‹ La vie publique de Michel Montaigne; étude biographiqueChapitre 17 sur 64 · Gorbin et FonUnon, eod · texte numérisé non relu

Gorbin et FonUnon, eod

3. Chronique bourdelolse, composée ci-devant en latin par Gabriel de Lurbe, advocat en la cour, procureur .et syndic de la ville de Bourdeaux; et par luy de nouveau augmentée et traduite en françois, à Bourdeaux, par Simon Millange, imprimeur ordinaire du roy (1619).

4. La circonstance que Montaigne devint, ce Jour-là, le collègue de La Bofitle peut servir ft prouver que c'est en 1&&7 qu'eut lieu la réunion des deux cours. En elTct, dit M. Payen [Notice sur La Boitie, p. 18), nous trouvons là les six années pendant lesquelles Montaigne dit qu'a duré leur aocoinlance (avertissement des œuvres de La Boéiie). Son ami mourut en 1563. U est vrai qu'ailleurs [Euais, livre I, cliap. xxvii). Il parie de quatre années, pendant lesquelles il lui a été donné de Jouir de la douce compagnie et société de La Boêtle ; probablement, Il entend par là les quatre années de leur plus complète intlmité.

Pour entrer au parlement, il fallait subir un examen solennel devant toutes les chambres assemblées. Les conditions de cette épreuve étaient réglées par Tédit de Moulins, du mois d'août 1546^ Montaigne fait de judicieuses réflexions sur ces examens*; mais il ne dit pas, et nous ne voyons nulle part qu'il ait passé le sien. La qualité d'ancien général eonseiUer ne l'en aurait pas exempté : « Encore, dit La Rochellavin» que la cour des aydes soit composée de juges souverains, néanmoins, les parlements de France ne les ont oncques voulu recevoir, sans estre derechef et de nouveau examinez. » II n'y a pas de motif pour penser que le plus nouveau des parlements' ait eu une jurisprudence différente. Mais probablement on n'appliquait pas à la fusion, en masse, d'une cour des aides dans un parlement , les exigences qu'on imposait à un magistrat isolé qui aspirait à entrer dans la magistrature la plus élevée du royaume.

Membre du parlement de Bordeaux depuis la fin de l'année 1557, pendant combien de temps Montaigne y a-t-il siégé? Faute de l'avoir examinée de près, la plupart des biographes ont tranché la question par des conjectures hasardées et contradictoires. Le chanoine Talbert , auteur de rj^fope couronné par l'Académie de Bordeaux elle-même.

1. La Bocbeflavfn, llm VI, chap. xxviii. De Tbou, dans 'ses Mémoiret, raeoQle les deuils de rezamen auqael il dut se soumettre pour ezercer la charge de coosdUer clerc au pariement de Paris.

3. « n y a aulcuos de dos parlements, quand Ils ont à recevoir des conseillers, qui les examinent sur la science; les autres adloutent encore l'essay du sens, et leor présentent le iugement de quelque cause.... Pleust à Dieu que , pour le bien de notre iustice, ces compagnies 11 se trouvassent aussi bien fournies d'entendement et de conscience , comme elles sont encore de science! » (Livre I , cbap. xxit.)

3. En 14&I , dans la capitulation de Bordeaux, Charles VII promit d*y éu- Ulr an parlement pour toute la Guyenne; celte promesse fut réalisée en 1460. Par lettres patentes du 12 Juin 1462, Louis XI confirma rinsiitution et flia le fttÊon du parlement. En 1469, par suite de la donation que le roi fit de la Goyenne lison frère Charles, le parlement de Bordeaux fut transférée Poitiers. Le due éunt mort le 12 mal 1472, la Guyenne fut réunie à la couronne, et le parlemeat retourna à Bordeaux ( La Bocheflavin , livre I, chap. viii). Après llnsurrection de 1M8, le parlement fut interdit et remplacé par des conseillers envoyés de Paris, de Toulouse et de Booen ; mais dès 1549 , le parlement fut rétabli (de Lurbe).

dit que Montaigne fut peu de temps conseiller au parlement, et, voulant le défendre contre Taccusation d'avoir gardé le silence sur sa profession de magistrat, il répond qu'il exerça si peu de temps la magistrature qu'il pauvoit bien n*y plus penser. \J Encyclopédie méthodique^ les Dictionnaires de Chaudon et de Feller affirment qu'il fut quelque temps conseiller. Dom Devienne, l'historien de la ville de Bordeaux, donne pour cause et pour date de sa retraite la mort de La Boëtie : « Craignant à la fin de succomber sous le poids de sa tristesse, il se défit de sa charge, et quitta la ville pour se retirer dans une solitude profonde, où il lui fût permis de se nourrir sans distraction de cette même douleur qui déchirait si cruellement son &me. » {Éloge.) Malheureusement pour cette élégie, Montaigne était certainement encore magistrat quatre ans au moins après la mort de son ami.

Suivant M. Amaury Duval, il avait quitté depuis quelques années la magistrature, lorsque son père mourut, en 1569. La Dixmerie et M. Yillemain lui accordent vaguement plusieurs années de fonctions parlementaires. Le président Bouliier comprenait qu'il eût été intéressant de connaître la durée de la magistrature de Montaigne ; mais il s'exprime à ce sujet avec une naïveté de négligence vraiment curieuse : « Je ne sais ni quand il se défit de cet emploi ni combien de temps il l'exerça; pour en être instruit au juste, il faudrait recourir aux registres du parlement de Bordeaux. »» Qu'est-ce donc qui empêchait le savant président de faire ces recherches î Elles lui eussent été faciles, et lui auraient donné la solution de la question. Cette solution s'y trouve encore , bien que par l'effet du temps, de l'indifférence des autorités anciennes, de la mauvaise habitude de communiquer les registres à domicile chez les membres du parlement qui, souvent, oubliaient de les rendre; par suite enfin du désordre momentané que causèrent les événements révolutionnaires, ces précieux documents aient été en partie dispersés ou détruits. M. Bemadau, au commencement de ce siècle, disait {Antiquités bordelaises) en avoir consulté chez des particuliers, où ils ne pouvaient exister qu'irrégulièrement.

La bibliothèque, publique de la ville de Bordeaux possède une copie d'une partie des registres secrets de l'ancien parlement, copie que Ton dit être une reproduction des registres conservés au ch&teau de la Brède par la famille de Montesquieu. C'est dans la collection de Bordeaux que M. Laferrière, aujourd'hui inspecteur général des écoles de droit, a puisé les matériaux des intéressants articles qu'il a publiés dans le Droit (1837) et dans la Bévue de Bretagne (1843), sous le titre de Fragment éT histoire parlementaire (Taprès les registres secrets du parlement de Bordeaux. Cet éminent jurisconsulte a donné un tableau remarquable de la conduite et de l'esprit du parlement de Guyenne, considéré comme corps politique , durant les xv* et \w siècles. Le savant M. Rabanis, auquel l'histoire bordelaise doit déjà beaucoup et devra plus encore, on aime à l'espérer, a relevé sur les registres plusieurs faits et dates qui conccnient Montaigne, et dont il a bien voulu me donner connaissance. Les archives du département de la Gironde contiennent un dépôt d'anciens papiers, non encore classés, et provenant du parlement; M. Gras, archiviste, a eu l'obligeance d'y faire, sur ma demande, des recherches réitérées; il y a rencontré le nom de La Boëtie, jamais celui de Montaigne.

Une découverte récente fixe une première date d'où résulte déjà, pour la magistrature de Montaigne à Bordeaux , une durée de dix ans. Â la fin de 1849, M. Hauréau, alors conservateur au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale, communiqua à M. Jubinal une quittance sur parchemin signée Michel de Montaigne, et où l'on lit :

■ le Michel Eyquem de Montaigne, conseiller du roy en la Court du Parlement de Bourdeaulx, et auparavant en la Court des généraux, confesse avoir reçu comptant.... la somme de quatre-vingt-treize sols tournois.... à moi ordonnée pour le payement de mes gaiges et à cause de mon dict office durant un quartier.... et en ai quitté et quitte.... par ces présentes signées de ma main.... le qualriesme iour d'octobre, l'an mil cmq cent soixante-sept. •>

Une note relevée sur les registres du parlement le signale encore comme présent au mois de novembre 1568.

L'événement qui mit fin à la situation parlementaire de Montaigne fut, non pas la mort de son père, en 1569, mais la mort de son frère aîné : Fraire natu maiore post aliquot ansios vita functOy magUtratuse sponte abdicavit^ » dit Scevole de Sainte-Marthe, son contemporain. Le même fait est mentionné par un autre auteur du temps, Lacroix du Maine, qui écrivait, en 1584, dans la Bibliothèque française : « Après la mort de son frère aîné « il se défit de cet estât (de conseiller) pour suivre les armes. » Cette version sûre est reproduite par Bouhier et par MM. Leclerc et Gence.

