cour : ce sont des avis donnés par Catherine de Médicis à Charles IX, peu de temps après sa majorité, et qui furent écrits par Montaigne lui-même. (M. Jay en insère le

(Ici un éloge de Catherine.) .... Elle travailla à cette instruction, qui est une pièce de très-bon sens et toule basée sur ses propres expériences. »

1. M. Gence prête au chanoine Talbert, et trouve hasardée, l'assertion que Montaigne avait servi de secrétaire à Catherine. Je n'ai pas trouvé trace de cette allégation dans l'ouvrage du chanoine.

2. M. Jay se trompe doublement : Montaigne ne reçut l'ordre qu'en 1571, et déjà, en i563, époque de la déclaration de majorité de Charles IX, c'était une faveur que l'on commençait à déprécier en ia prodiguant (voy. chap. v).

texte et ajoute :) Ceux qui ont étudié dans Vhistoire le caractère et les mœurs de Catherine de Médicis, et qui ont lu avec quelque attention les réflexions que Montaigne a répandues dans son livre sur les droits des souverains , reconnaîtront sans peine que les Avis sont l'ouvrage de Montaigne luimême. »

Ainsi, c'est la rédaction des Avis qui en révélerait l'auteur. Et la prétendue qualité de secrétaire, sur quoi repose t-elle? uniquement sur ce que le nom de Montaigne se lit dans le post-scriptum qui est de la main de la reine :

« Monsieur mon fds, vous en prendrez la franchise de quoi ie ce vous envoyé, et le hon chemin; ne trouvez mauvais que ie l'aie fait escrire à Montagne , car c'est afin que le puissiez mieux lire. C'est comment vos prédécesseurs faisoient. « Catherine. »

La reine fait écrire ses instructions par un nommé Montagne ; et les biographes de conclure que ce Montagne c'est l'auteur des Essais, qu'il a rédigé les Avis, et qu'il était le secrétaire de la reine ! Je m'inscris en faux contre toutes ces imaginations.

Pourquoi Catherine aurait-elle eu recours à la plume de Montaigne? En 1563, le conseiller bordelais était complètement inconnu comme écrivain, et, quoiqu'il fût déjà venu à la cour, il n'était pas assez informé de tous les usages, du détail de la vie intime des trois ou quatre derniers rois, pour qu'on le chargeât de donner sur ce sujet des leçons au jeune prince. M. Amaury-Duval échappe aune partie de cette difficulté en soutenant que Montaigne rédigea les Instructions lorsqu'il vint à la cour en 1572, après avoir fait imprimer les œuvres de son ami La BoëUe, c'est-à-dire quand il avait déjà une réputation littéraire. S'il en était ainsi, il l'aul avouer que Catherine s'y serait prise un peu l;u(l pour insliuire son (ils, monté sur le trône depuis douze ans, majeur depuis neuf années.

A ne considérer que le style, et sans s'arrêter au fond (pii, je le répète, n'appartient qu'à une personne initiée à toules

les plus minutieuses habitudes des cours, et j'ajoute, à une personne qui avait foi dans les pratiques et les expédients d'une habileté cauteleuse, il me paraît impossible de reconnaître la forme nette, dégagée, la franche et vive allure de Montaigne dans la dictée de Catherine. Le post-scriptum qu'on invoque dépose lui-même contre l'interprétation qu'on lui donne. Catherine exphque à son fils pourquoi ce n'est pas elle-même qui a tracé de sa main son instruction : « Je l'ai fait écrire à Montagne, afin que le puissiez mieux lire. » Elle se méfie de son écriture : elle ne veut pas que la pensée du roi soit arrêtée par l'embarras de ses yeux ; en effet, son écriture est difficile à déchiffrer : on peut s'en assurer par ses autographes. Est-ce Montaigne qu'elle aurait choisi pour mieux peindre ? Lui-même se serait récusé : « l'escris si precipiteusement, que, quoyque ie peigne insupportahlement mal, i'aime mieulx escrire de ma main que d'y en employer une aultre. » (Livre I, chap. xxxix.)

Quant au titre de secrétaire de la reine , dont on le gratifie, remarquez que ni lui ni aucun de ses contemporains n'en font mention ; et ils parlent de toutes ses autres fonctions ou dignités, magistrat, militaire, maire de Bordeaux, négociateur, chevalier de Saint-Michel, gentilhomme de la chambre du roi. Tant qu'il siégea au parlement, il ne pouvait être conseiller, tenu à résidence à Bordeaux, et secrétaire constamment à la disposition de la reine partout où elle se trouvait.

