CHAPITRE VIll
Montaigne part pour les eaux thermales ; — passe à la Fère ; — aux bains délia Villa reçoit la nouvelle de son élection; reçoit à Rome la lettre des jurats; refuse. — Lettre d'Henri III qui. lui ordonne d'accepter. — Revient dans son château. — S'applaudit d'avoir accepté. — Importance de la municipalité de Bordeaux, noblesse exigée du maire. — Privilèges des bourgeois ; habile politique des Anglais; infraction par les Français , et troubles qui en résultent. — Villes filleules. — Composition du corps de ville ; — jurats, prud'hommes, conseil des Trois-Cents ; élections des jurats et prud'hommes. — Prérogatives du maire; nomination sous les rois anglais, puis sous les rois de France; élection rétablie en 1550 ; serment. — Fonctions et attributions des maires et jurats ; officiers de la commune. — Origine et texte del'édit de 1550. — Droits successivement rendus à la commune. — Après son acceptation, Montaigne écrit pour se dépeindre tel qu'il est. — Ses titres à être élu. — Présente la défense de sa mairie. — Épigramme de Balzac. — Biographes louent son administration. — L'histoire de son exercice est peu connue.
— Se divise en deux époques. — M. le maréchal de Matignon lieutenant général ; époque de sa nomination, son caractère, ses rapports avec Montaigne. — Le maire de Bordeaux entrait en fonction immédiatement, et non pas un an seulement après son élection; discussion ; preuves spéciales pour Montaigne. — Assiste à l'ouverture des séances de la chambre de justice ; Antoine Loisel, avocat général, lui dédie sa remontrance. — Extinction de la traite foraine.
— Montaigne va à la cour pour une idîaire de la ville ; ordonnance favorable rendue par Henri III. — Synode provincial assemblé à Bordeaux. — Montaigne est réélu en 1583 ; sa réélection et le choix des trois nouveaux jurats sont attaqués ; arrêt du conseil d'État et lettres patentes du roi maintenant sa continuation et annulant la nomination des jurats ; re(iuète contre celte décision. — Fin de celto affaire. — Pétition au roi de Navarre pour la liberté dos coinmunications sur la Garonne. — Différents actes de la jurade relatifs à des statuts ou règlements de plusieurs corps de métiers. — Bordeaux maintenu tranquille malgré les premières agitations de la Ligue. — Montaigne s'absente pondant Ihiver; réclamé par les jurats. — Pro-
grès de la Ligue , situation difficile vis-à-vis le roi de Navarre ; lettre de ce prince aux maire et juratsde Bordeaux. — Il n'y a pas émeute à ce moment; prévenue par Matignon. — Maire, jurats et autres convoqués chez le maréchal; Vaillac sommé de remettre le château Trompette, soumission, prise de possession, procès-verbal. — Montaigne porte ces nouvelles au roi de Navarre. — Henri III ordonne à Matignon de se rendre à Agen. — Revue des compagnies armées des habitants de Bordeaux. — Ordre maintenu pendant l'absence de Matignon ; lettre que lui écrit Montaigne sur ce qui se passe dans la ville elle pays; — nouveau voyage auprès du roi de Navarre. — Maladie contagieuse, ordinaire à Bordeaux, éclate en juin 1585, avec une extrême violence. — Montaigne se retire; va protéger sa famille; pillage de son château. — Refuse aux jurats d'aller aux élections; sa lettre. — M. de Moncuq, jurât, écrit au maréchal, sur l'état de la ville et les élections prochaines.
Montaigne venait de terminer la première édition des Essais; il en avait signé, chez lui, la préface le 1" mars 1580 '. Trois mois après , il se préparait à un long voyage. Les premiers feuillets de son journal de route , retrouvé dans son château, cent quatre-vingts ans après sa mort , manquaient au manuscrit; on n'y voit donc pas quels motifs déterminèrent son départ , et on ne connaît pas les premières étapes de son itinéraire. Les Essais nous apprennent les raisons qui lui faisaient aimer les voyages en général : celui-ci eut probahlement pour but principal la visite et l'usage des eaux minérales les plus renommées; Montaigne pratiquoit la cholique par la libéralité des ans , et il avait la pierre ; il se résignait à ses souffrances : « En dix huict mois ou environ qu'il y a que ie suis en ce mal plaisant estât, i'ay desia appris à m'y accommoder. » (Livre II, chap. xxxvii.) Toute-
1. Et non le 12 juin, comme le portent des éditions modernes. Cette date du 12 juin est celle de la préface de l'édition de 1588. Est-ce Montaigne, est-ce son imprimeur, qui, en changeant le ciiiffre du mois et de l'année, a laissé, comme à la première édition, l'indication du lieu, Montaigne? Quelle que soit l'explication de cette erreur, il n'en reste pas moins certain que Montaigne ne résidait pas dans son cliâteau le 12 juin 1688; il en était parti au commencement de l'année ; il a ensuite séjourné à Paris, à Gournay, à Rouen, à Chartres et à Blois, où il assistait aux états, ouverts en oc.toljre. Le témoignage de Pas(iiiier, de de Thou, de Mlle de Gournay, des Essais, ne permet aucun dont sur ces faits.
MOiNTAlGNE MAIRE DE BORDEAUX. 207
fois il voulut essayer si le mouvement, la distraction et les bains lui feraient du bien.
Il partit donc « le 22 de iuin 1580 , pour allei" à la Fere » (en Picardie). Pourquoi se dirigeait-il d'abord de ce côté? On l'ignore ; le prince de Coudé s'était emparé , par ruse , de la place : le roi tenait beaucoup à la reprendre : il en fit faire le siège par le maréclial de Matignon, qui le commença à la fin de juin : les opérations durèrent jusqu'au 12 septembre. On ne sait ni quand Montaigne arriva , ni ce qu'il fit pendant le siège; on sait seulement que M. de Gramont, le mari de la belle Corisande , lequel servait dans l'armée royale , fut blessé grièvement , dans les premiers jours d'août , qu'il succomba à sa blessure , et que 3Iontaigne , ami de sa famille , fut un de ceux qui lui rendirent les derniers honneurs K
Le journal du voyage commence, peu après, à Beaumontsur-Oise; il nous conduit successivement en Lorraine, en Allemagne, en Suisse, en Italie ; les bains délia Villa, près de Lucques, obtiennent de Montaigne une préférence marquée : il y revient , au mois d'août 1581 , après un séjour de cinq mois à Rome , d'où il avait rapporté son diplôme de citoyen romain.
Le jeudi, 7 septembre , au matin, il était resté au bain pendant une heure ; dans la même matinée on lui remit une lettre venue de Rome : c'était M. du Tausin qui lui écrivait de Bordeaux, le 2 août (dès le lendemain des élections municipales) , qu'il avait été nommé maire à l'unanimité des suffrages, et le priait d'accepter cette charge :
« Al giovcdi, 7 settembrc la mattina, fui un' ora al bagno grande.
« Quclla istcssa mattina mi diedero nelle mani per la via di Roma Icttere del signor du Tausin, scrilte a Bordea al 2 d'agosto , per le quali m'avvisa , ch' il giorno iimanzi
1. « le feus, entre plusieurs aullres de ses amis, conluirc à Soissons le corps de nions eur de Graininont , du siège de la l'cre, où il fut tue.» i.ivie 111, cliap. IV.)
d'un publico consentimento io era slato creato govcrnatore di qucUa ciltà : e mi confortava d'acceltare qiieslo carico per l'amor di quella patria'. »
Ce n'était qu'une communication personnelle et privée ; elle ne suffisait pas pour déterminer Montaigne à accepter , et à reprendre tout de suite le chemin de France. Quelques jours après, le 12 septembre, il part de nouveau pour Rome, et y arrive le 1" octobre. Il y trouve une lettre des jurats de Bordeaux qui lui annoncent officiellement sa nomination , et le prient instamment de venir les trouver :
«Il di cil' io giunsi a Roma recevetfi le lettere dclli giurati di Bourdeaux , i quali mi scrivevano molto cortcsemente délia elezione cli' avevano fatta di me per governatore délia lor città : e mi pregavano molto d'andarli a trovare. »
Montaigne fut sensible à l'honneur qu'on lui faisait : mais ii tenait beaucoup moins aux dignités qu'à son repos et à sa liberté; il s'excusa donc* : « Messieurs de Bordeaux m'csleurcnt maire de leur ville, estant eloingné de France, et encore plus esloingné d'un tel pensement. Je m'en exciisay : mais on m'apprint que i'avois tort, le commandemant du roy s'y interposant aussy. » (Livre III , chap. x.) En effet, les Bordelais , affligés du refus de Montaigne , avaient insisté auprès du roi et obtenu de lui un ordre d'acceptation. Le roi écrivit une lettre conçue dans les termes à la fois les plus flatteurs et les plus impératifs. Après une démarche aussi honorable pour lui, et en présence d'une volonté royale aussi précise , Montaigne ne pouvait plus refuser. On peut croire , toutefois , que son acceptation précéda la ré-
1. Le jounial du voyage n'ayant été publié qu'en 1774, il n'est pas étonnant qu'auparavant les biographes se soient trompés sur le lieu où Montaigne se trouvait quand il rcrut la nouvelle de son élection; de Thou {Hùt., livre CIV) et doni Devienne disent que ce fut à Venise. « Lorsque M. de Montaigne fut esleu maire de la dicte année (1681), il cstoit à Rome » dit Damai (M. Gence émet la même opinion). Le récit daté clella T't7/o prouve la double erreur. Les contemporains, amis ou compatriotes de Montaigne, ainsi que la cour, pensaient qu'il avait prolongé son séjour à Rome : c'est là que lui écrivent, à l'occasion de l'élection, M du Tausin, les jurats de Bordeaux et le roi Henri III.
2. Il ne refusa qu'une fois, et non pas deux, comme le dit La Dixmerie.
ccption de la lellre du roi : car on lui apprit qu'il avait tort de s'excuser , et c'est la seconde raison que le commandement du roi s'interposa aussi ; il n'attendit pas l'ordre royal pour se mettre en route , puisque cet ordre est daté du 25 novembre , et que Montaigne, parti de Rome le 15 d'octobre arrivait dans son château le 30 novembre , traçant ces derniers mots de son journal : <> Par ainsin avoit duré mon voyage dix sept mois huict iours. » Si quelque hésitation avait pu rester encore, le commandement du roi l'aurait certainement dissipée , et c'est ce qu'avec un sentiment délicat des convenances indique le passage des Essais.
Soit que les jurais aient revendiqué la lettre du roi comme un titre d'honneur pour la ville autant que pour le maire , soit que Montaigne leur en ait fait hommage, elle fut déposée aux archives de la mairie. Elle y a été découverte par le savant M. Buchon , qui l'a publiée en 1838 dans les Notices littéraires , Chronique des seigneurs de Foix et de Béarn *.
« Monsieur de Montaigne, pour ce que i'ay en estime grande vostre lïdellité et zcUée dévotion à mon service ce m'a esté plaisir d'entendre que vous ayez esté esleu maior de ma ville de Bourdeaulx , ayant eu très agi-eable et confirmé ladictc eslection et d'autant plus voUontiez qu'elle a esté sans brigue et en vostre lointaine absence. A l'occasion de quoy mon intention est, et vous ordonne et cnjoincts bien expressément que sans delay ne excuse reveniez au plus tost que la présente vous sera rendue, faire le deu et service de la charge où vous avez esté si légitimement appelle. Et vous ferez chose qui me sera très agréable, et le contraire me dcsplairoit grandement, priant Dieu, monsieur de Montaigne, qu'il vous uyt en sa saincte garde.
«Escript de Paris le xxv" jour de novembre mil ànq cens quatre vingt ung. Signé Henry. »
Et plus bas : « de Neufvu.le. »
1. Insérée, par M. Cliampollion-Figoac, <lans \c tome II clos Documents historiques inédits, iinpriim^s par ordro du RouvcrncniPiil , elle l'a élé aussi par M. Paycn, dans SCS />ociu>u'Hr,v ùi('(<t7.v, p. '27.
Au-dessous: «A monsieur de Montaigne, chevalier de mon ordre , gentilhomme ordinaire de ma chamhre estant de présent à Rome. »
Montaigne semble reconnaître qu'il n'eut qu'à s'applaudir d'avoir déféré aux représentations de ses amis et d'avoir obéi aux ordres du roi ; sa vanité y trouva son compte : c C'est , dit-il en parlant de la mairie , une charge qui doibt sembler d'autant plus belle , qu'elle n'a ny loyer ny gaing , aultre que l'honneur de son exécution. Elle dure deux ans ; mais elle peult estre continuée par seconde ellection , ce qui advient très rarement : elle le feut à moy : et ne l'avoit esté que deux fois auparavant, quelques années y avoit , à monsieur de Lanssac , et freschement à monsieur de Biron, mareschal de France en la place duquel ie succeday, et laissay la mienne à monsieur de Matignon , aussi mareschal de France : glorieux de si noble assistance :
« Uterque bonus pacis bellique minister. >>
« La fortune voulut prendre part à ma promotion, par cette particuhere circonstance qu'elle y meit du sien , non vaine du tout : car Alexandre desdaigna les ambassadeurs corinthiens qui lui offroyent la bourgeoisie de leur ville ; mais quand ils veinrent à luy déduire comme Bacchus et Hercule estoient aussi en ce registre , il les en remercia gracieusement. " ( Livre IIÏ, cliap. x.)
