‹ La vie publique de Michel Montaigne; étude biographiqueChapitre 20 sur 64 · Voy. la célèbre lettre de Montaigne à son père · texte numérisé non relu

Voy. la célèbre lettre de Montaigne à son père

taigne 11*7 assista point ; enfin la cour de Charles IX n^ retourna plus à Rouen. Maintenant, comment expliquer le passage des Essais^ la présence simultanée à Rouen de Charles IX , de Montaigne et des sauvages ? Je ne sais ; dans rimpossibilité de concilier les faits , je ne puis que risquer des conjectures. Soit sincèrement, soit par coquetterie, Montaigne s'accuse , ou si on Taime mieux , se flatte de manquer de mémoire; il avait Im peu raison : quelques erreurs Tattestent , mais plus encore quelques particularités de sa ▼ie: par exemple, etc*est lui qui nous rapprend, il avait oublié le nombre d'enfants qui lui étaient morts en nourrice ', ailleurs (livre II, chap. xii), il dit que c'est quelques jours avant la mort de son père qu'il entreprit la traduction de Sébond, et son père vivait encore lorsque, l'année suivante, cette traduction fut terminée. Quand on se trompe sur les plus intimes événements de sa famille , on peut bien se tromper sur un nom de roi ou de ville. Il n'est pas vraisemblable que l'erreur porte sur le nom du roi; si le fait s'était passé à Rouen , ce serait sous Henri II , en 1 550 : Montaigne avait alors dix-sept ans ; est-ce l'âge où l'on interroge philosophiquement des sauvages, et à la cour? On pourrait penser qu'il s'agissait bien de Charles IX, mais que la conversation avec les Brésiliens aurait eu lieu en 1565, aux fêtes de Bordeaux, quelqu'un des jours où le jeune roi aurait voulu voir de près et faire parler trois de ces sauvages qui aidaient défllé devant lui lors de son entrée. Montaigne avait alors trente-deux ans, âge des pensées mûres, et il était connu à la cour.

Une autre explication serait possible et elle me paraît préférable. Montaigne aurait séjourné à Rouen avec Charles IX (ce qui ne saurait se rapporier qu'à 1562), et aurait causé avec des Brésiliens qu'on aurait présentés au roi sans qu'il y eût de fêtes : il arrivait assez souvent que, dans les villes maritimes, on amenait des sauvages, non pas pour les montrer en spectacle , mais pour les convertir à la foi chrétienne, et les renvoyer ensuite comme propagateurs de la religion

1. « J'en ai perdu en nourrice deux ou trois. * (Livre I, cbap. lx.)

catholique dans leur pays. Ce qui confirmerait cette interprétation, c*est que, quand Tentrevue eut lieu, Charles IX était encore enfant : « ils dirent qu'ils trouvoient fort estrauge que tant de grands hommes forts et armez, qui estoient autour du roi (il est vraysemblàble qu'ils parloient des Souisses de la garde) se soubmisseut à obéir à un enfant. » Le contraste remarqué par ces sauvages en présence de Mon* taigne était plus frappant en 1562 qu'en 1565. D'un autre côté, les Essais ne disent rien qui fasse penser que les cannibales aient assisté à une grande fête, et qu'il y ail eu pendant leur séjour rien d'extraordinaire, sinon la présence du roi et de la cour: « On leur fil veoir nostre façon, nostre pompe , la forme d'une belle ville. » Montaigne ne se serait pas exprimé si simplement s'il y avait eu des réjouissaiices exceptionnelles. Tout cela s'accorde avec un voyage qu'il aurait fait à Rouen en 1562 après le siège; voyage qui ne se prolongea guère, car les registres du parlement constatent la présence du conseiller Montaigne en novembre de cette année (voy. chap. ui).

Durant le règne de Charles IX , Montaigne vit la cour pendant le voyage de 1565.11 paraît s'être écoulé quelques années avant qu'il y retournât. Ses fonctions au parlement le retenaient, et il pouvait juger sa présence utile pour corroborer l'autorité des conseillers qui, comme lui, cherchaient à tempérer, parleur modération, l'ardeur catholique de la magistratm^e bordelaise ; d'un autre côté, le voyage de Paris était long , et les guerres civiles , séparées à peine par des trêves mal gardées « rendaient les routes peu sûres.