Quel est donc le Montagne nommé dans le post-scriptum?

Pour répondre , j'ai besoin de m'expliquer à fond sur les avis en eux-mêmes.

Jusqu'à présent, tout le monde y a vu des conseils donnés par Catherine à Charles IX. Cette opinion , quoique universellement reçue, me paraît inadmissible. Ce n'est pas à Charles IX que la reine s'adresse : cela ne peut pas être.

En effet, elle écrit Con suppose que la date est de 1563) : « Il m'a semblé qu'il restoit ce que i'estime aussi nécessaire pour vous faire obéir à tout votre royaume, et rcconnoître combien desirez le revoir en Testât auquel il a esté par le

passé durant les règnes des rois, mes seigneurs vos père et grand père. Pour y parvenir, i'ai pensé qu'il n'y a rien qui vous y serve tant que de voir qu'aimiez les choses réglées et ordonnées , et tellement policées que l'on connoisse les desordres qui ont esté iusques ici par la minorité du roi votre frère, qui empeschoit que l'on ne pouvoit faire ce que l'on desiroit. Cela vous a tant déplu qu'incontinent que vous avez eu le moyen d'y remédier, et le tout régler par la paix que Dieu vous a donnée, que n'avez perdu une seule heure de temps à retabhr toutes choses selon leur ordre et la raison ; surtout aux choses de l'Eglise et qui concernent notre religion ; laquelle pour conserver, et par bonne vie et exemple, tacher de remettre tout à icelle, comme par la iustice conserver les bons , et nettoyer le royaume des mauvais , et recouvrer par là votre autorité et obéissance entière. »

Ces mots : la minorité du roi votre frère ne peuvent s'appli((uer à Charles IX. Ce prince avait eu pour prédécesseur son frère François II qui, lorsqu'il monta sur le trône, avait l'âge légal de la majorité des rois; aussi à son avènement n'y eut-il aucune régence comme celle que Catherine venait d'abandonner. Est-ce à un enfant de treize ans, mis en possession du gouvernement par la fiction de la loi , que la reine aurait dit qu'il avait un vif désir de revoir les choses telles qu'elles étaient sous Henri II et François I" ? Et cet enfant, qu'avait-il donc fait, depuis quelques mois qu'il tenait le sceptre, pour tout rétablir? En quoi avait-il travaillé aux choses de la religion? A ce moment, Catherine n'étaitelle pas encore favoi'able aux protestants, qui avaient obtenu les édils de 1562 , sous sa régence ? N'est-ce pas beaucoup plus tard qu'a régné la politique qui voulait nettoyer le royaume des mauvais , c'est-à-dire exterminer les huguenots ?

« Il faut souvent, écrit Catherine, combattre achevai, à la lance. » Ces jeux-là conviennenl-ils à un enlanl? « Venir chez moi on cbez la reine; » il n'y avait point de reine alors; Charles IX a épousé Elisabeth d'Autriche le 26 novembre

1570, et la jeune reine a fait son entrée à Paris le 5 mars

1571. « Voyez toutes les dépêches, de quelque part qu'elles viennent.... Si ce sont choses de quoi le conseil puisse vous soulager, les y envoyer.... Les autres choses qui ne dépendent que de votre volonté , commander les dépêches et réponses aux secrétaires. Le lendemain , avant que rien voir de nouveau, vous les faire lire, et commander qu'elles soient envoyées sans délai. » Est-ce possible pour un roi de treize ans?

Enfin, on n'avait pas besoin de donner à un enfant ces indications et plusieurs autres qui ne conviennent qu'à un homme fait, en lui remettant sous les yeux des traditions qui, en 15G9, quatre ans après la mort d'Henri II, n'avaient pas encore eu le temps de se perdre , et que Catherine avait sans doute conservées en tout ce qui dépendait d'elle.

