CHAPITRE IV
RKLATIONS BI MONTAIGIOE ATIC LA COUR.
La cour depuis François I". -- Montaigne y Tint parce que c'était Tosage. — Ka jamais flatté les princes. — Blâme, par allusion, la conduite d'Henri IQ. ^ Critique les profusions, les faveurs, les ridations de promesses. — Conseille aux princes la bonté et la justice. — N'a point été ébloui ni asservi par la grandeur des rois.
— N'a jamais reçu de bienfaits de la royauté, l'a servie sans intérét.b^
— Se souciait peu de la faveur, ne parlait aux princes ni pour les flatter, ni pour les amuser, ni pour se faire remarquer. — Est venu souvent à la cour, sans y rester longtemps. — Explication ou excuse de sa présence dans des cours corrompues. — Se plaisait au mouvement. — Erreurs des biographes sur ses apparitions à la cour et sur sa retraite ; inscription de son château. — Est venu à la cour d'Henri H. — À suivi en Lorraine la cour de François H. — S'est trouvé â Rouen avec Charles IX ; est-ce en 4562? — Sauvages brésiliens à Rouen et à Bordeaux. — Vint à la cour en 1570. — Ne s'est pas enfermé depuis 4571 dans la solitude. — Dot venir à la cour en 1672 comme chevalier de Saint-Michel. — Servit d'intermédiaire au roi de Navarre et au duc de Guise quand ils étaient à la cour, de 4572 à 4576. — Se trouvait à la cour d'Henri HI au commencement de son règne. — Vint à la cour comme maire de Bordeaux en 4582. — T parut en 4588, et la suivit à Chartres, à Rouen et à Blois. — H eut de fréquents rapports avec la cour de Navarre. — Probablement vit le roi de Navarre après 4576, visita la cour de Néracen 4578. — T retourna en 4584. — Reçut plusieurs fois dans son château la royauté; c'était la cour de Navarre, et la personne d'Henri IV.
Les rois, au moyen âge, avaient autour d'eux des officiers attachés au service de leur personne; ils emmenaient ou gardaient aussi, dans leurs palais ou leurs voyages, les hauts fonctionnaires chargés des soins du gouvernement. Les nobles des provinces n'approchaient guère du roi que quand ils combattaient avec lui, ou qu'ils étaient appelés
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par son ordre; la plupart restaient dans leurs châteaux, administraient leurs domaines, exerçaient leurs droits féodaux, guerroyaient avec leurs voisins, parfois avec leurs vassaux. Le déclin de la féodalité fit abandonner peu à peu ce genre de vie. François I«' provoqua et développa de nouvelles habitudes, où la noblesse provinciale acheva de perdre, avec la rudesse des mœurs, l'honorable énergie des caractères. Le roi aimait le faste , les arts , les somptueuses demeures; il voulut s'entourer d'une cour brillante; les gentilshommes accoururent; le luxe les ruinant, ils dorent recourir aux emplois de cour, aux largesses du trésor royal : les charges publiques s'accrurent; les abus, entretenus, comme toujours, par ceux qui en profitaient, grandirent encore sous les règnes suivants , et résistèrent à toutes les réclamations; on se plaignait vivement sous Henri III, on se plaignait encore sous Louis XVI : la révolution de 1789 a seule mis un terme à la plaie des voyages à la cour".
Montaigne trouva tout établi l'usage des gentilshommes français de se présenter à la cour sans y être amené d'abord par aucun office à remplir auprès du roi ou des princes ; il fit comme tout le monde ; il vint à la cour, sous plusieurs règnes; il y eut même un titre honorifique. Est-ce à dire que le philosophe fut courtisan? En suivant l'usage, a-t-il
1 . Oo Ht dans Gberin, généalogiste du roi Louis XVI t « Au reste, ce que Je me suis permis de dire Ici sur la trop grande afflueace des gentilshommes k la cour n'est pas particulier à notre siècle ; on s'en est plaint dans tous les temps, et Je vais rapporter un extrait des cahiers du tiers état, de l'assemblée de 1576, qui contient une peinture de la cour de Henri Ul :
• Quand à vostre court et suite, au lieu de ce que antlennement et toaques « au règne du roi François I*' vostre ayeul, les seigneurs du royaume n'avoient « accoustumé de vous suivre qu'à la guerre, ou s'ils n'estoient mandez par oc vous, auquel cas iiz ne seiournoient que tant que vous aviez affaire d'eulz, c et n'y venolent lamats les grandes dames de France , sinon quant elles « estoient mandées à quelque entrée ou acte solempnel ; par le moyen de c quoy II y avoit en chascune province de grands seigneurs rcsldents qui coda servoient lé pays, et empescboient les esmolions et conspirations, vous doo- « noient advis de ce qui se faisoit en leur province, et suivant ce qu'ils avolcnt M commandement de vous ilz le faisoient, cependant conservoient toute la no* « blesse du pays en repos et tranquillltez, et quant aux dites dames elles « avolent leurs malsonsr^elglées en toute discipline, où les filles de la no-
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tiré parti des abus? La fréquentation de la cour a-t-elle coûté quelque chose à son indépendance?
Interrogeons le livre inunortel où il s*est peint lui-même avec autant de franchise que de génie. Montaigne vint A la cour pendant qu'il écrivait les deux premiers livres des Essais; il y parut après avoir composé le troisième: sa parole et sa conduite, aux différentes époques» se peuvent servir mutuellement de commentaire et de, contrôle.
Le prenûer soin, la principale affaire du courtisan, c'était la flatterie. Écoutez Montaigne, et jugez du cas qu'il fait des flatteries adressées aux princes :
« Leurs bonnes qualitez (il parle des rois) sont mortes et perdues; car elles ne se sentent que par comparaison, et on les en met hors : ils ont peu de cognoissance de la vraye louange, estants battus d'une si continuelle approbation et uniforme. Ont ils affaire au plus sot de leurs subiects? ils n'ont aulcun moyen de prendre avantage sur luy : en disant, «€'est pour ce qu'A est mon roy, » il lui semble avoir assez dict qu'il a preste la main à se laisser vaincre. » (Livre lU , chap. vu.)
«Brisson, courant contre Alexandre, se feignit en la course : Alexandre T^n tansa; mais il luy en debvoit faire
«bkne du pays estotent nouniei en toute Tertu; à présent la noblesse « tant grande que petite veuU estre â vostre suite, et à la suite des grands « seigneurs qui sont autour de vous, par le moyen de quoy vostre court « est sy grande, sy remplie de gens qu'elle est Insupportable, et n'y a pays « qui ne soit opprimé quand elle seiourne, aussi qu'il y a une InOnlté de « courtisans qui ne sont à vostre suite que pour practlquer des dons, eon- « ftscations, nominations de bénéfices et offices, ce qui vient flnallement à « la foulle de vostre Estât, et retombe sur vostre pauvre peuple ; pour ce les « dit^ du tiers estât vos supplient d'adviser tous moyens pour oster ce grand « nombre de vostre suite, speciallement les femmes qui y sont en sy grand « nombre, que cella Importe d'une despense Incroyable; et, pour ce faire « de leur donner aulcone chose , parce que , k présent les choses sont ve- « nues k une telle iicenee qu'il n'y a si petlu courtisans , Jusques à ung simple « arcber de la garde, qui n'ait sa femme avec luy, et quMl ne s'assure et face < esut que pendant son quartier il n'aye quelque don de vous. » {La Noblesse, considérée sous ses divers rapporte, dans les asseniblées générales et partie oUières de la nation, p. 69.)
iU RELATIONS DE MONTAIGNE AVEC LA COUR.
donner le fouet. Pour cette considération, Carneades disoit: « Que les enfants des princes n'apprennent rien à droict, « qu'à manier des chevaulx ; d'autant qu'en tout aultre exer- « cice, chascun fleschit soubs eulx, et leur donne gaignë : « mais un cheval, qui n'est ny flateur ny courtisan, voye le « flls du roy par terre, comme il feroit le fils d'un crocheteur, » (Eod.)