En 1570, la résignation de sa charge avait donné à Montaigne la libre disposition de son temps; il s'était h&té d'en profiter pour préparer l'édition, retardée depuis sept ans , des principales œuvres laissées par son ami La Boêtie. Une nouvelle paix allait suspendre les hostilités entre les calvinistes et les catholiques. Le moment semblait donc venu d'un nouveau voyage. Montaigne l'entreprit. Après avoir écrit et daté de son château, le 30 avril 1570, les dédicaces partielles à M. de Mesmes et à M. de L'Hospital, chancelier

de France, et, laissant en blanc la date* sans doute la même, de la dédicace à H. de Lansac, il rédigea à Paris, le lOjioût, Tayertissement au lecteur, et traita avec le libraire Frédéric Horel; « celui imprima » immédiatement, car l'impression était acbevée le 24 novembre ; il publia d*abord, en 1571 , un petit volume de trente et un feuillets, annonçant des vers français qui ne s'y trouvent pas ; puis il ajouta à ce volume, avec la date de 1572, les vers français. Ensuite, il flt paraître le tout ensemble, en 1572. Le recueil des vers français avait été retardé par Montaigne , comme il le dit dans la dédicace à M. de Foix, laquelle il avait signée comme les autres, dans son château, et datée, sans doute après coup, du l*' septembre (voy. sur les détails de Tédition originale de La Boëtie, l'introduction de celle qu'a donnée M. Léon Fougère, en 1846 , et la Notice sur La Boëtie, p^r M. Payen, p. 41 ). Les dates devaient ici être constatées pour marquer l'époque de ce séjour à Paris.

Montaigne, on n'en saurait douter, se présenta à la cour; mais U le flt comme précédemment , et il n'y a rien , dans cette circonstance , qui ait offert un caractère de nouveauté , ni déterminé je ne sais quel empressement de fuite , quelle résolution d'éloignement définitif qu'ont imaginé les biographes. Montaigne n'eut pas cette fois, plus que les autres, l'intention de se fixer à la cour. On pourrait penser qu'il profita du temps qu*il y a passé pour solliciter le [cordon de l'ordre de Saint-Michel, qui lui fut donné l'année suivante, s'il n'en parlait pas en des termes indiquant qu'il n'avait pas demandé cette faveur quand elle lui fut accordée (voy. chap. v).

Probablement Montaigne revint chez lui vers le commencement de l'année 1571 . D n'avait plus d'emploi public qui l'appelât hors de son château ; l'état des affaires politiques devait l'attrister; il avait vu son ami L'Hospitai découragé, vaincu dans la patriotique tentative de désarmer les partis religieux par la tolérance légale, et de soumettre à la royauté forte et impartiale les rivalités turbidentes des grandes familles. Il avait pu s'assurer & la cour que la paix de 1570, qui avait empnmté de ses négociateurs les noms de boiteuse

et fnal assise^ ne valait pas mieux que les autres, et cachait un piège, où les religionnaires devaient tomber d*une manière si horrible. Il n'y a donc pas lieu de s*étonner que Montaigne, désœuvré, rapportant de Paris de pénibles souvenirs et de sombres pressentiments, se soit renfermé, isolé dans sa maison, et qu'il ait cherché à soulager ses humeurs noires en mettant par écrit ses fantaisies '. C'est ver^ la fin de 1571 qu'il a dû commencer les Essais; en effet, il dit dans le dernier chapitre du second livre, imprimé en 1580, et rédigé quelques mois auparavant : « le me suis envieiUy de sept ou huict ans depuis que ie commenceai; » et, au milieu du mois de mars 1572 , il écrivait le chapitre xix du I" livre : « n n'y a iustement que quinze jours que i'ay franchi trente neuf ans. » ( On se rappelle qu'il était né le dernier jour de février 1533.)

Dom Devienne dit que Montaigne passa huit ans en Périgord. Sans s'expliquer aussi catégoriquement , les autres biographes paraissent croire que le philosophe est resté fort longtemps solitaire dans son château. Un long confinement était pourtant trop contraire à sa complexion pour qu'on en puisse admettre la durée soutenue. Montaigne lui-même va nous apprendre ce qu'il en advint.