Les impossibilités , les invraisemblances disparaissent si on admet que c'est à un autre de ses fils , à Henri III , que la reine mère adressait ses avis. Aucune des copies consultées n'indique la date de 1563. On n'y voit pas non plus que le document ait été écrit à Gaillon : «^ Monsieur mon fils , vous ayant delà envoyé ce que i'ai pensé vous satisfaire à ce que me distes avant que d'aller à Gaillon. » Que résulte-t-il de ces hgnes? uniquement que le roi avait eu un entretien avec sa mère au moment où allait avoir lieu un voyage à Gaillon, et qu'à ce sujet il avait déjà reçu une première lettre de Catherine ; les avis formaient le complément de ce qu'elle avait encore à lui dire. D'ailleurs la cour était-elle allée à Gaillon en 1563? Je n'en ai pas la preuve; probablement Catherine, si le roi y était allé, n'aurait pas eu besoin de lui écrire, car elle l'aurait accompagné afin de ne pas livrer son extrême jeunesse aux uifluences des grands qui se disputaient le pouvoir; c'est ce qu'elle fit en 1566 : au mois de septembre de cette année, le cardinal de Bourbon recevait le roi Charles et sa mère dans son château de Gaillon , et leur donnait de superbes fêtes , faisant représenter devant SCS nobles hôtes des pièces ou scènes allégoriques en vers, composées par le poëte Nicolas Filleul, de Rouen, et ensuite

imprimées avec dédicace à Catherine de Médicis , sous ce titre : Les théâtres de Gaillon à la royne *.

Henri III fit plusieurs voyages à Gaillon. En consultant le journal de l'Estoile , on voit qu'il s'y rendit avec sa mère le 27 lévrier 1576. Il partit aussi le 22 juin 1576; mais, cette fois, seul « avec la roync son espouse, s'en alla à Gaillon, et de là à Rouen , Dieppe et Havre de Grâce , pour forme de pourmcnade et pour se donner du plaisir. » Je ne pense pas que ce fut pendant ce voyage d'agrément que Catherine lâcha d'attirer l'attention de son fils sur les graves sujets dont elle avait à l'entretenir.

En juin 1578, Catherine, Henri et la reine vont à Écoucn, à Chantilly, puis passent à Trie, à Charleval , à Gaillon, à Rouen et à Dieppe ; le roi ne revient de son voyage de Normandie que le 3 juillet (journal de l'Estoile). « Dans ce même temps, dit également Jérôme Lippomano, ambassadeur vénitien, le roi, pour éviter les grandes chaleurs et pour son amusement, était allé à Chantilly et à Gaillon, lieux de plaisance du duc de Montmorency et du cardinal de Bourbon. De là il passa à Dieppe. « {Relat., t. II, p. 490.)

Le 2 août suivant, Ctithcrine partait pour aller conduire sa fille Marguerite au roi de Navarre, son époux. Je crois que c'est pendant cette longue excursion, qui dura dix-huit mois, qu'elle adressa les Avis à son fds. Précisément parce que son absence se prolongeait , elle devait tenir à faire entendre sa voix de loin , à se rendre connue présente par ses conseils politiques, ehe qui, toute sa vie, a travaillé avec activité aux affaires de l'État.

Du commencement des Avis , il résulte qu'Henri avait dit avant d'aller à Gaillon des choses qui exigeaient réflexion et réponse ; ces mots n'empochent pas de penser que lorsque le roi allait à Gaillon, sa mère y allait avec lui : en effet, elle racconq)agnait dans le voyage de juin 1578. Au retour, elle avait à i)réparer son départ pour la Guyenne; ce n'était pas

I. Comptes de dépenses de la rnnstruction du rltdlcau de Gaillon, par M. ni;\ill('. Iriirodiiction. (loi ouvrage fait partie de la colleclioii des docuiiiciils l)oiir servir ù l'Iiisloire de i'raiicc.

une excursion ordinaire; la reine mère fut fort accompagnée : toute sa cour partit avec elle. Probablement c'est pendant la route ou quand elle fut arrivée à Nérac qu'elle écrivit à son fils, sur ce qu'il lui avait dit avant d'aller à Gaillon, les instructions qui nous ont été conservées ^

Ce qu'il faut démontrer maintenant, c'est que les avis écrits par Catherine conviennent à l'histoire et à la situation d'Henri III en 1578.