« Comme on leur cède touts advantages d'honneur, aussi conforte l'on et auctorise les defaults et vices qu'ils ont, non seulement par approbation, mais aussi par imitation. Chascun des suyvants d'Alexandre portoit, comme luy, la teste à costé; et les flatteurs de Dionysius s'entreheurtoient en sa présence, poulsoient et versoient ce qui se rencontroit à leurs pieds, pour dire qu'ils avoient la yeue aussi courte que luy. Les greveures ont aussi par fois servy de recommandation et faveur : l'en ai veu la surdité en affectation ; et parce que le maistre halssoit sa femme, Plutarque a yeu les courtisans répudier les leurs (pi'ils aimoient : qui plus est, la paillardise s'en est yeue en crédit, et toute dissolution, comme aussi la déloyauté, les blasphèmes, la cruauté, comme l'heresie, comme la superstition, l'irréligion, la mollesse, et pis, si pis il y a; par un exemple encore plus dangereux que celuy des flateurs de Mithridate, qui, d'autant que leur maistre pretendoit à l'honneur de bon médecin, luy portoient à inciser et cautériser leurs membres; car ces aultres souffrent cautériser leur ame , partie plus délicate et plus noble *. » (Eod.)
Ces idées touchent au pessimisme ; elles ont été inspirées à Montaigne par le spectacle qu'il avait sous les yeux, et sem-
1. La cour d'Henri HI est traitée aussi avec une Juste sévérité, soos le rapport de l'adulation, par l'Espagnol Herrera :
a .... Ni los grandes del rtjno le estimaban , ni el pueblo le amava : y todo « esto se pudiera remedlar, in quando començô a reynar, conociera que estava « su corte tan perdida que no avia en ella quien le dixesse la verdad, ni de « quicn pudiesse confiar los negocios mas importantes, slno llena de infinltos « llsongeros, de los quales debe hulr todo principe sabio, porque privan de la a honra, y dcl juyzio, y a todos son perjudldales, siendo el adulaclon especie c de obsequio, y de humildad, y medio para engrandeoene. » (Herrera , De lo$ mcesfof de Fronda, lib. L, cap. i.)
blent Ini faire comprendre toutes les royautés dans sa juste sévérité envers les cours du xvi' siècle '. Mais il ne se borne pas à la condamnation des flatteurs; il prend le rôle scabreux de conseiller, et, si on pense à quel prince ses avis s*adressent, on honore autant son courage qu*on prise sa sagesse. Le duc d'Anjou s'était fait remarquer par une brillante valeur; devenu roi de France, il ne s'était plus montré à la tète du parti qui combattait pour lui. U avait déserté les fatigues des camps pour les délices de la cour, et si, en 1587, il prit le commandement d'une armée dirigée contre les reitres allemands, ce fut pour effacer, ou au moins partager la gloire du duc de Guise. Sous le règne de ce prince efiéminé Montaigne écrit :
« Cette grande charge qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes n'est pas une charge oisifve; et qu'il n'est rien qui puisse si iustement desgoutter un subiect de se mettre en peine et en hazard, pour le service de son prince, que de le veoir apoltrony ce pendant luy mesme à des occupations lasches et vaines , et d'avoir soing de sa conservation, le veoyant si nonchalant de la nostre.
« Uuand quelqu'un vouldra maintenir qu'il vault mieulx que le prince conduise ses guerres par aultre que par soy, la fortune lui fournira assez d'exemples de ceulx à qui leurs lieutenants ont mis à chef des grandes entreprinses; et de ceulx encores desquels la présence y eust esté plus nuisible qu'utile : mais nul prince vertueux et courageux ne pourra souffrir qu'on l'entretienne de si honteuses instructions. Sous couleur de conserver sa teste, comme la statue d'un sainct, à la bonne fortune de son Estât, ils le dégradent de son office, qui est iustement tout en action militaire, et Ten déclarent incapable. » (Livre II , chap. xxi.)
Déjà une autre allusion au même tort avait été faite, et elle avait été d'autant plus poignante qu'elle était encore
1. Voyez encore le chapitre xlii, Uîre I , où Montaigne dit que les rois ne doivent pu regarder comme sponuiiëes, ni rapporter à leur personne, les déiMNitmtiofis d'afléctioD.
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plus claire , et qu'elle avait opposé la conduite d'Henri 111 à celle du roi de Navarre : •(Ceux qui preschent aux princes la desfiance si attentifve, soid)S couleur de leur preschcr leur seureté, leur preschent leur ruyne et leur hont^: rien
tde noble ne se faict sans hazardJ^J'en sais un de courage très martial de complexion, et entreprenant, de qui tous les iours on corrompt la bonne fortune par telles persuasions) qu'il se resserre entre les siens; qu*il n'entende à aulcune reconciliation de ses anciens ennemis. Se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes, quelque promesse qu'on luy face, quelque utilité qu'il y veoye. (J'en sçais un aultre qui a înesperement advancé sa forlune pour avoir pris conseil tout contraire.» (Livre I, chap. xxiu.) )
Tandis que les guerres civiles ruinaient la France, et que le gaspillage des finances épuisait ses ressources au profit de la cour, tandis que le roi se livrait à de folles prodigalités, et qu'il insultait la misère publique par ses largesses envers ses favoris, on lisait dans les Essais :
« .... C'est une espèce de pusillanimité aux monarques et un tesmoignage de ne sentir point assez ce qu'ils sont , de travailler à se faire valoir, et paroistre, par despenses excessifves : ce seroit chose excusable en païs estranger; mais parmy sessuiects, où il peult tout, il tire de sa dignité le plus extrême degré d'honneur où il puisse arriver.... Oultre ce, il semble aux subiects, spectateurs de ces triumphes, qu'on leur foict montre de leurs propres richesses , et qu'on les festoyé à leurs despens. » (Livre IX, chap. vi.)