Dans les premiers temps il goûta le charme de sa nouvelle vie» et se sentit heureux de n'avoir plus à supporter l'ennui des audiences , le tracas des querelles parlementaires, l'entourage des intrigues politiques : il se promit bien de ne se mêler que le moins qu'il pourrait des affaires publiques : «Dernièrement que ie me retiray chez moy, délibéré, autant que ie pourroys, ne me mesler d'aultre chose que de passer en repos et à part le peu qui me reste de vie. » (Livre I, chap. vni.) « Mon desseing, écrivait-il encore plus tard, est de passer doulcement , et non laborieusement , ce qui me reste de vie. » (Livre II, chap. ix.) Mais un esprit aussi

1. « .... Et m'enfante (mon esprit) tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les aultres, sans ordre et sans propos, que, pour en contempler ^ mon ayse Tineptle et IVstrangeté, Tay commencé de les mettre en rooUe, esl'.craut aveoques le temps iuy en faire honte à luy mesme. » (Livre I, chap. vni.)

actif, aussi éminemment sociable, ne pouvait se complaire longtemps dans une existence privée de mouvement, de relations * ; sa famille, sa librairie, le soin de ses biens, ne suQisoient pas aux besoins de son intelligence et de son tempéramment*. Sa solitude avait déjà cessé lorsqu'il écrivait le second livre des Essais , et il faisait des absences de plusieurs mois, pendant lesquelles il suspendait ses travaux littéraires : « C'est une humeiu* mélancolique , et une humeur par conséquent très ennemie de ma complexion naturelle, produicte par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années que ie m*estois iecté, qui m*a mis premièrement en teste cette resverie de me mesler d*escrire. » (Livre II , chap. viu *.) « Ce fagotage de tant de diverses pièces se faict en cette condition , que ie n*y mets la main que lorsqu'une trop lasche oysifveté me presse, et non ailleurs que chez moy : ainsin il s'est basty à diverses poses et intervalles ,

1. Son aTcnlon des affaires lui aralt fait illusion à cet égard : « Il y a des complexions plus propres à ces préceptes de la relraicte les unes que les aultres. Celles qcl ont l'appréhension moite et lasche, et une affnctlon et volonté délicate, et qui ne s'asaerrit ny s'employe pas ayseement, des quelles le suis et par naturelle condition et par discours, ils se plieront mleulx à ce conseil que les âmes actives et occupées qui embrassent tout, et s'engagent partout, qui se passionnent de foules choses, qui s'offrent, qui se présentent et qui se donnent k toutes occasions. » (Livre I, chap. xixviii.)

2. La meilleure preuve que, dans la note qui précède, il s'agissait seule.

ment de la retraite préférée par Montaigne aux affaires publiques, et non de

la solitude éloignant du commerce du monde, est dans ce passage du troisième IZIX'. *r livre, qui peut servir de commentaire, et, s'il le fallait, de correctif à celui du premier :

« Il y a des natoiels particuliers, retires et internes : ma forme essentielle est propre à la communication et à la production : le suis tout audehors et en evi-^ denee, nay à la société et à l'amitié. La solitude que i'alufe et que Je presche oe n'est principalement que ramener à moy mes affections et mes pensées ; restreindre et resserrer, non mes pas , alns mes désirs et mon soulcy, resi* gnant la solitude estrangere , et fuyant mortellement la servitude et l'obligatloo, et non tant la foule des hommes que la foule des affaires. •

a. U est probable iiue ce passage est une des nombreuses additions faites par Montaigne à ses premières éil liions : en effet , Il a évidemment été écrit plnsieurs années après le commencement des Essais : cependant, dans un autre chapitre du même second livre , le dix-septième, Montaigne dit qu'il a « pieça francby les quarante ans. > Or, c'est en 1578 qu'il avait eu sa quarantaine, c'est-à-dire seulement un an après qu'il écrivait le dixHiaavième chapitre du premier livre.

comme les oecasioDs me détiennent ailleurs par fois plusieurs mois. » ( Livre II 9 chap. xxxtii* )

De ces voyages de plusieurs mois ne peutK)n pas supposer qu'il y en eut quelques-uns consacrés à la cour? Rien, dans les Essais , ne repousse celte supposition ; des faits historiques la confirment.