MM. de Biron et de Matignon, comparés à des demi-dieux, c'est quelque chose ; Montaigne , comparé par lui-môme à Alexandre, c'est beaucoup : on peut même, si on n'est pas gascon , trouver que c'est trop. Mais Bordeaux valait bien Corinthe , et la première magistrature de cette grande cité était une des plus éminentes dignités auxquelles les plus puissants personnages pussent atteindre. On se ferait une pauvre et fausse idée de la mairie de Bordeaux au xvi* siècle, si on la mesurait aux proportions de nos municipalités actuelles , pouvoir subaltei'ne par ses attributions comme par son rang dans les lioimcurs et pi'éséaiices des ccrémotiics publiques.
Les contemporains de Monlaigne font remarquer l'importance de la fonction, à propos de son élection : « Honoré, dit Etienne Pasquier (Lettre à M. de Pelgé) de la mairie de Bordeaux , qui n'est pas petite dignité en la ville. « » CurdigalîB major, écrit plus gravement de Thou (Hist., livre CIV), quœ dignitas primaria provinciœ, proceribus atquc adeo prœfectis defertur. »
Dans plusieurs villes de France, qui avaient' obtenu des rois ce privilège, tantôt étendu, tantôt restreint ou supprimé, les fonctions de maire conféraient la noblesse. Au contraire, « La charge de maire de Bordeaux a toujours été si considérable que les Bordelais , au lieu de chercher une origine noble dans la mairie, ont en pour maires des nobles de haute qualité.» (Laroque, Traité de la noblesse, chap. xxxix et xcn.) La noblesse d'épéc était même une condition exigée'.
Les écrivains bordelais sont donc bienvenus à exalter, avec la puissance de leur cité, la grandeur de leur mairie , la splendeur de leur corps de ville. « La ville de Bourdeaux, dit Darnal , qui vivait à la fin du xvi* siècle et au commencement du xvir, et qui a rempli les fonctions de clerc de la ville, est recogneiie de toutes les nations de l'Europe l'une des plus illustres , populeuses et fameuses villes du royaume de France , tenant le troisième rang parmi les autres citez , décorée de dignitez , comtés , baronies, prevostez et iustices. Les maires et iurats commandans à. ceste communauté portent de toute antiquité le tiltre de regens et gouverneurs : sont en possesion de précéder en tous actes, non seulement
J. La cour eut occasion d'imposer le maintien de cette condition. En 1675, M. Eymar, président au parionicnt de Dordcaux, fut élu maire : « Le soigneur de La Valette (lieutenant du roy en deçà de la Garonne) entra dans l'iiostel de ville, en l'assemblée des cent et trente, et proposa ce qui estoit du service du roy, et délivra une lettre à messieurs les jurats , par laquelle Sa Maieslé mandoit ne pouvoir approuver l'eslection de maire de la pcrsoiuie du président Eymar, et de procéder à nouvelle esleclion : mais depuis, icelle eslection fut par Sa Maicsté approuvée pour ceste fois sans tirer à roiisequence, cesle charge estant réservée pour gentils hommes faisant profession d'armes.... 1577, le 21 juillet, le roy cscril au corps de ville, pour procéder à l'eslection d'un maire autre (pie de rol)e loufjue. » (Darnal, contiiniaiioii de la Clironiiiuchnurdchisc) Gctlc jurisprudence, si rinonreuscincni suivie, |)('ut servira /trouver la noblesse de Pierre Lyqueuicldc Michel Montaigne.
les nobles de cestc province , mais aussi tous autres nobles du royaume, quelque degré qu'ils ayent, s'ils n'ont droict de monter es hauts sièges du parlement. Le maire de la dicle ville a esté de tout temps choisi et esleu des plus nobles , vaillans et capables seigneurs du païs. Il niontoit à cheval aux occurances , ayant une compagnie dressée pour aller pourvoir aux desordres en temps de paix et de guerre : et qui plus est l'antiquité nous enseigne , que les dicls maires ont non seulement conduit la noblesse de la province, mais aussi les armées qui y estoient employées : et les seigneurs de la maison noble de Liste et de la Lande portoient le guidon sous ledict maire ', lesquels allans quelquefois devers les roys pour les affaires publics ne prenoient pas le tiltre de députez, ains d'ambassadeurs, pour faire voir en quelle estime a esté la ville de Bourdeaus. Aussi avons nous veu ceste charge de maire avoir esté en telle réputation, que les princes du sang ne l'ont pas mesprisee, ains grandement désirée, et les lieutenans des roys en ceste province , des plus grands personnages du royaume , s'en sont bien voulu honorer, ainsi que chacun sçait et a veu de notre temps ^ »
«.... Il n'y a ville en France où les magistrats populaires paroissent plus quand ils marchent en corps, ny qui ayent plus ample iuridiction. Il y a devant eux , quand ils sont en corps, quarante archers du guet, couverts de belles casaques d'ecarlate , et tous les officiers de la ville qui marchent aux processions et assemblées pubhcques. Monsieur le maire, vestu
1. En 1411, dans l'assemblée générale des bourgeois, il fut arrêté, par forme de loi « que le porte guidon de la ville se tieudroit prest, pour marcher lorsqu'il seroit mandé : car de toute ancienneté ladite ville avoit une compagnie de cavalerie, laquelle estoit commandée par le maire d'icelle, >• (Delurbe, Chronique bourdeloise.)
2. Laroque, loc. cit., énumère les noms des grands seigneurs qui, du W à la fin du xvie siècle, ont occupé la mairie de Bordeaux; entre Biron et Malignon, il passe Montaigne. M. Bernadau, Annales bordelaises, p. 206, répare cette omission : « La mairie, dont l'établissement connu remonte au xu* siècle, était une charge importante à Bordeaux; elle fut toujours confiée à des hommes distingués, soit qu'elle fût élective, soit qu'elle fût à la nomination du roi. Depuis Monadey jusqu'à M. de Noë, on compte cent trois maires. Michel de Montaigne est le plus célèbre d'entre eux. »
d'une rohe de velours blanc et rouge avec les paremens de brocatel marche deux ou trois pas avant les dits sieurs jurats, et iceux sieurs marchent deux à deux , et le procureur et clerc de ville, qui sont du corps aussi, de mesme au dernier rang, avec leurs robes et chaperons de damas blanc et rouge. Aux entrées des gouverneurs les dictes robes sont de satin blanc et rouge ; aux entrées des roys , de velours blanc et rouge , doublé de tafetas rouge , et celle de monsieur le maire de brocatel. » {Continuât, de la Chroniq. bourdeloise^.)
Une dignité entourée de tant d'éclat , armée de tant de puissance , exercée par de si nobles personnages , était forte parce qu'elle avait à défendre des droits précieux, el parce qu'elle reposait sur les traditions séculaires d'un vigoureux esprit municipal. Les anciennes coutumes de Bordeaux et du pays bordelais formaient tout un code de lois civiles et criminelles ; elles furent rédigées au xnr siècle en idiome gascon ^ La ville avait en outre des règlements municipaux, qui furent revus et arrêtés à l'assemblée des plus notables bourgeois , et publiés , avec le concours des maire et jurats, le 14 juillet 1542 (Delurbe, Chroniq. bourdeloise). En 1701 , des Extraits des statuts anciens et nouveaux furent imprimés par ordre de MM. les jurats. Parmi les anciens recueils de statuts municipaux, on distinguait le Livre des Bouillons, qui était conservé au trésor de la ville.
Là se trouvent les titres des anciens privilèges dont les Bordelais étaient fiers et jaloux avec juste raison. Dès le xiii* siècle, des garanties entourent la liberté des personnes el assurent une justice indépendante ; tout individu arrêté doit comparaître en justice; le maire peut accorder la liberté sous caution. Un prévenu de coups el blessures envers un
J. Il fut ordonné, par arrêt du parlement de Bordeaux, du 14 novembre 1538, que, quand les jurats ou l'un d'eux seraient à l'audience de la cour de parlement, avec leurs robes ou chaperon délivrée, ils précéderaient tons les nobles, de quel(|ue famille, (piaillé ou condiliou (|u'i!s fussent (l)elnrl)e). a Kii 155!), ordonnances réitérées, contenant que les jurais porteront le chaperon de livrée par la ville, pour se faire honorer au nieiui peuple. » (Damai.)
2. Voy. ('nulumes du ressort du pnrlcmctil de (iuijeutip, avec un comnicnlaire, par deux avocats au même parlement (les frères Laniotlic), 2 vol. in-8.
bourgeois de Bordeaux ne peul être laissé en liberté, à moins que le médecin ne déclare par serment que le blessé peut manger de la viande et boire du vin sans envenimer sa plaie ; lorsque le roi , son sénéchal ou son bailli porte plainte contre un bourgeois de Bordeaux, le maire doit juger selon la coutume de la ville. Les procès des jurats ou du maire sont jugés comme ceux des simples particuliers. Aucune chose ayant la valeur de trois cents sous ne peut être confisquée sans qu'il y ait un jugement.
Une ordonnance du prince anglais Edouard , tils aîné du roi Henri III, porte qu'une estimation doit précéder toute expropriation forcée. Si le roi ou son sénéchal veut construire un château dans la cité de Bordeaux, il est tenu de faire estimer, par les prud'hommes de la cité, les maisons, places et bâtiments nécessaires à celteconstruction. Le maireetles jurats doivent l'aider à obtenir ces objets pour un prix raisonnable.
On voit au xv" siècle que le bourgeois de Bordeaux avait le droit de porter toujours des armes : il ne reconnaissait pour chef militaire que le maire '. Condamné au dernier supplice, il avait les honneurs de la décapitation comme les gentilshommes.
Aux termes des statuts, nul ne doit être reçu bourgeois de la ville de Bordeaux s'il n'y possède maison à lui appartenant, s'il ne tient feu et sa famille dans cette maison. Tous les citoyens par chaque paroisse sont inscrits en un hvre exprès. Tout personnage reçu bourgeois prête serment. Les bourgeois de Bordeaux sont exempts de payer à la ville coutume ni autre subside pour les marchandises à eux appartenant sans fraude : « Les bourgeois de ladite ville ont aultres et plus grands privilèges. Sçavoir est de n'estre aucunement laillables : de pouvoir tenir tous biens noblement, et acquérir fiefs , dignitez et terres nobles , et comme tels sont exempts de payer aucuns droits de francs fiefs et nouveaux acquests. »
Les rois d'Angleterre avaient eu soin de maintenir les privilèges des Bordelais et de favoriser le commerce de leurs vins. Cette politique leur avait réussi ; l'intérêt du pays leur
). Voy. M. Diicourneau, la Guyenne historique, tome II.
garantissait sa fidélité. On le vit bien en 1398 : « Le duc de Bourbon, dit à cette date la cbronique de Delurbe , estant venu à Agen , sollicite par ses députez les Bourdelois de se remettre sous l'obéissance de la couronne de France ; mais ce fut en vain , de crainte que les dicts Bourdelois avoient de perdre leurs franchises et libériez , qu'ils ont de tout temps chery sur toutes choses , comme dit Froissard. »
Lorsque les Anglais durent abandonner Bordeaux, la soumission de la ville à l'armée de Charles VII fut accompagnée de sages concessions accordées aux Bordelais ; ils demandèrent et obtinrent le maintien de leurs privilèges dans le traité conclu avec le comte de Dunois, le 20 juin 1451 : « Item, et fera le roy, à l'entrée de ladite ville de Bordeaux, au jour dessus dit, s'il y est présent, ou monseigneur le comte de Dunois pour lui si le roi n'y peut estre, le serment sur le livre et sur la croix , ainsi qu'il est accoutumé , de tenir et maintenir les habitants du pays et chacun d'eux , présent et absent , qui demeureront ou demeurer voudront en son absence , en leurs franchises , privilèges , libertés , statuts, lois, coutumes, établissements, styles, observations et usances de Bordeaux, du Baradois et d'Agenois. — Item, ne seront dorénavant les habitants dudit pays tenus de payer aucunes tailles , impositions, gabelles, fouages, courtages équivalents, ni autres subsides quelconques , et ne seront tenus que de payer les droits anciens et accoutumés en ladite ville de Bordeaux et pays susdits. — Item, a esté appointé que les officiers que le roi commettra au pays promettront au roi ou à ses commis et iureront de faire bonne iusticc sans faveur au grand comme au petit, et qu'ils garderont les privilèges , coutumes et lois de ladite ville de Bordeaux et pays bordclois et les maintiendront à leurs honneurs et prééminences et iouiront ceux de ladite ville de Bordeaux et pays Bordclois de leurs iuridiclions , ainsi que d'ancienneté ils ont accoutumé. »
Après la victoire les promesses furent oubliées ; la violation de ce traité, et l'insolente présomjjlion des seigneurs franc^ais firent Ijicntùt regretter, puis rappeler les Anglais; la
Guyenne se souleva en faveur de ses anciens maîtres. Le fameux Talbot revint et se mit à la tète du mouvement; mais il fut vaincu et tué à la bataille de Castillon, son armée dispersée. Il fallut rentrer sous la domination française. Vainqueur irrité , Charles VII ordonna aux Bordelais de renoncer à leurs privilèges et franchises. Mais bientôt après , mieux conseillé par une sage politique , il leur rendit leurs droits par un acte du 13 octobre 1452. En 1464, Louis XI confirma leurs privilèges, et, afin de compenser les fâcheux résultats de l'émigration de beaucoup de grandes familles en Angleterre , il offrit des avantages à ceux qui viendraient s'étabhr à Bordeaux'.