On voit qu'il n'avait plus qu'un frère atné immédiatement avant sa démission ; comme il n'était né que le troisième , un des deux frères qui le précédaient était mort auparavant. Ses deux atnés se nommaient de Saint-Martin et de Beauregard ; on ne sait lequel était le plus âgé.

La preuve qu'ils étaient nés avant Michel, c'est que celui* ci, après le décès de Pierre Eyquem, prit le nom et les armes de la famille ; puisque cet honneur n'échut à aucun des trois autres frères, MM. d'Arsac, de Mattecoulon et de La Brousse, ces derniers étaient les plus jeunes ; donc Michel, né le troisième, avait devant lui MM. de Saint-Martin et de Beauregard. A quelle époque moururent ces deux aînés ?

M. de Saint-Martin était mort depuis longtemps quand Montaigne quitta la magistrature.

M. Payen, dont il faut toujours parler quand on s'occupe de Montaigne , m'a signalé le passage suivant de Moreri , à l'article Albert de Luynes (Honoré), mort en 1621 : « Le roi Charles IX, après l'avoir reçu avec nombre de ses gentilshommes servants , lui donna , par lettres datées de Condom du 27 juillet 1565 S la charge d'une bande de gens de pied, entretenue à son service sous le nom de régiment de Sarlabous , vacante par la mort du capitaine Saint-Martin ; c'était le frère du phOosophe Montaigne. »

4. Le Joarnal du voyage de Charles IX, en 1565, par Abel Jouan, un de ses aenriteun, meoUonne que ce roi était en effet à Condom le 27 Juillet.

Moreri a été trompé par la similitude des noms. Le capitaine Saint-Martin, dont il parle, ne peut pas être le frère de Montaigne. En effet, Michel étant né en 1533, son aîné devait . être, au plus tard, de 1532. L'auteur des Essais raconte, livre I, chap. xix, que son frère, le capitaine Saint-Martin, élait mort par suite d'un accident, à Fâge de vingt-trois ans. Ainsi cet événement ne peut être postérieur à lô55\ et il peut remonter plus haut; ce n'est donc pas le frère du philosophe dont le décès venait de laisser une compagnie vacante dix ans plus tard, en juillet 1565.

Restait M. de Beauregard ; il vivait encore en 1563 puisqu'il assistait, avec son frère Michel, aux derniers moments de La Boêtie (18 août 1563); on ne sait pas la date de sa mort; on ignore s'il mourut avant ou après son père. Celuici décéda en 1569; prohablement Michel, qu'il avait destiné à la magistrature, respecta jusqu'au bout les intentions paternelles, en conservant sa charge tant que Pierre Eyquem vécut. Il reçut l'ordre de Saint-Michel en 1571 , et alors il n'était plus magistrat. On peut donc placer sa retraite vers 1570. Son amitié pour La Boêtie le prouverait encore; il dut profiter de ses premiers loisirs pour mener à fin l'édition ({u'il avait préparée des principales œuvres laissées par l'illustre Sarladais , mort depuis près de sept ans , et c'est de 1570 que sont datées les dédicaces des diverses parties de cette publication.

Ces conjectures sont confirmées par la mention suivante, enfermée dans une note généalogique sur la famille Montaigne, adressée à M. le docteur Payen : « Michel Montaigne résigna ses fonctions de conseiller en 1570. »

Enfin , la preuve officielle se trouve dans les registres du parlement ; on y lit que, le 24 juillet 1570, le roi accepta la résignation de l'office de conseiller au parlement faite par Michel de Montaigne en faveur de Florimond de Raymond.

I. M. Payen me paraît donc s'être trompé quanU 11 donne comme appartenant à Arnaud, sieur de Salnt-Marlln, une signature A. Montaigne, trouvée sur 00 acte de 1667 , en ajoutant qu'Arnaud était mort depuis 1567 , mais avant I&69 (Nour. Doeum., p. 60.

En somme, si on réunit les fonctions remplies à Périgueux avec la charge exercée à Bordeaux, on trouve que la courie magistrature de Montaigne s'étend de 1555 ou 1556 à 1570, c'est-à-dire qu'elle a duré quatorze ou quinze ans. Il ne faut donc pas prendre à la lettre ces mots des Essais : « Si m'en desprins-je de belle heure, » ni les appliquer exclusivement aux fonctions judiciaires , tandis qu'ils se rapportent aux occupations publicques, en général, que Montaigne déclare n'être aucunement de son gibier (livre 111, chap. i). Il se déprit de belle heure de la magistrature , non pas qu'il l'ait gardée peu de temps , mais en ce sens qu*il s'en démît aussitôt que sa liberté fut d'accord avec ses convenances de famille.

Sorti du parlement, Montaigne y parut , le 11 mai 1574, porteur de lettres de M. de Montpensier , et fut reçu avec honneur par ses anciens collègues (voy. chap. ix).

Longtemps après cette époque , on trouve au parlement de Bordeaux des conseillers du nom de Montaigne. Ils ne peuvent évidemment pas être confondus avec l'auteur des Essais. Le président Bouhîer remarque qu'un jurisconsulte bordelais « Automne {Confér. du Droit français, ad leg. 15, Cod. de testant, milit.) cite un arrêt rendu le 14 juin 1590, au rapport de M. de Montaigne , personnage , dit-il , de grand savoir. Mais , si la date n'est pas fausse , il faut que ce soit un autre conseiller du même nom. >» C'était un conseiller du même nom et de la même famille. Un des frères de Pierre Eyquem était Raymond de Bussaguet, mort avant les autres, quoique plus jeune , tué par la médecine , s'il faut en croire les Essais. Son fils, Geoffroy de Bussaguet, était conseiller au parlement en 1576, et fiit autorisé, en 1595, à porterie nom de Montaigne ; c'est de lui, sans aucun doute, que parle Automne; c'est lui aussi qui, après la bataille d'Ivry, Ht partie d'une députation envoyée à Henri IV pour le féliciter et le presser de se faire catholique. Il était cousin germam de Michel. Il possédait la seigneurie de Gaujac, soit par héritage de son père, soit de son chef; l'un ou l'autre l'avait dû recevoir par donation ou testament de Pierre Eyquem de

Gaujac, frère du père de Michel, et qui, étant chanoine, n'avait pas laissé d'enfants. Depuis lors, la seigneurie de Caujac est restée dans la branche des Bussaguet^

Le même Automne écrivait, en 1621, une lettre à Monsieur de Montagne^ sieur de Gayac, conseiller à la cour* ; il lui dit : « Je me souviens avoir lu dans les Essais de Montagne , vùstre oncle. » Ce conseiller était Joseph , fils aîné de Geoffroy, portant les noms de Montagne et de Bussaguet, seigneur de Gaujac, etc. C'est à son domicile que, d'après une transaction passée en 1614, le couvent des Feuillants de Bordeaux devait payer une rente de un sou par an, comme reconnaissance des droits de fondatrice qu'avait acquis la veuve de Montaigne, qui avait fait placer dans leur église la tombe de son mari. H est mort en 1627. Michel était le cousin de son père. Automne dit vostre oncle; oncle à la mode de Bretagne.

On a exagéré de beaucoup quand on a dit que Montaigne avait en dégoût sa profession judiciaire. C'est à ce sentiment que Chaudon et Feller attribuent sa sortie du parlement. Selon MM. Leclerc et Victorin Fabre' , il n'aurait éprouvé que de l'horreur pour la législation barbare, absurde, ridi-

1. C'est ft M. Payen que Je dois la plus grande partie de ces détails sur la famille de Montaigne.

2. A la suite de son Commentaire sur les Coutumes générales de la ville de BourdeaiLX et pays bourdelois , il publie sa « response à une lettre que M. de Montagne, sieur de Gayac, conseillera la cour, escrità l'auteur. * Cette réponse est datée de Bordeaux, du 1*' Janvier 1621. On y lit la phrase sut- Tanle : « Je me soufiens ayolr ieu, dans les Essais de Montagne, vostre oncle, qoi, craignant l'effort de Tenvie, proteste qu'il n'a fait son livre que pour ses parens, sçacbant qu'ils prendroient plaisir à le lire; mais moy, Je passe plus OQlre» j'espère que mes parens, amys et plusieurs doctes personnes, qui m'ont bit part des plus célèbres arrests de ce parlement, prendront plaisir à voir ce commentaire. »

2. Est-ce dans l'éloge d'un homme aussi essentiellement modéré que Montaigne, qu'on pouvait s'attendre à trouver un langage comme celui-ci : < Il n'a ni, dans cette Justice oppressive et passionnée , dans ses formes ténébreuses , dans ses résultats cruels, que des lois monstrueuses et barbares, et des arrêts insensés et des supplices de cannibales, des gibets, des bûchers, des roues, et, ce qui rindigne plus encore, ces coins et cette massue de fer, supplice des accusés, qui les contraint de se livrer eux-mêmes aux supplices des criminels. • (Yoy. Fabre.)

cule, au*il avait été forcé d'appliquer. La Dixmerie est plus juste quand il dît que Montaigne avait peu de vocation pour son emploi , et M. Gence résume, en quelques lignes judicieuses, ses principaux griefs ou désirs relativement aux lois et à la justice. En cela, comme en tout, il se tenait dans l:i mesure de la modération et sur la ligne de la raison*. Il écrit : « De nos loix et usances il y en a plusieurs barbares et monstrueuses. » Mais de ce bl&me mérité, qui tombait sur des dispositions pénales , à la baine en masse contre toute la législation, il y a loin. Montaigne se serait gardé de cette sorte de blaspbème , en présence des eflbrts multipliés cl déjà beureux que la royauté faisait pour arriver à Tuniié du droit en France ; il n*aurait pas oublié ou méconnu à ce point les belles ordonnances que son ami le cbancelier L'Hospital avait promulguées ou préparées. On n'aurait pas plus le droit de lui supposer , par antipatliic contre les lois françaises, du dégoût de sa profession, qu'on n'en pourrait accuser tous les grands magistrats qui ont travaillé à l'aniclioration de la législation sous tous les règnes , jusqu'à la grande réforme de 1789 et à la rédaction de nos Codes.

