Voy. aussi de Tiiou , Ilist., livre XCIV
iesuites en leurs escrils, pour avoir esté leur fidèle retrailte, quand toute la France les chassoit (pour user de leurs termes) aussi voulurent ils en avoir soing particulier, car chez eux se fit la coniuration, par laquelle le peuple soulevé se saisit d'une porte, receurent à harquebusade et chassoient les magistrats qui les vouloyent reprimer. A temps y arriva le maresclial de Matignon, de qui lors les garnisons estoient foibles; mais estant très bien suivi de noblesse, de huit cents refformez, et d'hommes bien couverts, il fit sauter les murailles aux plus mutins, et à ceux qui en avoyent trop fait pour espérer pardon ; il ne fut tué en tout cette affaire que six hommes et deux qu'il fit pendre pour ce qu'ils tiroyentlasoldeduroy.» {Hist. nniv., t. II, livre II, chap. xviii'.)
J'ai peine à croire que Montaigne ne fût pas compris dans le rendez-vous d'honneur qui avait rassemblé autour de Matignon ses amis et beaucoup de gentilshommes.
Il me semble aussi qu'il dut figurer dans la séance solennelle du parlement qui eut lieu quelque temps après. Le 24 avril, le roi avait écrit au maréchal pour le remercier de ce qu'il venait de faire, et ordonner les mesures qu'il avait proposées; il s'agissait de créer dans le parlement une chambre spéciale pour l'inslriiction et le jugement de la conspiration de Pâques, d'interdire et d'envoyer au roi un certain nombre de conseillers, de désarmer toutes les personnes convaincues ou soupçonnées d'a|)partcnir à la Ligue, de prendre les chefs, de chàlier ceux qui avaient fait acte de rébellion, de mettre hors de la ville et sans armes ceux du menu peuple qui se trouveraient prévenus; d'agir contre les maisons et les personnes des gentilshommes tenant la campagne, de
J. Suivant Dclurbc [Chronique bourdcîoise) , l'aiïaire ont liru la veille de Pâques: ■< Comme la France, sur le commencement de ces derniers troublesi fui cmuc de tontes paris, il y enst à Bonrdeaus , lu veille de l'asi|Ui s, (|uel(iuc cnlreprisc tendant à sonslevaiion, lacjiullc en nicsme inslani,sans la |)resciice et vertueux conra^e du sii<;neiir de Matijînon , maresclial di; France , |v, ndence de la cour de parlement et diligence des iurats , est rompue, cl toutes clioses remises en bon ordre. »
renvoyer les jésuites de leur maison et de démolir le château du Ha.
Le maréchal communiqua les dépêches au premier président et à ceux qu'il savait être du parti du roi, et résolut avec eux de se rendre au parlement : « Il fit avertir sous main les conseillers qui dévoient estre interdits de la colère où estoit le roy : ou pour les obliger de se retirer de la ville en leur donnant la peur d'un mal plus grand encore que celuy qui les menaçoit, ou pour les résoudre aies venir trouver et luy demander sa faveur, et sa protection qui s'offroit.... Le marescal estant donc allé au palais avec ses gardes et une suite extraordinaire de noblesse , après avoir pris sa place, remarqua l'estonnement des conseillers ligueurs qui se trouvoient dans une chambre, environnez de gardes, et toute pleine de gentilshommes à sa dévotion. » (De Caillière.)
Le premier président exphqua le but de la convocation, et fit lire par le greffier la lettre du roi et les lettres patentes; le maréchal prononça ensuite un discours grave et chaleureux (voy. de Caillière, p. 268). Le parlement établit la chambre de justice; les jésuites, mis sans bruit hors de leur maison et de la ville, se retirèrent à Agen. Le maréchal envoya aux conseillers interdits les lettres de cachet qui leur ordonnaient de se rendre à la suite du roi ; il invita l'archevêque à recommander aux prédicateurs de ne rien dire de séditieux. Les conseillers interdits allèrent à la cour, et Matignon obtint du roi leur retour à Bordeaux et leur rétablissement dans leurs charges ; l'affaire des conjurés ne fut point poussée : on usa de clémence à leur égard.