Longtemps après l'établissement définitif des Français, les infractions aux privilèges causaient encore de vives agitations. En 1512, «émeute du peuple à Bourdeaux, de ce que le duc de Longueville, comte de Dunois, et lieutenant gênerai pour le roy en Guyene, aurait faict entrer du vin du haut pays et prohibé en ladicte ville, tant le peuple estoit désireux de maintenir ses privilèges et libertez. » (Delurbe , Chron. lourd. ) La même cause , jointe aux exactions des agents, détermina le grand soulèvement de 1548, à la suite de l'établissement de la gabelle , « les habitants de Guyene de tout temps ont esté libres et impatients de daces et subsides. » {Eod.) L'ordonnance de 1550, rendue par suite de ces
1. a Les Bordelois restoient attachés à rAngleterre; les familles considérables émigroient, emportant leurs richesses et leurs archives, titres et documents. Édit du 16 février 14G4, par lequel il fut dit que Sa Majesté permettroit à toutes sortes de personnes de quelque qualité et condition qu'elles puissent être, habitant dans son royaume, qui auroient intention de venir s'établir et habiter dans la ville de Bordeaux, et aux environs, sur les biens et maisons qui s'y trouveroient vacants, qu'ils eussent à s'y rendre et à s'y faire inscrire par les commissaires à ce députés par Sa Majesté ; qu'ils y jouiroient de toutes libertés, franchises et anciens privilèges dont jouissoient les habitants, sans avoir besoin d'autres lettres de naturalisation, et qu'à chacun d'eux, selon leur état, il seroit fait don et partage des biens vacants et abandonnés, provenant des familles qui avoient préféré leur retraite en Angleterre à l'utilité de leurs propres fonds et domaines, et que patente leur en seroit délivrée par les commissaires de Sa Majesté. Cet édit fut publié dans le royaume, et, peu de temps après, la ville de Bordeaux fut repeuplée comme auparavant, mais presque tous gens nouveaux, d'où descendent ceux qui existent à présent. » [Histoire curieuse et remarquable de la ville et province de Bordeaux, par Lacolonie, tomel.)
troubles, énumère les privilèges qu'elle restitue aux Bordelais (voy. p. 226 et 227, note).
Indépendamment des privilèges de ses habitants, des seigneuries qu'elle possédait, et de ses autres richesses, la ville de Bordeaux avait encore dans la province une importance spéciale par sa suprématie sur plusieurs villes qui étaient ses filleules. Cela remontait au temps de la puissance anglaise, à l'année 1379, suivant la Chronique de Delurbe : « les villes de Bourdeaus et de Bourg entrent en alliance et confédération estroicte, à la charge toutes fois que Bourdeaus, comme capitale, tiendroit le premier rang, et y commenderoit, ainsi que ez autres villes de la province , et a esté touiours gardé iusques au ioUr que les Anglois furent chassez de la Guyenne, que lorsque la guerre estoit eschauffee entre les François et les Anglois , et qu'il y auroit danger de surprinse , que les maire et iurats de Bourdeaus envoyoient aucuns de leurs bourgeois es villes de ladite province, pour y commander et prendre garde à leur seurtè. Et de là est venu que les villes de Blaye, Bourg, Libourne, Sainct Emylion, Castillon, Saincl Machaire, Cadillac, et Rions, sont appelées filleules de ladicte ville de Bourdeaus. >•
Un grand caractère devait s'attacher à la municipalité d'une cité si considérable et si puissante. De temps immémorial, la ville de Bordeaux s'était administrée elle-même. Suivant Bernadau(/4w//(7. bordelaises, p. 383etsuiv,), le corps de ville est déjà mentionné dans des lettres patentes de Philippe IV, roi de France, adressées juratis et communia Burdegalensis. Il se composait , dès le xni* et le xiv" siècle , des jurats , du maire, des prud'hommes , du grand conseil des Trois-Cents. Depuis le xv' siècle, un des jurats était nonuné sous-maire.
Les jiu'als étaient les administrateurs de la connnuno. Leur nombre était anciennement de cinquante ; il avait été ensuite de vingt-quatre. En 1478, Edouard, roi d'Angleterre, ordonna qu'il n'y eût plus qu'un maire et douze jurais qui auraient la charge et le gouvernement de la ville (C/iroiiiijuei\c Dclnrbe). Après 1550, le nombre (lesjnralsj)e l'ut i)lus (pie (le six.
Les trente prud'hommes, dont les jurats prenaient l'avis, formaient le conseil ordinaire; ils furent plus tard réduits à vingt-quatre ; ils étaient élus chaque année , et « les trois cents aussi, qui, es affaires occurrentes, grossissoient le conseil de ville, et en estoit faict un catalogue pour eslre prests au moindre mandement des magistrats. » Les trente étaient appelés autrefois très-souvent. Au xvi* siècle, les trois cents avaient été réduits à cent ; « aux grands et plus sérieux affaires, au lieu des cents que nous appelons, ils en appeloient trois cents ; c'estoit le conseil des trois cent trente, ores que la vdle ne fust peuplée la moitié de ce qu'elle est auiourd'hui'. » (Darnal , contin. de la Chroniq.) Les formalités de l'élection et des serments des jurats, maires et prud'hommes étaient réglées , aux xiu* et xiv^ siècles , par les statuts anciens et par les ordonnances des rois d'Angleterre ^
Dans le xvi'' siècle (et, en ce qui ne fut pas changé par l'ordonnance de 1550, les choses restèrent à peu près de même jusqu'à la révolution de 1789), voici ce qui avait lieu pour l'élection des jurats et des prud'hommes :
Autrefois le 24 juillet, depuis 1550 le 1" août de chaque année, les jurats se réunissaient à l'hôtel de vUle pour procéder aux élections; ils s'adjoignaient les vingt -quatre prud'hommes; ils partaient tous ensemble avec leur portemasse, trompettes et autres officiers; ils prêtaient serment dans l'église de Saint-Éloy, sur l'autel, de bien et loyalement élire ; puis , après avoir ouï la messe , ils rentraient en conclave et nommaient les nouveaux jurats. Pour pouvoir être élu jurât, il fallait avoir '< en biens mille livres bordeloises,
1. On cite infime un exemple de la convocation de tout le peuple. En 1420, le roi d'Angleterre ayant demandé quelques subsides à la ville de Bordeaux, on appela le peuple à son de trompe. Le clerc de la ville exposa en peu de mots le sujet de la convocation, et engagea chaque bourgeois à donner librement son opinion. Un citoyen, nommé Jean Ferrade, fut d'avis qu'on n'accordât ni taille ni imposiiion par feu ; son opinion fut partagée par quinze cents des plus notables habitants. Les députés chargés de faire connaître au roi la volonté de la commune de Bordeaux étant de retour, rendirent compte de leur mandat au peuple, qui approuva leur conduite. (Ducourneau , Guyenne historique, tome II, p. 174.) 2. Voy. Darnal et Ducourneau.
011 deux cens livres bordeloises de prise de ses terres chacun an. » Celui qui avait été jurât ne pouvait être élu de nouveau qu'après cinq ans. Le maire présidait à l'élection, s'il était en ville. Le clerc de ville recevait les votes, dressait procèsverbal de l'élection et le cachetait de cire tout autour. La proclamation des nouveaux jurats se faisait solennellement le 2 août. Le premier jurai portait le procès-verbal à la main jusqu'à l'éghse de Saint-André, et là, étant au haut d'une galerie, il le mettait dans les mains du clerc de la ville pour en faire la pubhcation en présence du peuple, sans prononcer aucun discours. Les jurats prêtaient serment dans l'église de Saint-André « de bien et loyaument, à leur pouvoir et bonne foy, régir et gouverner la commune de ladite ville de Bourdeaux, et eux porter bien et tldelement en l'exercice de leurs estais, faire droit, raison, et administrer iuslice tant au pauvre qu'au riche , non ayant égard à amy ou enncmy, ni aultrc cause quelle qu'elle soit , que tous et chacun de ladite ville garderont d'oppression, tort, force, et violence ; que les biens de la commune de ladite ville ne donneront, ni frustratoirement dépendront et distribueront, ains feront leurs efforts le tout augmenter au protlt et utilité de ladite ville et chose publique d'icelle....» (Le reste du serment est relatif au maintien des statuts et à l'élection des jurais. ) Les conseillers prud'hommes juraient sur le missel et la croix « pardevant les dits seigneurs (le maire et les jurats) qu'ils seront obéissants aux mandements des maire et iurals, toutes fois qu'ils seront requis bien et loyaument conseiller les dits seigneurs, sans avoir égard à ami ou ennemi : et ne révéleront les secrets en manière que ce soit. » {Extrait des statuts anciens et nouveaux; Darnal, conlin, de la Chroniq.)
« Messieurs les iurats sortants de cbargc faisoient un testament, qui conlcnoil toutes les affaires de la ville : afm que les nouveaux successeurs, et comme héritiers y pourveussent estant bien instruits. On faisoit ouverture de ce testament en iurndo. Lafiuelle cérémonie on a depuis mesprisec, qui scmbloil ncanlnioins utile. » (Dnrnal, année 1.55.5.)
.T'ai dit plus haut quel éclat environnait la dignité de maii'c
de Bordeaux. Darnal résume les prérogatives traditionnelles de cette charge : « Il estoit le chef du corps de ville et des bourgeois; il avoit, de toute antiquité son logis, nommé la mairerie, à part.... Il estoit souvent envoyé vers le roy pour affaires importantes. Toute la ville se reposoit principalement sur luy, et s'il advenoit quelque tumulte , les bourgeois et habitants de chacune iurade s'en alloient là assembler avec leur iurat, et de là tous les iurats avoient leur rendez vous chez monsieur le maire.... La pluspart du temps il y avoit de la part du roy un conestable à Bourdeaux qui conduisoit les barons et autres gens d'armes quand il falloit marcher en campagne, et le maire ou son lieutenant (appelé soubsmaire) conduisoit les bourgeois et enfants de la ville. «
Des fonctions aussi importantes devaient inspirer de vives sollicitudes , quelquefois même des craintes aux souverains qui ont régné sur la Guyenne ; de là les vicissitudes dans le mode de nomination des maires de Bordeaux. Une charte d'Henri II, roi d'Angleterre, datée de 1173, accorde aux Bordelais le droit d'élire un maire. Le premier qu'ils choisirent fut le sieur de Monadey. En 1260, le roi d'Angleterre obtient des habitants qu'ils lui remettent la nomination de leur maire , et, à cette occasion, une ordonnance du prince Edouard règle différents points de l'organisation municipale dans l'intérêt de la couronne d'Angleterre. Le dernier maire anglais est Gadifer de Scortoise , baron de Genissac, qui a signé, comme maire, la capitulation avec Charles YIP.
Les rois de France, peu certains de la fidélité de la Guyenne, se gardèrent de rendre la mairie élective comme elle l'avait été dans l'origine; ils conservèrent pour eux la nomination du maire de Bordeaux : ils le choisissaient pour un temps illimité. Le premier est Jean de Bureau, trésorier de France, nommé en 1452, et le dernier, pour cette période, Charles de Chabot, baron de Jarnac, en 1531 ; son fus eut la survivance en 1545. Lorsque, en 1550, Henri II rendit la mairie
1. Après avoir perdu la Guyenne, les rois d'Angleterre, comme pour attester leur droit sur ce pays, nommèrent encore des maires de Bordeaux.
élective, il fut ordonné que ces deux seigneurs conserveraient douze cents livres de gages sur les revenus de la commune.
Le premier maire électif après 1550 est François de La Mothe de Cambes ; le dernier, en 1617, Henri de Prez de Montpezat.
Après un intervalle d'une trentaine d'années, on voit des provisions de maire de Bordeaux données par le roi à Godefroi, comte d'Estrades, maréchal de France ; la charge resta dans cette famille jusque sous le règne de Louis XV'. Nommé en 1769, M. le vicomte de Noë, maréchal de camp, est le dernier maire de Bordeaux sous l'ancien régime ^
Revenons à la mairie élective, celle qui existait du temps de Montaigne. Le maire était élu par les jurats le même jour que les nouveaux jurats. Comme ceux-ci , il devait aller prêter serment : « Jurera le maire en sa nouvelle création , en l'église Saint André, en présence du peuple, sur les saints évangiles notre Seigneur et reliques, comme est de coutume, qu'il gardera à son pouvoir tous les droits de la ville et cité de Bordeaux : son estât bien cl loyaument exercera : et s'il sçait rien estre aliéné du bien de la dite ville, le relèvera, et fera dihgence ; celuy i"ccouvrer des deniers communs de la dite ville. » ( Extraits des statuts. )
Le maire et les jurats formaient la haute administration de la commune; ils avaient le titre de gouverneuis', et, à chaque élection, ils étaient ostensiblement mis en possession de ce gouvernement par la déhvrance des clefs de la ville : celte prérogative leur fut plus tard disputée, mais leur resta
1. Celte magistrature, conférée héréditairement aux d'Estrades, n'était plus gratuite comme au temps de Montaigne; c'était un riciie cadeau que le roi leur faisait : « La mairie de Bordeaux, de vingt mille livres de rente, qu'avoit Estrades, aprfis son pfrc et le maréchal son grand -pf:re, fut donnée à son fils. » (Saint-Simon, Mémoires, chap. cdlxxi.)