Non , Montaigne n'avait ni borreur ni mépris pour les lois de son pays, qu'il défendait contre les novateurs, ni mauvais sentiments contre la justice. La vérité, c'est, quant à sa profession , qu'il n'aimait pas les procès , pas plus pour lui que pour les autres; et, quant aux lois et à la jurisprudence, qu'il en apercevait, avec un admirable bon sens, bien supérieur à son siècle, les erreurs et les imperfections. Quelques preuves. viendront ici à propos; je les emprunte h Montaigne lui-même. J'insiste sur les citations, non-seulement aiin de faire bien connaître la véritable pensée du pliilosophc ,

1. n ne veut pas que les mauvaises lois fassent méconnaître la sainle notion de justice : < Comme nous appelons lustice le pastlssage des premières loys qui nous tombent en main, et leur dispensation et pratique , très inepte souvent et très inique ; et comme ceulx qui s*en mocquent et qui l'accusi nt n'entendent pas pourtant iniurier cette noble vertu , ains condamnent seulement l'abus rt profanation de ce sacré litre : De niesme et la médecine, «etc. (Livre H ^ chap. xxx^ii.)

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mais aussi pour montrer tout ce que sa vive intelligence a dû à la pratique d'une profession qu'il n*aimait pas.

Un esprit formé aux méditations philosophiques , nourri des grands faits et des grandes idées de l'antiquité , ne pouvait se complaire ni même se résigner aux innombrables et ; minutieuses formalités d'une procédure inutilement compliquée; un hoDune ami de l'existence paisible et libre ne pouvait se condamner aux ennuis de toute nature, aux discussions , aux démarches que traîne après soi le procès même le mieux fondé. Montaigne n'en aurait rien dit, que son caractère connu aurait fait deviner , à coup sûr, son éloignement de la chicane ; mais il en reste des témoignages écrits. « n n'y avoil, dit son ami Etienne Pasquier , homme moins chicaneur et praticien que lui. » « A combien de fois, s*écrie-t*il lui-même , me suis ie faict une bien évidente iniusUce , pour fîiyr le hazard de la recevoir encore pire des iuges, après un siècle d'ennuys et d'ordes et viles praticques plus ennemies de mon naturel que n'est la géhenne et le feu?.«. Les faveurs mesme que la fortune pouvoit m'avoir donné, parentez et accointances envers ceulx qui ont souveraine autorité en ces choses là, i'ai beaucoup faict, selon ma conscience, de fuyr instamment de les employer au preiudite d'aultruy, et de ne monter, par dessus leur droicte valeur , mes droicts. Enfin i'ay tant faict par mes ioumees, (à la bonne heure le puisse ie dire!) que me voicy encore vierge de procez, qui n'ont pas laissé de se convier plusieurs fois à mon service, par bien juste titre , s'il m'eust pieu d'y entendre.... » (Livre III, chap. x^} L'héritage de cet ennemi des procès a donné lieu à des contestations qui ont duré plus d'un siècle!

L'âge avait enfoncé de plus en plus Montaigne dans le scepticisme; ce qu'il dit, à la fin des Essais, sur les lois en général et sur la justice humaine*, ne caractérise pas son

1. « Nul loge D'à encore, IMeu niercy, parlé ft moy comme iuge, poor quelque cause que ce soU, oumienDe ou tierce, ou crimiocUe ou civile. » (Livre Ul, ci^;». iiH.)

2. « Les loi! se maioUcnncut en crédit, non parce qu'elles sont iustes , maïs

opinion sur la législation et la justice en France : ce n'est pas une doctrine morose et stérile qui l'a éclairé sur les vices des lois de son pays; c'est le merveilleux bon sens rayonnant de tous les chapitres de son livre.

La pratique judiciaire et le raisonnement lui avaient montré le mal résultant de la multitude des lois diverses et souvent incohérentes qui, accumulées de siècle en siècle, formaient le corps de notre droit, et embarrassaient plus qu'elles no pouvaient guider les juges : « L'opinion de celuy là ne me plaist gueres » écrit Montaigne, qui pensoit par la multitude des loix brider l'autorité des iuges, en leur taillant leurs morceaux : il ne sentoit point qu'il y a autant

Cde liberté et d'estendue à l'interprétation des loix qu'à leur façon.... Nous voyons combien il se trompoit, car nous avons en France plus de loix que tout le reste du monde ensemble, et plus qu'il n'en fauldroit à régler tous les mondes d'Epicurus : Ut olim flagiiiis^ sic nunc kgibus laba* ramus^ et si avons tant laissé à opiner et décider à nos iuges, qu'il ne feut iamais liberté si puissante et si licencieuse. /^Qu'ont gaigné nos législateurs à choisir cent mille espèces et l faicts particuliers , et y attacher cent mille loix ? Ce nombre ^n'a aulcune proportion avecques l'infinie diversité des actions

parce qu'elles sont loix; c'est le fondement mystique de leur autorité, elles n'en ont point d'aultre, qui bien les sert > (Livre III, ctaap. ziii.)—c Considères la forme de cette lustlce qui nous régit; c*est un vray tesmoignage de rhumadne imbécillité, tant il y a de contradiction et d'erreur! Ce que nous trouvons faveur et rigueur en la lustice . et y en trouvons tant, que le ne sçais al l'entre deux s'y trouve si souvent, ce sont parties maladlfves, et membres iniustes du corps mesme et essence de la lustice.... Combien avons nous descouvert d'innocents avoir esté punis , le dis sans la coulpe des iuges. Et combien y en a II eu que nous n'avons pas descouverls?... Tout cecy me fait souvenir de ces anciennes opinions.... que rbumaine lustice est formée au modèle de la médecine, selon laquelle tout ce qui est utile est aussi iusteet honnesie.... quii n'y a rien iuste de soy.... U n'y a remède : l'en suis là, comme Alclblade, que le ne me representeray Iamais, que ie puisse, à un bomme qui décide de ma teste; où mon honneur et ma vie despende de l'industrie et soing de mon procureur plus que de mon innocence.... Notre lustice ne nous présente que l'une de ses mains, et encore la gauche; quiconque 11 aolt, il en sort avecques perte. » (£od.) Je ne rappelle ces tristes maximes, contre lesquelles Je proteste, que pour empêcher qu'on ne les donne comme l'expression de la mauvaise humeur du sceptique contre son pays et son temps en particulier.

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humaines; la multiplication de nos inventions n'arrivera pas à la variation des exemples : adioutez y en cent fois autant; il n'advieddra pas pourtant que, des événements à venir, il s*en treave aulcun qui, en tout ce grand nombre de milliers d'événements choisis et enregistrez, en rencontre un auquel il se paisse ioindi-e et apparier si exactement , qu'il n'y reste quelque circonstance et diversité qui requière diverse considération de iugement. U y a peu de relation de nos actions ,\ qui sont en perpétuelle mutation, avecques les lotx fixes et/ immobiles : les plus désirables, ce sont les plus rares , plus simples et générales ; et encore crois ie qu'il vauldroit mieux n'en avoir point du tout que de les avoir en tel nombre que nous avons. » (Livre III , chap. xiu.)