• La libéralité mesme n'est pas bien en son lustre en main souveraine; les privez y ont plus de droict : car, à le prendre exactement, un roy n'a rien proprement sien, il se doibt soy mesme à aultruy :... parquoy les gouverneurs de l'enfance des princes , qui se picquent à leur imprimer cette vertu de largesse, et les preschent de ne sçavoir rien refuser et n'estimer rien si bien employé que ce qu'ils donneront ( instruction que i'ay veue en mon temps fort en crédit), ou ils regardent plus à leur proufit qu'à celuy de leur maislrc,
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OU ils entendent mal à qui ils parlent. Il est trop aysé d'imprimer la libéralité en celuy qui a de quoy yfournir autant qu'il veult, aux ^spens d'aultruy : et son estimation, se réglant, non à la mesure du présent, mais à la mesure des moy^ de celuy qui l'exerce , elle vient à estre vaine en mains si puissantes : ils se treuvent prodigues, avant qu'ils soient libéraux : pourtant elle est peu de recommendation, au prix d'aultres vertus royales, et la seule, comme disoit le tyran Dionysius, qui se comporte bien avec la tyrannie mesme. Je luy apprendrois plus tost ce verset du laboureur ancien: « Qu'il fault, à qui en veidt retirer fruict, semer de « la main, non pas verser du sac. » Il fault espandre le grain , non pas le respandre ; et qu'ayant à donner, ou , pour mieulx dire, à payer et rendre à tant de gens selon qu'ils ont deservi, il en doibt estre loyal et advisé dispensateur. Si la libéralité d'un prince est sans discrétion et sans mesure, ie l'ayme mieulx avare.
« La vertu royale semble consister le plus en la iustice ; et de toutes les parties de la iustice, celle là remarque mieulx les roys, qui accompaigne la libéralité : car ils l'ont particulièrement réservée à leur charge. Là où toute aultre iustice, ils l'exercent volontiers par l'entremise d'aultruy. L'immodérée largesse est un moyen foible à leur acquérir bienveillance; car elle rebute plus de gents qu'elle n'en practique; et, si elle est employée sans respect du mérite, faict vergongne à qui la receoit , et se receoit sans grâce. Des tyrans ont esté sacrifiez à la haine du peuple par les mains de ceulx mesmes qu'ils avoient iniquement advancez : telle manière d'hommes estimants assurer la possession des biens induement receus, s'ils montrent avoir à mespris et haine celuy duquel ils les tenoient, et se rallient au iugement et opinion commune en cela.
« Les suiects d'un prince excessif en dons se rendent excessifs en demandes; ils se taiUent non à la raison, mais à l'exemple. Dy a certes souvent de quoy rougir de nostre impudence; nous sommes surpayez selon iustice, quand la recompense eguale nostre service; car, n'en debvons nous
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rien à nos princes , d'obligation naturelle. S'il porte nostre despense, il fait trop; c'est assez qu'il l'ayde : le surplus s'appelle bienfaict, lequel ne se peult exiger; car le nom mesme de la libéralité sonne liberté. A nostre mode, ce n'est iamais faict; le receu ne se met plus en compte; on n'aime la libéralité que future : par quoy plus un prince s'espuise en donnant, plus il s'appauvrit d'amis. Comment assouviroil il les envies qui croissent à mesure qu'eUes se remplissent ? Qui a sa pensée à prendre , ne l'a plus à ce qu'il a pris : la convoitise n'a rien si propre que d'estre ingrate.
« L'exemple de Cynis ne duira pas mal en ce lieu, pour servir, aux roys de ce temps, de toucbe à recognoistre leurs dons bien ou mal employez, et leur faire veoir combien cet empereur les assenoit plus heureusement qu'ils ne font, par où ils sont reduicts à faire leurs emprunts , aprez , sur les subiects incogneus, et plus tost sur ceulx à qui ils ont faict du mal que sur ceulx à qui ils ont faict du bien, et n'en receoivent aydes où il y aye rien de gratuit que le nom. » (Eod.)
Les emplois livrés à la faveur inspirent à Montaigne un souhait qui pouvait bien passer pour un avertissement:
« Les dignitez, les charges, se donnent nécessairement plus par fortune que par mérite; et a Ion tort souvent de s'en prendre aux roys : au rebours; c'est merveille qu'ils y ayent tant d'heur, y ayants si peu d'addresse :
<c Principis est virtus maxima nosse suos. »
Car la nature ne lui a pas donné la veue qui se puisse estendre à tant de peuples, pour en discerner la precellence, et percer nos poictrines où loge la cognoissance de nostre volonté et de nostre meilleure valeur : il fault qu'ils nous trient par coniecture et à tastons; par la race, les richesses, la doctrine, la voix du peuple; très faibles arguments. Qui pourroit trouver moyen qu'on en peust iuger par iustice, et choisir les hommes par raison, esta-
bliroit, de ce seul traict, une parfaicte forme de police.» (Livre III, chap. vm.)
Depuis Charles IX, la foi jurée n'était plus qu'un jeu, et les traités de pacification, offerts ou consentis pour les intérêts ou les nécessités du moment, marquaient autant de trahisons, et enlevaient à la parole royale toute confiance ; Montaigne le dit tout haut :
« Ceulx qui, de nostre temps, ont considéré en l'establissement du debvoir d'un prince, le bien de ses affaires seulement, et l'ont préféré au soing de sa foy et conscience, diroicnt quelque chose (donneroient quelque conseil) à un prince de qui la fortune auroit rengé à un tel poinct les af- ' faires, que pour tout iamais il les peust establir par un seul manquement et faulte à sa parole : mais il n'en va pas ainsin ; on recheoit souvent en pareil marché ; on faict plus d'une paix, plus d'un traicté en sa vie. Le gaing qui les con- TÎe à la première desloyauté , et quasi tousiours il s'en présente, conmic à toutes aultres meschancetez ; les sacrilèges, les meurtres, les rebellions, les trahisons s'entreprennent pour quelque espèce de faict : mais ce premier gaing apporte infinis dommages suyvants , iectant ce prince hors de tout conunerce et de tout moyen de négociation, par l'exemple de cette infidélité. » (Li\re H, chap. xvn.)
A des princes qui gouvernaient par la violence, la guerre civile, l'assassinat, Montaigne ose conseiller la bonté et la justice:
« Ne feut iamais temps et lieu où il y eust, pour les princes, loyer plus certain et plus grand proposé à la bonté et à la iustioe. Le premier qui s'advisera de se poulser en faveur et en crédit par cette voye là, le suis bien deceu si à bon compte il ne devance ses compaignons : la force, la violence, peuvent quelque chose, mais non pas tousiours tout. Les marchands, les luges de village, les artisans, nous les veoyons aller à pair de vaillance et science militaire avecques la noblesse ; ils rendent des combats honorables et publicques et privez : ils battent, ils deffeudent villes en nos guerres présentes; un prince estouffe sa recommendation emmy cette
presse; qu'O reluise d'humanité, de vérité, de loyauté, de tempérance , et surtout de iustice ; marques rares, incogneoes et exilées: c'est la seule yolonté des peuples de quoy il peult fiiire ses affaires ; et nulles aultres qualitez ne peuvent attirer leur volonté comme celles là, leur estants les plus utiles : fitAt7 est tam populare guam bonitas. » ( Livre H, chap. XVII. } »
Et ce n'est pas seulement par l'organe de son livre que Montaigne adresse des avis si généreux et si nouveaux; c'est de vive voix qu'il ose essayer d'enlever du cœur d'un prince des sentiments de vengeance :
« C'est une doulce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle : ie le veois bien , encoi'es que ie n'en aye aulcune expérience. Pour en distraire dernièrement un ieune prince, ie ne luy allois pas disant qu'il falloist prester la ioue à celuy qui vous avoit frappé l'aultre, pour le debvolr de charité; ny ne luy allois représenter les tragiques evene-* ments que la poésie attribue à cette passion: ie la laissay là ; et m'amusay à lui faire gouster la beauté d'une image contraire, l'honneur, la faveur, la bienveillance qu'il ac- |
querroil par clémence et bonté : ie le destoumay à l'ambition. Yoylà comme Ion en faict. » (Livre III, chap. iv.)