Catherine avait toujours eu pour son fils Henri une préférence qui excitait la jalousie de ses autres enfants. Mais, chez cette femme supérieure, la tendresse maternelle n'obscurcissait point la sagacité pohtique : plus elle aimait Henri, plus elle s'affligeait des torts de sa conduite , el de la mauvaise opinion qui s'exprimait hautement sur lui parmi la noblesse et dans le peuple. Sa manière de vivre lui attirait le dédain de quelques-uns , la haine du plus grand nombre, le mépris de tous. Il avait rapporté de Pologne des façons hautaines tout opposées à la franchise respectueuse des habitudes de la cour de France. Il se montrait peu aux gentilshommes de grande maison qui l'entouraient et s'enfermait presque constamment avec quelques favoris, qu'il comblait d'honneurs et de richesses. Sa vie de débauches avec ses mignons l'éloignait de la compagnie des dames. D'indignes recherches de toilette ou des amusements ridiculement puérils remplaçaient les nobles exercices des rois ses prédécesseurs, et lui faisaient négliger les occupations sérieuses , repousser l'examen des affaires de l'État; enfin, soit superstition, soit hypocrisie, il joignait à ses dérèglements les pratiques d'une dévotion outrée.

Ces faits se passaient au grand jour, et les murmures du

1. La première lettre qu'elle lui envoya de Nérac est du 16 octobre, comme on le voit par cette mention du journal de l'Estoilc : « Le jeudi 16 octobre, le roi va a Olinville, où il chasse et passe son temps, et là reçoit nouvelles de la royne sa mère, du bon et gracieux accueil et magnifique réception que le roy de Navarre avoil faite, à Ncrac, à elle et à la royne de Navarre, sa fille, et comme elle s'en alloit en Languedoc, pour tascber à y composer les affaires de l'Esiut, et les troubles recommençants entre ceux de la religion et les catlioliquc ; lesquelles nouvelles le roy eust pour fort agréables. »

mécontentement public arrivaient aisément à Catherine. Reine et mère , elle tenta de réformer, par des observations douces, par les conseils de son expérience, ce que la conduite de son fds avait de plus blessant ; elle paraît lui avoir écrit une première fois, et sur les sujets les plus importants. Ses seconds avis sont un complément des premiers : la reine pense que ce qui lui reste à dire est aussi nécessaire pour assurer l'obéissance de tout le royaume.

Il faut admirer l'habileté insinuante de Catherine , le soin avec lequel elle évite tout ce qui pourrait irriter, le choix ingénieux des moyens qu'elle propose, la profonde connaissance qu'elle possédait des mœurs de la cour et de l'enîcacité de certaines petites ressources d'où les princes peuvent tirer de grands avantages.

Elle se garde de jamais rappeler le souvenir de rien de ce qui s'est fait sous Charles IX. Les deux frères ne s'aimaient pas; on l'avait vu surtout par l'empressement que Charles avait mis à faire partir Henri pour la Pologne aussitôt après l'élection. Catherine flatte l'aversion de son fils , et peut-être son propre ressentiment (Charles, dans ses dernières années, subissait impatiemment et pensait à secouer le joug de sa mère*), en rattachant les désordres de l'État à la minorité du précédent roi; elle caresse son amour-propre en lui disant que , dès qu'il a eu le moyen d'y remédier et de tout régler

1. S'il faut en croire le récit confidentiel attribué à Henri III , cette disposition (lu roi aurait été entretenue par (loligny, et l'aveu qu'il aurait fait de sa dernière conversation avec l'amiral, blessé, aurait déterminé Catherine et Henri à pousser Charles à l'assassinat du chef calviniste : « Nous dict brusquement, porte ce récit qui aurait été arraché au roi par les importunités de sa mère et de son frère, et avec dcsplaisir jurant par la mort Dieu, que ce que luy disoit l'admirai estoit vray, et que les roys ne se recognoissoicnt en France qu'autant qu'ils avoicnt de puissance de bien ou mal faire à leurs suiets ou serviteurs, et que ceste puissance et manienientd'alTairesdc tout l'Kstat s'ostoil finement escoulee entre vos mains; mais que ceste supcrintendanre et autliorité me pouvoit cstrc quchiue iour grandement prciudiciabic et à tout mon royaume, et que ic la devols tenir pour suspecte et y prendre garde : dont il m'avoil bien voulu advenir, comme l'un de mes meilleurs suiets cl si;r\ileurs, avant (pie mourir. » (« Discours du roy Henri Hl à un personnage d'honneur et de qualité estant |)res de Sa Majesté à C.racovie, des causes et motifs de la Saiucl Darlhclcmy , » à la suite des Mémoires de Yilleroy ),