La confusion provenant de la superfétation des lois s'augmentait de celle que produisait la contradiction des arrêts , la latte des jurisprudences arbitraires, adoptées par les parlements qui se proclamaient souverains : « l'ai oui parler d'un iuge, lequel, où il rencontroit un aspre conflict entre Bartolus et Baldus , et quelque matière agitée de plusieurs contrarietez, mettoiten marge de son livre : « Question pour « l'Amy ; » c'est à dire que la vérité estoit si embrouillée et desbattue, qu'en pareille cause il pourroit favoriser celle des parties que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu'à foultc d'es* prit et de suffisance , qu'il ne peust mettre partout : « Ques* « tion pour l'Amy , » les advocats et les iuges de nostre temps treuvent à toutes causés assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A une science si infinie , despendant\ de Tauctorité de tant d'opinions , et d'un subiect si arbi- 1 traire, fl ne peult estre qu'il n'en naisse une confusion/ extrême de iugements; aussi n'est il gueres si clair proce/ auquel les advis ne se treuvent divers ; ce qu'une compaignie a iugé, l'autre le iuge au contraire, et elle mesme au contraire une aultre fois. De quoy nous voyons des exemples ordinaires, par cette licence qui tache merveilleusement la cérémonieuse auctorité et lustre de nostre lustice de ne s'arrester aux arrests, et courir des uns aux aultres iuges pour décider d'une mesme cause. » (Livre D, chap. xii.)

Ces lois si nombreuses, ces jurisprudences inconciliables s'altéraient encore dans l'anarchie des troubles politiques : « Les nostres françoises (lois) prestent aidcunement la main, par leur desreglement et deformité, au desordre et corruption qui se veoit en leur dispensation et exécution : le commandement est si troublé et inconstant, qu'il excyte aulcunement et la désobéissance et le vice de l'interprétation, de radministration et de l'observation. » (Livre IX, cbap. xiu.)

Depuis 1539, François I*' avait ordonné que les actes et jugements fussent rédigés en français; la Gascogne n'abandonnait pourtant pas l'usage de les écrire en latin ; Montaigne s*en plaint*. Ce qui excite surtout, avec raison, ses judicieuses réclamations , c'est le style vicieux des actes civils, l'immense abus des interprétations subtiles qu'on en donnait, la multiplication indéfinie des livres et des gloses, qui faisaient de l'étude du droit un chaos. Le propre des grands esprits est de voir juste dans les choses contemporaines que l'usage consacre, et de signaler l'abus là où la coutume trouve seulement un fait qu'elle continue sans en apercevoir les vices. Lisez les ouvrages de la plupart des jurisconsultes du xvi* siècle, même les plus accrédités dans chaque province, les sentences bordelaises du président Boyer, par exemple, et vous admirerez d'autant plus ces réflexions de Montaigne :

« Pourquoy est ce que nostre langage commun , si aysé à tout aulti*e usage, devient obscur et non intelligible en contract et testament ; et que celuy qui s'exprime si clairement, quoi qu'il die et escrive , ne treuve en cela aulcune manière de se déclarer qui ne tumbe en doute et contradiction ? Si ce n'est que les princes de cet art, s'appliquants d'une peculiere attention à trier des mots solemnes et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe,

1. « Quelle cbose peut eiUts plus estrange que de veoir un peuple.... attaché, eu tousses affaires domestiques , mariages, donations, testaments, ventes et achapts, à des règles qu'il ne peut sçavoir, n'estants escriptes ny publiées rn sa langue, et desquelles, par nécessité, il lui faille acheter Tinterpretation et Tusage. » (Livre I, chap. xxii.)

espeluché si primement chasque espèce de cousture , que les voilà enfrasquez (embarrassés) et embrouillez en l'infinité des figures, et si menues partitions» qu'elles ne peuvent plus tumber soubs aulcun règlement et prescription, ny aulcune certaine intelligence : Confusum est quidquid usque in pulverem sectum est.... En subdivisant ces subtilitez, on apprend aux hommes d'accroistre les doubles. On nous met en train d*estendre et diversifier les difficultez; on les aloDge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on fait fructifier et foisonner le monde en incertitude et en querelle; comme la terre se rend fertile, plus elle est esmiee et profondement remuée : Diffumliatem facit doctrma. Nous doublions sur Ulpian et redoublons encore sur Bartolus et Baldus. Il falloit effacer la trace de cette diversité innumerale d'opinions, non point s'en parer et en entester la postérité....

« Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubles et l'ignorance, puisqu'il ne se veoit aulcun livre, soit divin , soit humain, sur qui le monde s'enibesongne, duquel l'interprétation faict tarir la difficulté ? Le centiesme commentaire renvoyé à son suyvant, plus espineux et plus scabreux que le premier ne l'avoil trouvé.... Ceci se veoid mieulx en la chicane ; on donne auctorité des lois à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d'interprétations. Trouvons nous pourtant quelque fin au besoing d'interpréter ? S'y veoit il quelque progrez et advancement «vers la tranquillité? Nous fauli il moins d'advocats et de iuges que lorsque cette masse de droict estoit encore en sa première enfance? Au contraire, nous obscurcissons et ensevelissons l'intelligence ; nous ne la descouvrons plus qu'à la mercy de tant de clostures et barrières....

« U y a plus à faire à interpréter les interprétations qu'àA interpréter les choses ; et plus de livres sur les livres que sur I aultre subiect : nous ne faisons que nous entregloser. Tout^ fourmille de commentaires : d'aucteurs, il en est grand*cherté. » (Livre UI, chap. xiii.)

La torture dans les supplices, ce legs que Tantiquilé avait ^-

transmis & la barbarie, et qui n*a pu céder que sous les coups de la Réyolution, a eu Montaigne pour adversaire bien avant les attaques des publicistes du xvin* siècle. Que la peine capitale consiste seulement dans la privation de la vie, tel est le vœu qu'il exprime à diverses reprises dans les Essais ^ qu'il soutient à Rome contre les censeurs officiels de son livre*, qu'il fait partager aux magistrats éminents composant la chambre de justice envoyée dans la Guyenne en 1582*.

« Quant à moy, en la iustice mesme , tout ce qui est au delà de la mort simple me semble pure cruauté,

« Je conseillerois que ces exemples de rigueur, par le moyen desquels on veull tenir le peuple en office, s'exerceassent contre les corps des criminels : car, de les veoir privés de sépulture, de les voir bouillir et mettre à quartiers, cela toucberoit quasi autant le vulgaire, que les peines qu'on

- faict souffrir aux vivants....

f ^ U faut exercer ces inhumains excez contre l'escorce, non

l contre le vif. » (Livre II, chap.^.)

« .... Si les torments sont violents, ils sont courts; s'ils sont longs, ils ne sont pas douloureux à leur gré (des tyrans): les voilà à dispenser leurs engins. Nous en veoyons mille exemples en l'antiquité; et ie ne sçals si, sans y penser, nous ne retraons pas quelque trace de cette barbarie. Tout

( ce qui est au delà de la mort simple me semble pure cruauté. Nostre iustice ne peult espérer que celuy que la crainte de mourir, et d'estre descapité, ou pendu ne gardera de faillir,

1. Dans son Journal de Toyage, tl raconte son entretien avec ses censeurs, et les réponses qu'il fit à leurs critiques : « Avouant en aulcnnes choses, eomme.... d*esdmer cruauté ce qui est au delà de mort simple.... que c'estoit mon opinion , et que c'estoieot choses que l'avois mises, n'estimant que ce fussent erreurs. •

2. Loysel, avocat général, rend compte dans son huitième discours, prononcé à Saintes, de la manière dont la chambre de jusUce , en Guyenne, a rendu la Justice criminelle : «• Quand le mal a esté si grand qu'il a semblé insupportable ou incurable sans y appliquer la cautère ou le ciseau, Ib n'y ont point esté espargnez. Et néanmoins encore, le plus doucement que Ton a peu t et sans autre tourment que de la mort simple , que les philosophes disent estre le moindre des maux. »

en soit empesché par Fimagination d'un feu languissant^ ou des tenailles, ou de la roue. Et ie ne sçais cependant si nous les jectons au desespoir; car, en quel estât peult estre Tame d'un honune, attendant vingt quatre heures la mort, brisé sur une roue, ou à la vieille façon, cloué à une croix? » (Livre H, chap. xxvii.)

n attaque également, comme inhumaine et comme contraire à son but, Thorrible institution de la question :

« C'est une dangereuse invention qne celle des géhennes, et semble que ce soit plus tost un essay de patience que de vérité. Et celui qui les peult souffrir ça esté la vérité, et celuy qui ne les peult souffrir : Car pourquoi la douleur me fera elle plus tost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire ce qui n'est pas? Et, au rebours, si celuy qui n'a pas Ikict ce de quoi on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoi ne le sera pas celuy qui Fa faict, un si beau guerdon que de la vie luy estant proposé? Je pense que le fondement de cette invention vient de la considération de Feffort de la conscience : car, au coupable, il semble qu'eUe ayde à la torture pour lui faire confesser sa fiinlte, et qu'elle Faffoiblisse ; et de Faultre part, qu'elle fortifie l'innocent contre la torture. Pour dire vray, c'est un moyen plein d'incertitude et de danger : que ne diroit on , que ne feroit on pour ftiyr à si griefves douleurs ?

« Etiam innocentes cogit mentiri dolor. »

« D'où il advient que celuy que le iuge a géhenne, pour ne le faire mourir innocent, il le fait mourir et innocent et géhenne. Mille et mille en ont chargé leur teste de fausses confessions.... mais tant y a que c'est, dict on, le moins mal que Fhumame foiblesse aye peu inventer , bien inhumainement pourtant et bien^inutilement à mon advis.

