‹ La vie publique de Michel Montaigne; étude biographiqueChapitre 30 sur 64 · Voy. Damai et Ducourneau · texte numérisé non relu

Voy. Damai et Ducourneau

OU deux cens livres bordeloises de prise de ses terres chacun an. » Celui qui avait été jurât ne pouvait être élu de nouveau qu'après cinq ans. Le maire présidait à l'élection, s*il était en ville. Le clerc de ville recevait les votes, dressait procèsverbal de rélection et le cachetait de cire tout autour. La prodamation des nouveaux jurats se faisait solennellement le % août. Le premier jurât portait le procès-verbal à la main jusqu'à l'église de Saiot-Âiadré, et là, étant au haut d'une galerie, il le mettait dans les mains du clerc de la ville pour en faire la publication en présence du peuple, sans prononcer aucun discours. Les jurats prêtaient serment dans l'église de Saint-André « de bien et loyaument, à leur pouvoir et bonne foy, régir et gouverner la commune de ladite ville de Bourdeauic, et eux porter bien et fidèlement en l'exercice de leurs estats, faire droit, raison, et administrer iustice tant au pauvre qu'au riche , non ayant égard à aroy ou ennemy, ni aultre cause quelle qu'elle soit, que tous et chacun de ladite ville garderont d'oppression, tort, force, et violence ; que les biens de la commune de ladite ville ne donneront, ni frustratoirement dépendront et distribueront, ains feront leurs efforts le tout augmenter au profit et utilité de ladite ville et chose publique d'iceUe....» (Le reste du serment est relatif au maintien des statuts et à l'élection des jurats. ) Les conseillers prud'hommes juraient sur le missel et la croix « pardevant les dits seigneurs (le maire et les jurats ) qu'ils seront obéissants aux mandements des maire et iurats, toutes fois qu'ils seront requis bien et loyaument conseiller les dits seigneurs, sans avoir égard à ami ou ennemi : et ne révéleront les secrets en manière que ce soit. » ( Extrait des statuts anciens €t nouveaux; Damai, amtin, de la Chroniq.)

m Messieurs les iurats sortants de charge faisoient un testament , qui contenoit toutes les affaires de la ville ; afin que les nouveaux successeurs, et comme héritiers y pourveussent estant bien instruits. On faisoit ouverture de ce testament en iurade. Laquelle cérémonie on a depuis mesprisee, qui sembloit neantmoins utile. > (Damai, année 1555.)

J'ai dit plus haut quel éclat environnait la dignité de maire

de Bordeaux. Darnal résame les prérogatives traditionnelles de cette charge : « Il estoit le chef du corps de ville et des bourgeois; il avoit, de toute antiquité son logis» nommé la mairerie, à part.... Il estoit souvent envoyé vers leroy pour affaires importantes. Toute la ville se reposoit principalement sur luy, et s'il advenoit quelque tumulte , les boiu^eois et habitants de chacune iurade s*en alloient là assembler avec leur iurat , et de là tous les iurats avoient leur rendez vous chez monsieur le maire.... La pluspart du temps il y avoit de la part du roy un conestable à Bourdeaux qui conduisoit les barons et autres gens d'armes quand il falloit marcher en campagne, et le maire ou son lieutenant (appelé soubsmaire) conduisoit les bourgeois et enfants de la ville. «

Des fonctions aussi importantes devaient inspirer de vives sollicitudes , quelquefois même des craintes aux souverains qui ont régné sur la Guyenne ; de là les vicissitudes dans le mode de nomination des maires de Bordeaux. Une charte d'Henri II, roi d'Angleterre, datée de 1173, accorde aux Bordelais le droit d'élire un maire. Le premier qu'ils choisirent fut le sieur de Monadey. En 1260, le roi d'Angleterre obtient des habitants qu'ils lui remettent la nomination de leur maire , et, à cette occasion, une ordonnance du prince Edouard règle différents points de l'organisation municipale dans l'intérêt de la couronne d'Angleterre. Le dernier maire anglais est Gadifer de Scortoise , baron de Genissac, qui a signé, comme maire, la capitulation avec Charles Vil*.

Les rois de France, peu certams de la fidélité de la Guyenne, se gardèrent de rendre la mairie élective comme elle l'avait été dans l'origine; ils conservèrent pour eux la nomination du maire de Bordeaux : ils le choisissaient pour un temps illimité. Le premier est Jean de Bureau, trésorier de France» nommé en 1452, et le dernier, pour cette période, Charles de Chabot, baron de Jamac, en 1531 ; son fils eut la survivance en 1545. Lorsque, en 1550, Henri II rendit la mairie

1, Après aTolr perdu la Guyenne, les rois d'Angleterre, comme ponr attester leur droit sur ce pays, nommèrent encore des maires de Bordeaux.

électiye, il fut ordonné que ces deux seigneurs conserve* raient douze cents livres de gages sur les revenus.de la commune.