192 JIONTAIGNE GENTILHOMME ORDINAIRE

par ]a paix que Dieu lui a donnée , il n'a pas perdu une heure à rétablir toutes choses selon l'ordre, surtout les choses delà rehgion. En effet, à peine arrivé en France, dans un conseil tenu à Lyon en 1574, Henri avait décidé la guerre contre les calvinistes, et avait de sa personne assisté au siège de Livron (de Thou, livre LIX). L'année suivante, il avait accordé une trêve et la paix dite de Monsieur. La guerre ayant ensuite recommencé, à la suite des exigences intolérantes des états de Blois et de la Ligue, à la tête de laquelle le roi s'était placé, Henri avait donné l'édit de pacification de Poitiers, en septembre 1577, édit qui fut reçu avec un applaudissement général , dit de Thou , et que le roi appelait ordinairement son édit.

Après l'avoir ainsi disposé favorablement à l'écouter, la reine lui donne des conseils de conduite domestique propres à faire cesser les justes reproches qu'on lui adressait et que je résumais tout à l'heure. « le pense, lui dit-elle, que vous voyant réglé en votre personne et façon de vivre , et votre cour remise avec l'honneur et police que l'y ai vues autrefois, cela sera un exemple pour tout votre royaume, et une connoissance à un chacun du désir et volonté qu'avez de remettre toutes choses selon Dieu et la raison. » Elle désire que, pour contenter la noblesse , il fasse comme le feu roi son père : lorsqu'il s'habillait, « tous les princes, seigneurs, capitaines, chevaliers de l'ordre, gentils hommes de la chambre, maistres d'hôtel, gentils hommes servants, entroient, et il parloit à eux, et le voyoient, ce qui les contentoit beaucoup. »

Au prince ennemi des affaires, éloigné de sa noblesse , des dames et des exercices élégants ou militaires, Catherine fait ces recommandations : « Que donnassiez une heure ou deux à ouïr les depesches et affaires qui, sans votre présence, ne se peuvent dépêcher, et ne passer les dix heures sans aller à la messe ; que tous les princes et seigneurs vous accompagnassent, et non comme ie vous vois aller, que n'avez que vos archers.... Apres dincr, pour le moins deux fois la semaine, donner audience, qui est une chose qui contente in-

finiment vos suiets.... et venir chez moi ou chez la reine S afin que l'on connoisse une façon de cour, qui est chose qui plaist infiniment aux François.... Sur les trois heures après midi, que vous alliez vous promener à pied ou à cheval, afin de vous montrer et contenter lanohlesse; et passer votre temps avec cette ieunesse à quelque exercice honnête, sinon tous les jours, au moins deux ou trois fois la semaine : cela les contentera tous beaucoup , l'ayant ainsi accoustumé du temps du roi votre père, qui les aimoit infiniment.... L'apres soupee, deux fois la semaine, tenir la salle du hal; car i'ai ouï dire au roi votre grand père « qu'il falloit, pour vivre « en repos avec les François et qu'ils aimassent leur roi, les « tenir joyeux et occupera quelque exercice. » Pour cet effet, il faut souvent combattre à cheval, à pied, avec la lance. » On sait que jamais la fureur des duels ne fut portée pkis loin que sous Henri III, et que les gentUshommes se battaient jusque dans les salles du Louvre^; on sait aussi que le palais du roi abritait toutes sortes de désordres. Catherine expose en détail les mesures de police de la cour, qui, du temps de François P"" et d'Henri H, garantissaient la tranquillité et la décence intérieures; elle comprenait qu'il fallait rappeler ces règles à un prince qui s'en était tant écarté : « le vous ai

1. Henri III avait épousé, le 1 G février 1575, l-ouise de Lorraine, fille du comte de Vaudémont.

2. C'est en janvier 1578 qu'avaient eu lieu les scandaleuses et violentes querelles de Bussi et de Granimont, à l'occasion desquelles le roi avait témoigné son mécontcment et ordonné des mesures de répression. «Ce mesnie iour (10 janvier), le roy estant en sa clianibre, et autour de luy grand nombre de princes, seingneurs et gentils hommes, leur fit de sa bouche une belle et grave remonstrance touchant les querelles qui iournellement se prenoient entre eux, mesmc en son chasteau et près de sa personne ( chose cajjitale par les lois du royaume), et encores pour des occasions légères et de néant, ce qui lui desplaisoit grandement: et pour y obvier par l'advisdes princes et seingneurs de son conseil, il avoit arresté certaines ordonnances contre tels (luercleurs, et pour la punition et instice exemplaire d'iceux, (pi'il entcndoit faire publier et strictement garder. ¥a de fait, elles furent peu de iours après i)iil)liees, et imprimées, et neanlmoins, 1res mal gardées, comme sont ordinairement en France toutes les ordonnances.)! ^L'Lstoile.) i. 'inobservation des ordonnances récentes était une occasion pour Catherine de rappeler à son fds les r^'glenients des rois SCS prédécesseurs. L'année 1578 est au.ssi l'époque des attaques qui firent périr Quélus, Maugiron, Scliondjerg, Saint-Mégi in.

