Expressions de de Thou. (JWem., livre II, année
première séance de la chambre de justice de Guyenne; l'arrivée de ces juges , tirés du parlement de Paris , était saluée comme un événement heureux. Elle avait été décidée par l'édit de la conférence de Fleix*. La commission était présidée par Antoine Seguier et par Jacques Violle, seigneur d'Aigremont ; les conseillers étaient Jean Seguier, Jean Delavau, Estienne Fleury, Jérôme de Monthelon, Jean Scarron, Guillaume Benard, Adrien du Drac, Pierre Seguier, Lazarre Coqueley, Jean de Thumery, Claude du Puy, Jacques de Thou, Michel Hurault de L'Hospital*. « Loysel et Pilou étaient, l'un avocat, et l'autre procureur général de la commission ; couple d'amis illustre par leur mérite et par leur probité, plus illustre encore par la conformité de leur zèle pour le bien public (de Thou). » Des hommes aussi distingués s'empressèrent de rechercher la société de Montaigne. De Thou, l'apprécia mieux que personne, et lui voua une amitié qui ne s'est jamais démentie ni refroidie; il rassemblait les matériaux de son grand travail : « Dans le dessein d'écrire l'histoire de son temps, il faisait connoissance, partout où il passait, avec ceux qui pouvaient y contribuer, et comparant tout ce qu'il avait lu ou entendu, avec ce qu'il en apprenait lui-même, il en tirait de justes conséquences.... Il tira encore bien des lumières de Michel de Montaigne, alors maire de Bourdeaux,... fort instruit de nos affaires, principalement de celles de la Guyenne, sa patrie, qu'il connaissait à fond {Idem). » C'est sans doute par
1. L'art. Il porif! : « Le Roy cnvoycra au pays et diiclié do Guyenne une chambre de justice composée de deux présidents, quatorze conseillers, un procureur et advocat de Sa .Majesté, gens de l)ien , amateurs de paix, intégrité et sufiisancc requise. i,cs((uels seront, par Sa Majesté, clioisis et tirez des par- IcniCMls de ce royaume, et du grand ennsell.... les(|ueis présidents et conseillers ainsi ordonnez connoistroiit et jugeront toutes causes, procez et dilTerents, et coniraveulions à l'edicl de iiacifiration , dont la cognoissance et jiuidirtiou a esté attrihnee 'a la cliand)re comixisee par iccluy. Serviront deux ans entiers audit pays, et changeront de lieu et séance de six mois en six mois, afin de purgi r les provinces et rendre justice à un cliasrun sur les lieux, etc. »
2. I.rllres du lUuj pour rmlablissemcut de la cour dcjttslicc en ses pais cl duché de Cuyrnne , snivonl ses edicts. liourdeaux , par Pierre I.adime, imprimeur juré de la dicte ville, 1682.
suite des relations formées à celte époque que Montaigne crut pouvoir écrire, en 1584, à Claude Dupuy, qui siégeait alors à Xainles, pour lui recommander M. de Verres, son ami, gentilhomme, emprisonné et traduit, pour quelque méfait politique ou militaire, devant la chambre de justice*.
Les nouveaux juges venaient pour remplacer «« la chambre tri-partie de celte provinces où la différence de la religion causait tant d'aigreur dans les esprits, qu'elle se remarquait jusque dans les jugements de celle chambre : cela faisait un tort considérable à ceux du pays, qui souffraient une grande vexation. » Aussi de Thou n'est-il pas éloigné de considérer comme une protestation contre les magistrats de la province le concours de la foule qui se portait aux Jacobins, le 26 janvier 1582.
La séance s'ouvrit par un discours du célèbre Antoine Loysel, avocat général ; celle « première remonstrance est une proposition générale ou exhortation et proœme, comme parle Platon, de recevoir la compagnie avecques esjouissance, et assurance d'y obtenir justice égale, suyvant les édicts de pacification*. >• La remonstrance, intitulée de Vail
1. La lettre, publiée dans les éditions modernes de Montaigne, n'était pas exactement orthograpiiiée, et on n'en donnait ni l'explication ni la date. M. Payen atout rcclifié et expliqué dans ses premiers Documents, p. 21, et dans les Nouveaux docum. , p. 41.