Le premier maire électif après 1550 est François de La Mothe de Gambes ; le dernier, en 1617, Henri de Prez de Montpezat

Après un intervalle d'une trentaine d'années, on voit des provisions de maire de Bordeaux données par le roi à Godefroi, comte d'Estrades, maréchal de France ; la charge resta dans cette famille jusque sous le règne de Louis XV ^ Nommé en 1769, M. le vicomte de Noé, maréchal de camp, est le dernier maire de Bordeaux sous l'ancien régime *.

Revenons à la mairie élective, celle qui existait du temps de Montaigne. Le maire était élu par les jurats le même jour que les nouveaux jurats. Comme ceux-ci , il devait aller prêter serment : « Jurera le maire en sa nouvelle création , en l'église Saint André, en présence du peuple, sur les saints évangiles notre Seigneur et reliques, comme est de coutume, qu'il gardera à son pouvoir tous les droits de la ville et cité de Bordeaux : son estât bien et loyaument exercera : et s'il sçait rien estre aliéné du bien de la dite ville, le relèvera, et fera diligence; celuy recouvrer des deniers conununs de la dite ville. » ( Extraits des statuts. )

Le maire et les jurats formaient la haute administration de la commune; ils avaient le titre de gouverneurs', et, à chaque élection, ils étaient ostensiblement mis en possession de ce gouvernement par la délivrance des cle£s de la ville : cette prérogative leur fut plus tard disputée, mais leur resta

1. Cette magistrature, conférée héréditairement aux d'Estrades, n'éult plus gratolte comme au temps de Montaigne; c'était un riche cadeau que le roi leur faisait X « La mairie de Bordeaux, de vingt mille livres de rente, qu'avolt Estrades, après son père et le maréchal son grand-père, fut donnée i son fila. » (Saint-Simon, Mémoires, chap. cdlxxi.)

• 2. M. Bemadau, Antiquités bordelaiteSt distingue les dilTérentes phases de la mairie de Bordeaux, et donne la liste de tous les maires, depuis le sieur de Mooadey Jusqu'au vicomte de Noé.

3. Le maire, comme gouverneur, avait, depuis le xvi« siècle, une garde spéciale, entretenue aux frais de la commune. (Ducoumeau, tome H.)

en définitive. Dans les anciens temps, le maire connaissait de toutes les affiedres criminelles, ci^cs, féodales, des bourgeois ou habitants de la ville et de la banlieue : pour rendre ses sentences, qui ressortissaient au sénéchal, il était aidé desjurats, des prud'hommes et des savants ou jurisconsultes; quelquefois, en matière civile, il jugeait souverainement ( Coutume du ressort du parlem. de Guyenne^ t. I , avantpropos, p. 30).

En 1295, «Philippe le Bel, en faveur des Bourdelois, et pour attirer à soy leur cœur et amitié, confirme aux maire et jurats de ladite ville.... la iustice haute, moyenne et basse, qu'ils souloient avoir, tant en ladite ville que banlieufves d'icelle.... Ce droit, en 1360, est confirmé par Edouard, roy d'Angleterre. » (Delurbe , Chron, hourdel, ) Les ordonnances d'Henri II et de François II leur rcconnaisstdent toute espèce de juridiction dans la banlieue et leurs autres possessions, mais seulement la justice criminelle et de police dans la ville et les feubourgs ^

Les maires et jurats disaient les i*ëglements de police et homologuaient les statuts des métiers et corporations.

« U est enioint à tous bourgeois, manants et habitants de la présente ville d'estre obéissants aux mandements desdits seigneurs ( maire et jurats) tant en gênerai qa'en particulier , memement à faire guet, postes et manœuvres, pour la défense et tuition de ladite ville , ensemble tous autres actes qui leur seront mandez par lesdits seigneurs, à peine d'estre privez de bourgeoisie, s'ils estoient trouvez eoustumiers résister auxdits mandonents , ou d'autre amende arbitrame. • {Extraits des statuts. )

En l'absence des lieutenants du roi> ils donnaient le mot du guet.

Au-dessous du maire et des jurats , il y avait un grand nombre d'officiers de différents degrés. Le premier était le

1. Plus urd, par une ordonnance rendm à Roœn le SO Janvier Ifi97 , Heuri IV cooftroM tas privUégei des wrire et jurtts pour la JuridleChm «t police de la villa «t iMDUeoa.

clerc de ville, ayant au moins le grade de bachelier es droit ; puis Tenait le procureur de ville ; tous deux étaient souvent députés avec le maire aux voyages les plus importants. H y avait un trésorier de la ville, des assesseurs, un notaire. Le portier est « un ancien oHicier de la ville, qui tient les clefs et a la garde des portes de Thostel de ville, et des prisoimiers estans dans icelle , desquels il est responsable. U porte la masse d'argent devant messieurs les maire et iurats, aux processions, et autres assemblées publlcques, lorsque le corps marche.... Le chevaucheur de la ville porte pour sa livrée wie casaque de velours rouge cramoysi , toute couverte de fleurs de lys d*or, avec les armoiries de la ville, avec une toque de velours noir. Sa charge est d'aller faire les voyages et courses qui requièrent diligence, soit en la ville , soit ailleurs, et de se trouver pour marcher devant messieurs aux processions et assemblées publiques. » Deux trompettes sonnaient dans des trompettes d'argent. Le fourrier de la ville , quand le roi était à Bordeaux , assistait toujours le maréchal des logis du roi , par privilège exprès (Darnal).