bien voulu mettre tout ceci de la façon que ie l'ai vu tenir aux rois vos père et grand père , pour les avoir vus tous aimés et honorés de leurs suiets ; et en esloient si contents que, pour le désir que i'ai de vous voir de mesme , i'ai pensé que ie ne vous pouvois donner meilleur conseil que de vous régler comme eux. »

La reine ne veut pas borner ses avis à ce qui concerne la police de la cour; elle sait combien la réputation d'Henri a souffert de son insouciance pour les personnes et pour les affaires, et de l'empire absolu qu'il a laissé prendre à ses favoris : « Il me semble, écrit-elle avec infiniment d'adresse, qu'une des choses la plus nécessaire pour vous faire aimer de vos sujets , c'est qu'ils connoissent qu'en toutes choses avez soin d'eux , autant de ceux qui sont près de votre personne que de ceux qui en sont loin. Je dis ceci , parce que vous avez vu comme les malins , avec leur méchanceté , ont fait entendre partout que vous ne vous souciez de leur considération, aussi que n'aviez agréable de les voir; et cela est procédé des mauvais offices et menteries dont se sont aidés ceux qui , pour vous faire haïr, ont pensé s'établir et s'accroitre. » Sachant que souvent les dépêches nécessaires sont restées un mois ou six semaines sans réponse , ce qui a fait penser que ces malins disoient vrai, elle supplie le roi, dans les termes que j'ai transcrits, de ne pas omettre un seul jour de voir toutes les dépêches et de s'assurer ensuite qu'il y a été répondu.

Les personnes venues de province étaient souvent reçues avec insolence par les favoris. Catherine recommande à Henri de parler lui-même à tous ceux ayant charge en province qui viendraient pour le voir, de leur parler de leur charge ou de leurs affaires, de les bien accueiUir, de les entretenir au besoin de leur ménage, afin de leur montrer du plaisir à les voir : « En ce faisant, les menteuses inventions qu'on a trouvées pour vous déguiser à vos suiets seront connues de tous. »

Les favoris, abusant de leur crédit, disposaient scandaleusement des places ut des honneurs, lis étaient trop puis-

sants pour que Catherine les attaquât ouvertement; elle prend un détour plein de discrétion et d'esprit : •< Aussi ie vous dirai que, du temps du roi Louis douzième, votre aïeul, qu'il avoit une façon que je desircrois infiniment que vous voulussiez prendre pour vous oster toutes les importunités et presses de la cour, et pour faire connoître à tous qu'il n'y a que vous qui donne les biens et honneurs ; vous en serez mieux servi et avec plus de faveur. » Le bon roi Louis XII portait dans sa poche une liste de tous ceux qui avaient charge de lui , et une liste des offices , bénéfices et autres choses qu'il pouvait donner. Il avait enjoint à quelques personnes dans chaque province de l'avertir immédiatement, et lui seul, de tout ce qui viendrait à vaquer; il consultait ses listes et donnait à qui bon lui semblait; il refusait toujours à ceux qui demandaient : « Aussi, ajoute Catherine, estoit-il le roi le mieux servi , à ce que i'ai ouï dire , qui fut iamais, car ils ne reconnoissoient que lui, et ne faisoit on la cour à personne, estant le plus aimé qui fut iamais, et prie Dieu qu'en fassiez de mesme ; car tant qu'en ferez autrement, aux places ou autres inventions, croyez qu'on ne tiendra pas le don de vous seul, car l'en ai ouï parler où ie suis*. » Elle lui conseille aussi de suivre l'exemple de François I", qui, dans chaque province , mettoit peine de contenter une douzaine de personnes qui avaient plus de moyen dans le patjs , atin de se faire avertir de tout ce qui se passait; de sorte que rien ne pouvait bouger qu'il ne le sût, et qu'il avait le temps de pav rer ou de remédier à tout : « le pense que c'est le remède dont vous pourrez user pour vous faire aisément et promptement bien obéir, et osier et rompre toutes autres ligues, accointances et menées , et remettre toutes choses sous votre autorité et puissance seule*. »

1. La reine Marguerite, qui n'aimait pas la cour ni la personne île son frère, avait bien pu parler en ce sens à Callicrint-, qui, en 1578, se trouvait, avec sa fille, ù la cour de Navarre.