U serait curieux de connaître l'époque où ces lignes ont été écrites; on saurait à quel voyage de Montaigne, à quel prince elles s'appliquent; Henri III , le roi de Navarre, le duc de Guise, avaient réciproquement des motifs pour se garder rancune ; Montaigne avait des relations et son fhinc parler avec tous les trois ; si c'est d'Henri de Valois qu'il 8*agit, le philosophe s'était fait une étrange illusion en pen<* sant l'avoir détourné à l'ambition ; le ch&teau de Blois a montré comment il renonçait à sa vengeance.
On vient de voir les pensées de Montaigne sur les flatteurs et sur les rois de son siècle. Son attitude à la cour ne démentait pas le fier langage de son livre : c'est encore ce livre de bonne ftti qui en porte le témoignage. Montaigne avait observé de près la grandeur, et n'en avait jamais été ébloui :
• le hais toute sorte de tyrannie, et la parliere et Feffec^ toelle : ie me bande volontiers contre ces vaines circonstances qui pipent nostre iogement par les sens; et, me tenant au guet de ces grandeurs extraordinaires, fay trouvé que ce sont, pour le plus, des hommes comme les aultres. » (Livre m, chap. vni.)
L'hommage qu'il rend aux rois est tout extérieur : il n'affecte point Findépendance de sa raison :
« Ce que i'adore moy mesme aux roys, c'est la foule de leurs adorateurs : toute inclination et soubmission leur est deue, sauf celle de l'entendement; ma raison n'est pas duicte à se courber et fléchir, ce sont mes genoux. » (Eod.)
Montaigne a servi loyalement plusieurs rois ; il a reçu les émoluments attachés à ses emplois; mais jamais il n'a voulu enchaîner son indépendance en acceptant de la personne du roi aucune libéralité ; il a tenu à honneur et à grand bonheur de n'avoir pas imité les courtisans de sou temps, et d'avoir toujours porté à la royauté un dévouement désinté** ressé. C'est un des beaux traits de sa vie ; il s'en félicite , et on aime à lui en entendre rappeler le glorieux sour ▼enir:
• Si son gouverneur* tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre très loyal serviteur de son prince, et très affectionné et très courageux ; mais il luy refroidira l'envie de s'y attacher aullrement que par un debvoir publicque. Oultre plusieurs aultres inconvénients qui blecent nostre liberté par ces obligations particulières, le iugement d'un homme gagé et achetté, ou il est moins entier et moins libre, ou il est taché et d'imprudence et d'ingratitude. Un pur courtisan ne peuct avoir ny loy ny volonté de dire et penser que favorablement d'un maistre qui, parmi tant de milliers d'aultres suiects, l'a choisi pour le nourrir et esleve de sa main; cette faveur et utilité corrompent, non sans quelque raison, sa franchise et Tesbloulssent : pourtant veoid on
t. llonlalgiM ptrit dt r^afant I Battre d« Diane de Foix, comtitte de Gursou, à laquelle il a dédié Tadmlrable ciiapitre De IHnstiUUion dêt $nfan$t»
coustumierement le langage de ces gents là divers à tout ^
aultre langage en un estât, et de peu de foy en cette ma- Ï'^1
tiere. » ( Livre I, chap. xxv. ) rc;
« Au demourant, ie ne suis pressé de passion, ou hayneuse,
ou amoureuse, envers les grands; ny n'ay ma volonté gar- . ;
rotee d*offense ou d'obligation particulière. le regarde nos \
roys d'une affection simplement légitime et civile, ny esmue .-f. ny desmue par interest privé, de quoy ie me sçais bon gré. » (Livre m, chap. L)
«Ce que ie doibs, ie le doibs simplement aux obligations 7^
conununes et naturelles : il n'en est point qui soit plus net-» ^ tement quite d'ailleurs * ;
« Nec sunt mihi nota potentum Munera. » |
« Les princes me donnent prou, s'ils ne m'ostent rien; et me font assez de bien quand ils ne me font point de mal : c'est tout ce que l'en demande : oh I combien ie suis tenu à |
Dieu de ce qu'il lui a pieu que i'aye receu immédiatement |
de sa grâce tout ce que i'ay I qu'il a retenu particulièrement |
à soy toute ma debte ! Combien ie supplie instamment sa saincte miséricorde, que iamais ie ne doibve un essentiel grammercy à personne ! Bien heureuse fhinchise qui m'a couduict si loing! qu'elle achevé! l'essaye à n'avoir exprez besoing de nul ; in me omnis spes est nUhi : c'est chose que chascun peult en soy, mais plus facilement ceulx que Dieu a mis à l'abry des nécessitez naturelles et urgentes. • (Livre III, chap. IX.}
« Si ie cherchois à m'enrichir.... i'eusse servy les roys, traficque plus fertile que toute aultre. » (£od.)
1. ie dois à robllgeance du savant M. Gustave Bniiiet la commanication d'aUdllioDs que MonUigne avait faites à ce passage et qu'il a rayées; ces additions n* ont été donnéespar aucun éditeur, et se trouvent sur le précieux cxempiaire annoté que possède la Bibliothèque de la ville de Bordeaux. L'édition de 1588 portait: « quitte {de UmU part, addition manuscrite rayée) d*obliga- « tious et bienfaicts estraogers. » Montaigne avait ajouté en marge cette phrase, qull a ensuite effacée : c Jamaù roynême dUma un ^ubU en pâtemefilnt endon. »
Si Montaigne avait tant d'éloignement pour les bienfaits personnels des princes, c'est que dans la corruption générale de son époque, il voyait à quels services ils obligeaient; il savait que c'était peu d'être discret, si on n'était menteur encore (livre m, cbap. v). Aussi, en se montrant sujet fidèle, entendait-il rester Êoaitre de lui-même, et poser l'observation des lois pour limite à son dévouement : il n'était pas et ne voulait pas être l'homme dont un prince pouvait tout exiger :
« Si ie doibs servir d'instrument de tromperie, que ce soit au moins saufve ma conscience ; ie ne veulx estre tenu seryiteur ny si affectionné, ny si loyal, qu'on me treuve bon à trahir personne : qui est inâdele à soy mesme, l'est excusablement à son maistre. Mais ce sont priiices, qui n'acceptent pas les hommes à moitié, et mesprisent les serviteurs limitez et conditionnez; il n'y a remède : ie leur dis franchement mes bornes ; car esclave ie ne le doibs estre que de la raison, encore n'en puis ie bien venir à bout. Et eulx aussi ont tort d'exiger d'un homme libre telle subiection à leur service et telle obligation, que de celui qu'ils ont faict et acheté, ou duquel la fortune tient particulièrement el expressément à la leur. Les loix m'ont osté de grand'peine; elles m'ont choisi party, et donné un maistre : toute aultre supériorité et obligation doibt estre relative à celle là, et retrencbée. » (livre m, chap. l)
A la cour, non plus qu'ailleurs, Montaigne ne savait pas flatter:
« le hais à mort de sentir le flatteur; qui faict que ie me iecte naturellement à un parler sec, rond et crud, qui tire, à qui ne me cognoist d'ailleurs, un peu vers le desdaîgneux. > ( Livre I, chap. xxxix. )
n ne voulait pas, lui, esprit si vif, si pétillant, tenir aux princes des conversations futiles :
« le ne sçais parler qu'en bon escient : et suis du tout desnué de cette facilité , que ie veois en plusieurs de mes eompaignons,... d'amuser, sans se lasser, l'aureille d'un prince de toute sorte de propos.... Les princes n'ayment
gueres les discours fermes, ny moy à faire des contes. • (Livre II, chap. xyii^)
n méprisait aussi Tétalage de paroles que certains affectent pour se faire remarquer des grands. « J*aime à contester et à discourir, mais c'est avecques peu d'honunes, et pour moy : car de servir de spectacle aux grands , et faire à l'envi parade de son esprit et de son caquet , ie trouve que c'est jTî /un mestier très messeant à un iiomme d'honneur. » (Livre iXt J chap. VIII.)