Le maréchal fit une guerre à outrance aux ligueurs de son gouvernement : « 11 les renferma dans leurs places : et les bons sujets du roi avaient la campagne aussi libre qu'ils eussent eue en pleine paix. » ( De CaiUière. )
Quand le roi de Navarre se fut réconcilié avec Henri HI, il s'empressa d'annoncer cette heureuse nouvelle dans la Guyenne, et de donner une première preuve de confiance à Matignon; dans sa lettre à 3LM. les maire et jurats de Bor-
deaux(17 mai 1589), il dit : « Je vous recommande doncque encore mi coup le service de Sa Maiesté, et comme tel vous prie, pour icelle, d'assister monsieur le mareschal; ielefays aussi. » Suivant d'Auvigny et de Caillière,le roi de Navarre, soit pour dissiper tout ombrage dans l'esprit d'Henri III, soit pour mieux s'assurer du dévouement d'un homme aussi habile et aussi important que Matignon, se serait démis du titre de gouverneur de la Guyenne, et aurait obtenu du roi qu'il en investît le maréchal qui commandait depuis 1581, en qualité de lieutenant général seulement. S'il en fut ainsi, Henri IV, devenu roi, aurait réduit Matignon à son ancien titre, car, dans une lettre du 20 juillet 1590, il lui confère, dans les termes les plus flatteurs il est vrai, le pouvoir de heutenant général en Guyenne, dans l'absence du prince de Condé , gouverneur *.
Après le crime de Jacques Clément, le 2 août 1589, Henri IV écrivit à Matignon qu'il comptait sur lui. Les circonstances qui lui assuraient la coniiance du nouveau monarque augmentaient aussi les embarras de sa position. Il avait à contenir les huguenots exaltés par l'avènement d'un roi calviniste, et les ligueurs ennemis jurés d'un roi hérétique. Contre les soulèvements possibles des partis il chercha d'abord ses garanties dans la force : il augmenta ses troupes, et établit des gouverneurs aflidés. Pour ménager une transition que l'état de la province et les divisions du parlement de Bordeaux rendaient très-difilcile, il dut renoncer à toutes les ressources de sa finesse politique. « Le mareschal, dit son historien, sceut iudicieusemcnt suivre le temperamment qu'il devoit apporter entre deux si grandes extremitez : qui fut de ne donner ni ne refuser publiquement son obéissance
1. « Laquelle absence ne sçauroit moins durer d'une vingtaine d'années, pciulaiU Icsiiuellcs vous pouvez cstre asscuré do tenir ladite charge comme en principal ciicf; dont le vouscusssc aussy volunlicrs donné le tilirc, sans quelques considérations que vous pouvés bien juger. Mais à personnes de vostrc condition ipii al)on(lent en ingénient, il .stlfit de posséder la chose: et ne se Iravaiiicnt gueres de la \anil«î du nom et des paroles. Ji; sçais (|ue le ne pouvois rpinctlrc ladicle charge en meilleure main que la vostre, mais rien ne vous pouvoit cslrc olTcrl de meilleure voluaté que le le vous envoyé. »
au roy : et de tenir son gouvernement en estât d'attendre le changement de sa religion, sans luy donner suiet de plainte, et sans apprehander les armes de la Ligue. »
C'est du parlement que vinrent alors à Matignon ses principales difficultés, et c'est là aussi que son habileté temporisatrice obtint les plus heureux succès. Le parlement siégeant à Tours avait reconnu Henri IV; mais d'autres, notamment celui de Toulouse, avaient déclaré Henri de Béarn déchu de la couronne de France comme hérétique excommunié. Il ne manquait pas à Bordeaux de conseillers disposés à écouter les suggestions et à suivre l'exemple de ceux de Toulouse; ils firent même une proposition. Le maréchal assistait à la séance , où régnait une grande agitation ; il donna son avis au milieu d'un profond silence ; son discours fut un chefd'œuvre de tactique (voy. de Caillière, p. 285). Il conclut à ce qu'il ne fût rien fait contre le légitime héritier du trône, mais qu'on remît à le reconnaître qu'il eût tenu la promesse de se faire cathohque, et qu'il fût enjoint à ceux qui avaient pris les armes contre le feu roi de se retirer dans leurs maisons. Cet avis hit suivi : l'arrêt qui intervint, le 26 avril, ne parla pas du roi, exhorta le clergé à prier pour le feu roi, ordonna le maintien des édits de juillet et d'octobre 1588, favorables à la Ligue : « En outre, enioint à tous sieurs gentilshommes , capitaines, villes, communautés, et autres suiets qui se sont élevés du vivant du feu seigneur roy, de poser les armes, se retirer et contenir en leurs maisons, et y vivre paisiblement sous l'observation d'iceux edits et arrests, » etc. «M. de Matignon, est- il dit aux Mémoires de la Ligne, aurait bien souhaité qu'on eût fait mention de Henri IV dans cet arrêt; mais il ne put jamais obtenir ce point du parlement. Il ne laissa pas de se servir de l'autorité de cet arrêt pour maintenir toute la Guyenne dans le devoir, à l'exception de quelques villes, en très-petit nombre, dont les ligueurs s'étaient rendus maîtres. «
Montaigne, qui appréciait toute l'importance des services du maréchal, et qui en faisait, comme on le lira bientôt, un juste éloge, voyant la Guyenne en paix, se retira, vers
la fm de 1589 ou au commencemeut de 1590, dans son château.
