‹ La vie publique de Michel MontaigneChapitre 45 sur 60 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Silence des biographes. — Après les états de Blois, Montaigne va à Bordeaux, non à Montaigne. — Envoyé parle roi; s'occupe des affaires avec Matignon. — Démonstration dans les rues et au parlement. — Soulèvement des ligueurs; vive et prompte répression. — Mesures contre le parlement. — Henri IV. — Habileté de Matignon. — Montaigne se retire dans son château. — Députation du parlement à Henri IV; Michel Montaigne n'en fait point partie. — Correspondance avec le roi.

Entre la clôture des états de Blois (janvier 1589) et la mort de Montaigne (septembre 1592), il s'est écoulé près de quatre années. Pendant ce temps, le philosophe est-il resté complètement étranger aux affaires publiques? A-t-il cessé toute relation avec les princes ou avec les personnages politiques? S'est-il renfermé dans la solitude de son château, occupé seulement à feuilleter sa librairie , à retoucher ses Essais , à gérer ses biens , et à soigner sa colique ?

Les biographes ne disent rien de cette époque; deux lignes de de Thou, et le récit de la mort de Montaigne, par Etienne Pasquier, voilà tout ce qu'on avait recueilU ou remarqué : un mot oublié dans les œuvres de Mlle de Gournay, quelques fails négligés, quelques conjectures, et les deux lettres à Henri IV, découvertes depuis peu d'années, remplissent imparfaitement cette lacune, mais suffisent pour montrer que Montaigne n'avait pas rompu avec le monde politique.

On s'étonne de lire dans l'historiographe de la ville de Bordeaux, dom Devienne : « Étant sorti de cette place (celle de maire), il se retira en Périgord où il passa le reste de ses jours.... Il partageoit son temps entre le commerce de quelques amis et les occupations du cabinet. Il menoit depuis

sept ans une vie qu'il Irouvoit délicieuse, lorsqu'il fut attaqué d'une esquinancie qui lui causa une paralysie sur la langue. » {Hist. delà ville de Bordeaux , 1" partie, livre III.) Il semblerait, d'après ces lignes, que Montaigne, de 1585 à 1592, n'a pas quitté son château du Périgord, tandis que nous le voyons, pendant l'année 1588, à Paris, à Gournay, à Rouen , à Chartres et à Biois.

Revenu dans sa province, après ces fameux estais, il n'alla pas s'enfermer immédiatement à Montaigne *. Il passa une partie de 1589 à Bordeaux. En effet, selon le récit de Roche- Maillet (voy. chap. I"), c'est en arrivant dans cette ville , en 1589, que Charron, après avoir prêché pendant tout le carême à Angers, feist cognoissance et vescut fort familièrement avec Montaigne *.

1. M. Amaury-Duval se trompe en disant, dans la Vie de Montaigne, que « le spectacle des plus criminels attentats le ddcida à quitter Biois et à retourner dans sa retraite de Montaigne, d'où il ne devait plus sortir.» MM. Leclerc et (^iiarles Louandre parlagonl cette errcui'.

2. Le témoignage de Roclie-Maillet , quelque précis et quelque imposant qu'il soit, ne doit pas être admis sans restriction. Il porte sur deux faits (jui se seraient passés en t.S89; Charron aurait, à celte époque, dans la ville de Bordeaux, fait la connaissance de Montaigne, et il aurait vécu familièrement avec lui. La présence .simultanée et les relations des deux célèbres amis sont attestées par Roche-Maillet, ami intime et conlideut de Charron (c'est lui-même qui a soin de le rapiiclcr), dans de tels termes et avec l'indication de telles circonstances qn'd n'y a pas place pour le doute; d'ailleurs, le récit de l'avocat parisien est conforme à la nicnlion faite, par Mlle de Gournay, du départ de Montaigne pour la Guyenne dans un intérêt public. Charron a dû souvent parler, (juand il fut de retour à Paris, de ses rapports avec Montaigne, et l'auteur de son Éloge ne jjouvait oublier de les rajipcler comme un litre d'honneur; mais il n'est pas étonnant qu'il ait pu se tromper, en écrivant plus de (pialorze an s après, sirr le fuit secondaire de l'époque où oui commencé ces relations. En les faisant remonter seulement an voyage de l.')89, il donne une date peu vraisemblable; counnont supposer qu'une grande familiarité se soit établie, entre deux lionnncs (pii n'étaient plus jeunes, après une fré(|uenlalion de quelques semaines? Montaigne ne se livrait pas si aisénicnt ni si vite. Non; Charron avait pris connaissnncr de rautenr des Kssais plusieurs années auparavant; il avait été reçu au chdteau de Montaigne. La |)reuve de ces faits se trouve dans une annotation d'un livre vendu récemment à la vente de M. Renouard,ct acheté par la i!ibli()lhè(|ue impériale de Paris. L'ouvrage, intitulé : Il cntcchismo, n rera instilulionr Chrisliana , di M. licrnardinn Ochino, da Siena , in forma di dialugn; in liasilca , l&fil , porte sur le litre la signature de Montaigne, à qui il a appartenu; Charron a écrit de sa main, au.ssi sur le titre, ces mots : Charron, r.r dono dicti dmnini de. Monîaigne, in suo casIcUo, 2 julii.