2. dette (lcrni(''rn phrase peut <*tre consldt^rde comme une adroite allusion aux Ciulse, ipic, dès l'aun(*e précédente, Henri avait couimniicé à craindre séricusi'incnt fde lliou, livre LXHI).

Le long et curieux règleuieul qu'Henri III (it, en 1588, sur les secrétaires d'É-

Évidemment les extraits qu'on vient de lire s'accordent avec l'âge, les habitudes d'Henri III et les faits de son règne; Us ne se concilient point avec l'âge , la conduite et l'iiistoire de Charles IX.

Enfin, une dernière preuve , et ce n'est pas la moins forte, se trouve dans les actes émanés d'Henri III. Au mois d'août 1578 , c'est-à-dire quelque temps après les sérieuses conversations qu'il avait eues avec sa mère, et peut-être après la première lettre qu'elle dit , dans ses Avis , lui avoir déjà écrite (elle était partie le 2 août), le roi publia des règlements généraux contenant des dispositions répressives de plusieurs graves abus , et un long règlement sur le service de la maison du roi. Or, c'est aux conseils de sa mère, qu'Henri reporte l'honneur de l'initiative : « Le roy n'ayant rien plus à cœur ni plus recommandé par la royne sa mère que de remettre le royaume en son ancienne forme , dignité et splendeur pour le repos et soulagement de ses subiects, et n'ayant pu jusques icy sa bonne et droicte intention et celle de la dicte dame estre effectuée à cause àes troubles qui ont quasi tousiours agité le royaume depms son retour en iceluy , lesquels ont introduit tel desordre et confusion qu'à grand peine s'y recongnoit il un seul trait de ceste ancienne probité, dignité et splendeur qui reluisoit du tenqjs de ses prédécesseurs , Sad. Maiesté ayant par la grâce de Dieu pacifié les dits troubles, a bien voulu attendant d'y

lal monlic que ce prince suivait le conseil de tout voir par lui-même et de vouloir que tout lût rapporé à lui seul, affaires, décisions, bienfaits. La même main qui a signé le renvoi des secrétaires d'État de Bellièvre, Villeroy, Brulart et l'inart, écrivait, sous la dictée de l'esprit de méfiance et de dissimulation, les dispositions nou\ elles concernant le secrétariat. Voy. le texte de ce règlement Irès-reniarquablc dans le Traité des droits, etc., annexés, en France, à chaque dignité, office, etc. .par Guyot, tome II, p. 216, et dans l'Histoire duconsvildu ro(, par Guillart, p. 12G. Ces deux ouvrages donnent le règlement comme fait à Blois au mois de mai 1688. Évidenunent, cest une erreur. Henri 111, au comniencement de mai, se trouvait à Paris; quand il en fut chassé par les ligueurs des barricades, il se rendit à Chartres, qu'il ne quitta qu'en juin, pour se transporter à Kouen. Il est probable que si le règlement a été réellement rédigé à Bhiis, sa date est voisine de celle du renvoi des quatre secrétaires d'Etat, lc(|ucl eut lieu le 8 septembre {Mémoires de Villeroy). Le roi était arlivé a Blois le 1'^'^ septembre [Journal de l'EstoilC;.

DE LA CHAMBRE DU ROI. i97

pourvoir plus amplement quand la paix sera mieux establie qu'elle n'est, faire les règlements qui s'ensuivent. » (Gollect. de Brienne, t. CCLVI, fol. 35.)