Montaigne fut créé chevalier de l'ordre de Saint-Michel , en 1571 (voy. chap. v). L'année suivante, le roi, cherchant de tous côtés des sanctions au coup d'État de la Saint-Bar* thélemy, voulut donner un éclat extraordinaire à la fête annuelle de son ordre : « On fit trouver à la cérémonie des chevaliers de Saint-Michel tous les chevaliers tels quels, tant pour monstrer leur nombre que pour présenter à leur Teue une requeste , par laquelle la noblesse demandoit l'extirpation de la nouvelle religion , avec obligation d'y employer la vie et les moyens. » (D'Aubigné, t. II, livre I, chap. ti^) Tout récemment promu , Montaigne ne dut point manquer à la convocation.

Un autre fait prouve sa présence à la cour dans les derniers temps du règne de Charles IX. Montaigne étant à Blois, lors des états de. 1588, raconta à de Thou {Mém,^ livre lU), qu'il s'était interposé entre le roi de Navarre et le duc de Guise, lorsque ces deux grands personnages se trouvaient ensemble à la cour. J'insiste ailleurs sur cette négociation (voy. chap. ix), et j'établis que la présence simultanée d'Henri de Navarre et d'Henri de Guîse à la cour de France ne peut se rapporter qu'à l'intervalle qui s'étend entre le mariage du roi de Navarre avec la princesse Marguerite , en *oût 1572 , et sa fuite de la cour, le 3 février 1576. Il faut donc, de toute nécessité, admettre la présence de Montaigne durant cette période *.

1. Voy. leg détails de la fête du 39 septemlire 1572 dans VEitat de France tout Charles il, 1. 1, p. 376.

2. Un voyage en 1672 semble résulter des détails, dont J'ai parlé déjà, sur Péditlon des œuvres de La Boétle. MonUigne, dans la dédicace à M. de Foy, explique pourquoi 11 a retardé la publication des ters français. Ce retard fut cause que le Toluroe, approuvé et achevé dlmprlmer en 1570, ne parut qu'en 1572, avec une pagination séparée et la même Indication de 1572, en un cahier

RELATIONS DE MONTAIGNE AVEC LA COUR. 15i

n sortit de sa retraite pour yenir s'acquitter, au mois de mai 1574 , de la commission qu'il avait reçue du duc de Montpensier pour le parlement de Bordeaux (Toy. chap ix).

II n'est pas exorbitant de supposer qu'il soit venu pour assister» en 'juillet 1574» aux obsèques de Charles IX; une place spéciale y était occupée par les cheraliers de Tordre*.

Voici, ce me semble, un indice de la présence de Mon* taigne à \^ cour dans les commencements du règne de Henri m. Les Essais contiennent des plaintes sur des innovations d'étiquette qui choquaient la susceptibilité de la noblesse française ; par exemple : « Contre la forme de nos pères et la particulière liberté de. la noblesse de ce royaume, nous nous tenons descouverts bien loing autour d'eulx ( des rois) en quelque lieu qu'ils soyent ; et, comme autour d'eulx, autour de cent aultres , tant nous avons de tiercelets et de quartelets de roys.... et ainsi d'aultres pareilles introductions nouvelles et vicieuses....» (Livre I, chap. XLin. ) Or les changements dont on murmurait ainsi à la cour avaient marqué les débuts du règne d'Henri IH; le mécontentement avait été remarqué par les ambassadeurs vénitiens venus à Paris pour féliciter le nouveau roi sur son couronnement et son mariage : « Dès son avènement, S. M. causa un mécontentement extrême par certaines manières étranges et inusitées chez cette nation, notamment parmi la noblesse. Celle-ci , comme chacun sait , vit très-familièrement avec le roi. Et lui , non content de la faire assister à son dîner la tête découverte ( ainsi que la convenance l'exige et que cela se pratiquait sous les autres rois), ût entourer sa table d'une barrière pour empêcher qui que ce fût de lui parler, ainsi qu'on le pouvait auparavant en toute liberté. Mais comme il s'est aperçu, et a même été averti que cela blessait beau-

de fingt feuillets pour les vers ajournes depufs deux ans. Cette addition ftit Inn primée après le reste par le même éditeur, devenu, dans IMnterTalle, imprimeur dw Roy; probablement Montaigne apporta le manuscrit dans son état déflnltir, en 1572.

f. Ettat de Fronce tous Charles II, t. lU, p. 874.

coup, il est revenu à Tancien usage de ses devanciers. » (Jean- Michel, Relat. des ambassadeurs vénitiens^ t. II , p. 237 ^)