2. Ce tril)unal y avait été établi à la suite de l'édit de pacification de 1576. On voit, dans les registres du parlement, à la date du U février 1581, que la cbambre de justice ne pouvant encore élre installée, Henri III, à la requête du duc d'Anjou et du roi de Navarre , avait prorogé la chambre iripartite , et en avait désigné les me:nbres; parmi eux se trouvait Geoffroy de Montaigne, le cousin-germain de Michel.
3. Avertissement de L'Oysel. A cette même séance d'ouverture, la cour fit lire les lettres d'institution, et rendit un arrêt portant ordre de les observer, et injonction « à tous seneschaux, vicesencschaux, ou leurs lieutenants, viguiez, maires, jurats et consuls des villes.... apporter ou faire apporter dedans quinzaine, au greffe de la dite cour, les informations tant décrétées qu'à décréter, et dont les decretz n'ont esté execustez, ensemble les procez verbaux concernant les cas dont la cognoissancc est attribuée à la dite cour.... »
Le 21 février, la cour rendit un autre arrêt qui intéressait aussi le maire de Bordeaux; elle enjoignit « à tous officiers et magistrats, tant royaux que aultres, mesme à tous maires, juratz , consuls des villes, bourgs et bourgades dij
des rois et de la justice, fut continuée plus tard. Un langage érudit et substantiel, la science unie à l'amour de la justice, le règne de la loi substitué à la lutte des partis, c'étaient, dans une harangue, des maîtresses qualités qui allaient droit à la raison et au cœur de Montaigne. Aussi le maire de Bordeaux ne se borna-t-il pas à honorer la séance de sa présence officielle ; il exprima à Antoine Loysel la satisfaction qu'il avait éprouvée à l'entendre. Un tel suffrage ne pouvait rencontrer l'indifférence ; on va voir combien Loysel y fut sensible.
Dans un temps de partis , il y a de l'audace à parler de modération, de paix et de légalité ; la remontrance de l'avocat général qui avait eu cette hardiesse fit bruit à la cour ; le premier président du parlement de Paris , M. de Harlay, voulut savoir à quoi s'en tenir, et il requit Loysel de lui envoyer son discours. La seconde partie de la remontrance fut prononcée à la séance de clôture de la session pour Bordeaux, le 22 août 1582. L'orateur paya largement à M. de Montaigne sa politesse ; après avoir parlé des hommes éminents produits autrefois par la Guyenne, il ajouta : « que s'il faut approcher de plus près de nos siècles et profession : nous avons ce grand jurisconsulte et chancelier de France , Jean Fabre, Bourdelois, selon l'opinion de plusieurs, ou du moins de ces quartiers de deçà ; feu M. Ransonnet, président, qui sçavoit si parfaitement toutes choses ; les Boyers , les Chassaignes, les Ferrons, Roussignacs, Pommiers, Calvinonls, Caries, Langes, Alesmes, Montcaults, Boeties, Mallevins, Pontacs, Montaigncs, et infinies autres lumières de ce ressort. Car cncores qu'aucuns des dessus dits ne soient point natifs de Bordeaux, si les puis ie néanmoins appeler Bordelois, selon les lois et statuts de la ville, en ce qu'à l'exemple des deux plus célèbres villes du mond(\ Rome et Athènes, vous n'estimez pas moins vos bourgeois, alkctos
ressort, et gciieralcment à tous subiccts du roy, de donner confort, faveur, aydc et assistance aux dicts huissiers et sergents exécutant les niandenienls de justice, » (Pièces publiées chez Ladimc, imprimeur à Bordeaux, 1582.)
in civitatem vestram , que sont les propres et originaires citoyens natifs en icelle : les faisant tous esgalement participer, et leurs communiquans vos principaux honneurs de mairies, jurades, et autres dignitez et offices de la ville. » Montaigne , maire de Bordeaux , quoique Périgourdin , n'aurait pas pu s'empêcher de prendre pour lui une part de ce compliment. Malheureusement il n'assista point à la séance de clôture ; il était en cour pour les affaires de la ville.