Le ton dédaigneux qui remplaçait à la cour la franchise du bon vieux langage ne lui plaisait guère, mais il conseille de s'y résigner. Je ne sais si, dans ce conseil, il n'y a pas un peu d'épigramme : « Toute affectation, nommeement en la gayeté et liberté françoise , est mesadvenante au courtisan; et en une monarchie, tout gentilhomme doibt estre dressé au port d'un courtisan : parquoy nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et mesprisant. » (Livre 1, chap. K)
Sévère de principes, indépendant de position, réservé de paroles , tel Ait donc Montaigne à la cour. On l'y trouve à différentes époques , dans des circonstances très-diverses, n ne s'y fixa jamais , et il y vint souvent. Après avoir lu son livre , on conçoit qu'il n'ait pas voulu se consacrer à la vie de courtisan : cela n'eût été possible ni à son caractère , ni à la modicité de son revenu*. Il aurait fallu se condamner à de trop tristes spectacles, et se résigner à de trop fortes dépenses dans cette cour de France si dépravée et si fastueuse*.
1. L'exemplaire de la Bibliothèque de Bordeaux porte cette addition, qui, rafée par Montaigne, ne se trouve dans aucune édition t < Ce que Tay à dire, le le dis touaioura de toute ma force.» (Communiqué par M. Gustave Brunet.)
2. «c Le selour de la cour traisne après soy une si grande despence qu'on n*y peut durer sans la libéralité du roy, qui a grand tnterest que sa noblesse ne s'y appauvrisse : car des grandes profusions elle passe promptement aux nécessitez, qui la disposent à recevoir plus facilement les mauvais desseins, et approuver tes changemens. » [Hù%, de Henri II, livre II, Pierre Mathieu.)
a. C'est précisément parce qu'il aimait un certain luxe dans les équipages, que Montaigne était obligé de rendre ses voyages moins fréquents et moins longs : « Les voyages ne me blecent que par la despence, qui est grande et oultre mes forces, ayant aocoustumé d'y estre aveoques esqulpsge non neeetsaire seulement, mais encore honneste t il me les en fault faire d'autant plus
HELÀTIONS DB MONTAXGlfB ATEG LA COUR. 135
n ne Aiut donc ni défendre Montaigne, comme fait La Dixmerie, d'avoir tenté de devenir courtisan , ni le louer» comme plusieurs autres biographes, d'avoir M la cour de Charles IX et celle d'Henri UI.
Si des voix rigoristes ^élevaient pour lui reprocher ses apparitions et son titre honorifique à la cour, il ne faudrait voir dans cette accusation qu*un anachronisme. Nous jugeons la cour des Valois avec toute la sévérité de la morale et de rhistoire; à distance, nous serions disposés à bl&mer la vertu qui s'égarait au milieu de tant de vices, et nous demanderions compte volontiers aux honnêtes gens de leur présence dans des lieux si décriés. Mais ce serait une injustice : les mœurs du temps amenaient tous les gentilshommes de quelque importance à la cour; il y fallait venir pour tenir son rang et satisfaire k une convenance ; ceux qui ne venaient pas pour solliciter des faveurs venaient pour rendre honunage au roi et contribuer aux splendeurs de la royauté- C'était la place de la noblesse fhinçaise d'entourer le roi au Louvi'e , comme autrefois de l'environner sur le champ de bataUle. A qui, dans cette atmosphère impure, ne contrac^ tait les souillures ni de la cupidité, ni de la fausseté , ni de la trahiscm , à qui savait y conserver son intégrité , on n'est en droit d'adresser aucun reproche.
Montaigne a-t-il figuré à la cour plus fréquemment que ne l'exigeaient les convenances? C'est possible; mais y a-t-il lieu de s'en étonner? La cour offrait un vaste champ d'observations au moraliste; un esprit actif et curieux y trouvait un aliment continuel; et puis c'est là que se rencontrait l'élite de la France, les grands capitaines, les seigneurs puissants, les savants magistrats , les modèles de l'élégance , les étrangers de la plus haute distinction, et, ce qui n'était pas sans influence sur Montaigne , une foule des plus jolies femmes , attirées comme lin moyen politique par l'astucieuse Catherine de Médicis. Ajoutons à ces explications, à ces
courts et molDtfrequents,et n'y employé que Tescume et ma reserve, temporisant et différant, selon qu^elle vient* » (Livre UI, cliap. ii.)
excuses si Ton veut, que la cow, à cette époque, se tenait habituellement à Paris, la ville des lettrés, des érudits, des artistes, et Montaigne aimait par-dessus tous les autres le séjour de ParisS
Le mouvement des cours lui plaisait, et il ne faut pas oublier ce passage des Essais^ que plusieurs biographes ont perdu de vue : « De ma complexion , ie ne suis pas ennemy de l'agitation des courts ; i'y ay passé partie de la vie ^ et suis faict à me porter alaigremeut aux grandes compaignies. * (Livre in, cbap. m*.)
On ne s*est pas assez souvenu de ces paroles. Suivant M. Leclerc {Discours ^ p. 31 et 70), Montaigne, à cause delà
1. c le ne veulx pas oublier cecy, que le ne me mutine lamaia tant contre la France que le ne regarde Paris de bon celi : elle a mon oeur des mon enfance : et m'en est advenu, comme des choses excellentes; plus l'ay veu, depuis, d'aultrès villes belles, plus la beauté de cette cy peult et galgne sur mon affection : ie l'aime par elle mesme, et plus en son estre seul , que rechargée de pompe estrangiere : ie Talme tendrement, iusques à ses verrues et à ses taches; ie ne suis François que par celte grande cité, grande en peuples, grande en félicité de son assiette; mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités; la gloire de la Franée , et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse lolng nos divisions! Entière et unie, le la treuve deifendue de toute aultre violence: ie l'advise, que de touts les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde ; et ne crainds pour elle qu'elle mesme ; et crainds pour elle, autant certes que pour aultre pièce de cet EsUt. Tant qu'elle durera, le n'auray faulte de retraicte oti rendre mes abbois; suffisante à me faire perdre le regret de tout aultre retraicte. u (Livre III , chap. ix.)