« Plusieurs nations , moms barbares en cela que In grecque et la romaine qui les appellent ainsi , estiment horrible et cruel de tourmenter et de rompre un homme, de la faulte duquel vous estes encore en doubte. Que peut il mais de votre ignorance? Estes vous pas iniuste, qui, pour

ne le tuer sans occasion luy faictes pis que le tuer ? qu*il soit ainsi, voyez combien de fois il aime mieulx mourir sans raison que de passer cette information plus pénible que le supplice, et qui souvent par son aspreté devance le supplice et l'exécute. » (Livre II, cbap. v.)

La raison et la conscience de Montaigne se révoltaient contre les condamnations que les tribunaux appliquaient avec la dernière rigueur et sans scrupule contre de prétendus sorciers : « .... En conscience, ie leur eusse plus tost donné de l'ellébore que de la ciguë : Captisque res maçis mentibus^ quant consceleratis ^ similis visa; la iustice a ses propres corrections pour telles maladies.... Aprez tout, c'est mettre ses coniectures à bien hault prix, que d'en faire cuire un homme tout vif. » (Livre III, cbap. ii.)

Ancien membre d'un parlement dont les charges s'achetaient et se vendaient, il s'élève avec une éloquente énergie contre la vénalité des offices de judicature, et contre la distinction (dont il avait eu à souffrir) entre la robe et l'épée : / « Qu'est-il de plus farouche que de veoir une nation oii , ( par légitime coustume , la charge de iuger se vende , et les \iugcments soyent payez à piu-s deniers comptants, et où ylegitimement la iustice soit refusée à qui n'a de quoy la / payer , et ayt cette marchandise si grand crédit , qu'il se ^ £ace en une police un quatriesme estât de gens maniants les procez, pour le ioindre aux trois anciens, de l'esglise, de la noblesse et du peuple ; lequel estât, ayant la charge des loix et souveraine autorité des biens et des vies , face un corps à part de celuy de la noblesse; d'où il advienne que de ces deux pièces si diverses , se rapportants toutes fois à un seul chef, ceulx là ayent la paix, ceulx cy la guerre, en charge; ceulx là ayent le gain, ceulx cy l'honneur; ceulx là le sçavoir , ceulx cy la vertu; ceulx là la parole, ceulx cy l'action; ceulx là la iustice, ceulx cy la vaillance; ceulx là la raison, ceulx cy la force ; ceulx là la robbe longue , ceulx cy la courte, en partage ? » (Livre I, chap. xxu*.)

1. Cette opposition ressort d*un fait curieux signalé pard*Aubigné, ffistoire

J*ai dû préciser et limiter les reproches que Montaigne adresse aux lois et aux institutions judiciaires de son temps, afin qu*D demeure bien établi que ses blâmes n'étaient pas de nature à lui inspirer le dégoût de sa profession, et se ponyaient concilier avec un long et profitable exercice de la magistrature. D est aisé de Yoir aussi que ce n'est pas le mépris de la science du droit qui lui fait dire qu'il sait seulememt g^ii y a une jurisprudence. Le passage où il s'exprime ainsi concerne toutes les sciences en général, particulièrement la philosophie scolastique'; et puis, dans sa juste arersion pour les commentaires et les gloses, il pouvait ne pas se considérer comme un savant jurisconsulte, dans le sens où on l'entendait généralement alors.

« Qui sera en cherche de science, dit-il ailleurs, si la pesche où elle se loge; il n'est rien de quoy je fasse moins de profession. » (Livre II, chap. x.)

N'oublions pas non plus que Montaigne se complaît à grossir, par l'exagération de l'expression, sa prétendue ignorance. On en voit un exemple dans ce commencement du chapitre xlvui du I*' livre : t Me voicy devenu grammairien, moy qui n'appris iamais langue que par routine et qui ne sais encore que c'est d'adiectif , coniuuctif et d'ablatif. »

U me faut maintenant le défendre contre une singulière accusation. U avait beaucoup de vanité, et en fait de bonne grâce l'aveu. Un homme qui en avait bien autant que lui ,

«ntrerstUe, tome n, ttfre V, chip. i. Il remonte ft Tannée 1580 : Les reformes éa Daopbiné s'assemblent, « refusant d'obeyr à Lesdiguieres sur des causes légères, desquelles la plus forte estoU de son peu de moyens , car personne ne toueboit ni an mérite ni ft l'extraction. Il y en eut de si brutaux qu'Us le vouloyeot rendre deadaignaMe pour estre sçavant et iurisconsulte, comme cboscs Incompatibles avec un vaillant. »

1. « Ce ne sont try que resTcrles d'homme qui n'a gousté des sciences que la CTOusie première en son enfance, et n'en a retenu qu'un gênerai et Informe Ylsage ; oo peu de chasque chose, et rien du tout, à la françoise. Car, en somme, le sçay qu'il y a une médecine, une iurisprudence, quatre parties en la mathematiqiie, et gronlerement ce ft quoy elles visent; et à l'adventure encore sçay le la prétention des sciences en gênerai au service de nostre vie) mais d'y enfoncer plus avant, de m'estre rongé les ongles à l'estude d'ArIstote, monarque de la doctrine moderne, ou oplniastré après quelque science, le ne l'ay Iamais frict. s (Livre I , chap. xxv.)

Balzac, laisse malicieusement entendre, sans oser rafiBnner, que c'est par yanité qu'il a, dans ses ouvrages, gardé le silence sur la charge qu'il avait eue jadis de conseiller au parlement* Le xvin* chapitre des Entretiens de feu M. de Balzac est consacré à Montaigne. On y lit :

« Mais vous souvient-il, monsieur, du manquement qu*y trouva ce galant homme qui estoit de nostre conversation , et qui eust bien voulu que Montaigne, estant luy mesme son historien , n'eust pas oublié qu'il avoit été conseiner au parlement de Bordeaux 7 II nous disoit, ce galant homme , qu'il soupçonnoit quelque dessein en cette omission , et que Montaigne avoit peut estre appréhendé que cet article de robe longue fist tort à Fespee de ses prédécesseurs et à )a noblesse de sa maison. Nous ne fusmes pas de ce sentiment, ni vous ni moy, et soustinsmes que cette pensée ne pouvoit estre venue à monsieur de Montaigne, qui voyoit de ses propres yeux que monsieur de Foix, nommé & l'archevesché de Thoulouse, estoit conseiller au parlement de Paris.... •

« .... Soit dessein, soit oubli, qui nous prive de cette partie de sa vie, i'ay tousiours bien de la peine à m'en consoler. II nous eust dit mille choses plaisantes de ce qu'il avoit remarqué au Palais ; de l'humeur des luges ; de la misère des plaideurs ; des artifices et des stratagèmes de la chicane; » regrets que n'éprouvent pas ceux qui connaissent et croient bien comprendre Montaigne : l'homme de génie n'aurait pas rempli l'attente de l'homme d'esprit; il n'aurait pas plus fait le plaisant aux dépens des gens de palais qu'il ne l'a fait aux dépens des gens de cour, bien qu'il dise et qu'on sache qu'il a beaucoup fréquenté la cour.

Le président Bouhier, pour l'honneur de la robe, prend la défense de Montaigne. Sa meilleure raison , c'est qu'il n'était pas possible de dissimuler un fait aussi notoire que celui d'une charge au parlement.

Messieurs de Port-Royal, dialecticiens formidables beaucoup plus que chrétiens charitables, reproduisent et enveniment l'épigramme de Balzac : « Un auteur célèbre, lit-on dans YArt de penser f remarque agréablement que Montaigne

MOUTAIGNS MAiUSTIUT. 91

ayant eu soin fort inutilement àe nous avertir en des endroits de son livre qu'il avait un page, il n'avait pas en le même soin de nous dire qu'il avait eu aussi un clerc, ayant été conseiller au parlement de Bordeaux. Cette charge, quoique trés^honorable en soi, ne satisfaisait pas assez la vanité qu'il avait de fidre paraître partout une humeur de gentilhonune et de cavalier et un éloignement de la robe et des procès. U y a néanmoins de l'apparence qu'il ne nous eût pas celé cette circonstance de sa vie s'il eût pu trouver quelque maréchal de France qui eût été conseiller de Bordeaux. * < Voilà, répondunéditeurâeMontaigne(in-4% 1725), de pieux solitûres qui ne font pas conscience d'accuser Montaigne de vanité sur une omission qui n'a pu fournir à Babac qu'un léger prétexte de l'en soupçonner, prétexte pourtant assez mal fondé de son propre aveu , puisqu'il reconnaît que cette omission pourrait bien n'avoir pas été faite à dessein, »

Ceux des biographes modernes qui ont rappelé la petite attaque de Balzac y ont répondu faiblement, croyant sans doute qu'il était inutile d'insister. Je pense devoir à la mémoire de Montaigne de repousser péremptoirement ce reproche de sotte vanité.