Suivant de Thou, la chambre de justice reçut ordre de se rendre à Agen pour y tenir séance après la Saint-Martin. C'est une erreur ; par lettres patentes du 3 août, le roi avait mandé à la cour de justice de Guyenne de se transporter au plus tôt à Agcn et y tenir séance pour trois ou quatre mois. En conséquence, la cour rendit, le 23 août, un arrêt qui ordonna que l'ouverture de la plaidoirie serait faite le 1" octobre prochain à Agen. (Pièces imprimées chez Ladime, à Bordeaux, 1582.) Toutefois, la séance d'ouverture ne put avoir heu que le 11 octobre. Loysel, profilant du loisir des vacances, fît une copie de sa deuxième remontrance, et l'envoya , avec la lettre suivante , à Montaigne :
A MONSIEDR DE MONTAIGNE.
« Monsieur,
« Si vous pristes quelque contentement d'ouyr ce que je dis à l'ouverture de nostrc première séance comme vous m'en flstes des lors quelque demonstrance, j'espère que vous en recevrez autant ou plus en lisant ce que vous trouverez ce que je vous envoyé avec la prosente. D'autant mesmement que vous trouverez plus de particularitez de vos villes et pays de bordelois. Comme de faict ie ne scauroy à qui mieux addresser cette closlurc qu'a celui qui estant maire et l'un des premiers magistrats de Bourdeaux, est aussi l'un des principaux ornements non seulement de la Guyenne, mais aussi de toute la France. Je vous prie doncques la recepvoir d'aussi bon
cœur que ie vous l'envoyé : priant Dieu, Monsieur, vous tenir en sa grâce.
« D'Agen, ce 1 novembre mdlxxxii.
« Vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
« A. L'OlSEL. »,
Le célèbre légiste rendit public ce témoignage de ses sentiments en l'insérant dans l'édition qu'il donna des deux parties de sa remontrance de Bordeaux, et plus tard dans son livre intitulé la Guyenne, comprenant le recueil de toutes les remontrances qu'il avait prononcées comme avocat général à la chambre de justice ^
1. La lecture de la lettre de L'Oisel ne permet pas de douter que le discours qu'il envoyait et dédiait à Montaigne ne soit la seconde remontrance, celle qui fut prononcée à la séance de clôture du 22 août 1582. Claude Joly (Vie de L'Oisel, en tête des Opuscules tirez des Mémoires de M. Antoine L'Oisel) ne s'y est pas trompé : et « continua l'argument de cette remoustrance en la mesme ville de Bourdeanx le 22" jour d'aoust et suivant : et l'envoya à monsieur de Montaigne, maire de Bourdeaux, auteur du livre des Essais, qui luy avoit tesmoigné avoir pris plaisir à entendre la première. » H n'y a point d'équivoque possible devant l'édition isolée des deux remontrances de Bordeaux, réunies dans une brochure petit in-8", Paris, chez Langclier, 1595, sous le litre : De l'œil des rois et de lajustice. La dédicace à Montaigne estimprimée à la fin de la brochure. M. Payen, premiers Documents , p. 3! , s'est mépris quand il a dit : « En 15S2, L'Oisel dédia à Montaigne un écrit intitulé : .4mnesiie, ou de l'oubliance des maxix faicts et receus pendant les troubles, publié d'abord en 1595 in-8°, et inséré en 1C05 dans le recueil publié sous le titre de La Guyenne, où il forme la troisième remontrance. » Cette erreur s'explique par la mauvaise disposition typographique du volume La Guyenne. Le livre dans son ensemble est dédié au garde des sceaux. La première remontrance, intitulée : De l'ceil des Roys et de la justice, n'est précédée d'aucune dédicace; pour la seconde, on lit d'abord le titre : Continuation de l'œil des Roys el de lajustice; puis vient une lettre de L'Oisel, du 31 mars 1582, à M. le premier président de Harlay, qui avait demandé à voir la première remontrance; après cela le sommaire, et enfin le texte de la remontrance faite à la clôture , le 22 août. La pièce suivante a d'abord ce litre : Amnestie, ou de l'oubliance des viaux faicts et receus pendant les troubles et à l'occasion d'iceux, Agen. Puis vient la dédicace à Monsieur de Montaigne, datée d'Agen 1" novembre 1582; enfin, le sommaire et le texte de cette remontrance n faite en la ville d'Agen, à l'ouverture de la chambre de justice, le 11 octobre 1582. » Il semble résulter de lu que c'est la troisième et non la seconde remontrance que L'Oisel dédia à Montaigne; mais la preuve du contraire est incontestable. Il est impossible (|ue la seconde ail été dédiée à M. de Harlay, car elle n'a été prononcée que le 22 août, et la lettre d'envoi au premier président est du 31 mars précédent. C'est indubitablement celte seconde que L'Oisel a
Avant le départ de la chambre de justice pour Agen , les élections municipales avaient eu lieu à Bordeaux, le 1" août; les trois nouveaux jurats nommés furent M3I. d'Alesme, Galopin, Reynier. (Darnal.)