Le retard que le roi mettait à se convertir ayant fait naître une nouvelle cabale dans le parlement, et un des anciens de la grand'cliambre ayant proposé de se joindre au parlement de Toulouse, ce qui causa une vive émotion, le maréchal, au nom de la tranquillité rétablie en Guyenne depuis quelques mois, pria le parlement de ne point se départir de ses sages résolutions, et demanda qu'on députât au roi delà part de la cour, pour le supplier de se faire catholique, et lui remontrer que sans cela il ne pourrait assurer ni son autorité ni le repos de ses sujets, qu'il l'avait promis solennellement à la France qui attendait. Les conseillers ligueurs se récrièrent; le maréchal répliqua vivement, et la cour se rangea de son avis.
Pendant que les délégués du parlement se préparaient pour leur voyage, Matignon écrivit au roi ce qui venait de se passer. Henri, cliarjué de la manière dont le maréchal s'était tiré de ce mauvais pas, lui répondit de sa main: «Mon cousin, ic seray bien aise de voir les depputez du parlement de ma ville de Bordeaux. le suis sy satisfaict du service que vous me faictcs, que i'ay chargé le seneschal, présent porteur, vous le tesmoigner de ma part, vous priant faire tousiours estât de voslre bon maistre. Dieu vous conserve. Hkniu. »
Le nom de Montaigne figure parmi ceux des conseillers députés : « Quelque temps après (la bataille d'Ivry) le parlement députa au roi le premier président Daffîn, les conseillers Dalesmes, Dlontairine, Scssac et Dessaignes, procureur général, pour lui rendre obéissance, et néanmoins pour l'exhorter à tenir la promesse qu'il avoit donnée de se faire instruire dans la l'eliglon catholique apostolique et romaine. Le premier président parla au roi avec tant de solidité, de discrétion, de dignité et d'éloquence, que ce prince, après avoir témoigné, dans les termes les plus flatteurs, la satisfaction qu'il ressenloit de la démarche du parlement de Bordeaux, remercia en particulier le magistrat du discours
qu'il venait d'entendre. » (Dom Devienne, Hist. de Bordeaux^ I" part.) Quant au fond de la question, le roi répondit si vaguement, que le maréchal, afin de calmer les mécontents, insista pour une prochaine conversion ; le roi lui envoya par M. de Frontenac de longues explications : Matignon en fit connaître la substance au parlement, et parvint à étouffer les plaintes des magistrats ligueurs.
J'ai à peine besoin de dire que le conseiller Montaigne, qui faisait partie de la députation envoyée à Henri IV n'était pas l'auteur des Essais, retiré de la magistrature depuis vingt ans; ce doit être son cousin, Geoffroy de Bussagnet, fils de Raymond de Bussagnet, frère de Pierre Eyqueni, père de Michel. Ce Geoffroy était conseiller au parlement de Bordeaux dès 1576, et c'est lui qui, après un procès, fut autorisé par arrêt rendu en 1595, à porter le nom de Montaigne, qui lui avait été contesté par d'autres membres de la famille'.
Montaigne n'aurait pas eu besoin de la circonstance d'une députation extraordinaire pour se rappeler au souvenir d'Henri IV. Il lui avait écrit récemment : le roi lui avait répondu le 30 novembre 1589, en le priant de venir le voir, on ne sait en quelle qualité, à Tours. C'est à cet appel bienveillant que Montaigne a fait la belle réponse contenue dans une lettre du 18 janvier 1590, trouvée à la lin de 1849 par M. Achille Jubinal, à la Bibliothèque impériale, dans la collection Dupuy, tome LXII-LXIII ^
Montaigne habitait alors son château; c'est de là qu'il date son épître, d'une écriture plus soignée, et d'un style plus travaillé qu'il ne lui était ordinaire. La date, tracée de sa main, indique seulement le 18 janvier : c'est une main étrangère qui a écrit au dos : ccvi/j' janvier 1590, date que le contenu de la lettre aurait fait facilement suppléer. Sur le dos
1. M. le docteur Paycn possède des documenis qui établissent la preuve de ces faits de famille.
2. Une lettre inédite de Montaigne, accompagnée de quelques recherches à son sujety précédée d'un Avertissement, etc., par Achille Jubinal. Paris, chez Didron, place Saint-André des Arcs, 30.