Le silence dont on argumente eût-il existé, l'interprétation serait d'une invraisemblance voisine de l'absurdité. Montaigne rougir d^avoir été magistrat, lui dont la parenté , les alliances, les amitiés étaient parlementaires i Son oncle pateniel, M. de Bussaguet, avait au parlement de Bordeaux un siège qui s'est transmis à ses descendants. Sa sœur, Léonor de Montaigne, a épousé M. de Camein, conseiller an même parlement. Lui-même a épousé Françoise de La Chassaigne, fille de Joseph de La Chassaigne, un des plus célèbres eonseiUers bordelais , et descendant d'une famille pariementaire. L'ami incomparable qu'il a inunortalisé , La Boëtie , était son collègue de magistrature. Le chancelier L'Hospital, de Tbou, Loisel, Pasquier » ses deux compatriotes et amis Pibrac et Paul de Foix, dont il fait un si brillant éloge (livre III, chap. ne), ne sortaient-ils pas tous de la vie

parlementaire ? Et il aurait eu honte d'ayouer une carrière où il avait rencontré de tels hommes, à laquelle il devait de pareQles affections I

Mais il a parlé de sa mairie, de son cordon de Saint-Michel; pourquoi n*a-t-il pas dit un mot de sa magistrature? Sa mairie, il avait à la défendre contre de vives attaques. Son cordon, il était intéressé, à une époque où l'ordre était avili, à ce qu*on sût bien qu*il ne l'avait souhaité et demandé que lorsque c'était encore un grand honneur de le recevoir. Dira-t-on aussi qu*il se cachait d'être gentilhomme ordinaire de la chambre du roi , parce qu'il ne mentionne ce titre qu'en transcrivant son diplôme, en latin, de citoyen romain ? Prétendra-t-on que c'est par vanité qu'il dissimule son rôle d'mtermédiaire politique parce qu'il se borne à rappeler qu'il a négocié peu entre les princes^ ? Et ses relations politiques , familières, avec le roi de Navarre, amquelles il fait des allusions détournées , en aurait-il rougi , par hasard ?

Au surplus, les interprétations malveillantes manquent de base ; Montaigne n'a pas gardé le silence qu'on lui reproche. N'y a-t-il pas une allusion aux fonctions judiciaires dans ce passage : « Certes , i'ay eu souvent despit de veoir des iuges attirer pdr fraude et fausses espérances de faveur ou pardon, le criminel à descouvrir son faict , et y employer la piperie et l'impudence. Il serviroit bien à la iustice, et à Platon mesme qui favorise cet usage, de me fournir d'aultres moyens plus selon moy; c'est une iustice malicieuse, et ne l'estime pas moms blecee par soy mesme que par aultruy. » ( Livre IH , chap. i.)

Les lignes suivantes contiennent assurément, non pas une simple allusion, mais un souvenir bien précis : « Aussi ne hais ie personne ; et suis si lasche à offenser que , pour le service de la raison mesme, ie ne le puis faire; et lorsque

1. Tant de réserve ne lui était pas ordinaire, dit H. Amaury Duval, qui s'en étonne au point de paraître révoquer en doute le récit de de Thou sur les négociations de Montaigne entre le roi de Navarre et ie duc de Guise.

toecasion nCa convié aux condemnations criminelles^ i'ay plus tost manqué à la iustice : Vi magis peccari nolim^ quam satis animi ad vindicanda peccata habeam...» Les iugements ordinaires s'exaspèrent à la punition, par l'horreur du mesfaict : cela mesme refroidit le mien ; Thorreur du premier meurtre m*en faict craindre un second; et la laideur de la première cmauté m*en faict abhorrer toute imitation. » (Livre III, chap. XII.)

Enfin Montaigne a publié la lettre à son père, où, rendant compte de la mort de La Boétie, il dit qu'il apprit, comme il revenait du Palais^ la maladie de son ami. Il y a plus; cette lettre, imprimée en 1570 avec la traduction de la Memagerie de Xénophan^ est intitulée : « Extrait d'une Lettre que M. le conseiller de Montaigne escrit à Mgr de Montaigne, son père, contenant quelques particularitez qu'il remarqua en la maladie et mort de feu M. de La Boétie. »

Laissons donc pour ce qu'elles valent et la malice de Balzac et la rancune de Port-Royal; regardons comme certain que Montaigne se tenait pour honoré d'avoir siégé au parlement avec ses parents, ses alliés et son ami La Boëtie. Qu'il se soit plu à cette vacation^ c'est une autre chose. J'ai rappelé ce qui, dans les lois, la jurisprudence, l'administration de la justice en France , choquait sa raison. Par d'autres motifs, sa situation, dans sa compagnie, devait souvent être, poiu- lui, désagréable et difficile. Outre l'esprit de domination qui signalait la marche de tous les parlements , la majorité de celui de Bordeaux manifestait des idées et tenait une conduite antipathiques aux principes et à la manière d'être de Montaigne ; elle avait pris dans les qaereUes religieuses l'intolérance et le goût de la persécation; dans le mouvement des partis, la résistance à l'autorité légitime ; dans les agitations politiques, l'éloignement des afEodres purement judiciaires et l'habitude de l'indiscipline intérieure ; dans les guerres civiles, une attitude militaire ; dans le désordre général , la disposition aux entreprises violentes et aux spéculations d'une honteuse cupidité. L'histoire des treize ans que Montaigne passa dans la

94 MONTAIGNE MAGISTHAT.

compagnie accuse trop fréquemment des actes inspirés par ces tristes tendances : elle em^gistre aussi des feits étrangers aux malheurs du temps, te ne puis que résumer rapidement les uns et les autres. Je dois le faire, sans craindre qu*on m'accuse de donner Urop de développement à cette esquisse historique 9 et de détourner Tattention de mon sujet principal ; le rôle de Montaigne dans sa compagnie n'étant pas marqué par des faits nombreux , et sa position de simple conseiller ne l'obligeant à aucune initiative , il faut faire connaître au moins le théâtre sur lequel il agissait, le milieu dans lequel il vivait. L'histoire du parlement est l'histoire de chacun de ses membres.

Lorsque Montaigne entra au parlement, en 1557, Thérésie était, en vertu des édits de 1551 et 1555, un crime atteint par les peines les plus sévères. Le parlement de Bordeaux appliquait ces lois dans toute leur rigueur, son zèle catholique étant animé par l'antagonisme de la religion réformée qui, antipathique aux masses dans la plus grande partie de la France , ne cessait depuis vingt ans de fidre des progrès dans la Guyenne. En 1554, il avait envoyé au supplice le prédicateur Bernard de Borda; il avait fait br&ler vifs, en 1566, deux jeunes gens accusés d'hérésie, Arnaud Monnier, de Saint-Émiiion, et Jean de Gaze, de Liboume. Montaigne n'appartenait pas encore à la compagnie quand elle ordonnait ces exécutions.

Le 24 mai 1659, le doyen de Saint-Seurin vint déclarer au parlement que , dans la nuit précédente, on avait coupé la tète à des représentations de Jésus-Ghrist, de la Vierge , de saint Paul et de saint Jean , attachées à une croix dans le faubourg Saint-Senrin. Le pariement ordonna qu'il y aurait une procession expiatoire où il assisterait, et qu'il serait fait des informations. Les informations chargèrent un riche marchand bordelais, Pierre Peugère, qui fut condamné et brûlé vif*.

t. La plupart des faits que Je rappelle ici sont empruntés i rbistoire de dom De?lenne, qui atalt à sa disposition et a largement utilisé les registres du parierneBL

Au mois de septembre 1&59, le roi de Navarre, yenu pour recevoir Elisabeth de Franc*^, qui avait époosé Philippe II, roi d'Espagne , annonça que le roi voulait que l'on rendit à 'la princesse les mêmes honneurs qu'à lui-même; qu'ainsi le parlement se mtt à genoux devant elle; le parlement fit en vain observer qu'on n'avait pas fait cela , même pour l'Empereur.

Un édit du roi, exécuté par une chambre désignée sous le nom de Chambre Ardente , ayant' défendu aux huguenots de s'assembler , de nombreuses condamnations semèrent répouvante parmi les réformés; mais l'exaspération s'ensuivit : les écoliers s'armèrent, le sang coula. L'émeute promptement réprimée, le parlement admonesta les régents, et défendit aux clercs de la bazoche d'élire un roi sans avoir l'autorisation de la cour et des jurais (1560).

Bordeaux renfermait, en 1561 , sept mille réformés, avec deux ministres, Philibert Grenet et Neufch&teL Ils se réunissaient du côté de Saint-Hichel; leur première assemblée se fit sans trouble; il n'en fut pas de même des autres. « Les registres du parlement, dit dom Devienne, de cette année et des suivantes, sont remplis des disputes qui arri* voient journellement entre les caflioliques et les religionnaires. •

Le 26 jmn, on découvrit une conspiration de huguenots , tendant à la prise du chftteau Trompette: plusieurs de ceux qu'on accusait furent mis à mort (de Lurbe). Mais Burie usa de modération (de Thou, livre XXXni).

