‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 25 sur 60 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Amour de Montaigne pour l'ancienne Borne. — Ambitionne le titre de citoyen romain. — Passage des Essais et diplôme. — Biographes ont foi à la spontanéité de l'honneur décerné. — Montaigne avoue qu'il l'obtint avec beaucoup de peine.

Montaigne avait parlé le latin avant le français; enfant, il avait vécu avec les livres et les souvenirs des Romains : « Le soing des morts nous est en recommandation: or, i'ay esté nourry , dez mon enfance , avec ceux icy : i'ay eu cognoissance des affaires de Rome, longtemps avant que ie l'aye eue de ceulx de ma maison : ie sçavois le Capitule et son plan , avant que ie sceusse le Louvre ; et le Tibre avant la Seine. I'ay eu plus en tête les conditions et fortunes de Lucullus , Metellus et Scipion , que ie n'ay d'aucuns hommes des nostres.... I'ay attaqué cent querelles pour la deffense de Pompeius , et pour la cause de Brutus : cette accointance dure en cores entre nous.... me trouvant inutile à ce siècle, ie me reiecte à cet aultre ; et en suis si embahouïné , que Testât de cette vieille Pioine, libre, iuste et florissante (car ie n'en ayme ny la naissance , ny la vieillesse) m'intéresse et me passionne. » (Livre IX, chap. ix.)

La Rome moderne lui paraît aussi mériter qu'on l'aime ; ce qui lui plaît en elle , c'est qu'elle est » seulle ville commune et universelle : le magistral souverain qui y commande est recognu pareillement ailleurs : c'est la ville métropolitaine de toutes les nations chrcsticnncs. L'Espaignol et le François , chascun y est chez soy ; pour estre des princes de cet Estât , il ne fault qu'cstre de chrestienté , où qu'elle soit. » {Eod.)

Avec quel intérêt Montaigne visita Rome , dans son

voyage de 1580, il est inutile de le dire; avec quelle magnifique éloquence il en fit la description , on peut le voir dans quelques pages de son récit. Vue de près, la Rome moderne eut beaucoup à souffrir des souvenirs de l'ancienne ; son état politique et moral inspirait peu d'estime au moraliste , et fournissait matière à des réflexions dédaigneuses ou à des observations caustiques. Mais n'importe, c'était toujours la patrie des grandes ombres , le théâtre du glorieux passé ; Montaigne y tenait par les pensées de toute sa vie : il voulut y tenir, de plus, par un lien officiel, public ; il ambitionna le titre de citoyen romain , par religieuse mémoire de son authorité ; ce grand nom flattait les préoccupations de son esprit el les faiblesses de sa vanité.

11 regarde comme un des bonheurs de sa vie d'avoir obtenu sa bulle de bourgeoisie romaine; il s'empresse de le constater dans ses Essais ; il mentionne avec complaisance les circonstances qui peuvent rehausser l'honneur qu'on lui a décerné ; il prévient les railleurs en se mettant avec eux , et en faisant une spirituelle confession, qu'A a la mahce et le droit de prêter à tout le monde :

« .... Elle (la fortune) m'a faict quelques faveurs venteuses , honnoraires et titulaires , sans substances , et me les a aussi, à la vérité, non pas accordées, mais offertes.... Parmy ses faveurs vaincs , ie n'en ay point qui plaise tant à cette niaise humeur qui s'en prist chez moy, qu'une bulle authentique de bourgeoisie romaine , qui me fout octroyée dernièrement que i'y estois , pompeuse en sceaux et lettres dorées , et octroyée avecques toute gracieuse libéralité. Et parce qu'elles se donnent en divers style, plus ou moins iavorable; et qu'avant que l'en eusse veu , l'eusse esté bien ayse qu'on m'en eust montré un formulaire, ie vculx , pour satisfaire à quehiu'un , s'il s'en treuve malade de pareille curiosité à la mienne , la transcrire icy en sa forme :

« Quod Iloralius Maximus, Marlius, Cecius, Alcxander Mulus , aima! urbis conservalores, de ilhislrissimo viro Michaele Montano, equilo sancti Michaclis, et a culiiculo

régis chrislianissimi , Romana civitate donando, ad senatuni retulerunt. S. P. Q. R. de ea re ita fieri censuit.

« Quum , veteri more et instituto , cupide illi semper studioseque suscepti sint , qui virtute ac noLililate prœstantes , magno Reipublicœ nostrœ usui atque ornamento fuissent, vel esse aliquando possent : Nos, majorum nostrorum exemple atque auctoritate permoti , prœclaram hanc consuctudinem nobis imitandam ac servandum fore censemus. Quamobrem quum illustrissimus Michael Montanus, eques sancti Michaelis , et a cubiculo régis christianissimi , Romani nominis studiosissimus , et familiœ laude atque splendore, et propriis virtutum meritis dignissimus sit, qui summo senatus populique Romani iudicio ac studio in Romanam civitatem adsciscatur ; placere senatui P. Q. R. illustrissimum Michaelem Montanum , rébus omnibus ornatissimum, alque huic inclyto populo carissimum, ipsum posterosque in Romanam civitatem adscribi , ornarique omnibus et prœmiis et honoribus , quibus illi fruuntur , qui cives patriciique Romani nati , aut iure optimo facti sunt. In quo censere senatum P. Q. R. se nontam illi ius civitatis largiri, quam debitum tribuere , neque magis benefîcium dare , quam ab ipso accipere , qui , hoc civitatis munere accipiendo , singulari civitatem ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S. C. auctoritatem iidem conservatores per senatus P. Q. R. scribas in acta referri, atque in Capitolii curia servari , privilegiumque huius modi fieri, soliloque urbis sigillo communiri curarunt. Anno ab urbe condita CXD ccc xxxi, post Ghristum natum M. D. LXXXI. III idus martiis.