2. M. lîernadau, Antiquités bordelaises, distingue les différentes phases de la mairie de Hordeaux, et donne la liste de tous les maires, depuis le sieur de Monadcy jus()u'au vicomte de Noë.
3. Le maire, comme gouverneur, avait, depuis le \vi" siècle, une garde spéciale, entretenue aux frais de la commune. (Ducournean, tome IL)
en définitive. Dans les anciens temps, le maire connaissait de toutes les affaires criminelles, civiles, féodales, des bourgeois ou habitants de la ville et de la banlieue : pour rendre ses sentences, qui ressortissaient au sénéchal, il était aidé desjurats, des prud'hommes et des savants ou jurisconsultes; quelquefois, en matière civile, il jugeait souverainement ( Coutume du ressort du parlem. de Guyenne, t. I , avantpropos, p. 30).
En 1295, « Phihppe le Bel, en faveur des Bourdelois, et pour attirer à soy leur cœur et amitié , confirme aux maire et jurats de ladite ville.... la iusticc haute, moyenne et basse, qu'ils souloient avoir, tant en ladite ville que banlieufves d'icelle.... Ce droit, en 1360, est confirmé par Edouard, roy d'Angleterre. » (Delurbe , Chron. bourdel.) Les ordonnances d'Henri II et de François II leur reconnaissaient toute espèce de juridiction dans la banlieue et leurs autres possessions, mais seulement la justice crmiinelle et de poHce dans la ville et les faubourgs *.
Les maires et jurats faisaient les règlements de police et homologuaient les statuts des métiers et corporations.
« Il est enioint à tous bourgeois, manants et habitants de la présente ville d'estre obéissants aux mandements desdits seigneurs (maire et jurats) tant en gênerai qu'en particuher , memement à faire guet, postes et manœuvres, pour la défense et tuition de ladite ville , ensemble tous autres actes qui leur seront mandez par lesdits seigneurs, à peine d'estre privez de bourgeoisie, s'ils estoient trouvez coustumiers résister auxdits mandements , ou d'autre amende arbitraire. » {Extraits des statuts. )
En l'absence des lieutenants du roi, ils donnaient le mot du guet.
Au-dessous du maire et des jurats , il y avait un grand nombre d'officiers de différents degrés. Le premier était le
1. Plus tard, par une ordonnance rendue à Rouen le 30 janvier 1597 , Henri IV confirma les privilèges des maire et jurats \w\iv la juridiction et police de la ville et banlieue.
clerc de ville, ayant au moins le grade de bachelier es droit ; puis venait le procureur de ville ; tous deux étaient souvent députés avec le maire aux voyages les plus imporlants. Il y avait un trésorier de la ville, des assesseurs, un notaire. Le portier est « un ancien officier de la ville, qui tient les clefs et a la garde des portes de l'iioslel de ville, et des prisonniers estans dans icelle , desquels il est responsable. Il porte la masse d'argent devant messieurs les maire et iurats, aux processions, et autres assemblées publicques, lorsque le corps marche.... Le chevaucheur de la ville porte pour sa livrée une casaque de velours rouge cramoysi , toute couverte de fleurs de lys d'or, avec les armoiries de la ville, avec une toque de velours noir. Sa charge est d'aller faire les voyages et courses qui requièrent diligence, soit en la ville , soit ailleurs, et de se trouver pour marcher devant messieurs aux processions et assemblées publiques. » Deux trompettes sonnaient dans des trompettes d'argent. Le fourrier de la ville , quand le roi était à Bordeaux , assistait toujours le maréchal des logis du roi , par privilège exprès (Darnal).
La plupart des oflîces de la ville ont été conservés par l'ordonnance de 1550, que je crois devoir reproduire, à la fois parce qu'elle règle l'organisation municipale et les privilèges des Bordelais lors de l'élection de Montaigne, et parce qu'elle renferme de curieux détails sur l'administration et la police d'une grande ville à cette époque *.
1. Le préambule de l'édit rappelle les événements de 1548; puis il continue ainsi :
« .... Et pour co que lesdils habitants déplaisants desdites fautes sont recourus à nostre gracp, Nous voulons faire cesser los punitions qui parla rigueur de iiisiicc se dévoient faire, leur avons par autres nos lettres donne' abolition et pardon de toutes Irsofl'enscs dessus dites; et en outre restitué le droit de corps et collcfîe de ladite ville pour en iouyrpar eux et leurs successeurs à tels titres et nombre de ])crsoiuies , ri sous telle forme de police, et à tels privilèges, droits, revenu et domaines <\u\ leur seroient par nous baillez et deslaissez par nos lettres patentes : cl à celle cause ils se soient retirés par devers Nous et Nous ayenl fait 1res liinnblemcnl supplier ([u'il Nous pleut, en leur continuant la grâce dont il Nous a pieu u.ser envers eux, leur pourvoir de telle forme de police, droits, revenu, (iomaiue v.l privilèges (ju'ils souloient avoir, ou bien li'ur faiie enterulre et déclarer la forme et façon de police (|ue Nous voulons qu'ils tienneni en ladite ville, et par quels oinciurs elle soit régie; ensemble
Quelques mots pour rappeler les circonstances dans lesquelles elle est intervenue. L'établissement des gabelles et
quels privilèges et revenu il Nous plaist leur laisser pour satisfaire aux charges d'icelle, et sur ce octroyer nos lettres patentes pour ce nécessaires.
0 Sçavoir faisons que Nous inclinant à la très humble supplication desdits habitants, lesquels nous voulons bien et favorablement traiter , et leur donner moyen de bien policer et administrer ladite ville : à iceux habitants, pour ces causes et autres bonnes et grandes considérations à ce Nous mouvant, avons, de notre grâce spéciale, pleine puissance et aulhorité Royale, et par l'avis de plusieurs princes de nostre sang et gens de nostre conseil privé, remis, donné, cédé, quitté, transporté et délaissé; remettons, donnons, cédons, quittons, transportons et délaissons par ces présentes tous et chacun les droits, rentes, profits, revenu et domaine, leurs appartenances et dépendances à Nousadiugez, et confisquez par sentence dcsdils commissaires et dont ils souloient iouyr auparavant ladite condamnation, sans aucune chose excepter ne reserver, fors la grande et petite coustume; lesquelles nous sommes reservez et reservons pour les deniers qui en proviendront estre convertis et employez dans nos affaires , lesquels nous voulons estre levez par le comptable et receveur deBourdeaux, présent et avenir, pour lesdits droits, rentes, profits, revenu et domaine ainsi par nous cédez et transportez à quelque somme, valeur et estimation que le tout soit et se puisse monter, recevoir par lesdits habitants, ou faire recevoir par leur receveur, par eux commis à la recepte des deniers communs de ladite ville, sans que ledit comptable et receveur ordinaire dudit Bourdeaux s'en puisse autrement entremettre; lequel nous avons déchargé et déchargeons par ces présentes; et en iouyr et user dorénavant, pleinement, paisiblement, perpétuellement et a touiours, à commencer du jour et date de ces présentes, par le corps des habitants de ladite ville de Bourdeaux, présents et advenir, pour convertir et employer aux réparations et autres choses nécessaires à la police et administration de ladite ville, par la mesme forme et manière qu'ils en avoienl auparavant lesdites condamnations duementet iustement iouy, voulons, statuons et ordonnons par ces présentes, que ladite ville soit dorénavant régie et administrée en la forme et par les officiers qui s'ensuivent.
« Premièrement, que les maire et iurats de ladite ville de Bourdeaux auront tous la iuslice et iuridiction politique de ladite ville de Bourdeaux et banlieue d'icelle : dont les appellations ressortiront immédiatement en nostre cour de parlement de Bourdeaux; que au lieu du maire qui avoit accoustumé estre perpétuel, et avoit treize cent quatre vingt trois livres quinze sols tournois de gages par chacun an , s'en eslira dorénavant de deux ans en deux ans un , qui n'aura aucuns gages que deux robbes l'an, des couleurs delà ville....
« Item, qu'au lieu de douze iurats, qui avoient quatre vingt trois livres cinq sols tournois de gages par chacun an, n'y en aura plus que six, qui seront seniblablement esleus et changez la moitié d'eux par chacun an : ainsi qu'il se fait des esclievins de nostre ville de Paris : et n'auront pour tous gages que deux robbes l'an desdites couleurs*.
* Il n'y eut plus de sous-maire. Mais cette fonction fut rétablie quand la mairie cessa d'être élective. M. Beriiadau, Antiq. bordel., p. 62, donne la liste des principaux fonctionnaires alors en cliarge à Bordeaux , et on y trouve : le marquis d'Estrades , maire ; le comte de Scgnr.sous-raaire. Le 28 juillet 1753, monde M. deSégur, sous-maire ; son fils obtient la survivance de cette place.
les mesures acerbes qui le suivirent avaient soulevé la Guyenne (1548); des masses d'insurgés étaient entrés à Bor-
« Un procureur et syndic de ladite ville et banlieue, appartenance et dépendance d'icelle, qui aura pour ses gages par cliascun an cent livres tournois....
« Item , qu'il y aura un clerc de la ville , qui y servira de greffier, aux gages de cent livres tournois par cliascun an.
a Un controlleur des fermes de ladite ville, qui aura quatre vingts livres tournois de gages ordinaires.
Vingt quatre sergents, qui auront cliascun sept livres vingt quatre sols tournois de gages, revenant ensemble à la somme de cent soixante douze livres seize sols tournois.
a Celuy qui marquera les vins du haut pays aura pour ses gages, par cbascun an , dix neuf livres dix sols tournois,
« Deux trompettes, qui auront cliascun quinze livres tournois.
« Deux taxeurs de poisson, qui auront chascun neuf livres tournois.
« Un portier et garde de la maison de ville, qui aura trente livres tournois.
« Un maistrc boulanger, qui visitera le pain, aura quarante livres tournois.
« Celuy qui pèsera ledit pain aura trente livres tournois,
« L'exécuteur de la haute iiisiice aura trente livres tournois.
« Celuy qui fera entretenir la police sur la rivière aura six livres tournois,
4 Un qui rapportera le nombre et prix du bled qui sera sur ladite rivière, aura cinquante livres tournois,
« Deux visiteurs de ladite rivière, qui auront chascun quinze livres tournois par an,
« Deux visiteurs de poisson salé, qui auront chascun six livres tournois.
« Un advocat et un procureur pensionnaire de ladite >ille en la cour de parlement, qui auront chascun vingt livres tournois.
« Un solliciicurdc ladite ville, qui aura vingt livres tournois.
<i Deux procureurs ez comté d'Ornon et baronnie de Verincs , qui auront chascun dix livres tournois,
« Un prestre, qui dira la messe chascun iour de iuradc , aura quinze livres tournois.
a Celuy qui aura la charge de tenir nets les grils de la dévisse Saint Pierre, aura quatre livres tournois.
t Item, avons ordonné et ordonnons que dorénavant les maire et iurats, qui seront establis en ladite ville, couimcttront quelques bons et fidelles personnages pour faire la dépense des bouvcttos ez iours de iurade, ensemble du bois et chandelle qui s'usera au bureau de la maison de ladite ville, laquelle dépense iceux maire et iurats verront et controllcroiit par chascun mois, et a» bout de l'année feront depescher acquit sur le receveur des deniers communs de ladite \ille, de la somme totale à quoy pourra monter ladite dépense, pour en rembourser celuy ou ceux qui raui'ont avancée.
« Celuy qui aura la charge de tenir iiels les lavoirs des fontaines aura vingt deux livres dix sols tournois.
a Les Jacobins, pour certaine fouilation faite, auront vingt quatre livres tournois.
I Scmi)!ablemont Nous voulons et ordoiinoiis (|ue le principal du collège de ladite ville soit payé de la somme de mille livres tournois de gages, et Us lec-
(leaux : joints à ceux du dedans, ils avaient méconnu toule autorité, et s'étaient vengés par l'assassinat. L'autorité régulière avait dû céder. Peu à peu les magistrats et les jurats étaient parvenus à obtenir de l'émeute quelques concessions, à éloigner les étrangers, et à rétablir un peu d'ordre. La soumission était complète lorsque arriva l'armée que le roi envoyait pour punir les coupables et faire reconnaître en plein son autorité. Le connétable de Montmorency, chef de
teurs du droit canon et civil de six cents livres tournois aussi de gages par chascuu au.
« Item, avons ordonné et ordonnons que la charge de nettoyer les bourriers et ininiondicos de la ville sera baillée par chascun an au rabais, par lesdits maire et iurats : et la somme à quoy elle se pourra monter , payée des deniers communs de ladite ville.
« Item, celuy qui aura la charge de ranger les bourriers qui sont autour de ladite ville, aura soixante douze livres tournois.
a Un qui fera tirer le charriot aux loueurs et vagabonds, aura cinquante quatre livres tournois.
« Item, celuy qui visitera les caves, 'pour sçavoir s'il y aura vins prohibez, aura trente livres tournois.