Autre preuve. — Envoyés en 1589 vers l'empereur et les princes d'Allemagne pour une négociation militaire et politique importante, au moment où Henri III s'unissait enfin au roi de Navarre contre la Ligue, Scliomberg et de Thou avaient été obligés, pour éviter les embuscades des ligueurs, de changer leur itinéraire, et d'allonger leur voyage en passant par la Guyenne. Montaigne était sur leur chemin, et ils ne manquèrent pas de s'y présenter : « Schomberg (écrit son compagnon de Thou) continua sa route par Jonsac et par Coutras, d'où, après avoir examiné le lieu où la dernière bataille s'ôtoit donnée, il vint à Montagne en Périgord : c'est de là que Michel de Montaigne et sa famille tirent leur nom. Montaigne ctoit alors à Bourdeanx : sa femme, sœur de Pressac, qui accompagnoit Schomberg, les reçut très-poliment, » (li/ém., livre IV, année lô89.)

Montaigne n'était pas retenu loin de son domaine, de sa femme et de sa fille, uniquement par l'attrait de ses entretiens philosophiques avec Charron , ou par quelque autre motif d'agrément personnel. Les ordres et les services du roi l'avaient rappelé en Guyenne, et c'était à Bordeaux qu'il pouvait se rendre le plus utile. Le maréchal de Matignon, qui lui avait succédé dans la mairie, et qui, comme lui, avait été réélu, exerçait la charge de lieutenant général du roi. Il ne fallait pas moins que toute son expérience, sa finesse, sa fermeté pour maintenir intacte l'autorité royale; les circonstances étaient assez délicates pour lui avoir inspiré le désir d'avoir auprès de lui un homme tel que Montaigne; il connaissait ses lumières, son habileté, son dévouement : ils avaient concouru ensemble à déjouer les premiers mouvements de la Ligue en 1585. Pendant les troubles,

an7W I086. M. Payon, Docum. inf'd. , p. 35, avait cité déjà ce livre comme étant en la possession de M liennunrd.

M. Saintp-Beuve, dans mi article sur Charron {Moniteur universel, 2S décembre 1834), admet sansdisiinciioii le témoignage de Roclic-Maillct, qu'il cite sans le nomme". Ai)rès avoir rapporté nn passage d'une lettre de Charron, le célèbre critique ajoi^e : « 11 est ù remarquer que la date de cette lettre, qui est d'avril 1389, conicidc avec les premiers temps de la connaissance que fit Charron de Montaigne. »