Bans ce fragment, si remarquable à tant d'égards, on voit que Montaigne serait venu très-jeune à Paris ; Je ne sais rien sur l'époque de ce premier voyage. Son père a été député, comme maire de Bordeaux, à la cour, en 1554 ou 1555 ; Michel a pu l'y accompagner: mais alors il avait vingt et un ou vingt-deux ans; l'expression à^ enfance s'appliquerait difficilement à cet âge, si, chez Montaigne, elle n'était souvent synonyme de jeunesse. Voici des preuves de ce que j'allègue quant au sens du mot enfance ; rappelant qu'il est entré de bonne heure dans les fonctions publiques, il dit : « Enfant, on m'y plongea iusqu'aux aureiUcs. » Ëvideniment, il n'était plus enfant quand il avait terminé son cours de droit et avait pris rang à la cour des aides de Périgueux , première charge publique qu'il ait exercée. Parlant de son amour pour les femmes , il dit : « le m'y eschaulday en mon enfance; » ici enfance signifie si bien jeunesse , que, dans le même chapitre (le troisième du troisième livre), continuant le même sujet, il ajoute : « le diray ceci des erreurs de ma leunesse. >
1. L'habitude de la cour est aussi clairement indiquée par ces mots, qui précèdent le passage que je viens de citer : « le me iccte aux afl'alres d'Rstat et à l'univers plus volontiers quand le suis seul : au Louvre et en la presse, le me resserre et contrains en ma peau ; la fouie me repoulse à moy. »
pareté de ses principes , « ne pouvait figurer alors dans les cours, et sa naïveté n'était {dus de mise au temps de Charles IX;... il s'éloigne de cette cour, tantôt barbare, tantdt scandaleuse , et va chercher dans la demeure de ses pères le calme et la vertu. > Si Ton en croit H. Amaury Duval , dans la notice biographique qu'il a mise en tête des Essais, Montaigne se rendit à la cour de Charles IX, vers 1571 , 1572 ou peu auparavant ; mais le spectacle des attentats les plus criminels l'éloigna de cette cour perfide. M. Yictorin Fabre fait paraître Montaigne à la cour pour la première fois, lorsque le jour de la Saint-Barthélemy approche; a le met en scène d'une manière tout à fait dramatique : Le philosophe devint courtisan , il obtint des honneurs, il apporta de brillantes espérances, des illusions, l'ambition d'an grand rôle; mais il ne savait pas ployer sa conscience. Ce ne fut pas le compte du cardinal de Lorraine , qui se donnait pour son protecteur, et qui peut-être, méditant de (aire de lui un complice et un instrument, passait des grâces et des promesses aux confidences ou aux révélations; la franchise de Montaigne dut le détromper. Des scrupules d'honnête homme à la cour de Médicis ! Montaigne s'aperçoit de la vérité ; il ne veut être ni dupe, ni esclave; il ne peut faire pour les grands ce qu'ils attendraient de lui : • Sans bruit , seul avec son cordon , ses espérances trompées, et des pressentiments sinistres qui devaient être sitôt et si cruellement justifiés , il sortit ou plutôt s'échappa de cette cour dangereuse.... Ce courtisan ne parut au pied du trône de Charles IX que pour renoncer aux espérances qui l'y avaient amené. » La Dixmerie n'a pas fait d'aussi grands frais d'invention; son roman est plus court, la scène se passe plus tard, et Montaigne ne se sauve pas du tout : « Charles IX mourut , et Montaigne (j'ignore par quel motif) parut à la cour de Henri III. » Il fut accueilli par la reine mère , et encore plus recherché par le cardinal de Lorraine : « Un tel maître eût facilement séduit tout autre élève que Montaigne; j'appelle celui-ci l'élève du premier, puisque Montaigne entrait dans le monde.... » Il avait alors plus de
i38 RELATIONS DE MOTfTAIGNE AVEC LA COUR.
quarante-deux ansl... Va-t-il devenir courtisan, et jouer le rdie double de SénèqueTNon, « il va plutôt vous montrer comment on peut rester incorruptible au sein même de la corruption, comment on peut être en faveur et ne rien obtenir , parce qu'on s*est prescrit la loi de ne rien demander. » On voit que le Montaigne de La Dixmerie diffère beaucoup de celui de M. Victorin Fabre.
L'époque à laquelle Montaigne se serait retiré de la cour semblerait indiquée par une inscription que rapporte M. Payen, inscription trouvée au château de Montaigne et relevée d'abord par M, le baron du Caila, qui la communiquait dans un mémoire lu à l'académie de Bordeaux le 20 avril 1801, ensuite par M. l'abbé Audierne, qui Ta donnée telle qu'elle existait en 1807, avec les dates que M. du Caila n'avait pas prises ; elle se trouvait dans le cabinet qui fait suite h la librairie : « Anno Christ.... (M.D.L.XXl?) œt. 38, pridië calend. marti., die suo natali, Mich.... Mont....servitii aulici et munerum publicorum jamdudum pertœsus, se integ,... in doctarum virginum sînu recessit ubi quietus et omnium securus quanlillum id tandem superabit decursi multa jam plus parte spatii, si modo iam fata ducant, exiguas istas sedes et dulces latebras avitas (?) que libertati su» tranquillitatique et otio consecravit. » ( Nouv. docum, , p. 34^)
Est-il certain que ce soit Montaigne qui ait écrit cela ? Le rapprochement de cette espèce de déclaration avec son âge et le jour de sa naissance n'a-t-il pas quelque chose de puérilement sentimental qui contraste avec ses habitudes? Si,
1. M. le docteur Bertrand de Salnt-Gcrmaln, quiaviaité le château de Montaigne, le 6 septembre 1848, a vu l'inscription. «On n'en saisit point, dlt-ll, le sens à la première lecture, à cause des nombreuses lacunes qu'elle présente ; mais avec de bons yeux et un peu de patience, on en retrouve assez de fragments pour la reconstituer, du moins dans sa signification générale. Voici ce que nous avons pu y reconnaître :
« .... 38, pridie calend. mart. die suo natali, Michael Montanus servltii aulici c et munerum publicorum.... se Intcg.... in doctarum virginum.... quietus et
« omnium securus. exiguaa istas sedes et dulces latebras libertati wum
« tranquillitatique.... »
après de longues années de magistrature, il pouvait se dire dégoûté des emplois publics , était-il en droit de parler de son éloignement déjà ancien pour le servage de la cour? Il y allait volontairement, et, en admettant qu*il fût alors déjà gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, il n'y avait pas longtemps qu'il possédait cette charge. En supposant, enfin, l'inscription plus authentique et plus significative qu'elle ne me parait, que prouverait-elle? Ceci seulement, que Montaigne y aurait pris avec lui-même un engagement qu'il n'a pas tenu. L'inscription dirait qu'à partir de 1571 , Montaigne ne parut plus à la cour ; les Essais , publiés longtemps après , rappellent qu'il y a passé une partie de sa vie , et c'est ce que confirment, pour des années postérieures à 1571 , d'autres documents, ainsi que les conjectures les plus vraisem* blés là où les preuves manquent.