Dans le cours de cette année 1582, le roi fit une concession importante. La traite foraine, c'est-à-dire des droits de douane imposés sur les marchandises entrant ou sortant , existait à Bordeaux. Pendant les deux années 1553 et 1554 (c'est à cette dernière que commence la maison de Pierre Eyquem ) , « on remarque la suppression de la traite foraine accordée par le roi, en faveur des habitants de Bourdeaux, moyennant deux mille écus qu'on paya aux coffres de Sa Majesté àl'espargne. » (Darnal.) La suppression n'était que temporaire : la ville aurait voulu l'abrogation définitive ; M. de La Rivière, maire, fut député en 1556 ou 1557, avec M. le premier président Largebaton , pour solliciter, entre autres choses, « l'absolue suppression de la traite foraine. II fut envoyé du vin de Grave à la cour , le nombre de vingt tonneaux , pour distribuer à messieurs le cardinal de Lorraine, connestable, etmareschal de Saint-André. « (Darnal.) La vUle, malgré ses libéralités, ne paraît pas avoir réussi alors; car nous voyons la chronique mentionner, à l'année 1582, « l'extinction de la traite foraine accordée par le roy. » On ne dit pas si Montaigne était parvenu à obtenir, dans l'intérêt de sa ville, une suppression absolue : le mot d'extinction pourrait le Ihii'e présumer.
On ne sait pas non plus si c'est pour cette affaire que Montaigne se rendit à la cour. Ce fut, en tout cas, pour une affaire importante et compliquée ; on en peut juger par cette
dédiée à Montaigne. Il annonce à celui-ci qu'il y trouvera des particularités sur le Bordelais : elles sont dans la seconde, prononcée à Bordeaux, et nullement dans la troisième, prononcée à Agen; il dit qu'il adresse à Montaigne celte clôture, ce qui s'applique au discours du 22 août, et non à celui du 11 octobre, prononcé à l'ourrr^Krc des séances d'Agen. Ce n'est donc pas VAmnestie y mais bien la Continuation de l'œil des lloys que l'auteur a envoyée à Montaigne. L'arrangement vicieux qui a induit M. Paycn en erreur est d'autant plus étrange que La Guyenne (1603) a été imprimée du vivant de L'Oisel , mort seulement en 1617.
mention de la chronique : « Monsieur de Montaigne, maire, envoyé en cour pour les affaires de la ville, avec amples mémoires et instructions. » Il partit au mois d'août; il emportait avec lui une copie des privilèges de la ville de Bordeaux , lesquels paraissaient engagés dans la question soumise au roi , et un mémoire contenant les articles des demandes ; un de ces articles , le onzième , semble avoir eu plus d'importance que les autres. Montaigne réussit dans sa mission : le roi rendit une ordonnance favorable, qui fut expédiée au mois de juillet de l'année suivante. J'ai trouvé la preuve des faits que je viens de rappeler dans le texte même de l'ordonnance , qui était restée inaperçue dans un recueil relatif à la ville de Bordeaux*. Il est à regretter qu'on ne possède pas le manuscrit de cet acte , et les pièces qui y étaient annexées ; on y verrait quelle était l'affaire grave qui avait conduit Montaigne à la cour dans l'intérêt de ses administrés. On saurait aussi quel était cet article onzième qui avait été spécialement octroyé , et compris dans la formule générale de renouvellement des privilèges ; les villes , surtout au commencement des règnes, demandaient souvent dos confirmations de ce genre : comme elles n'étaient pas gratuites, la couronne les octroyait volontiers.