<< Item, les barbiers bospilaliers, prestres, sergents et autres serviteurs de l'hospilal delà peste, auront par chascun an la somme de cinq cents livres tournois.
a Item, les auguslins, pour une messe de Saint Sebastien, auront par chascun an la somme de trente sept livres dix sols tournois, qui est la somme qu'ils ont accoustumé avoir.
« Un maçon qui aura la surintendance de conduire les œuvres de ladite ville, aura cinquante livres tournois.
a A tous lesquels estais lesdits maire et iurats de ladite ville pourront pourvoir, et y establir personnages qui en soient capables, ensemble aux autres offices accoustumés servant à ladite ville; et pour autant qu'estant leurs dits deniers communs petits, ils ne pourroicnt satisfaire à tous les frais des susdits, au moyen de quoy il seroit impossible que ladite ville demeurast policée, servie et administrée ainsi que nous le dnsirons, sans notre plus grande aydc et libéralité, leur avons davantage accordé et octroyé, pour les décharger d'austant de dépense, que sur les deniers de ladite grande et petite coustumc, que retenons à Nous, Nous ferons dorénavant payer et acquitter les gages dudit sieur de larnac ^alors maire) et son fils, tant qu'ils, ou l'un d'iceux vivront; ensemble ceux du principal du collège dudit Bourdeaux, et lecteurs en droit canon et civil : et ceux des barbiers, hospitaliers, presires, sergents et autres serNiteurs de l'hospital de la peste : aussi les gages de l'exécuteur de la haute iusticc, montant aux sommes et ainsy que dessus est dit.
« Et en outre, en augmentant la libéralité et bienfaits dont nous usons envers les manants et habitants de nosire dite ville de Bourdeaux : et pour leur faire démonstration, que nous les voulons traiter en toule douceur, espérant qu'ils nous demeureront bons et loyaux subiecis. auxdils manants et habitants avons donné, accordé et octroyé, donnons, accordons et octroyons parées présentes, les privilèges qui s'ensuivent.
ces troupes, remplit sa mission avec une rigueur excessive : sans tenir compte de l'ordre rétabli, sans distinguer les innocents, il confondit toute la population dans ses violences ; les cruautés, les perfidies, les infamies de toutes sortes signalèrent sa présence. Il déclara tous les Bordelais coupables de lèse-majesté , les désarma, abolit tous leurs privilèges, destitua et supprima les maire et jurais, brûla les titres et papiers de la ville K
« C'est à sçavoir, que toute la iuslice et iurisdiction politique tic nostre dite ville de Bourdeaux et banlieue d'icellc, demeurera auxdils maire et iurats : ainsi que dessus est dit.
a Item, que les habitants d'icelle demeureront dorénavant francs, quittes et exemts de toutes tailles et creuës d'icelles mises et à mettre sus en notre royaume.
« Item, que le vin qui se cueillera au dessus de la ville de Saint Macaire ne pourra eslrc descendu au devant de ladite ville de Bourdeaux iusques après le iour et feste de Noël, et ne pourra, ledit vin, pour quelque occasion que ce soit, entrer et estre mis en ladite ville.
« Et semblablement n'entrera en icelle ville aucun vin, s'il n'est du creu do la sénéchaussée et diocèse de Guyenne.
« Item, et tant qu'il y aura vin du creu de quelque bourgeois de ladite ville, il ne sera permis à autres personnes vendre vin en ladite ville et fauxbourgs d'icelle, que préalablement le vin des bourgeois ne .soit vendu.
a Item, il ne sera permis à quelque personne que ce soit vendre vin en taverne en ladite ville depuis la feste Saint Micliel iusques au iour et feste de Pentecosto, s'il n'est bourgeois de ladite ville, et que le vin qu'il vend soit de son creu.
«Item, pourront lesdits bourgeois de nostre dite ville de Bourdeaux, encore qu'ils ne soient nobles mais roturiers, acquérir néanmoins fiefs et terres nobles,
« Item , seront les deniers communs de ladite ville privilégiez tout ainsi que les nostres propres.
« Item, appartiendront et demeureront à ladite ville lespaluans* de ladite ville et banlieue d'icelle, en nous payant par chascun an deux nobles, ainsi qu'il estoit accoustumé faire aujiaravant lesUits arrests cl condanuiations. « Si donnons en mandement, etc.
« Donné à Saint Germain en Laye, au mois d'aoust, l'an de grâce mil cinq cent cin(|uaiite, et de notre règne le (piatrieme.
a Ainsi signé, Henry. Visa, et plus bas, i)ar le Roy, de l'Aubespine, Conlentor le (llerc, et .scellé du grand sccl de cire verte et lacs de soye verte et rouge, et conlrescoUé. »
1. « .... lequel (conncslablc) .sans résistance aucune entre en lîourdeaus, les portes estant ouvertes, et les rues tapissées, connue en jikine ioye. lù bientost aprez, par son ordonnance et iu;;cmcMt, les armes sont prinses aux liabitaiits, les cloches ostccs tant do la maison de ville que des csglises, les tours de la-
" Tcirains vagues pouvaul servir Ji 1 1 p,\iuri; (\ .y. du Ciuig.;).
L'aimée suivante, Henri II, réparant en partie ce qu'il était possible de réparer « revocque et annulle par son edict la sentence donnée contre les Bourdelois par ledit connestable, restitue les Bourdelois et leur postérité en leurs honneurs , bonne famé et renommée. » (Delurbe.)
Le second édit, du mois d'août 1550 (voy. p. 225), profitant de ce qui s'était passé lors de l'émeute , octroie aux Bordelais, comme une grâce, la confirmation de leurs privilèges , et une nouvelle organisation de leur administration municipale, assez conforme à ce qu'elle avait été autrefois; il rétablit l'élection du maire pour deux ans seulement, réduit le nombre des jurats à six , renouvelés par moitié tous les ans comme les échevms de Paris ', déclare les fonctions municipales gratuites, fixe le nombre et les gages des officiers de tout rang.
Les traces des malheurs de 1548 s'effacèrent peu à peu. C'est en 1561 seulement que cessa le silence de la grande cloche de la ville^ En 156G, « afin qu'il ne manquast rien à ladicle ville de ses anciens droicts, authoritez et honneurs, par edict du roy les clefs des portes , et tours de ladicte ville furent rendues aux maire et iurats , comme gouverneurs. » (Delurbe.) Darnal dit que la restitution eut lieu en 1565 à la poursuite du sieur Lafaye , maire. Ce droit leur fut encore contesté, car on voit en 1575 des députés qui avaient été envoyés à la cour , revenir avec des patentes attribuant
dicte maison de ville doscoiiverles, les privilèges d'iceile, et droit de iurade et coninninaulé ost(', les titres et registres, artillerie et numilions de guerre qui cstoient en ladicte maison de ville enlevez, les capitaines de la ville et des chasteaux, ores qu'ils fussent gens do bien et d'honneur, toutes fois pour leur négligence exécutez à mort. » (Delurbe.)
« Le connestable entra dans Cordeaux, desarma le peuple, osta, brusla tous les lillres, registres et documents des droits et franchises des citadins et de tout le Dordeiois. » (Jean de Serre, Inventaire, à l'année 1548.)
1. a ... Du nombre de six iurats on en eslit annuellement trois, en y demeurant lousiours trois anciens pour instruire les autres.» (Darnal.)
2. « Charles IX, prince magnanime, continuant la bienveili;.nce de ses pare et frcrc envers les Bourdelois, leur permet jiar ses patentes, de remettre aux iours de ladicte ville, la grande cleclie, (|ui avoit esté abaliie par le iugemont du connestable, comme quelques mois auparavant le semblable avoit esté faict de l'horloge. » (DeUube.)
aux JLirats la garde des elcfs de la ville , révoquant Sa Majesté toutes lettres contraires (Darnal').
Rétablie dans ses anciennes prérogatives , gratuite, élective, la rrumicipalité de Bordeaux avait toute sa puissance et tout son éclat quand Montaigne y fut appelé. Les circonstances de l'élection , accomplie à son insu, en son absence, ajoutaient au prix de cette haute dignité. S'il hésita avant d'accepter , c'est qu'il redoutait le poids des affaires et l'assujettissement d'une fonction , c'est qu'il lui répugnait de sacrifier son loisir et de cesser de s'appartenir tout entier à lui-même, et qu'il prévoyait les ennuis que subissent les hommes publics , surtout aux époques de parti où l'injustice est la récompense ordinaire des actes utiles et des bonnes intentions. Il savait parfaitement ce qui, en lui, s'alliait mal avec les soins de l'emploi qu'on lui imposait. En homme franc qu'il était , il voulut se bien faire connaître à ses administrés avant d'entrer en charge; puisqu'on persistait à le vouloir pour maire, on saurait du moins ce qu'on pourrait attendre de lui :
« A mon arrivée, ie me deschiffray fidèlement et consciencieusement tout tel que ie me sens estre ; sans mémoire , sans vigilance , sans expérience et sans vigueur ; sans haine aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence : à ce qu'ils fussent informez etinstruicts de ce qu'ils avoient à attendre de mon service ; et parce que la cognoissance de feu mon père les avoit seule incitez à cela , et l'honneur de sa mesmoire , ie leur adioustay bien clairement que ie scrois très marry que quelque chose quelconque feist autant d'impression en ma volonté, comme avoient faicl aultrefois en la sienne leurs affaires, et leur ville, pendant (ju'il Tavoit en gouvernement, en ce lieu mesme auquel ils m'avoycnl appelle. 11 me souvenoit de l'avoir veu vieil , en mon en-
I. Plus lard, d'aulrcs aiitoiiu's vouliirciil cnlror on partage de ci-Uo prciogativc-, mais, par une oidi)iiiiaiice du rijnillcl lIiUl, Henri IV conlirma aux maire et jurais le droit cxcitisiCdc ^aide, maniement et (5i)iivcrnoniciitdes clefs des portes delà ^illc et (^^s tours, lùiregistrement au p.irlenunl le 1" a( ùt 1592. Imj février 101:2, ordonnance conlirmalive, do Louis Mil.
fance , l'amc cruellement agitée de celte tracasserie publicque , oubliant le doulx air de sa maison où la foiblesse des ans l'avoit attaché long temps avant, et son mesnage, et sa santé ; et mcsprisant certes sa vie, qu'il y cuida perdre , engagé pour eulx à des longs et pénibles voyages. Il estoit tel ; et luy partoit cette humeur d'une grande bonté de nature : il ne feut iamais une plus charitable et populaire. Ce train, que ie loue en aultruy, ie n'ayrae point à le suyvre; et ne suis pas sans excuse. » (Livre III, chap. x.)
Sur ce , Montaigne développe fort au long ses excuses ; sa pensée principale, c'est que les affaires pubhques ne doivent pomt nous passionner ni nous enlever à nous-mêmes; cela n'exclut point le dévouement, car « il ne veull pas qu'on refuse, aux charges qu'on prend, l'attention, les pas, les paroles, et la sueur, et le sang au besoin, » mais sans perdre la modération et l'empire de soi : « l'ay peu me mesler des charges publicques, sans me despartir de moy, de la largeur d'un ongle; et me donner à aultruy, sans m'oster à moy. » Il entend que la charge ne domine point l'àme, et que l'homme se dislingue toujours du fonctionnaire : « Le maire et Montaigne ontlousiours esté deux, d'une séparation bien claire. «
Voilà des précautions bien prises , et les Bordelais bien avertis. On verra (jue le maire philosophe n'échappe pourtant pas aux jugements défavorables.
Montaigne se montrait hal)ile en rappelant les services de son père qui avait, en effet, rem|)li plusieurs fois les charges municipales ( voy. chap. i) : sincère, en annonçant qu'il ne serait pas , comme lui , dévoré par la passion du bien public ; modeste, en n'attribuant son élévation qu'aux souvenirs paternels. De nombreux titres personnels l'avaient désigné au choix de ses concitoyens; il était bien apparenté, lié d'amitié avec la famille de Foix cl d'autres grandes maisons du pays , en bonnes relations avec le roi de Navarre gouverncnr de la province, bien reçu à la cour de France, chevalier de Saint-3Iichel et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi ; renommé pour l'étendue de ses connaissan-
ccsS connu par la publication déjà ancienne des œuvres de son ami La Boëtie, et par la publication récente de ses Essais ^, Son élection servait également les intérêts et l'amour-propre des Bordelais.