Ce lieutenant du roi défendit toute assemblée ; malgré ses ordres , les réformés firent la cène aux Ghartrons. Le par-* lement arrêta qu'il serait informé sur cette réunion et sur les propos séditieux que l'on disait y avoir été tenus, et qu'on avertirait le roi. Six réformés furent arrêtés et mis en jugement; le procureur général Lescure fut député au roi.

Quelque temps après, un arrêt défendit d'enterrer dans les cimetières les gens de la religion.

La violence des catholiques ardents du parlement s'exaltait de plus en plus. Sous le prétexte des réunions persis-

96 M0NTA1GI(E MAGISTRAT.

tantes des hugueuots» l'avocat Lange et le président Rossignac proposèrent de former un syndicat pour défendre la cause catholique.

H. deBurie s'y opposa; le parlement en délibéra; il ren contra aussi l'opposition des jurats, tandis que d'un autre côté il recevait les plaintes du clergé et de plusieurs de la ville contre les réformés. La séance fut levée sur cette déclaration de M. de Burie qu'il pourvoirait, conjointement avec M. de Noailles, maire, à tout ce qui était nécessaire pour le service du roi. Hais les catholiques zélés reprirent rafiaire. Dans l'après-dinée du même jour, le parlement rendit un arrêt qui portait que le roi serait averti des remontrances faites le matin à la cour, et qui , après avoir prescrit quelques mesures de police sur le port d'armes et contre les vagabonds, ordonnait « que toutes défenses seraient faites à toutes personnes, de quelque état, qualité et condition qu'elles soient , sous peine de dix mille livres et autres peines, d'assister à aucune cène, se trouver en consistoire, colloque et synode fait sans l'exprès commandement du roi; que le sieur de Burie serait averti de faire sortir les ministres de la ville et du ressort, » etc.

Le 13 décembre, les jurats présentaient une requête au parlement contre les syndics catholiques, autorité irrégiilière, usurpatrice, turbulente.

Le bruit de ces agitations fut porté à la cour. Le roi, voyant les divisions qui existaient dans la ville, la jurade , le parlement de Bordeaux, envoya deux commissaires eu Guyenne pour y faire le procès aux religionnaires. Le parlement adressa des remontrances au roi pour qu'il renvoy&t ces causes à leurs juges naturels.

Cette situation violente fut détendue par l'édit de pacification du 16 janvier 1562, œuvre du chancelier L'Bk)spital, qui laissa respirer les huguenots et leur permit l'exercice de leur culte hors des villes et moyennant de nombreuses conditions (de Thou, Hist., livre XXTX). L'édit fut confirmé et même très-étendu par celui d'avril, qui permettait aux protestants de s'assembler et de prêcher publiquement en

tous lieux, excepté à Paris. Cette sage mesure dut avoir rapprobation du conseiller Montaigne; elle fut commentée par La Boëtie dans « quelques mémoires sur cet edict de janvier» fameux par nos guerres civiles. » {Essais, livre I, chap. xxvu.) Montaigne avait eu l'intention de publier ces mémoires « qui, dit-il, trouveront encore ailleurs peut estre leur place. > Mais il jugea prudent de les passer sous silence; de même pour le Traité de la servitude volontaire; û le défendit bien et le loua, mais il ne l'édita point'.

L*édit de 1562 devait être vérifié par tous les parlements; cela fut long et difficile : « Entre ceux qui estoient plus poussez du zèle de religion, les parlements de Paris, Rouen, Toulouse, Bordeaux et Provence tenoient les premiers rangs, qui firent plusieurs remonstrances avant que de le vérifier. » (Castelneau, Mémoir., livre IV, chap. xii.)

Le parlement de Bordeaux ne se borna pas à contester redit de janvier; quand il Feut accepté, il y opposa des mesures qui montrent comment il entendait et pratiquait la liberté de conscience. L*arrèt d'enregistrement porta, comme celui du parlement de Paris, que le parlement n'approuvait pas la nouvelle religion; il disait, de plus, qu'à la publication de redit, il serait déclaré qu'il ne serait permis à aucun officier du roi, soit de la cour ou autre, dans tout le ressoil, d'assister aux prêches des ministres. Plusieurs membres du parlement passant pour donner dans les nouvelles opinions, les chambres s'assemblèrent, et, sur la réquisition du procureur général , on rendit un arrêt portant qu'au premier jour tous les présidents, conseillers, procureur et avocats généraux, greffiers, huissiers et autres officiers quelconques, ainsi que les avocats et procureurs, feraient leur profession de foi , en présence de l'archevêque ou de ses vicaires , qui seraient, à cet effet, créés du corps de la cour. L'acte de

1. Il s'abstenait, par respect pour la mémoire de son ami, les passions po- IHIqnes ayant reproduit son ouvrage à mauvaise intention (livre I, cliap.xzvn). Monuigne ne s'est-il pas abstenu aussi par prudence personnelle? Il allait à la cour, il était gentilhomme de la clismbre du roi; n'aurait-on pas vu de mauvais eeU qu'U lé ftt rédiUur du Conire Un?

profession de foi, textuellement recueilli par dom Devienne, est daté du 25 juillet 1562. U porte qu'il a été signé par Tarchevôque, comme conseiller, et par soixante-deux conseillers; treize conseillers s*étant trouvés absents, il fut ordonné qu'ils ne feraient aucune fonction de leur charge sans avoir au préalable fait la même profession ^ Montaigne, en se soumettant, dut faire, à part lui , de pénibles réflexions, bien que ce qu'on exigeait de lui fût conforme à sa croyance catholique.

Le serment fut prêté, et la profession de foi faite , le !•' août, par les officiers du roi et des sénéchaussées du ressort, ainsi que par les avocats et procureurs de la cour. Enfin, le 4 novembre, le parlement ordonna d'assigner à la cour, après avoir appelé les curés et vicaires, les habitants qui n'auraient pas fait la profession de foi ordonnée, ou qui n'auraient pas continué d'aller à l'église et ouïr le service divin.

Les calvinistes, excités et commandés par le prince de Condé, avaient pris les armes successivement dans tout le royaume. Ceux de la Guyenne, agités par les violences du parti qui avait formé le syndicat catholique, montrèrent bientôt les passions les plus ardentes; leurs excès redoublèrent les colores de la répression, et furent un prétexte aux férocités de Biaise de Montluc. Les réformés d'Agen s'étaient emparés dans celte ville du couvent des dominicains. Sur la soUicitation d'un grand nombre de seigneurs des environs, le parlement envoya, avec M. de Burie, le conseiller La Boëtie, qui avait été demandé nominativement à la cour par le lieutenant du roi, pour faire rendre le couvent aux religieux.

La guerre civile s'étendant sur toute la province, les troupes huguenotes opéraient de tous côtés, et s'appro-

1. Le parlement de Bordeaux suivait l'exemple, et peut-être les ordres du triumvirat, alors tout-puissant, où dominait l'influence des Guises. Le prince de Condé, qui venait de prendre les armes contre les exigences du triumvirat, publia un mémoire où il niait qu'on eût le droit d'exiger une profession de foi de ceux qui entrent en charge.

chaient parfois assez près de Bordeaux pour faire craindre quelque entreprise sur la ville ; il fallait constamment surveiller leurs mouvements. Le parlement, qui excitait les plaintes de Montluc parce qu'il se mêlait de tout (Mém.^ livre Y), usurpait sur les attribulions municipales comme sur lautorité du roi et des commandants militaires; il arrêta que, pendant les vendanges de cette année, il y aurait à chacune des portes de la ville qui resterait ouverte, outre la garde ordinaire, un président ou conseiller, un chanoine de Saint-André et un ofGcier de la chancellerie, avec dix ]>ouj^eois et deux des trente soldats ordonnés pour la garde de la ville par NoaiUes. Jean d*Âlesme, doyen des conseillers, fut chargé de dresser les rôles des membres de sa compagnie. Montaigne fut donc obligé de faire, pendant deux mois, un service de garde national.

« On trouve dans les registres du parlement que Prévost de Sansac, archevêque de Bordeaux, entroit presque tous les jours au palais pour seconder, autant qu'il étoit en lui , les bonnes intentions et les démarches de cette compagnie dans des temps si critiques. Le 11 décembre, le comte de Foix étant entré au parlement pour lui faire offre de ses services, on lui dit qu'on venoit de délibérer que douze conseillers auroient à leurs ordres chacun cent hommes, qui seroient distribués dans les douze quartiers de la ville. » (I>om Devienne.)