» Henry , par la grâce de Dieu , roy de France et de Pologne : à tous présens et advenir, salut. Comme entre autres remontrances que nous auroient fait nos chers et bien amez les maire et iurats de nostre ville de Bourdeaux, au mois d'aoust dernier, celle-ci sera l'une des principales, que pour les causes et considérations qui auroient peu nos prédécesseurs roys leur octroyer plusieurs grands et beaux privilèges, confirmez. par nostre tres-houoré seigneur et père Henry, que Dieu absolve, y adioulans les grandes pertes et travaux par eux receus et soufferts depuis vingt-cpiatre ans en ça, au moyen des guerres advenues en cctuy nostre
1. Privilcsfjcs des bourgeois de la ville cl ci(é de Bourdvmix, ociroyes et approuvez par les roys très chrcstiens Henry II, Charles /.V, Henry UI, Henry IV et Louis XIII , d'heureuse mcsmoirc, rcvcus et impriiiR^s do nouveau on 1CC7 ; Bordeaux, 1(507, iii-4".
royaume , il nous pleut leur accorder la confirmation de leurs dits privilèges , pour en iouir par eux et leurs successeurs, ainsi qu'ils ont cy-devant : ce qu'après meure délibération nous aurions ordonné. Nous , à ces causes , et en suivant nostre dite ordonnance escrite en la marge de l'onzième de leurs articles, dont la copie est cy-altachee avec coppie de leurs dits privilèges , sous le contressel de nostre chancellerie , de nostre grâce spéciale , pleine puissance et authorilé royale, avons confirmé, approuvé et confinué, et par ces présentes, confirmons, approuvons et continuons tous et chacuns lesdits privilèges, pour par les exposans et leurs successeurs en jouir ainsi qu'ils ont fait cy-devant bien et duement , jouyssent et usent encore de présent. Si donnons en mandement à nos amez et féaux les gens tenans nostre cour de parlement audit Bourdeaux, etc....
« Donné à Paris, au mois de iuillet, l'an de grâce 1583, et de nostre règne le dixième , et sur le reply , signé par le roy. Aimeras, et scellé du grand sceau de cire verte en lacs de soye à double queue. »
L'année 1582 qui avait commencé à Bordeaux par l'inauguration de la chambre de justice, se termina durant la tenue d'une autre assemblée , qui ne manqua pas d'intéresser Montaigne. L'archevêque Antoine de Sanssac, affligé des progrès de l'hérésie dans la Guyenne, et du dérangement que les troubles de l'État avaient introduit dans la discipline de son clergé , convoqua , au mois de novembre , un synode provincial. « En iceluy, dit de Lurbe, sont arrestez plusieurs beaux et saincts règlements pour les ecclésiastiques. » Les désordres étaient graves S et le pape Grégoire XIII félicita le prélat de ses efforts pour y remédier*.
1. Anno 1582 celebravit Biirdiatalae concilium provinciale ad tiitandam fîdem orlhodoxam adversus liœreses lune grassantes potissimuni in Aquitania, restiluendaniqiie ecclcsiaslicam discipliiiam, et cmendandos cleri cl popiili nioros; canonesciiie lioc in cœlu condili ab aposlolica sedc approbali sunt. {Gallia diristiana, II, p. 8J0.)