La mairie de Montaigne présenta une parfaite ressemblance avec le portrait qu'il avait tracé d'avance : quoique
1. a Michel de Montaigne, dit Delurbe à l'année 1681, clievaller de l'ordre de Sainct Michel, et de singulière eruclilion, maire de ladicle ville. »
2. Plusieurs biographes et les auteurs de plusieurs Éloges ont dit que Montaigne n'écrivait pas pour ses contemporains, qu'il ne pouvait pas être compris de son époque, qu'il ne s'adressait qu'à l'avenir et aux esprits d'élite. Il convenait à l'ardent enthousiasme de Mlle de Gournay de soutenir que Montaigne « n'arriveroitdecentansau plus, parn.y la foule du monde, à son iuste point d'estime. » Mais, de nos jours, une telle exagération n'est i)lus de mise; les faits l'ont trop clairement contredite. Montaigne lui-même ne pensait pas écrire exclusivement pour les esprits supérieurs: « Que si ces Essais estoient dignes qu'on en iugeast, il eu pourroit advenir, à mon advis, qu'ils ne piairoicnt gueres aux esprits communs et vulgaires, ny gucres aux singuliers et excellents. Ceulx là n'y entendroientpas assez; ceulxcy y entendroicnt trop : ils pourroient vivoter en la moyenne région. » (Livre I, chap. Liv.) Ce tiers état des intelligences n'a peut-être jamais été plus nombreux, plus ouvert qu'au milieu du mouvement si vif, si général, qui agitait le xvi'' siècle. Le succès des Essais lut rapide; l'auteur le reconnaît dès qu'il publie son troisième livre : a La faveur publicque m'a donné un peu plus de hardiesse que ie n'esperois. » (Livre III, chap. IX.; Ce succès s'étendait à toutes les classes de la société. Dès 1582, Henri III complimente Montaigne sur son ouvrage (voy. p. 13); le cardinal du Perron appelle les Essais le bréviaire des honnêtes gens : le bourgeois Pierre de l'Estoile fait du seigneur de Montaigne sonvade-mecum. Le livre parvient au fond de la Picardie, dans la retraite de .Mlle de Gournay; la jeune (ille «leut les Essais par hazard : et bien qu'ils feussent nouveaux et sans nulle réputation encores qui peust guider son ingénient, elle les mit à leur iuste prix. » Récit de la rie de la damoiselle de Gournay.) N'en drplaise à la docte fille par alliance de Montaigne, ce qui lui était arri\é était arrivé à inen d'autres connue à elle et avant elle. L'ouvrage, quolcjuc nouveau, cornait déjà, on le voit, toute la France : cinq éditions en furent publiées du vivant de l'auteur, dansl'opacc de douze années, et le tenqis n'était pas très-loin où on ne devait plus connaître un geutilhouMne (pu n'eût sou Montaigne, fait constaté par le savant Huet : « A peine trouverez-vons un gentilhomme de camjjagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée. » {lluctiana.)
La réputation de l'auteur s'était vite répandue; suivant l'usage, elle était l)lus grande au loin que dans son pays; il en fait plaisamment la remarque : « En mon climat de (iascoigne ou tient pour d;olerie de me veoir imprimé : d'autant que la cognoissaiice qu'on prend de moy s'esloingnc de mon giste, j'en vaulx d'autant rniculx; i'acliclc les imprimeurs en Guienne ailleurs ils m'achètent. » (l,i\re 111, chap. n.) Combien d'écrivains, sans être Montaigne et sans habiter la Guyeiuie, peuvent attester (jnc les choses vont toujours ainsi :
pressentie, sa conduite ne désarma point les critiques. Il y fut assez sensible pour présenter une apologie de son administration. L'esprit de parti, dans une ville de ligueurs et d'esprits échauffés , ne fut certainement pas étranger aux attaques dont il se plaint sans s'en étonner :
« Toutes actions publicques sont subiectes à incertaines et diverses interprétations ; car trop de testes en iugent. Aulcuns disent de cette mienne occupation de ville (et ie suis content d'en parler un mot , non qu'elle le vaille , mais pour servir de montre de mes mœurs en telles choses), que ie m'y suis porté en homme qui s'esmeut trop laschement, et d'une affection languissante; et ils ne sont pas du tout esloignez d'apparence. l'essaye à tenir mon ame et mes pensées en repos, quumsemper natura, tum etiam œtate iam quietus; et si elles se desbauchent parfois à quelque impression rude et pénétrante, c'est, à la vérité, sans mon conseil. De cette langueur naturelle on ne doibt pourtant tirer aulcune preuve d'impuissance (car faulte de soing, et faulte de sens , ce sont deux choses), et moins de mescognoissance et d'ingratitude envers ce peuple , qui employa tous les plus extrêmes moyens qu'il eust en ses mains à me gratifier , et avant d'avoir cogneu, et aprez; et feit bien plus pour moy, en me redonnant ma charge, qu'en me la donnant premièrement. le luy veulx tout le bien qui se peult ; et certes , si l'occasion y eust esté, il n'est rien que l'eusse espargné pour son service, le me suis esbranlé pour luy, comme ie fois pour moy. C'est un bon peuple, guerrier et généreux, capable pourtant d'obeïssance et discipline , et de servir à quelque bon usage, s'il y est bien guidé. Ils disent aussi cette mienne vacation s'estre passée sans marque et sans trace. Il est bon! on accuse ma cessation en un temps où quasi tout le monde estoit convaincu de trop faire, l'ay un agir trépignant, où la volonté me charrie ; mais celte poincte est ennemye de persévérance. Qui se vouldra servir de moy, selon moy, qu'il me donne des affaires où il fasse besoing de vigueur et de liberté, qui ayent une conduicte droicte et courte, et encore hazardeuse ; i'y pourrai quelque chose : s'il la faut longue ,
subtile , laborieuse , artifjciellc et tortue , il fera mieulx de s'addresser à quelque aultre. Toutes charges importantes ne . sont pas difficiles : i'eslois préparé à m'embesongner plus rudement un peu , s'il en eust été grand besoing ; car il est en mon pouvoir de faire quelque chose plus que le ne fais, et que ie n'ayme à faire. le ne laissay que ie sçache, aulcun mouvement que le debvoir requist en bon escient de moy. l'ay facilement oublié ceulx que l'ambition mesle au debvoir et couvre de son filtre ; ce sont ceulx qui le plus souvent remplissent les yeulx et les am^eilles, et contentent les hommes : non pas la chose, mais l'apparence les paye ; s'ils n'oyent du bruit, il leur semble qu'on dorme. Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes : i'arresterois bien un trouble , sans me troubler ; et chastierois un desordre, sans altération : ay-ie besoing de cholere et d'inflammation? ie l'emprunte, et m'en masque. Mes mœurs sont mousses, plustost fades qu'aspres. le n'accuse pas un magistrat qui dorme , pourveu que ceulx qui sont soubs sa main dorment quand et luy : les loix dorment de mesme. Pour moy , ie loue une vie gUssante , sombre et muette : Neque submissam et abiecfam , neque se efferentem : ma fortune le veult ainsi. Je suis nay d'une famille qui a coulé sans esclat et sans tumulte, et, de longue mémoire , particulièrement ambitieuse de preud'hommie.
« Nos hommes sont si formez à l'agitation et ostentation, que la bonté, la modération, l'equabililé, la constance, et telles qualitcz quiètes et obscures , ne se sentent plus : les corps raboteux se sentent; les polis se manient imperceptiblement : la maladie se sent; la santé peu ou point; ny les choses qui nous oignent , au prix de celles qui nous peignent. C'est agir pour sa réputation et proufit particulier , non pour le bien , de remettre à faire en la place ce qu'on peult faire en la chambre du conseil ; et en plein midy ce qu'on eust faict lu nuict précédente : et d'cslre ialoux de faire soy mesme ce (pie son compaiguon faict aussi bien.... Ils iiigent (pie les bons regleincnls ne se peuvent entendre qu'au son de la trompelle. L'ambition n'est pas un vice de
petits compaignons , et de tels efforts que les noslres.... Quand ces ametes naines et chestifves s'en vont embabouinant, et pensent espandre leur nom, pour avoir iugé à droict une affaire , ou continué l'ordre des gardes d'une porte de ville, ils en montrent d'autant plus le cul, qu'ils espèrent en haulser la teste. Ce mesme bien faire n'a ne corps ne vie; il va s'esvanouïssant en la première bouche, et ne se promené que d'un carrefour de rue à l'autre....
« La renommée ne se prostitue pas à si vil compte : les actions rares et exemplaires, à qui elle est deue, ne souffriroient pas la compaignie de cette foule innumerable de petites actions iournalieres. Le marbre eslevera vos filtres tant qu'il vous plaira, pour avoir faict rapetisser un pan de mur, ou descrotter un ruisseau publicque : mais non pas les hommes qui ont du sens. Le bruyt ne suit pas toute bonté , si la difficulté et estrangeté n'y est ioincte.... Puisque ce n'est par conscience, au moins par ambition, refusons l'ambition: desdaignons cette faim de renommée et d'honneur, basse et belistresse qui nous le faict coquiner de toutes sortes de gens (quœ est ista laus quœ possit e macello peti?) par jnoyens abiects, et à quelque vil prix que ce soit : c'est déshonneur d'estre ainsin honoré. Apprenons à n'estre non plus avides, que nous sommes capables, de gloire. De s'enfler de toute action utile et innocente, c'est à faire à gents à qui elle est extraordinaire et rare : ils la veulent mettre pour le prix qu'elle leur couste....
" le n'avois quà conserver et durer, qui sont effects sourds et insensibles : Finnovalion est de grand lustre; mais elle est interdite en ce temps, où nous sommes pressez et n'avons à nous dcffendre que des nouvelletez. L'abstinence de faire est aussi généreuse que le faire ; mais elle est moins au iour , et ce peu que ie vaulx est quasi tout de cette espèce. En somme , les occasions en celte charge ont suyvi ma complexion ; de quoy ic leur sçais très bon gré : est il quelqu'un qui désire cstre malade pour veoir son médecin en besongne ? et faudroit il pas fouetter le médecin qui nous desireroit la peste , pour mettre son arl en pratique? le n'ay point
eu cette humeur inique et assez commune, de désirer que le trouble et la maladie des affaires de cette cité rehaulsast et honorast mon gouvernement : i'ay preste de bon cœur l'espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me Youldra sçavoir gré de l'ordre , de la doulce et muette tranquillité qui a accompagné ma conduicte; au moins ne peut il me priver de la part qui m'en appartient, par le tiltre de ma bonne fortune. Et ie suis ainsi fuict, que i'ayme autant estre heureux que sage , et debvoir mes succez purement à la grâce de Dieu , qu'à l'entremise de mon opération. l'avois assez disertement publié au monde mon insufdsance en tels maniemens publicques : i'ay encore pis que l'insuftisance; c'est qu'elle ne me desplaist guei-es et que ie ne cherche gueres à la guarir, veu le train de vie que i'ai desseigné. le ne me suis, en cette entremise, non plus satisfaict à moy mesme; mais à peu prez l'en suis arrivé à ce que ie m'en estois promis à ceulx à qui i'avois à faire : car ie promets volontiers un peu moins de ce que ie puis et de ce que i'esperc tenir. le m'asseure n'y avoir laissé ny offense, ny haine : d'y laisser regret et désir de moy, ie sçais à tout le moins bien cela , que ie ne I'ay pas fort affecté :
'< .... Mené huic confidere monstro!
Mené salis placidi vultum, fluctusque quietos Ignorare ! » (Livre III, chap. x.)
Montaigne est tout entier dans ce beau plaidoyer, avec le charme délicieux de son style, avec le bon sens de sa philosopliic pratique, avec la hauteur de ses vues sur les petitesses des ambitions mesquines , avec son ironique dédain des opinions aveugles, avec son inaltérable modération. Parmi ses contemporains, personne ne s'est publiquement inscrit en faux contre la uoIjIc atteslalion qu'il s'était donnée. Dans le siècle suivant , Balzac mêla quebpies railleries sur la personne et la conduite de Montaigne à l'appréciation littéraire de ses écrits. On bt diins un petit ouvrage intitulé : Entretiens de feu M. (le llnlz((c(cha\). xvui) :
« Notre homme lascha bien encore de nous persuader que
le mesme Montaigne n'avoit pas trop bien réussi en sa mairie de Bordeaux. Cette nouvelle ne surprendra pas beaucoup M. de La Thibaudiere, et il se souviendra bien qu'il dît un jour en ma présence à M. de Plassac Meré , admirateur de Montaigne, qui le louoit ce jour là au desavantage de Ciceron : Vous avez beau estimer vostre Montaigne plus que nostre Ciceron , je ne sçaurois m'imaginer qu'un bomme qui a sceu gouverner toute la terre , ne valust pour le moins autant qu'un homme qui ne sceut pas gouverner Bordeaux. »
Après avoir galamment aiguisé une spirituelle antithèse , Balzac aurait dû donner la preuve du fait. Mais à quoi bon? il avait dit son^joli mot! Soi'el répond sérieusement ; sa meilleure raison peut-être c'est que les Entretiens n'ont paru qu'après la mort de leur auteur'.
Le président Bouhier fait remarquer que ceux qui ont prétendu que Montaigne n'avait pas trop bien réussi dans la mairie de Bordeaux n'en rapportent aucunes circonstances. Quant à lui, ainsi que La Dixmerie, le chanoine Talbert, les auteurs des éloges de 1812, et les rédacteurs des différentes Notices biographiques , il rend hommage à l'illustre maire dont l'administration sut maintenir la tranquillité de la ville dans un temps d'agitation et de trouble. M. Villemain seul paraît douter de l'aptitude et du succès du maire. « Montaigne , dit-il, croit que son administration n'était pas assez sévère : je le crois aussi; sans doute il était plus fait pour étudier les hommes que pour les gouverner. » {Éloges'^.)
Ce n'est que par 3Iontaigne lui-même, ainsi que le remarque le président Bouhier, que nous connaissons les reproches adressés à son administration; il faut ajouter que
1. << Quand il est question du prix des ouvrages de quekiue autliour, il n'est pas besoin de s'attacher à des incidents particuliers touchant sa personne et sa condition. le n'en impute rien à M. do lialzac, sous le nom duquel on a publié de telles choses. Cecy a esté imprimé après sa mort, dans des Mémoires à qui on a donné le nom d'Entretiens, lesquels sont des pièces détachées qui auroient soufiert quelque retranchement s'il avoit plus longtemps vescu.» (Sorcl, Bibliothèque françoise. Paris, IGGT.)