Les populations étaient fatiguées d'une guerre où l'ambition de quelques familles puissantes avait autant de part que la passion religieuse ; elles accueillirent avec joie l'édit de pacification dit d'Amboise, du 19 mars 1563. Il était moins favorable aux protestants que celui de janvier 1562. 11 rencontra peu d'opposition, excepté à Toulouse, dans les cours souveraines. Hontluc le fit enregisli^er au parlement de Bordeaux. Cette compagnie, toujours intolérante et peu soumise aux ordonnances, exécuta si mal le nouvel édit, que les protestants s'en plaignirent au roi. Charles IX envoya Antoine Fumée et Jérôme Angenoust, conseillers au parlement de Paris, pour faire des informations, et, en cas de

contravention , faire exécuter l'édit. Le parlement de Bordeaux s*opposa à cette commission, la déclarant exorbitante et inutile, et députa au roi; la réponse, sévère et méritée, fiit que, sans écouter les remontrances, le roi voulait que Ja commission eût son effet, sinon qu'on lèverait sur les juges du parlement la somme nécessaire pour les dépenses des commissaires. Le parlement leva ses défenses. « On peut juger par ce trait, remarque dom Devienne, et par plusieurs autres, que le parlement de Bordeaux se prètoit à regret aux vues qui déterminoient quelquefois le prince à accorder des grâces aux coreligionnaires ; du moins la cour en étoitelle persuadée, puisqu'outre la commission accordée à Antoine Fumée et à Jérôme Angenoust, elle envoya deux autres conseillers pour faire observer Tédit dans le ressort du parlement de Guyenne. »

. Le premier président de ce parlement était, comme Montaigne, bon catholique, bon royaliste, mais tolérant; c'en fut assez pour le faire accuser d'hérésie. Les ardents de la compagnie résolurent de se défaire de leur chef. Le con* seiller Halvin, organe de leurs haines, osa Ui'e au parlement une requête contre lui. Des pourparlers eurent lieu , des explications furent échangées ; une seconde requête fut présentée; on parvint à assoupir l'affaire qui, plus tard, fut reprise avec un nouvel acharnement. Suivant Montluc, (Mémoir.^ livre V), il existait aussi, en t563, un différend si grave entre le premier président et M. de Noailles, gouverneur, que la guerre civile paraissait imminente. On fit appel à Montluc, qui arriva aussitôt et pacifia la querelle au lieu de recourir aux armes. Le parlement le remercia et le pria d'accepter la charge de lieutenant du roi pour moitié dans le gouvernement de Guyenne.

La reine de Navarre était particulièrement haïe des catholiques zélés , à cause de sa fidélité au culte réformé ; le pape avait, cette année même, fulminé contre elle une bulle, que Charles IX avait fait révoquer (de Thou , Hist,]i\re XXXV). Les parlements de Bordeaux et de Toulouse avaient empiété sur ses droits souverains dans le Béam, en formant opposi-

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tion aux lois qu'elle établissait pour introduire dans ses États la nouvelle religion » prétendant qu'elle ne le pouvait pas sans la permission du roi de France; elle avait dû, dans cette circonstance encore, recourir au roi.... « Estant pressée tant par les cours de parlement de Bordeaux que de Tholose, qui usurpoient les droits souverains de Beam, et ravaloyent son absolue autborité, elle print la route de la cour de France, et ayant parlé au roy et aux plus grands iurisconsultes, on cassa et reforma les arrests qu'on avoit prononcés à son grand preiudice et interest. » (OUiagaray, Histoire de Foix , Beam et Navarre, p. 559.)

Au commencement de l'année judiciaire 1563, éclata un Incident violent et scandaleux, mentionné aux registres secrets, et dans lequel âgure le nom de Montaigne. Le 12 novembre, jour de la rentrée, M. d'Escars, grand sénéchal de Guyenne, ayant mis sesballebardiers en baie jusque dans la salle d'audience, le premier président descend de son siège et dédare qu'il n'y remontera pas si Ton n'exécute les arrêts rendus sur ce sujet, ce qu'il ordonne de faire. M. d'Escars cède, et autorise les buissiers à faire retirer ses ballebardiers. Mais, le 10 décembre, il vient /lu parlement proposer une récusation générale contre le premier président; il la fonde sur ce que lui, M. d'Escars, avait été chargé autrefois par le roi de Navarre de demander au roi l'éloignement du sieur Largebaton. Celui-ci répond, et ajoute qu'au moins les conseillers qui servent de conseil à d'Escars dans ses propres affaires, ne devraient pas siéger non plus; ils vont, dit-il, boire et manger chez lui et faire autres actes de familiarité jusqu'à se rendre contemptibles. La cour décide que le président nommera ces conseiUers. Largebaton, obéissant à l'injonction de la cour, désigne Lachassaigne, Rouffignac, Fauguerolles , Antoine Prévost, archevêque de Bordeaux, Charles de Malvin, Gautier, Bellot, La Guyonie, d'Eymar, Lecomte et Montaigne. La cour décide que la chose se trai- ^ / ^' tera en mercuriale, et qu'en attendant, le sieur président .' ' n'assistera pas aux procès où le sieur d'Escars est partie. Le 23, M. d'Escars arrive avec une lettre de la reine, qui

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autorise sa conduite pour les archers et hallebardlers. Le 8 janvier la cour se résigne, et, eu égard aux nécessités du temps et aux qualités du sieur d'Escars, lui permet de mener ses archers comme bon lui semblera.

Dans cette curieuse affaire, on voit que le parlement ne fut pas très-touché de Taccusation lancée contre quelquesuns de ses membres par le premier président; car, en réservant Texamen de la question sous simple forme de mer* curiale, il n'empêcha pas les conseillers désignés de siéger, comme il le fit pour M. de Largebaton. Les récriminations de ce magistrat, qui avait des opinions modérées, mais un caractère irascible et brusque, n'étaient pas de nature à entacher une vie aussi honorable que celle de Montaigne. Comme gentilhomme, Michel de Montaigne avait des relations avec M. d'Escars, de même qu'avec toutes les personnes importantes de sa province ; mais on peut être certain , quoi qu'ait pu dire son chef dans un moment de dépit, que ces relations n'ont jamais rien coûté à sa dignité de magistrat; l'homme qui est resté pur, indépendant, désintéressé à la cour, avec les princes et vis-à-vis des rois, ne s'est assurément pas rendu omtemptible par ses rapports avec qui que ce fût.

En 1564, les catholiques égorgèrent, dans la nuit, un grand nombre de calvinistes bordelais sans défense. Le parlement laissa ce crime impuni. (Ducoumeau.)

L'année 1565 fut marquée à Bordeaux par un grand événement : le voyage du roi Charles IX ; le mauvais esprit du parlement fut pour quelque chose dans les motifs qui décidèrent cette solennelle excursion, et il détermina le lit de justice où le roi et son chancelier firent entendre des paroles sévères.

La disposition de l'itinéraire de Catherine de Médicis et de son fils cachait des vues politiques : on voulait, sans donner l'éveil aux huguenots , négocier, par le duc de Lorraine, des traités qui détacheraient les princes allemands des calvinistes de France, s'aboucher, en Dauphiné, avec le duc de Savoie, à Avignon avec les ministres du pape, aux Pyrénées avec

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TEspagne. On espérait» en apaisant les troubles, et en fiiisant droit aux plaintes des populations, augmenter l'autorité du roi , et l'on couvrait tous ces projets sous le yoile des fêtes et des réjouissances. (Davila.) Le sage et rigide L'Hospital avait d'autres pensées; il voulait porter remède à de grands abus : « Les parlements, surtout celui de Bordeaux, s'occupaient plus de politique que d'affaires judiciaires; la reine mère et ses conseils voulaient faire cesser cela. » (Jean Deserre, /aveniaire^lMi.) « Et d'autant que le roy et ses commissaires n*estbient entièrement obeys, comme il estoit nécessaire pour le bien de la paix ; cela fit continuer la délibération que leurs maiestez avoient prise d'avancer leur visite par toutes les provinces du royaume, afin d'autoriser les officiers de la iustice et entendre les doléances d'un chacun; faire exécuter les edicts et connoître la volonté de leurs peuples.» (Castelnau, Mémoires ^Uvre V, chap. jx.)

Le chancelier connaissait l'insubordination du parlement de Bordeaux, les excès qu'il commettait ou tolérait sous prétexte de religion , l'impunité qu'il accordait aux bandes armées de gentilshommes catholiques qui dévastaient et épouvantaient le pays, sa négligence des devoirs judiciaires , sa facilité à céder aux suggestions de l'esprit de parti. Le roi lui-même savait tous ces abus : le premier président les lui avait dénoncés par une lettre du 20 août 1564*, et il avait écrit sur le même sujet, huit jours après, à la reine mère; acte de dévouement et de courage qui ne lui fut point pardonné.

Le roi s'avançait vers la Guyenne ; la ville de Bordeaux s'apprêtait à le recevoir avec magnificence; le parlement, de son côté, se donnait beaucoup de mouvement : il avait pris ses mesures longtemps à l'avance. Dès le 2 janvier 1565", il

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