2. Hoc ad Anlonium arclùpp. scripsit Gregorius XIII. Incredibilitcr lœlali siimus synodum provincialcni a Uia fratcrnitalc ad nos niissam perfectam esse tanla cuui pietalc, quanluni et ics ipsa flagilabat, et zelus luiis pollicebatiir;
Montaigne avait dignement représenté la ville ; il y avait maintenu l'ordre ^t la tranquillité, et en avait heureusement conduit les affaires; aux élections du 1" août 1583 il fut donc nommé de nouveau. Les trois nouveaux jurats furent MM. Ramond de La Roque sieur de Budoz, Jean La Peyrc, et Jean Claveau ; le sieur de Budoz étant mort dix mois après son élection, fut remplacé par M. Baude de Moncucq. (Darnal, Chrotiique, et omissions de la chronique.)
La réélection de Montaigne et la nomination des trois nouveaux jurats donnèrent lieu à des incidents et à des actes qui sont restés jusqu'à présent inconnus de tous les biographes.
Ces élections avaient excité des animosités; les mécontents les avaient d'abord attaquées devant le parlement de Bordeaux ; mais ils semblent n'avoir pas compté sur le succès de celte procédure , qui n'aurait pas pu continuer sans devenir contradictoire, et qui aurait échoué devant des magistrats également bien intormés de la teneur des statuts de la ville et de la valeur comme de la conduite des personnes élues. Ils se désistèrent donc avant d'avoir fait assigner le maire et les jurats , et ils portèrent leur réclamation au conseil d'État. Ils présentèrent la continuation de la mairie de Montaigne connue contraire aux statuts et à l'ordonnance de 1550; ils paraissent avoir signalé comme vices de l'élection des trois nouveaux jurats l'absence ou l'insuffisance du concours de la noblesse , et l'emploi de manœuvres pratiquées pour obtenir des suffrages. A l'aide de ces allégations, non contredites, ils obtinrent une décision qui ne leur donna pas entièrement gain de cause ; la réélection de Montaigne fut maintenue; la nomination des trois nouveaux jurats fut annulée , et il leur fut fait défense de s'immiscer dans leurs fonctions avant d'avoir été entendus par le conseil. Sui- mes indications, l'avis du conseil d'État et les lettres patentes du loi ont été trouvés aux archives de
quo nomine te pltirimi fucimus; lihi, provincialibusquc tirs omnia a nobis pa- Icrna; cliaritaiis oOicia dcbcri agnoscimus, etc. Djt. Uoiiia;.... die 3 deceiiil)ri3 an. 1583. (^'«//. christ., cud.)
la ville de Bordeaux; ces deux actes , datés du même jour, 4 février, 1584, m'ont été communiqués par l'archiviste de la viUe , M. Detcheverry ; les voici reproduits textuellement :
Extrait des registres du Conseil d' Estât.
«V Sur la requeste que Sa Magesté a renvoyé dans son conseil d'estat laquelle ceulx de la noblesse et plus saine partie des naturels bourgeois et citoyens de la ville de Bourdeaulx luy ont présenté, tendant à ce que l'eslection faicte le premier jourd'aoustdela personne du sieur de Montaigne pour estre continué maire de ladicte ville les deux années prochaines après l'avoir este les deux précédentes, et que l'eslection aussy faicte le mesme jour, des personnes des sieurs de Endos, de Laspeyre et Claveau pour estre nouveaulx jurats de ladite ville seront l'une et l'autre declairée nulles et abuzives et comme telles cassées et annullees et ce faict estre procède a nouvelle eslection d'autres maire et jurats de ladite ville. Semble aux sieurs dudict conseil qu'il doibt estre remysà Sa Magesté d'ordonner sur ce contenu en ladite requeste sellon son bon plaisir et vollonté, bien estimant pour aulcunes bonnes considérations qu'il sera bon qne l'eslection dudit Montaigne pour ceste fois demeure confirmée et luy continué en ladite charge de Maire, les deux ans qui luy sont prorogez sans ce tirer a conséquence défendant aux habitans de Bourdeaux de plus user de semblables prorogations en l'eslection dudict maire oultre et par dessus les deux ans qui sont à ce préfixes par l'ordonnance du feu roy Henry en l'an mil cinq cent cinquante sy non que par expresse concession de Sa Magesté il leur fust permis en user ainsy, et quant aux sieurs Budos Laspeyre et Claveau qu'ils doibvent estre assignes audit conseil pour eulx oys et vérification sommairement faicte des faicts propozés contre leur ellection, estre par Sa Magesté ordonné ce que de raison, enjoignant aux dits habitants de garder aux susdictes ellections la forme des estatutz de ladicte vihe, sans reschercher par praticques et moyens indeubs les voix ou soufraiges des elizans, et que dores en avant ceulx de la
noblesse de ladicte ville y soient appelles pour y avoir voix et baillés leurs soufraigcs et y estre admis et estre elleuz aux dictes charges comme les autres habitants, et leur y estre deffendu sellon leur rang et qualité, la rcgnier, sur peyne s'ils ne sont duhement appelles, que lesdictes ellections seront declairees nulles et en marge et dessous, le Roy entend que ledict advis soit suyvy et d'abondant qu'il soit deffendu aux susdicts Budos, Lapeyre et Claveau de s'imiscer en ladicte charge de jurats que au préalable ils n'ayent este oys et que Sa Magesté n'en ayt ordonné. Faict audict Conseil d'Estal tenu à Sainct Germain en Laye le quatriesme jour de febvrier mil cinq cent quatre vingts et quatre.