2. Dans la Galerie française, M. Villemain fait à Jlontaigne nn autre reproche, qu'il tempère par un éloge: « Il remplit sa charge avec peu d'activité, diton, mais avec sagesse, et fut utile à la paix publique. »
nous ne paraissions savoir que par ses Essais les qualités qu'il y déploya et les bons résultats qu'il y obtint. Il est temps d'essayer de quitter ces généralités , dont les biographes se sont contentés jusqu'à présent. Les archives municipales de Bordeaux ne contiennent plus de documents suffisants pour faire apprécier, dans leur ensemble , les quatre années de son gouvernement, et indiquer la suite des actes qui s'y sont accomphs. Les registres de la jurade pour cette époque manquent depuis longtemps. Mais s'il faut renoncer à reconstituer entièrement la mairie de Montaigne, on peut, du moins , en connaître assez pour constater l'activité du magistrat, le soin qu'il apporta aux affaires de la ville, et, en même temps, les réserves qu'il faisait dans l'intérêt de son bien-être personne], et, il faut l'avouer, sa faiblesse dans les derniers moments de l'exercice de sa charge. Sa mairie peut se diviser en deux périodes : la prejnière, calme et pacifique , fut consacrée presque exclusivement aux affaires municipales , et Montaigne s'en acquitta si bien qu'il fut réélu. La seconde période devint moijis facile : l'agitation politique s'y mêla aux soins des intérêts de la ville; il joignit à ses fonctions de maire des négociations, des correspondances , des voyages , où il agissait comme intermédiaire entre le roi de Navarre et le maréchal de Matignon (voy. chap. ix) ; enfin la peste le fit fuir de Bordeaux , où il ne résidait pas lors de l'expiration de sa magistrature.
Parcourons ces deux époques.
Lorsque Montaigne, revenu de son long voyage, quitta son château , où il s'était rendu directement le .30 novembre 1581 , et vint à Bordeaux pour entrer en charge, il trouva la jurade composée de MM. du Péricr, de Lurbe (l'auteur de la Chronique bourdeloisc) , Treilles, de Cursol, Turmet, Fort. (Darnal.)
Le nouveau lieutenant général du roi en Guyenne, M. le maréchal de Matignon, était arrivé depuis le 16 octobre précédent'. Montaigne le comiaissail; il l'avait vu, eu 1580, au
1. « L'advis doiim' il(! l'iinivcc do luoiisi.iir le iiiarcsdial de Maliguon, mes-
siège de la Fère , et l'avait sans cloute rencontré auparavant à la cour. C'était un homme supérieur, également distingué dans la politique et dans la guerre. Élevé à la cour de François P"", il avait servi avec honneur dans les armées de Henri II ; à la mort de ce prince , il avait été appelé auprès de la reine Catherine, qui dès lors lui avait accordé sa confiance, et ne cessa jamais de le protéger, de le consulter, de l'employer dans les négociations les plus délicates. Lieutenant général en Normandie, il avait comhattu vivement l'établissement des huguenots dans la province ; zélé catholique , adversaire de la politique tolérante du chancelier de L'Hospital,il avait néanmoins sauvé, lors de la Saint-Barthcleray, les calvinistes d'Alençonet de Saint-Lô. Il s'était porté avec empressement et s'était vaillamment conduit partout où l'avait appelé la cause du roi. C'est lui qui avait fait capituler le comte de Montgomery, et qui ensuite avait loyalement, mais vainement, tenté de le soustraire à la mort. Nommé maréchal de France en 1578 , il avait acccompagné Catherine et Marguerite à Bordeaux, et avait contribué à la conclusion de la paix de Nérac. Fait chevalier du Saint-Esprit dès 1579 , il venait d'être envoyé en Guyenne comme lieutenant général lorsque Montaigne y revint. Ces deux hommes étaient faits pour s'entendre , et, en effet, ils paraissent avoir toujours vécu en bonne harmonie ; tous deux,
sieurs députent de leur compagnie pour l'aller recueillir à Blaye, luy menèrent un bateau tapissé tiré de deux gallions, entra à Dordeaux le 16' octobre 1581, de malin. :>•> (Darnal )
Le p. Anselme place à l'année 1585 seulement la nomination du maréchal comme lieutenant général en Guyenne. Son erreur a entraîné celle de plusieurs biographes et de M. Jubinal. Elle a trompé dom Devienne, Thistorien de la ville de Bordeaux : dans son Éloge de Montaigne, il dépeint la Guyenne et sa capitale telles qu'elles étaient en 1585 : « La capitale de la Guyenne esloit alors dans des agitations dont une religion nouvelle avoit d'abord esté le principe, et que lapolili(]ue avait ensuite fait servira ses desseins ambitieux. La Ligue avoii, sous un spécieux prétexte, arboré l'csLendard de la révolte; et les Bordelois n'csloient pas moins divisés entre eux que le reste de la France. Ce fut dans ces circonstances qcie Montni,a:ne prit possession de la première charge d'une grande ville. » Parsuitede la même confusion, dom Devienne et d'Auvigny {Vies des liommes illustres) rapportent aux premiers temps de l'arrivée du maréchal de Matignon la prise de possession du château Trompette, qui eut lieu en 1585.
dans un temps où l'ambition amenait de fréquents changements de partis , restèrent invariablement dans la ligne de la soumission au roi; tous deux surent allier leurs devoirs et leurs opinions avec la modération et l'humanité ; tous deux étaient fertiles en ressources, et possédaient une rare finesse , mais avec des nuances de caractère et de chmat qui garantissaient leur jjon accord ; l'un était Normand', l'autre Gascon.
Montaigne témoignait au maréchal de Matignon les égards et la déférence qu'exigeaient son rang et ses fonctions ; mais dire, avec dom Devienne, «qu'il n'eut d'autre soin que d'exécuter ses ordres, « c'est, contre toute vraisemblance, ravaler la dignité de l'homme et méconnaître l'importance du maire. Le gouverneur de Bordeaux avait une puissance propre : son rôle ne pouvait pas se borner à obéir au lieutenant général du roi. Moins de vingt ans auparavant. Biaise de Montluc ayant fait nommer ïilladet gouverneur de Bordeaux, le maire, M. de Lansac, voulut se retirer, se plaignit de n'être employé qu'cà des objets de pohce, de n'avoir aucun commandement dans la vihe, de n'être plus ce qu'était le maire autrefois ; le parlement intervint et l'affaire ne se termina que par une transaction que Tilladet offrit. Un rôle subalterne n'aurait pas plus été accepté par M. de Montaigne que par M. de Lansac.
On ne sait pas avec précision le moment où Montaigne vint prendre possession de sa mairie. On a élevé à ce sujet une question de droit; on a prétendu que s'il avait été élu le 1" août 1581 , ce n'était que pour entrer en fonctions le 1" août 1582, et que telle était la règle pour chaque nouveau niaire. Ni les anciennes coutumes, ni les statuts de la ville, ni les
1. lii'aiitûiiic, (|iii n'aimait pas le nian^clial, l'appelle •< un trcs (lu et trinquai Normand, » et rend néanmoins jusllcc à ses qualités : t (l'csloit le capitaine le mieux né et acciuis à la patience (jiie i'aye iainais veu.ct 1res habile. »....« On tlisoit que ce marcsclial s'esloitsi lort iicurlé aux coniniaiidcnn'uts du roy qu'il u'avoit rion tant en aIl'i'Ctii)n que de lesexrcuter, en quelque façon ipie cefust.» La reine Marguerite, dont il avait dihoilé, à la courd'ilcnii lil, les iniriguos avec le (lue U'Alcnçon, ra|)pelle un dangereux cl lin normand.
2i0 MONTAIGNE MAIRE DE BORDEAUX.
arrêts du parlement, ni l'édit de 1550 ne contiennent rien qui appuie ce système ; on ne trouve aucune disposition qui renvoie à mi an l'entrée en charge du maire élu. A quoi bon cette élection faite un an à l'avance? Pourquoi le serment exigé du nouveau gouverneur immédiatement après sa proclamation? Pourquoi y aurait-il eu cette différence entre lui et les trois jurats élus chaque année, et dont on n'a jamais dit que l'élection fût ainsi anticipée? M. le docteur Payen {Nouv. docum., p. 15) penchait vers ce système; il dit que l'élection se faisait un an avant l'investiture, et qu'ainsi Montaigne aurait été maire de juillet 1582 à juillet 1586. Mais d'une part, M. Payen ne pose la qu'une simple énonciation, sans développement, sans discussion; d'une autre part, les communications verbales dont il m'a honoré m'autorisent à penser et à dire qu'un nouvel examen a rendu son opinion beaucoup moins affirmative. Je crois devoir approfondir la question, afin de ne restreindre ni étendre au delà des vraies limites l'honneur ou la responsabilité des actes qui appartiennent à la mairie de Montaigne.
Pour établir que l'élection se faisait un an avant l'investiture, il faudrait alléguer un texte, une loi en usage; je n'en connais pas. Jusqu'à preuve contraire, on est fondé à maintenir que le maire de Bordeaux devait entrer en fonctions aussitôt après son élection, et que le gouvernement de Montaigne date du 1" août 1581 , pour finir, après une réélection en 1583, le 1" août 1585. Les expressions employées par Darnal peuvent à peine faire naître un doute ; ce chroniqueur, indiquant une année, dit fréquemment, pour faire connaître les magistats alors en charge , entrant (telle année) en continuant jusque en (l'année suivante). Cette formule bizarre et incorrecte avait pour objet de montrer que les fonclionnaircs ne devaient pas exercer seulement jusqu'à la fin de l'année courante, mais jusqu'au mois de l'année suivante marqué pour la fin de leur exercice. D'ailleurs, en examinant de près, on voit que cette locution n'a pas pour but de fixer la durée de la mairie , mais le plus souvent de préciser le temps d'une juradc. Par exemple, à l'égard de la mairie de Mon-
MONTAIGNE MAIRE DE BORDEAUX. 2il
laigiie kii-mcme, Darnal dit: « En l'année 1582, continuant jusqucs en juillet 1583, estant lieutenant du roy, monsieur le mareschal de Matignon; maire de Bourdeaux, monsieur de Montagne; jurats, messieurs de Cursol,etc.... » La limite de 1582 à 1583 ne peut évidemment concerner M. de Matignon ; elle ne pourrait non plus regarder Montaigne , si on fait durer sa première magistrature municipale jusqu'en août 1584. Elle ne peut donc que servir à désigner la jurade telle qu'elle se trouvait constituée de la tin de juillet 1582 à la fin de juillet 1583.
Pour Montaigne particulièrement, le système que je combats me paraît inacceptable : il est impossible de ne faire dater ses fonctions que du 1" août 1582.
En effet, de Lurbe l'indique comme étant maire en 1581, et rien n'autorise à dire qu'il n'était que maire élu et non maire en exercice. Le chroniqueur place la mention de la mairie (datant de l'élection, le 1" août) avant celle de l'arrivée du maréchal de Matignon, qui eut lieu, comme je l'ai dit, en octobre. Il y a plus, lorsque Montaigne fut nommé, la mairie était vacante de fait; comment supposer que les Bordelais auraient élu un maire pour deux ans, à la condition qu'il ne prendrait l'administration qu'au bout d'une année, et que jusque-là, la ville resterait sans maire? Dans une pareille situation, n'auraient-ils pas choisi un maire pour le temps qui restait à courir, ainsi qu'ils avaient fait lorsqu'ils élurent le sieur de La Rivière pour succéder pour le temps gui restait au sieur de Noailles, mort, durant sa charge de maire, le 2 mars 1562? (Darnal.) Le maréchal de Biron, prédécesseur de Montaigne, était comme mort, car il avait quitté détinitivcment la Guyenne. Soit qu'il ait été sacrifié à une rancune de la reine Marguerite', soit que
I. CfiUc princesse étant à Niîinc, le niar(<clial de Diron s'approcha de la place avec des troupes du roi de France; Il lira qne](|nes coups de canon sur les remparts du cliâlcau, d'oùla reine cl des dames de sa suite regardaient le combat; \u\ boulet tomba à peu de dislance de l'rndioit où Marguerite se tenait : elle le fit ramasser, et se plaignit \lvcment au roi de Navarre. On assure c|u'ellc ne pardonna pas à Diron, malgré les exruses qu'il lui fit faire, et qu'elle «ibiint, par mi article secret du traité de Fleix, signé peu de temps après, que
son caractère bouillant, ou des discussions antérieures, aient fait craindre des difficultés dans ses rapports avec le roi de Navarre, qui n'était pas moins vif*, et avec lequel on venait de faire la paix ; Henri III le rappela et donna la lieutenance générale à Matignon. On le voit encore à Bordeaux au commencement de 1581 % mais la chronique de Darnal prouve qu'il était déjà parti quand les élections eurent lieu : « en l'année 1581, estant lieutenant du roi en la province, et
la lieutenance générale de Guyenne fût enlevée au maréchal. (Voy. Jfe'moiires de Marguerite; Mémoires de Sully, tomel; Boudon de Saint-Amans, Histoire ancienne et moderne du département de Lot-et-Garonne.)