Le témoignage des envoyés étrangers est confirmé par le récit de de Thou , qui prouve que c*est dès son arrivée en France , et avant même d'être revenu à Paris , que Henri III mécontenta la noblesse par ses nouvelles manières : « L'entrée du roi en France causa une étrange révolution dans tous les esprits.... Il contribua lui-même à la mauvaise opinion qu'on eut de lui.... il ne se montrait plys à ses peuples comme faisaient ses prédécesseurs.... il ne mangeait plus qu'avec une balustrade qui ne permettait pas de rapprocher , et si on avait quelques placets à lui présenter » il fallait se trouver à l'issue de son dîner, où il les recevait en courant.... Ces commencements dégoûtèrent bien des seigneurs, et on les vit insensiblement abandonner la cour, les uns par* mécontentement, les autres par indignation , quelques-uns entraînés par le plus grand nombre.» {Hist. , livre LVUL)

Voici qui précise également la date des innovations dont Montaigne se plaignait avec toute la noblesse :

« La coutume de se tenir teste nue devant les roys ne s*est introduite que depuis Henri II , du temps duquel en sa propre chambre nul ne se tenoit descouvert, et 8 il eust mi quelqu'un descouvert, il luy eust envoyé demander ce qu'il vouloit, ainsi que ie l'ai appris de feu monsieur le connestablc de Montmorency, mais à présent la coutume est autre....

1. Montaigne avait été frappé de ce que cet usage arait de fatigant pour le prince : c De vray, à veoir les nostres (nos roys) tout seuls à table, assiégez de tant de parleurs et regardants Incogneus, l'en ay eu souvent plus de pitié que d'envie, m (Livre 1 , chap. XLii).

Dans le règlement de 1&S5, le roi « désirant manger en repos et se garder de l'imporiuoiié que S. M. reçoit durant ses repas, » défendit qu'on loi parlât bas et voulut qu'on ne l'entretint point d'affaires particulières; c et se tiendra chacun qui y assistera assez loing de sa Ubte, et s'il y a des barrières au lien où S. M. mangera . n'entrera dans Icelles , outre sadlte Majesté, que ceux qui mangeront a^ecelle.... et y pourront entrer aussi lusques à trois ou quatre personnes de qualité et d'honneur, d'église ou d'espee, au plus, s'il y en a pour lors à ses repas....» (L'ordre que le roy veult estre tenu en sa cour, tant au diparlement des heures que de la façon qu'il veult estre honoré , accompagné et servi. CoUtet. de Brienne, t. GGLVI, fol. 169.)

andennement, nos rois estoient servis à table par les gentilshommes estant couyerts et ne pennettolent pas qu'en leur chambre les princes, seigneurs ni gentilshommes demeurassent nue teste s'ils ne parlotent au roy ; mais quand le feu Henry III revînt de Pologne, il permit que cesle liberté fust changée en l'imitation des princes estrangers qu'il avoit visités en son voyage.» ( Recueil des ordonnances et règlent, des conseils du roi ( manuscrit) , Monteil , xvi* siècle, station 66, notées.)

Lorsque Montaigne, en 1580, se rendit du Périgord à la Fère, il est probable qu'il vint à la cour; on peut croire qu'admis auprès de la reine mère, il eut occasion de lui parler du grand voyage qu'il allait entreprendre en Italie, et on dit que Catherine écrivit, pour le recommander, à dXi- ^^ Mm , ambassadeur de France à Rome. ^

En 1582, il parut à la cour, en qualité de maire de Bordeaux (voy. chap. vm). Ses fonctions municipales, les affaires politiques , les guerres civiles , les pertes qu'elles lui causèrent, la peste qui atteignit sa maison, le retinrent ensuite pendant plusieurs années dans la Guyenne.

Pendant le voyage qu'il fit à Paris pour l'impression d'une nouvelle édition des Essais, augmentée du troisième livre , rmsurrection des Barricades éclata dans la capitale (mai 1588); avant cet événement, il s'était montré à la cour^ Indépendamment du témoignage' de de Thou, que je rappellerai tout à rheure, il y a une preuve positive dans les paroles de mie de Goumay. Cette demoiselle , qui s'était éprise , comme on sait, de passion peur les Essais et pour leur auteur.