il l'admit dans les conseils où se traitaient les grandes affaires de la province : « A Jacobo Matignone Aquitaniae prœside consiliis de rerum summà per hos motus adhibitus. » Ces paroles de de Thon (Hist., livre CIV, année 1592) ne paraissent pas s'appliquer à l'époque de la mairie ; lors que Montaigne était maire et gouverneur de Bordeaux , il avait un titre officiel pour participer aux affaires, et Matignon s'y serait d'autant moins refusé, qu'à la même époque, Micbel était l'intermédiaire entre le roi de Navarre et lui pour des questions d'une bien autre portée que les intérêts municipaux (Voy. cbap. IX). D'ailleurs, après la prise du château Trompette, et l'arrivée des armées du roi, en 1585 et 1586, les ligueurs bordelais n'avaient plus remué; le pays était ruiné par la guerre, désolé par la peste, mais calme. Il n'en était pas de même en 1589, et alors, plus que jamais, le lieutenant général dut s'estimer heureux de pouvoir introduire dans ses conseils les lumières et la fidélité de Montaigne. Il n'avait fait en cela que se conformer aux intentions du roi ; en effet, c'est par ordre du roi que Montaigjic était revenu servir sa cause. Mlle deGournay, qui avait été à même de bien savoir tout ce qui concernait Montaigne à cette époque, dit : « Retourné qu'il fust en Guyenne, oiî la guerre de la Ligue qui lors cmbrasoit toute la France, l'attacha par le commandement et pour le service duroy.... » (Copie de la vie de la damohelle de Gournay \)

L'année 1589 s'ouvrait sous de tristes auspices. Délivré par l'assassinat de son plus redoutable adversaire, Henri \\{ s'était hâté de congédier les états généraux ; Catherine de Médicis, la prolectrice constante de Matignon, venait de mourir, effrayée de la position où elle laissait son lîls et le royaume. La Ligue furieuse levait l'étendard de la guerre civile sur le cadavre de son chef, de son héros. Paris, enflammé par SCS prescheurs, s'était mis à la tête de la révolte;

1. Ce polit M(<moiro pnrnlt avoir iMé rddigdpnr cllc-niômc, l)inn qua fuielqurs mots somi)l<'iil iiKli(|Mcr le coiilr;nrc. En Ions cas, elle le com|)reii(l dans une Note finale, où clicclOclarcnc rccoiiiMlln' pour siens que Icsouvrages contenus dans le volume.

d'autres villes avaient suivi le mouvement ; les affiliations que les Guise s'étaient ménagées de longue main à Bordeaux s'efforçaient d'entraîner cette importante cité : les nouvelles qui arrivaient de toutes parts y excitaient l'agitation. Matignon, qui venait de visiter les places de son gouvernement, d'exhorter les habitants à l'obéissance , de renforcer les garnisons, de changer des gouverneurs douteux, était revenu à Bordeaux. 11 résolut de prévenir, dès l'abord, toute séultion. 11 s'entendit avec les gentilshommes dévoués au parti du roi ; pourquoi ne supposerait-on pas que Montaigne figurait parmi eux ^ ? « Le mareschal se montra dans les rues, suivy de la noblesse et de ses gardes ; s'opposa résolument au commencement de celte mutinerie : empescha les séditieux de prendre les armes : et ayant disposé ses corps de garde dans plusieurs endroits de la ville, et fait faire la patrouille à toutes les heures de la nuict, il conserva le calme parmy des gens qui mouioient d'envie de remuer. » (De Caillière.)

Le parlement comptait quelques tètes chaudes qui agissaient pour la Ligue; le maréchal s'en plaignit au premier président : « Tous deux résolurent d'assembler les chambres, et de se trouver au palais ; le mareschal y alla, accompagné d'un bon nombre de gentihhommes des plus considérables de la lyrovince. » {Eod.) Montaigne n'avait-il pas sa place dans ce cortège ? Matignon parla avec énergie, demanda et obtint un arrêt prononçant des poursuites contre ceux qui se révolteraient contre le roi ; puis il prit des mesures de surveillance, et la place demeura soumise. Le clergé de Bordeaux refusa de se joindre à celui de Toulouse qui le pressait de suivre et de prêcher la Ligue.

Une lettre du roi, du 26 février 1589, relative à ces événements , montre qu'il avait chargé Matignon d'une mission secrète : « Mon cousin , j'atends vostre réponse sur l'affaire