1 . Brantôme, trop favorable à la reine Marguerite pour rattacher ouvertement à l'aventure de INérac la disgrâce de Biron, l'explique ainsi : « Ledit roy (de Navarre) ne laissa de hayr à mal mortel ledit sieur mareschal ; car de capricieux à capricieux et de brave à brave, mal aysemcnl la concorde y règne. Si que noitre roy advisade retirer mondit sieur mareschal de la Guiennepardes plaintes que le roy de Navarre luy fi'-t, et remonstrances qu'ils ne eçauroient iamais bien compatir ensemble, et n'esmeussent la guerre, s'il demeuroit davantage près de luy. » [Discours sur Biron.) .... « Apres que mondit sieur mareschal de Biron fut parti de Guyenne, fut en sa place subrogé le mareschal de Matignon, un très fin et trinquât Normand, et qui battoit froid, d'aultant que l'aultre battoit cliaud; et c'est ce qu'on disoit à la cour que le roy et la royne disoient qu'il falloit un tel liommeau roy de Navarre et au pays de Guyenne, car cervelles chaudes les unes avec les autres ne font iamais bonnes soupes. » [Discours sur Jacques de Matignon.)
Il résulterait des Mémoires du duc de Bouillon que le roi de Navarre, en 1578 et i^'id, aurait eu à se plaindre du maréchal de Biron, qui devait cependant à son intervention la lieutenance générale de Guyenne.
2, Le père Anselme, tome VII, p. 295, dit qu'Henri III rappela Biron près de lui, pour l'honorer, le premier jour de l'an 1581, du collier de l'ordre du Saint-Esprit, et, après l'avoir reçu, l'envoya auprès du duc d'Anjou, son frère, pour l'aider dans son entreprise de Flandre. Cela ne s'accorde pas avec les détails très-précis de la chronique : après la paix de Fleix, la reine Marguerite, puis son frère, Monsieur, vinrent à Bordeaux : « Le mercredy 10 janvier 1581, mondit seigneur frère du roy fit son entrée à Bourdeaux, fut honorablement receu avec toutes les cérémonies qui avoient esté observées à l'entrée de la reyne de Navarre.... Monsieur le mareschal harangua à son arrivée en qualité de maire de la ville assisté de messieurs les jurats. » (Darnal.) Pendant le séjour des princes, il y eut une procession solennelle : une description, extraite par M. Ducourneau (Gi(i/en?ie /iistor/fyue) des registres du parlement, y fait figurer « le maréchal de Biron, monté sur un cheval d'Espagne, parce qu'il avait une jambe cassée » (il avaitété blessé, l'année précédente, en Languedoc, par suite d'une chute de cheval, de Thou, livre LXXII).
Braniôme ne fait arriver le maréchal de Biron que beaucoup plus tard : « Pour ce (le roi) l'envoya quérir pour venir à la cour ; où il lui donneroit meilleure recompense. le l'y vis arriver un peu après les noces de M. de Joyeuse >> Or, les fiançailles de Joyeuse avec Mari,'ucritc de Lorraine, fille du
maire de Bourdeaiix , ledit sieur mareschal de Biron , monsieur de Sanssac, lieutenant en son absence à Bourdeaux et sénéchaussée de Guyenne , jurats , MM. d'Aste , Terrier, Morilleres, du Perier, de Lurbe, Treilles. » Jusqu'à son remplacement officiel comme lieutenant général, et jusqu'à l'élection d'un nouveau maire, M. de Biron conservait de droit ces qualités*; mais on voit qu'il était remplacé de fait, en son absence, quand MM. d'Asie, Terrier, Morillères étaient pre-
comte de Vaudémont, et sœur delà reine, eurent lieu le 18 septembre 1581 ; le dimanche 24, ils furent mariés, à trois heures après midi, en la paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois. {Journal de L'Estoile.) Si les souvenirs de Brantôme sont lidèles, il faut que le maréchal de Biron ait quitté Paris pour y revenir quelques mois plus tard; on en trouve la preuve dans des lettres de Villeroy au maréchal de Matignon, lesquelles expliquent l'erreur du P. Anselme : c'est pour le chapitre du i" janvier 1682, et non pour celui du 1" janvier 1581, que Biron a été appelé par le roi. « Nous écrivons présentement à M. le maréchal de Biron, dit le secrétaire d'État, qu'il s'avance de venir pour être ici de bonne heure devant la feste du Saint Esprit, à quoi nous espérons qu'il satisfera. » (Lettre datée de Paris, du 16 décembre 1581.) — « M. le mareclial de Biron est arrivé ici, lequel a esté très bien reçu de Leurs Maicslés, selon son mérite. » (Lettre de Paris, du 28 décembre 1581.) Ces deux lettres se trouvent dans un ouvrage cité par le P. Lelong, devenu rare, et qui a pour titre : Lettres de Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, minisire et secrétaire d'Etat, écrites à Jacques de Matignon, maréchal de France, depxiis Tannée 1581 jusqu'en l'année 159C; Monlélimart, 1749; 1 vol. in-8.
La date de l'élection du maréchal de Biron est constatée dans les Tables contenarit les chapitres, qualités, noms, surnoms et ar7nes de tous les chevaliers de l'ordre du Sainct Esprit, depuis le iour de sa première institution iusques à présent (1633). On y lit : « Le quatrième chapitre tenu le dernier jour de l'an 1581, où furent faits chevaliers .... Armand de Gontauld, baron de Biron, mareschal de France. »
Au milieu de ces dates diverses, une chose reste certaine, et cela me suffit ; c'est que le maréchal de Biron n'était plus à Bordeaux lorsque Montaigne fut élu maire.
1. Je n'ai pu trouver la date précise de la nomination de Matignon à la lieulenance générale de Guyenne. Elle remonte aux premiers mois de l'année 1581 ; le maréchal ne se rendit que beaucouj) plus tard à Boideaux, ma^s il était dans ja province, et s'y occupait des affaires, surtout des relations avec le roi de Navarre, dès le mois d'avril. Villeroy lui écrivait le 25 avril 15SI : « La reine sa mère (Gatlicriue de Médicis) nous a mandé que le roi de Navarre dit que vous ne lui avez encore fait rendre une seule de ses maisons : je réponds que vous nous avez écrit y avoir satisfait, suivant les accords (|uc vous avez faits avec lui, etc. » (Deuxième lettre du recueil cité à la note précédente.) A partir de cette époque jusqu'à Ci'lle do l'arrivée du maréchal h lîordeaux, en octobre, Villeroy corres|)ond avec lui sur d<'s lu^gocialions et des faits administratifs concernant la (îuyenne. D'une autre pari, la correspondance de Matignon le montre, dans le coins de 1581, agissant connue lieutenant général avant son entrée
miers jurais ; or ils perdirent ce titre aux élections d'août 1581 ; MM. du Périer, de Lurbe et Treilles devinrent les premiers : les nouveaux élus furent, ainsi que je l'ai dit déjà, d'après Darnal , MM. de Cursol , Turmet et Fort. Des lettres de Biron confirment les mentions de la chronique ; elles montrent qu'en juillet 1581 il quitta Bordeaux pour se rendre à Biron où il se trouvait en août, c'est-à-dire précisément à l'époque des élections; il écrivait de Libourne, le 11 juillet 1581, à la reine Catherine :«.... Je m'en vais en ma maison de Biron où j'attendrai les commandements de Votre Majesté pour les exécuter avec autant d'attention et fîdellité que pouvez espérer de vostre très-humble et très-fideUe serviteur. » Le 10 août suivant, par une lettre datée de Biron, il mande au roi qu'il a dit à son départ de Bordeaux à M. de Villeroy qu'il était en peine de savoir où mettre l'artillerie, etc. (Manuscrits de Harlay, 329-5.)
On comprend, dans cette position, l'empressement de M. du Tausin à faire part à Montaigne de son élection, l'insistance des jurais, l'ordre du roi pour que le nouveau maire revînt tout de suite faire sa charge à Bordeaux ; rien de cela ne serait explicable si Montaigne n'avait dû prendre possession qu'au mois d'août 1582.
Ce n'est pas tout. Les commissaires du Parlement de Paris, dont je parlerai bientôt, étaient arrivés à Libourne , vers la fin de l'année 1581. L'un d'eux, Jacques-Auguste de Thou , le grand historien , fut député par ses collègues à Bordeaux, pour conférer avec le lieutenant général, Matignon , sur l'établissement de leur session dans cette ville. De là, il eut ordre d'aller saluer le roi de Navarre, qu'il joignit à Castel-Jaloux , où il se divertissait à la chasse; ce prince le conduisit au château de Nérac , et l'y garda deux jours. De Thou reprit ensuite son chemin sur Agen , et revint à Bordeaux ; les commissaires choisirent le local de leurs
dans la capitale de la province; par exemide, il écrivait, le 2 septembre, à la ruine nif-rc, pour lui donner a^is de la remise au roi de Navarre de la place de Pymerol, donnée, comme place de sûreté, en échange de Périgneux, que les catholiques avaient repris aux prol' stanls. (Colleclio" de Harlay 329-5, fol. 210.)
séances, et en firent, peu après, l'ouverture. Parmi ces occupations, de Thoïc n'interrompait point ses études ; il tira bien des lumières de Michel de Montaigne , alors maire de Bordeaux. Ces paroles de l'illuslre magistrat {Mémoires, livre II, à l'année 1582) prouvent que Montaigne était déjà en exercice au moment oîi la chambre de justice de Guyenne s'établit à Bordeaux.
Enfin une lettre de Montaigne lui-même montre qu'il était entré en fonctions avant le mois de juillet 1682.
Soit que l'état de ses affaires , qu'il avait abandonnées pendant plus de dix-sept mois, ait exigé sa présence dans son château , soit qu'il éprouvât le besoin de se soustraire aux ennuis, pénibles toujours, et pour lui surtout, d'une charge encore nouvelle, soit enfin qu'il fût retenu par les charmes de sa librairie , ou par l'agrément d'une belle saison , il s'était rendu à Montaigne , et ne se pressait pas d'en partir. Peut-être lui fit-on comprendre que son séjour se prolongeait trop , et lui écrivit-on de revenir à son poste ; peut-être a-t-il senti le besoin de justifier spontanément son absence et d'annoncer son retour ; quoi qu'il en soit, il écrivit aux jurats* :
« Messieurs, j'espcre que le voiage de Mos' de Cursol' aportera quelque comodite à la ville aïant en mein vne cause si iuste et si fauorable Vous aues mis tout lordre qui se
1. La lettre, tirée des archives de la ville de Bordeaux, a été publiée, pour la première fois, par M. Gustave Brunct, dans le Bulletin du Bibliophile, iuWlet 1839; M. Cliampollion-Figcac l'a insérée dans le tome 11, p. 48'!, des Mélanges [documents inédits pour servir à l'histoire de France); M. Paycn l'a reproduite dans ses premiers Docianents, p. 19, publiés en 1847 ; il l'a annotée; et comme elle est tout entière de la main do Montaigne, il en a obtenu et publié le fncsimile.
2. M. de Cursol était, comme on l'a vu , le quatrième sur la liste des jurais élus en 1581. D'après la loi du rcnouvclUnucnt amuiel des jurais par moitié, il devint premier jurât ù partir du l" août 1582.
C'est sans doute i\ la cour que M. de (ùirsol se rendait, et le choix de sa personne avait pu être déterminé par ses autres titres et fourlions : il était conseiller du roi, trésorier de France en la génér.ililé de Guyomie. Probablement la présence du maire lui-même fut jugée nécessaire; car Montaigne parlit trois mois après.
pouuoit aus affaires qui se presantoient les choses étant en si bons termes ie vous supplie excuser encores pour quelque tamps mô absence que j'acourcirai sans doute autât que la presse de mes affaires le pourra permettre. J'espère que ce sera peu cepâdant vous me tienderes s'il vous plait en uotre bons grâce et me côanderes si l'occasion se présante de m'ëploïer pour le seruice publicq et votre Mons'. de Cursol m'a aussi escrit et auerti de son voïage. Je me recôâde bien hûblemât et supplie Dieu
« Messieurs, vous doner lôgue et heureuse vie. De Môtaigne, ce 21 may 1582.
«« Votre heûble frère et servitur, « Montaigne. »
Au dos il est écrit :
« à Messieurs , « Messieurs les jurats « de la ville de Bourdeaux. »
Celte lettre serait inintelligible si Montaigne n'avait dû entrer en charge qu'au mois de juillet. De quoi aurait-il eu à s'excuser au mois de mai? Qu'est-ce que les jurats auraient eu à lui demander? S'il n'avait pas été maire effectif, ne serait-il pas resté tranquille dans son domaine, et n'aurait-il pas savouré avec d'autant plus de plaisir les dernières semaines qui auraient précédé le commencement de sa mairie? S'il avait à se faire pardonner son absence, c'est évidemment parce qu'on avait droit à sa présence, et que les adminislrés étaient dès lors fondés à réclamer leur administrateur.
Je tiens donc pour certain que Montaigne était maire en exercice à la fin de 1581, ou, au plus tard, au commencement de 1582.
Maintenant, voyons- le agir.
Le 26 janvier 1582, il se rendit au couvent des Jacobins; il y avait un concours extraordinaire de monde attiré par la nouveauté du spectacle ' ; c'était le lieu et le jour de la