« Signé Guibërt. »
«< HENRY par la grâce de Dieu roy de France et de Pologne au Seneschal de Guyenne ou son conseil à Bourdeaulx salut. Nous vous mandons et ordonnons que l'arrest dont extraict est cy attaché soubz le contre sel de nostrc chancellier aujourd'huy donné en nostre Conseil d' Estât vous ayés à faire mestre à pleine et entière exécution sellon sa forme et teneur usant à ces lins des moyens et contrainctes accoustumees en tel cas nonobstant opposition ou appellations quelconques pour lesquelles et sans preiudicc d'icelles ne voulons estre diffère, mandons en oultre à nos huissiers ou sergent premier, sur ce requis, assigner iour certain et comportant aulx sieurs de Budos, de Lapeyre et Claveau denommés au susdict arrest à comparoir en nostre Conseil d'Eslat pour cuk oys et vérification sommairement faicte des faicls proposés contre leur elleclion, estre par nous ordonné ce que de raison leur faysant cependant Ires-expresscs deffenses de s'imisccr en ladicte charge de jurats que au préalable ils n'ayent esté oys, et aux habitants de ladicte ville de Bourdeaulx de cy après procéder à telles prolongations, ains garder aux subsdictes cUections la forme des (.'Statuts de ladicte ville sans reschcrchcr plus par praticques et moyens indeulz les voix et soufraigcs des ellecleurs et que doresenavant cculx de la noblesse y soient appelles pour y
avoir voix et bailler leurs soufraiges et estre admis et elleuz aux dictes charges comme les autres habitants de ladicte ville et leur estre deffendu sellon leur rang et qualité la regnier, sur peyne s'ilz ne sont duhement appelles que lesdictes cllections seront declairees nulles, et qu'il sera par nostre dict huissier ou sergent signifié à toutes les personnes et communaultés qu'il appartiendra et dont sera requis sans qu'il soit tenu demander aulcune permission placet ni pareatis car tel est nostre playsir. Donné à Sainct Germain en Lave, le quatriesme jour de lebvrier, l'an de grâce mil cinq cent quatre vingt quatre et de nostre règne le dixiesme. Signé par le Roy en son conseil, Guibert et sellées du grand sel de cire j aulne à simple queue. »
Le maire et les jurats, blessés dans leur honneur, et réduits à un nombre qui rendait leurs fonctions beaucoup plus onéreuses, voulurent députer à la cour le procureur svndic de la ville pour obtenir le maintien de l'élection des jurats; le maréchal de Matignon leur ayant représenté que la présence de tous était nécessaire à l'administration de la ville, ils se bornèrent à adresser au roi la requête suivante, qui se termine par une demande concernant une affaire étrangère à l'élection'.