Depuis Henri II jusque vers la fin du règne d'Henri UI , Montaigne est venu à la cour , ou a voyagé avec elle , ou l'a reçue dans son ch&teau.
« Pendant que Montaigne fut revêtu de sa charge (de conseiOer au parlement de Bordeaux) , dit dom Devienne dans son Éloge ^ il eut occasion de faire plusieurs voyages à la cour. » Il exerça la magistrature sous les règnes d'Henri U , de François II et de Charles IX ; on le voit à la cour de diacun de ces rois. Qu'il soit venu à celle d'Henri D, on n'en saurait douter en présence de ce passage des Essais : « l'ay veu le roy Henry second ne pouvoir nommer à droict un gentilhomme de ce quartier de Gascoigne ; et à une fille de la royne il feut luy mesme d'advis de domier le nom gênerai de la race , parce que celuy de la maison paternelle lui sembla trop divers. » (Livre I, chap. xlvi.) Ce qu'il dit de M. de Carnavalet suppose aussi la présence à la cour du même roi : « Le plus sçavant, le plus seur, le miculx advenant à mener un cheval à raison que j'aye cogneu , feut à mon gré monsieur de Carnavalet, qui en servoit nostre roy Henry second. » (Livre I , chap. xiff .)
Quand on l'entend blâmer les jeux dangereux et funestes auxquels il a vu des princes se livrer et succomber, on est
porté à le compter parmi les spectateurs du fatal tournoi où Henri II fut blessé à mort^ S'il n'était pas à la cour à ce moment, il y vint bientôt après; le drap noir y étoit de requeste , comme dit à cette occasion d'Àubigné ( Bist. univ.^ livre I, chap. xiu); Montaigne le porta : « A. peine feusmes nous un an, pour le deuil du feu roy Henri second, à porter du drap à la court , il est certain que desia à l'opinion de chascun les soies estoient venues à telle vilité, que, >» etc. Faut-il conclure de ces lignes que Montaigne est resté à la cour pendant toute l'année du deuil? Cela prouverait, ou que le parlement de Bordeaux se montrait facile sur la durée des congés qu'il accordait à ses membres , ou que le conseiller Montaigne ne se faisait pas scrupule de prolonger celui qui lui avait été donné.
Quoi qu'il en soit, peu de temps après la mort d'Henri II, il suivit la cour en Lorraine, au mois de septembre 1559; il accompagnait le roi François II, qui reconduisait sa sœur Claude, mariée à Charles III, duc de Lorraine; c'est pendant ce voyage qu' « il vit un jour à Bar-le Duc qu'on presentoit au roy François second, pour la recommandation de la mémoire de René, roy de Sicile, un pourtraict qu'il avoit luy mesme faict de soy. * (Livre II, chap. xvn.) Le souvenir de ce voyage lui revint quand il repassa dans les mêmes lieux en 4580; il écrit dans son journal, à l'article Bar^ «qu'il y avoit esté aultrefois. »
François II mourut le 5 décembre 1560; en rappelant, dans son résumé des époques de la vie de Montaigne , que Charles IX commença son règne ce jour-là, M. Leclerc dit que Montaigne suii la cour à Rouen. Or, si on consulte l'histoire générale , ou l'itinéraire des rois de France que le marquis d'Aubais a placé parmi les Pièces fugitives pour servir à F histoire de France y on voit que, ni dans les vingt*cinq derniers jours de 1560 (époque où Charles IX se trouvait à
1. < Il y a d*aultres ieux de main. Indiscrets et aspres, à la frinçoise, qne le hais mortellement ; Tai la peau tendre et sensible : l'en ay veo, en ma vie, enterrer deux princes de nostre sang royal. Il fait laid de se battre en 8*esbat . UuL » (Urrc III, chap. viir.) f
Orléans), ni dans Tannée 1561 , la cour ne s'est transportée h Rouen.
C'est en 1562, au mois d'octobre, que le roi se rendit au camp devant Rouen, dont son année faisait le siège; il entra dans la Tille, le 28, par la brèche, suivi du parlement, venu de Louviers où ses séances s'étaient tenues depuis que Rouen était au pouvoir des huguenots ^ L'année suivante, la cour y retourna pour la cérémonie de la déclaration de majorité du roi , et on ne voit pas qu'elle y ait séjourné une autre fois pendant le règne de Charles IX.
J'ignore si Montaigne est venu à la cour à Paris durant la minorité de ce prince*; mais il nous apprend lui-même ^ qu'il était à Rouen avec Charles IX : ce qui semblerait préciser l'époque où eut lieu cette rencontre, c'est la circonstance qui la lui rappelle, je veux dire la présence des sauvages brésiliens : « Trois d'entre eulx.... feurent à Rouan du temps que le feu roy Charles neufviesme y estoit : le roy parla à eulx longtemps.... le parlay à l'un d'eulx fort longtemps. » (Livre I,chap. xxx.) Et nous devons à cette conversation le chapitre des Cannibales. Au milieu duxvi* siècle , la conquête de l'Amérique était un événement récent ; tout ce qui venait de ce nouveau monde excitait vivement la curiosité . On avait amené en Europe des sauvages (c'était leur nom) de différentes contrées ; on les présentait aux souverains, et on les faisait ûgurer dans les fêtes qu'on leur offrait. La ville de Rouen n'avait pas manqué de se procurer des Brésiliens pour les belles réjouissances qu'elle avait célébrées, dans l'année 1550, en l'honneur du roi Henri II*. Il parait qu'elle
1. Floquet, Histoire du parlemerU de Normandie , t. l\, p. 445.
2. ILdePeyroooei ralDrme (article Montaigne , du Plutarque fratiçaii), et U dit que quelques affairée de la province ravaient fait envoyer à la cour. L'auteur confond ce voyage avec celui que Montaigne fit , vingt ans plus tard , en qualité de maire de Bordeaux. Les erreurs du travail de M. de Peyronnct n'ont pas de quoi surprendre; Il écrivait pour remplir les loisirs de sa captivité politique, et on n'a pas dans une prison les livres et les documenu qui garantis-
s des souvenirs.