« Horatius Fuscus, sacriS. P. Q. R. scriba.

« Vincent. Martholus , sacri S. P. Q. R. scriba. «

«« N'estant bourgeois d'aulcune ville*, ie suis bien ayse de l'estre de la plus noble qui feut et qui sera oncques. Si les aultres se rcgardoicnt altentifvement , comme ie fais , ils se

1. Pourtant il fut nommé maire de Bordeaux la mCme année, élection qui supposait nécessairement le droit de bourgeoisie.

trouveroient , comme ie fais, pleins d'inanité et de fadeze. De m'en desfaire , ie ne puis sans me desfaire moy mesme. Nous en sommes tous confits , tant les uns que les aultres : mais ceulx qui ne le sentent en ont un peu meilleur compte , encores ne sçais ie. >» (Livre III , chap. ix.)

Les contemporains ont rappelé cet acte de la vie publique de Montaigne : « Estant à Rome , dit Estienne Pasquier , il fut fait, par honneur, bourgeois de la ville. » (Lettre I , livre XVIII.)

Scevole de Sainte-Marthe voit dans le titre de citoyen romain offert à Montaigne , un hommage spontané à la science et au talent; il ne peut s'empêcher, en même temps, de noter le mouvement de vanité qui a porté Montaigne à consigner son diplôme dans ses écrits :

« Quantam porro sibi peperit ex illius pulcherrimi operis editione vel apud externas nationes eruditionis et sapientiœ opinionem tum patuit, cum ipsa illa Roma , quœ inter omnes totius orbis terrœ civitates principem sibi locum vendicat , eum ultro in civium suorum numerum allegit, atque cooptavit. Nec potuit sibi temperare vir ceteroque ah inani gloriœ cupidifate remotissimus quominus hune honorem sibi habitum postcris prœdicaret, ipsumque Romanorum diploma scriptis suis intersereret. »

Plus tard , on continua de croire à la spontanéité de l'honneur fait à Montaigne ; La Dixmerie dit, dans son Éloge : « Grégoire XIII voulut que Rome le comptât parmi ses citoyens. Le diplôme lui en fut expédié. C'était rappeler cette ville fameuse à ses anciens principes. Grégoire ne fit dans cette circonstance que ce qu'Auguste aurait fait bien des siècles avant lui. » « Ce fut pendant le séjour qu'il y fit (à Rome) , que son mérite lui fit donner des lettres de bourgeoisie romaine ; « écrit le président Rouhier. Moreri copie littéralement cette pbrase.

Que tout le monde en France s'y soit trompé, cela n'a rien d'étonnant : Montaigne n'avait rien fait pour dissiper l'erreur causée par le cliapitre des Essais; sans la publication de son journal de voyage , la postérité aurait recueilli ,

avec tant d'autres , ce petit mensonge historique. Heureusement Montaigne , qui savait à quoi s'en tenir , a écrit le souvenir de ce qui s'était passé : cette faveur que la fortune lui avait non accordée mais offerte, c'était, il faut bien le roconnaître , une concession obtenue avec peine ; Montaigne avait dû mettre en mouvement l'intervention du majordome du pape, dont il s'était fait un ami, et qui employa l'autorité du pontife auprès des représentants du sénat et du peuple romain :

« le recherchai et amploïai tous mes cinq sans de nature pour obtenir le titre de citoyen romein , ne fut ce que pour l'antien honur et religieuse mémoire de son authorité. l'y trouvai de la difficulté; toutefois, je la surmontai, ny ayant amploïé nulle faveur , voire ny la science seulemant d'aucun François. L'authorité du pape y fut amploïée , par le moien de Philippo Musotti , son maggiordomo , qui m'avoit pris en singulière amitié , et s'y pena fort ; et m'en fut despeché lettres 30 Id. martii 1581 , qui me furent randues le 5 d'avril très autantiques , en la mesme forme et faveur de paroles que les avoit eues le seigneur lacomo Buon Compagnon , duc de Sero , fils du pape. C'est un titre vein ; tant y a que i'ai receu beaucoup de plesir de l'avoir obtenu. »

Cette version est moins flatteuse que celle des Essais, et elle met aux prises la vanité de Montaigne avec sa véracité. Par bonheur , il s'agit de peu de chose ; après tout , quelles que soient notre admiration et notre sympathie , le vrai est ce qu'il peut.

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