« SlUE,
« Ayants aucuns de ceste vostre ville pour des passions particulières appelé de l'élection et contination de maire en la personne du sieur de Montaigne, et élection de trois nouveaulx iurats faite au mois d'aoust dernier, et fait poursuite de leur appel en vostre cour de parlement, ils auroient en se départant de leur première poursuite sans nous faire assigner, présenté rcquestc à Vostre Maiesté tendant à nouvelles fins, plaine de plusieurs faulx faicts, et à nostre défaut obtenu arrest de vostre conseil d'Estat par lequel entre
1. Ce document se trouve à la Bibliothèque impériale, collection de Harlay, ^,fol. 151.
autres choses lesdicls nouveaulx iurats aiiroient eslé intcrdictsde l'exercice de leurs charges iusques à ce qu'ils eussent esté ouys en \ostre dit conseil ; « Sire,
« Si nous eussions eu cet heur que d'estre entendus en nos raisons nous eussions espéré faire paroistre à Vostre Maiesté que toutes les formes contenues par nos statuts et privilleges ont esté soigneusement et religieusement gardées en ladite élection, et qu'il fust fait le choix de vingt quatre preudhommes, bourgeois notables et non suspects, lesquels par ensamble auroient faict due eslcction des dicls iurats, personnes de bien et d'honneur, comme nous aurions cognu par experiance de leurs deportements en leurs charges. L'interdiction leur a depuis esté signifiée, sans pourtant les assigner en vostre conseil, en manière que de six iurats il ne nous en reste plus que trois en service qui en demeurent d'aultant surchargés, et le service publicq retardé, chose qui requiert prompte provision et règlement que nous supplions très humblement Vostre Maiesté vouloir ordonner pour la conservation de nostre honneur en ladite élection, et des droicts et privilleges de ladicte ville, esqucls nous avons esté maintenus parles rois vos devanciers que Dieu absolve, et par Vostre Maiesté iusques à presant, et ne permettre qu'à l'avenir telles divisions soient tollerees, lesquelles ne peuvent engendrer que desordre, confusion et mespris de nos charges, ains que les règlements pourtés par les arrests de vostre cour de parlement, donnés en semblables matières et confirmés par Vostre Maiesté soient effectués nous eussions envoie près Vostre Maiesté le procureur et syndic de vostre dicte ville pour vous faire entendre nos plainctes et doléances sur ce fait et autres plus amplement, n'enst eslé que monsieur le mareschal de Matignon a iiigé selon sa prudence n'estre expédiant que pour le presant aucung de nous abandonnast le service de vostre ville. «' Sire,
« 11 y a une instance pendant en vostre conseil d'Eslal entre les luges presidiaux de ceslc dicte ville cl nous, lou-
chant nos preccances. Nous supplions très humblement Yostre Maiesté de faire surseoir la poursuite de ladicle instance pour cinq à six mois, et iusques à ce que les affaires nous permettront envoier ung de nous près Yostre Maiesté pour luy représenter que le droict que nous prétendons en cela n'est autre que celuy qui nous a esté attribué par les edicts des roys vos prédécesseurs et par vous confirmé et auquel nous avons esté maintenus par les arrests de vostre dicte cour de parlement donnés toutes parties ouyes, et sur i'asseurance que nous avons que nos tres-humbles requestes qui ne tendent qu'au bien de vosti'e service et plus seure manutention de ceste vostre dicte ville sous vostre obeyssance nous seront accordées par vostre debonnaireté plus que paternelle.
« Sire,
« Nous supplierons tres-humblement le Créateur donner perpétuel accroissement aux prospérités et félicités de Vostre Maiesté.
« Bourdeaux, ce 5 mars 1584.
«■ Vos très humbles, très obeyssans et très devotieux subiecls les maires et iurats de vostre ville de Bourdeaux,
« De Pichon*. »
Cette requête embarrassa la cour ; elle fut communiquée au maréchal de Matignon, que le secrétaire d'État Vilieroy pria, par une lettre du 16 avril, de donner son avis sur l'affaire ^ M. de Matignon répondit le 27; son opinion fut en faveur des jurats attaqués : il paraît que l'on n'insista pas à l'égard de celui qui avait été pris dans la noblesse, M. de Budos; on abandonna la première décision prise contre