1. Pour prouver que Montaigne se serait proposé de venir à la cour aussitôt après son arrivée à Paris, on pourrait citer ces derniers mots d'une lettre de lui : « Le roy a despesclié messieurs de BelIleYre et de La Guiche \ers mosicur de Guise pour le semondre de venir à la cour, nous y serons ieudi. » Cette lettre, dont M. Payen possède le manuscrit, et qu*il a publiée dans ses premiers documents, p. 16, en la rapportant au commencement de 1588, ne porte ni la date de Tannée, ni le nom de la personne à qui elle était adressée. Son interprétation historique a donné lieu à trop de discussions , et permet trop de doutes pour qu*il soit prudent d'invoquer ce document ; d'ailleurs, la leure est étrangère à Tobjet qui m'occupe ici.

avait été consternée par la fausse nouvelle de la mort du philosophe gentilhomme : « Soudain ayant un contraire advis, suivy de Theureuse arrivée de Iny-mesme à la cour et à Paris, OÙ pour lors suyvant sa mère eUe estoit venue passer quelque temps, elle l'envoya saluer et luy déclarer Testime qu'elle faisoit de sa personne et de son livre. Il la vint voir et remercier des le lendemain, luy présentant raffection et l'alliance de père à fille. » (Copie de la vie de la damoiselle de Goumay.)

Après les Barricades, Montaigne n'hésita pas entre la rébellion victorieuse et la royauté fugitive : il accompagna la cour à Chartres, à Rouen, puis à Blois, où il resta pendant la tenue des états : « Antè tumultum parisiensem, et posteà, « Autrici et Rotomagi fuerat , in aula et tune Blesis erat Mi- « chael Montanus. » (De Thou, Mém.^ livre (11, IX.}

Jusqu'ici j'ai suivi Montaigne à la cour de France ; il la quitta à la un de 1588 ou au commencement de 1589. Après l'assassinat d'Henri 111 , le nouveau roi rengagea à venir le joindre. Montaigne n'aurait pas manqué d*aller saluer Henri IV à Paris; mais quand la mort le frappa, la victoire n'avait pas encore ouvert au Béarnais les portes du Louvre (voy. chap. xn).

Ses fonctions de magistrat, puis de maire, ses domaines, sa famille , ses amitiés avaient mis Montaigne , dès sa jeunesse, en rapport avec une autre cour, celle de Navarre. H avait pu être en relation avec la reme Jeanne d'AIbret et son fils, lors du grand voyage de Charles IX en 1566, et dans les visites qu'Us firent de leurs domaines en 1566, 1567, 1568. Pendant l'année 1567, le jeune prince eut à Bordeaux un séjour qui le fit beaucoup aimer. Le tact de sa conduite, son esprit, sa familiarité plaisaient infiniment; on en trouve la preuve dans les lettres d'un des principaux membres de la magistrature à laquelle apparleuait Montaigne'.

1. « Nous aTons Ici le prince de Bëarn; lî faut avouer que c'est une jolie créature. A l'âge de treize ans. Il a toutes les qualités d'une personne de dlxbuit et dix-neuf. Il est agréable , 11 est civil, Il est obligeant. \^\\ autre dirait qu'il ne connaît pas encore ce qu'il est; mais pour moi, qui l'étudié fort sou-

RELATIONS OB MONTAIGNE AVEC LA COUll. 4!J5

Comme gentilhomme périgourdin, Montaigne n'eut toute 60D importance qu'après la mort de Bon père et de son frère aîné. Il était devenu chet de famille en 1569 ou 1570; mais lorsque le jeune roi de Navarre , après la paix de 1570, vint visiter ses États et son gouvernement de Guyenne, Montaigne, comme on l'a vu , se trouvait à Paris; il Taurait sans doute dédommagé, par sa respectueuse courtoisie, du mauvais accueil de la province : « Bordeaux lui avoit fermé ses portes, et le marquis de Villars qui y commandoit l'armée royale n'avoit voulu ni retirer ses troupes, ni leur laisser recevoir l'ordre du prince. » [Mémoires de Sully.)