on lit aussi, dîme autre main que celle de Montaigne, au Roy. On ne peut savoir où elle fut envoyée et où elle fut remise; depuis qu'Henri IV était parvenu à sortir de Dieppe, ce que Montaigne appelle son lieitreuse issue, il avait marché sur Paris, et, au commencement de 1590, il parcourait rapidement avec son armée la Normandie ; la fin de janvier l'avait vu successivement à Lisieux, au camp de Honfleur, au camp de Berna y.
Voici le texte de la lettre :
« Sire,
c'est estre audessus du pois et de la foule de vos grans et importans affaires que de vous sçavoir prester et desmettre ans petits a leur tour suivant le devoir de vostre authorité royalle qui vous expose a toute heure a toute sorte de degré d'homes et d'occupations, toutesfoys ce que vostre maiestô a deigné considérer mes lettres et y comander responce i'eime mieus le devoir a la bénignité qu'a la vigur de son ame. l'ay de tout temps regardé en vous cette mesme fortune ou vous estes et vous peut souvenir que lors mesme qu'il m'en faloit confesser a mon curé ie ne laissois de voir aucunement de bon euil vos succez. a presant aveq plus de raison et de liberté ie les embrasse de pleine affection. Ils vous servent là par effaict mais ils ne vous servent pas moins icy par réputation, le retentissement porte autant que le coup. Nous ne saurions tirer de la iustice de vostre cause des argumans si fors a meintenir ou réduire vos subietz come nous fcsons des nouvelles de la prospérité de vos entreprises et puis assurer vostre maiesté que les changemans nouveaus qu'elle voit pardeça a son advantage son heureuse issue de Diepe y a bien a point secondé le franc zellc et merveilleuse prudance de monsieur le mareschal de Matignon, duquel ie me fois accroire que vous ne rcccvés pas iournelleiiienttanldebonsctseignalez services sans vous souvenir de mes assurances et espérances, l'atans de ce j)roch(>iu esté non tant les fruits a me nourrir couie cens de noslrc comnumc Iranijuililé et qu'il passera sur vos affaires aveq
mesnie tenur de bon heur faisant évanouir corne les précédantes tant de grandes promesses de quoi vos adverseres nourrisent la volante de leurs homes. Les inclinations des peuples se mainent a ondées, si la pente est une fois prinse a vostre faveur elle l'emportera de son propre branle iusques au bout. l'eusse bien désiré que le guein particulier des soldats de vostre armée et le besouin de les contanter ne vous eut desrobé nomeement en cette ville principale la belle recommandation d'avoir treté vos subietz mutins en pleine victoire aveq plus de solagement que ne font leurs protecturs et qu'à la differance d'un crédit passagier et usurpé vous eussiés montré qu'ils estoient vostres par une protection paternelle et vraiement royalle. A conduire tels affaires que cens vous avés en main il se faut servir de voies non communes. Si s'est il tousiours veu qu'on les conquestes par leur grandur et difficulté ne se pouvoint bonemant parfaire par armes et par force, elles ont esté parfaictes par clemance et magnificence, excellans leurres a attirer les homes, spécialement vers le iuste et légitime parti. S'il y cschoit rigur et chastiement il doit estre remis après la possession de la maistrise. Vn grand conquerur du temp passé se vante d'avoir doné autant d'occasion a ses enemis subiuguez de l'eimer qu'a ses amis. Et icy nous sentons desia quelqu'effaict de bon prognostique de l'impression que reçoivent vos villes desvoices par la comparaison de leur rude tretement a celluy des villes qui sont sous vostre obéissance. Désirant a vostre maiesté une félicité plus prcsante et moins hasardeuse et qu'elle soit plustost chérie que creinte de ses peuples et tenant son bien nécessairement atacbé * au leur ie me reiouis que ce mesme avancement qu'elle faict vers la victoire l'avance aussi vers des conditions de paix plus faciles. Sire vostre lettre du dernier de novambre n'est venue a moi qu'asture* et audela du terme qu'il vous plaisoit me prescrire de vostre seiour a Tours. le reçois a grâce singulière qu'ell'