Le complément annoncé se lit longtemps attendre ; Hem*i était livré à ses vices et fuyait les affaires sérieuses : il ne prit à cœur son rôle de roi que quand la Ligue redevint menaçante ; c'est à cette époque, en janvier 1585, qu'il fit de nouveaux règlements g-énéraux * qui reproduisent , en y ajoutant beaucoup, ceux de 1578; il déclare, à peu près dans les mêmes termes , qu'il agit conformément aux conseils de sa mère , formule que , d'ailleurs , il emploie encore dans d'autres actes de son règne : <« Le roy n'ayant rien plus affecté ny plus recommandé de la reine sa mère que de restablir son royaume en son ancienne forme, dignité et splendeur pour le repos et soulagement de ses subiecls, ce qu'il embrassera tousiours de toute affection, ainsy que depuis peu les effets se sont ensuivis en ce que les affaires l'ont pu permettre , considérant aussy le dict seigneur que les troubles ont apporté une telle licence, desordre et confusion en toutes sortes d'estats et fonctions qu'à grand peine se recognoit il plus un seul trait de ceste ancienne probité, dignité et splendeur qui luisoit du temps de ses prédécesseurs à quoy il est très désireux de remédier ainsy qu'il a commencé; ce qu'attendant de pouvoir plus generallement et amplement où il ne veult perdre une occasion il a fait dresser les règlements qui suivent. »

On reconnaît dans ces préambules l'influence et les idé(^s de Catherine; on les trouve dans plusieurs dispositions du règlement, par exemple, celles qui concernent les querelles dans les logis du roi ; l'article suivant n'est que la sanction des recommandations qu'on a vues dans les Avis : « Sa Maicsté voulant, comme il est raisonnable, que cbacun recognoisse les honneurs et bicnfaicts procéder de sa libéralité

1. a Rciglenicnls généraux faicls par le roy le premier jour de janvier 1&85, Ips quelz ilcsl 1res résolu de garder, cl vcul désormais ostre ol)servez de cliascun pour son regard, dctTeudant Ires exprcssenicnl à tous de n'y contrevenir en aucune sorte. » Voy. CiOllcction de Itrienne, tome CCLVI, fol. 157.

d98 MONTAIGNE GENTILHOMME ORDINAIRE

et non d'aullres, a voulu doresenavant Sadite Maiesté pour eslre d'assez facile accez à eslre liien honorez ses dicts subiects de la requérir eux mesmes luy estre faict demande par aucun médiateur soit de bouche ou par escript en placet ou aullremcnl que par les personnes propres qui les vouldront impetrer d'elle.... affin que les dicts honneurs, grâces et bienfaits ne soient attribués à la dicte recommandation , ains à la pleine libérable de Sadicte Maiesté, de la quelle seule désormais elle veut qu'on la tienne et recognoisse , n'entendant neantmoins y comprendre la royne sa mère, pour l'honneur, tendresse et singulière amitié que Sa Maiesté luy porte, et aussy la royne sa femme, pour n'estre tous trois qu'une mesme chose. »

En rétablissant la véritable date des a\is de Catherine à son fds, on arrive à connaître quel est le Montagne qui tenait la plume. Il y avait à Paris et à Montpelher des familles du nom de Montaigne {Essais, livre II, chap. xvi); ailleurs des Lamontaigne , le journal de l'Estoile parle d'un Lamontagne , ou Montagne , qui était un familier de la maison de Guise (voy. p. 58). Selon Moreri , Jacques de Montagne, né à Montpellier, y était avocat général en 1660; il vint à la cour en 1562, pour défendre la conduite des religionnaires; cela porte à penser qu'il était calviniste, et il n'est pas probable que Catherine l'ait immédiatement pris à son service en quahté de secrétaire , comme il faudrait l'admettre si les Avis étaient de 1563. Ce Jacques de Montagne paraît s'être fait remarquer , soit dans sa mission, soit lorsque la cour traversa le midi en 1565; Charles IX le plaça auprès de sa mère, et ensuite le nomma maître des requêtes. C'est lui, on n'en saurait douter, qui a contre-signe, en qualité de secrétaire, un acte, de 1570, signé de Catherine, et dont M. Payen possède, en manuscrit original, les dernières lignes et les signatures; celle du secrétaire Montagne est complètement différente de l'écriture bien connue de Michel Montaigne. Henri III fit donner à Jacques do Montagne des lettres de noblesse en 1575 ou 1576; il est probable qu'il continua de rester au service de la reine mère.

Ce serait lui qui aurait accompagné Catherine dans le long voyage de 1578. Qui sait si Montaigne, l'ayant rencontré dans une visite à la cour de Nérac , n'en aurait pas pris occasion pour noter qu'il y avait des Montaigne à Montpellier ?

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