1. Montaigne ayant été envoyé en Guyenne pour le service du roi, on peut admettre comme extrêmement vraisemblable sa présence dans toutes les démonstrations qui eurent lieu à Bordeaux dans l'intérêt de la cause royale,

dont ie vous ay chargé : vous pouvez mieux connoistre que personne les obstacles et oppositions qu'il y pourra avoir, estant sur les lieux, et ne pourroit estre aussi employé et député personne qui en puisse plus facilement venir about : car nul autre n'a plus d'intelligence que vous en avez pour vider les empeschcments qui s'y peuvent trouver. » (De Caillière.) L'historien du maréchal pense qu'il s'agissait des négociations pour la réconciliation avec le roi de Navarre ; Matignon, ne pouvant quitter Bordeaux \ traitait l'affaire par ses agents, notamment par le sieur du Londcl, capitaine de ses gardes. N'a-t-il pas pu y être aidé par quelques correspondances de Montaigne , qui avait eu fréquemment des rapports directs avec le roi de Navarre, et entretenait des relations avec quelques-uns des principaux gentilshommes de son parti, tels que le vicomte de Turenne , Duplessis- 3Iornay , d'Aubigné, etc.? On sait que ce fut Madame d'Angoulème qui alla conclure avec le Béarnais.

La réconciliation des deux rois éloigna de la Guyenne le fléau de la guerre civile, et rendit plus facile la mission du maréchal de Matignon; les huguenots n'étaient plus un parti ennemi à surveiller ou à combattre, mais des sujets du roi à gouverner, situation heureuse pour Montaigne, qui voyait enfin s'établir l'accord entre ses sympathies personnelles et son dévouement à la royauté légitime. La pacification ne faisait pas les afiaircs des ligueurs de la Guyenne ; ils voulurent donner un dernier signe de vie, tenter un dernier effort de soulèvement. Ils étaient nombreux à Bordeaux, et leur zèle s'entretenait par les manœuvres des jésuites. Les exercices religieux du carême couvrirent leurs préparatifs ; on tenait secrètement conseil dans la maison

1. D'Auviptny, Vie du mari'chal de Matignon, suppose que rallt^ptation «le cette impossiI)ilil(^ n'(5lait qu'un prétoxte : «.... Cola faisait craindre ù Matignon d'avoir travaillé on vain auprès du roi de Navarre, si Henri Ill,onvirouné de conseillers contraires à ses desseins, venait à cliaiiRor de ri^sointion. Pour se délivrer <le celle iiH|niélu(le, il prit prétexte de ne pouvoir quitter Ronleaux, afin "'l'on chargeAt quchpie autre personne du soin de s'ahoucher avec le roi de ^,.^l^re. »

des révérends pères ; là il fut résolu qu'on soulèverait le peuple pendant les processions des fêtes de Pâques, et qu'on s'emparerait d'une des portes de la ville par où l'on donnerait entrée aux troupes qui viendraient d'Agen pour se jeter dans Bordeaux. Le maréchal, soupçonnant quelque projet, ne voulut cependant pas défendre les processions ; mais « il donna ordre sans bruit à ses troupes de ne s'éloigner point de leurs logements , à ses amis de se trouver cmprès de ha/, sous prétexte de l'accompagner dans les saintes cérémonies qui se pratiquent en ce temps-là dans nos églises, et à ses gardes de le suivre tous ensemble.... Les processions se firent à l'heure accoustumee : et lorsqu'elles parurent dans la rue, assez près de la porte dont on se devoit saisir, les coniurez crièrent aux armes, pour y exciter le peuple, mirent l'epee à la main, et comm.encerent une grande et dangereuse émeute. Les magistrats qui assistoient à la procession avec les marques de leurs charges se présentèrent pour reprimer les séditieux : mais ils curent l'audace de les outrager au lieu de leur obeyr, et de charger un petit nombre de gens de bien (pii les voulurent deffeiidre. Le bruit s'en epandit dans les rues, et le mareschal qui en eut ad vis tout à l'heure suivant sa diligence naturelle, sortit avec ses amis et ses gardes, et estant incontinent suivy de ses troupes, marcha le pistolet à la main droit aux ennemys ; lit faire une rude salve sur eux, et poussant avec ce qu'il avoit près de lifjj d 3 noblesse à cheval, donna dans le gros des révoltés brusquement et avec resolution : passa sur le ventre à tous ceux qui se trouvèrent à son chemin, et les cscarta en divers endroits de la ville , avec un tel effroy qu'ils ne pensèrent plus qu'à se cacher pour sauver leurs vies. » (De Caillière.)

Cette narration s'accorde avec le récit contemporain, plus concis, plus vif, du protestant d'Aubigné ' : « Nous vojlà à Bordeaux, et à la révolte assignée aux processions de Pasques; et pour ce que cette grande ville est rccognue par les

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