pd penis, inséré da ns le Bulletin du
blié en enUer. Nous tenons à stnSr dS^mv^f "' ".*f,' ^' ""«^ P"^ ouvre le volume et qui a été réS LJ M TT'^''\ l'introduction qui politique du comté d'Armagn,^ p^n^iî,f„^ir- "^ '"^'""^ ^' ''*'** pas toujours la légitlmlléde cert^i „,T.?"^ '^'""•*' ' "^ "«^ °« «Usi» ^mté. M. ParfourTfoumit d^i^I^.J!.,"'^^".?' ^'^' ^ possession do iusUce dans le Bas.Arr^2c'"îrS f^T ««'l'administration de la pays d'Armagnac, leur compoL tion w f ^ sén«Schau8sée et ceux du î^bjetd'un^rapho qSC"rt''f,^''-*""°'". ^^'» attributions fo„i
ment, pour rbiS>i^ de i^rS^Tt^rjr,^^^^^
en arait trouvé d'autres pour Charles IX, au dire de Montaigne. Dans le grand voyage que Catherine fit faire h son ffls, en 1564 et 1565, à travers tout le royaume', les villes n'oublièrent pas qu'il fallait avoir des sauvages : quand elles n'eu avaient pas de véritables , elles organisaient des imitations avec des ornements très-agréables^ A Bordeaux, le 9 avril 1565, la dépense et les inventions surpassaient toutes les autres (d'Aubigné, Bist,, livre IV, chap. v); il y eut une infinité de magnificences faites par les Bourdelois en cette réception, pour témoigner et de leur dévotieuse affection au service du roy et des richesses de leur ville (de La Popinière, vol. I, livre X). On vit défiler devant le roi douze nalions ét]*angères captives , dont plusieurs étaient des sauvages : « et alla le roy descendre à un beau théâtre que la dicte ville avoit fait faire pour vohr passer les compagnies d'icelle, entre lesquelles y avoit grand nombre de sauvages de toutes sortes. » ( Voyage de Charles IX en France ^ par Abel Jouan, l'un des serviteurs de Sa Majesté.) « Puis, dit le récit du
détails de VEntrie d'Henri II, ont omis les renseignements sur les Brésiliens, c Cependant, ajoute-t-il, ils n'ignoraient pas qu'au temps de la Renaissance, l'usage d'introduire des Américains dans toutes les fôtes solennelles était d«- ?enu presque général »
1 . a Ordre du marcher tenu el ohtenoé à Ventrée faiete par le roy Charles neufieme en la ville de 7Voye«, le jeudy vingt troisième jour de mars 1664.
« .... Firent (quatre compagnies d'infanterie de la ville) un bataillon quarré, en attendant les autres compagnies qui suivoient. Entre lesquelles marcholent un grand nombre de sauvages proprement accoustres , le capitaine des quels eatoit monté sur une licorne bardée tout à l'en tour de lierre, avec une housse de mesme, et son armure faite en écaille, le tout fort bien approprié; les tambours sonnoient, et les dits sauvages estoient en bon ordre, les uns montez sur asnes, les autres sur chèvres et boucs, chose fort plaisante à voir. Devant l'enseigne deux des dits sauvages portoient un escuason haut eslevéen un rond de lierre, dans lequel estoient escrlts ces mots :
Non sealemeDi la France en paix tiendras.
Mais accroisiras aussi bien qu'Alexandre, Tant que sauvages, ains que oioorir verraa, paissant Roy, sous ton pcavoir se rendre.
Suivoient deux sauvages porUns renseigne de UffeUsbleu, tenans chascuo un baston où elle estoit attachée, au milieu de la quelle estait un soleil fait d'or; après laquelle suivolt encore quelque bon nombre de sauvages bravement accoustres, avec leurs arcs et flesches, et masses fort bian faiiea. > (Godefroy, Cérémonial de France, 1. 1, p. 804.)
greffier du pariement, lequel figurait lui-même dans la cérémonie, douze de chacune nation estrange, comme Grecs . Turcs 9 Egyptiens, Mores, Tartares, Indois, Sauvages, habillez selon les dites nations ; et le capitaine des Grecs est aussi monté à Téchafiaut du roy, et lui a fait sa harangue ; lesquelles nations marchant de rang, il faisoit beau voir. > (Godefiroy, Cérémamal de France, t. I, p. 909.) D*Aubigné mentionne parmi ces nations les Cannibales; La Popeliniëre, les Canariens, Sauvages, Américains et Brésiliens. Un tableau fut exécuté pour perpétuer le souvenir de cette scène ; et les Bordelais paraissent en avoir parlé comme s'ils avaient eu de vrais échantillons des nations représentées : « i*ai veu, dit Favin (Bist. de Navarre , sur Tannée i565j, estant à Bourdeaux, ce tableau et la disposition de ceste entrée en cela particulièrement remarquable qu'il y avoit douze nations esiranges représentées au naturel, Grecs, Turcs, Arabes, Egyptiens, Taprobaniens , Indiens, Canariens, Mores, QEthiopiens, Sauvages, Brésiliens et Américains, chactm ayant son capitaine qui harangua en langue maternelle du pays qu'il representoit, interprétée au roy par un truche-' ment^ •
Ce n'est pas sans motifs que je me suis arrêté à ces détails; j'ai voulu montrer que l'on amenait au roi des indigènes de l'Amérique , et que , parmi de faux sauvages , il s'en trouvait de vrais, surtout dans les villes considérables habituées au commerce maritime. Avec ces données , je trouve de la difiiculté à préciser le temps et le lieu 'où Charles IX et Montaigne auraient interrogé les sauvages du Brésil. En i5fi2, le roi, entré à Rouen comme on entre dans une ville prise d'assaut, et après d'indignes violences commises par les vainqueurs, y fit un séjour d'assez courte durée signalé par des rigueurs et des exécutions politiques. Le sage L'Hospital, chancelier, navré des horreurs dont il était té*
1. De Thou, lifre XXXVU, dit aussi que chaque chef fit un compliment qui fut Interprété par des truchements. Sur quoi, une note fait oliserver qu'il n*est pn prolMble qu'il y eût à Bordeaux des gens connaissant toutes ces langues.
moin, avait obtenu de Charles IX un édit destiné à y mettre im terme ou au moins à y apporter un adoucissement. La volonté royale, exprimée peut-être sans sincérité, fut reçue sans soumission ; au bout de peu de jours les poursuites et les supplices recommencèrcnt^En supposant que Montaigne fût du voyage accompli dans de telles circonstances, assurément il n'y vit point de fêtes , et il trouva la cour occupée de toute autre chose que de réjouissances.
Il dut en être autrement lorsque , Tannée suivante, Catherine, accompagnée de la cour, amena son fils à Rouen pour le faire déclarer majeur devant le parlement. Des fêtes ont dû marquer cette grande solennité, qui retint la cour pendant dix jours dans la capitale de la Normandie. Le président Bouhier pense que c'est probablement * à ce moment que Montaigne se trouva à Rouen avec le roi Charles IX; M. Gence adopte cette opinion , et y ajoute que ce fut par l'entremise de Montaigne que les sauvages américains , dont parlent les £ssaû , furent présentés au roi. Mais ici s'élève une objection insurmontable : la cour demeura à Rouen du 16 au 26 août 1563 , la cérémonie de la d4clara|,iofi de majorité eut lieu le 16. Or, le 9 du même mois, Montaigne, comme il revenait du palais , où il avait siégé dans le parlement de Bordeaux, apprenait la maladie de son ami La Boêtie; ill'avalt rejoint à la campagne, et, depuis plusieurs jours, ne le quittait plus, lorsqu'il mourut, le mercredi 18 août. Montaigne, au lit de mort de son ami, n'était donc pas à Rouen avec la cour, et la probabilité alléguée' par le président Bouhier est sapée par une certitude contraire *.
Ainsi en 1562, il est douteux que Montaigne fût à Rouen, et il est certain qu'il ne s'y donna point de fêtes ; en 1563, il est sûr qu'il y eut des fêtes , mais il est certain que Mon-