Quand lé roi de Navarre , qui avait vu et pratiqué Montaigne à la cour de France, se fut échappé, au commencement de 1576, il lira le plus promptement qu'il put vers la Guyenne. Durant cette année et la suivante , il séjourna trèssouvent à peu de distance du chÂleau de Montaigne , à Périgueux , à Bergerac , à Sainte-Foix. Ses affaires étaient en triste situation ; sa cour ne se composait guère que des gentilshommes huguenots et' des officiers catholiques , en petit nombre , qui faisaient la guerre avec lui. Montaigne, fidèle à la cause catholique, dut se tenir, vis-à-vis du prince héré-

Tcot, Je TOI» puis assurer qiiMt le saU parfaitement bien. Il tU avec tout le monde d*un air si aisé qu'on fait toujours la presse où il est , et agit si noblement en toutes choses qu'on^oit bien quil est un grand prince. »

Autre. < Le prince de Béarn acquiert tous les Jours de nouveaux sertiteurs. D s*inslntte dans ies cœurs atec une adresse incroyable. Si les hommes l'honorent et l'estiment beaucoup , les dames ne Taiment pas moins. Quoiqu'il ait le poil on peu ardent, elles ne l'en trouvent pas moins agréable. II a le visage bien fait, le oex ol trop grand ni trop petit, les yeux fort doux, le teint brim mais fort uni, et tout cela est animé d'une vivacité si peu commune, que s'il n'est bien avec les dames, il y aura bien du malheur. »

Autre, « Nous faisons le plus plaisant carnaval du monde. Le prince deBéam a prié nos dames de se masquer et de donner le bal tour à tour. Il aime le Jeu et la bonne chère. Quand l'argent lui manque, il a l'adresse d'en trouver, et d'une manière toute nouvelle et toute obligeante pour les autres aussi bien que pour Inl ; c'est-SHlIre qu'il envole à ceux ou \ celles qu'il croit de ses amis une promesse écrite et signée de lui, et prie qu'on lui envole le billet de la somme qu'elle porte. Jugez s'il y a maison oii il soit refusé. On tient à beaucoup d'honneur d'avoir un billet de ce prince. Tout chacun le fait avec Joie, pour ee qu'il y a deux astrologues Ici qui assurent que leur art est faux ou que ce prince sera l'un des plus grands rois de l'Europe.» (Jfemotres de Nevert^ t. Il, p. &8&,586.)

i56 RELATIONS 0E MONTAICmS AVEC Lk COUR.

tique, dans une grande réserve, du moins avant la paix de 1576, et lors de la reprise des hostilités. Ije roi fut fort visité pendant la courte suspension de la guerre : « Le roy de Navarre, dit le duc de Bouillon {Mémoires)^ la paix faicte, s'en vint en Xaintonge et Perigueux, où ie l'allai trouver avec un bon nombre de noblesse. »

Les événements de 1578 mirent Montaigne plus à l'aise, et le rapprochèrent d'une partie de la cour de France. Catherine de Médicis, sous prétexte de reconduire la reine Marguerite & son mari qui l'avait laissée , sans regret , en s'évadant de l'espèce de captivité où le tenait Henri lil, résolut d'entreprendre un voyage politique en Guyenne et en Languedoc. Elle fit savoir aux villes , notamment à Bordeaux , qu'elle verrait avec plaisir qu'on rendit de grands honneurs à sa fille; c'était mie manière de se faire bien venir du roi, son gendre*, qu'on n'avait pas accoutumé aux égards d«s à son rang. Ses intentions furent remplies : « Dans peu de temps nous fusmes en Guyenne, dit Marguerite dans ses Mémoires ^ où, dès que nous entrasmes dans le gouvernement du roy mon mary, l'on me fit entrée partout. »

La reine mère partit accompagnée d'un nombreux cortège des plus grands seigneurs (Davila, livre VI). Le départ eut lieu, selon Pierre de l'Estoile, le samedi 2 août. Catherine quitta Paris avec toute sa cour (Mém.^e Sully, livre I), avec le cardinal de Bourbon et le duc de Montpensier, mena sa fille au château d'Olinville, où elle fit ses adieux au roi Henri III , et fit le tour des provinces pour se rendre à Bordeaux. Le roi de Navarre, qui était alors en conférence avec les députés des huguenots, vint au-devant des reines à la RéoUe : « Il y esloît très bien accompagné de tous les seigneurs et gentilshommes de la religion de Gascogne , et de quelques catholiques. » {Mém. de Marguerite de Valois.)

Le séjour de Catherine auprès de son gendre devait être court; les intrigues politiques le firent durer dix-huit mois;

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