La plupart des offices de la ville ont été conservés par Tordonnance de 1550, que je crois devoir reprodm're, à la fois parce qu'elle règle l'organisation municipale et les privilèges des Bordelais lors de l'élection de Montaigne, et parce qu'elle renferme de curieux détails sur l'administration et la police d'une grande ville à cette époque ^

1. u |ir<MiiNri« de fédlt nppelto lef éféotneats de tS4ai peli U coftUme

c .... Et pour ce que lesdltt hiMtaots deplilsaotsdetdltes fastes eool reeoa* naà noetre griee, NomnNriom faire eener leeponltloi» qui par k rigueur de iufltice M defuieDt Mre» leur arons par autns nos lettres donné aboUtkm et pardon de leutM lesoffenaes deaus dites; et en outre restitué le droit de corps et collège de ladite TlUe pour en iouyr par eux et leurs sueeesseurs à tels Uties et noudirs de personnes , et sous teHe forme de poliee, et à tels pilTUegss, «tauiu, revenu et domaines qui leur seraient par nous baiUei et deslaisses par nos lettres patentes : et à celle cause ils se soient retirés par derers Nous et Nous ayeni fait très humblement supplier qu*ll Nous pleut, en leur conUnuant la graoe dont 11 Nous a pieu user enrers eux, leur pourvoir de telle fonne de police, droiu, revenu, domaine et privilèges qu'ils soulolent avoir, ou bien leur iairs entendre et dedarer la forme et façon de police que Nous voulons qu'Us tiennent en ladite ville , et par quels ottcieii elin aoit nglei

Quelques mots pour rappeler les circonstances dans lesquelles elle est intervenue* L'établissement des gabelles et

quels privtteges et revenu H Nous plaist leur laisser pour satisfaire aux charges d'Iceile, et sur ce octroyer nos lettres patentes pour ce nécessaires.

c Sçavoir faisons que Nous inclinant à la très humble supplication desdits habitants, lesquels nous voulons bien et favorablement traiter , et leur donner moyen de bien policer et administrer ladite ville : à Icenx habllanls , pour ces causes et autres bonnes et grandes considérations k ce Nous mouvant, avons, de notre grâce spéciale « pleine puissance et authorité Royale» et par l'avis de plusieurs princes de nostre sang et gens de nostre conseil privé, rends, donné, cédé, quitté, transporté et délaissé; remettons, donnons, cédons, quittons, transportons et délaissons par ces présentes tous et chacun les droits , rentes, profits, revenu et domaine, leurs appartenances et dépendances à Nous adioges, et confisques par sentence desdits commissaires et dont ils souloient iouyr auparavant ladite condamnation, sans aucune chose excepter ne reserver, fors la grande et petite cousiume ; lesquelles nous sommes reservez et réservons pour les deniers qui en proviendront estre convertis et employés dans nos affaires , lesquels nous voulons estre levés par le comptable et receveur de Bourdeaux, présent et avenir, pour lesdits droits, rentes, profits, revenu et domaioe ainsi par nous cédez et transportez à quelque somme, valeur et estimation que le tout soit et se puisse monter, recevoir par lesdits habitants, ou faire recevoir par leur receveur, par eux commis à la recepte des deniers communs de ladite ville, sans que ledit comptable et receveur ordinaire dudit Bourdeauz 8*en puisse autrement entremettre; lequel nous avons déchargé et déchargeons par ces présentes; et en iouyr et user dorénavant, pleinement, paisiblement, perpétuellement et a touiours, k commencer du Jour et date de ces présentes, par le corps des habitants de ladite ville de Bourdeaux, présents et advenir, pour convertir et employer aux réparations et autres choses nécessaires à la police et administration de ladite ville , par la mesme forme et manière qu'ils en avolent auparavant lesdites condamnations duement et iustement iouy, vouions, statuons et ordonnons par ces présentes, que ladite ville soit dorénavant régie et administrée en la forme et par les officiers qui s'ensuivent.

t Premièrement, que les maire et iurats de ladite ville de Bourdeaux auront tous la lustice et luridiction politique de ladite ville de Bourdeaux et banlieue d'Iceile : dont les appellations ressortiront immédiatement en nostre cour de parlement de Bourdeaux; que au lieu du maire qui avoit aocoustumé estre perpétuel, et avoit treize cent quatre vingt trois livres quinze sols tournois de gages par chacun an , s'en eslira dorénavant de deux ans en deux ans un , qui n'aura aucuns gages que deux robbes l'an, des couleurs de la ville....

« Item, qu'au lieu de douze Iurats, qui avolent quatre vingt trois livres dnq 80b tournois de gages par chacun an, n'y en aura plus que six, qui seront semblablement esieus et changez la moitié d'eux par chacun an : ainsi quli se fait des eschevins de nostre ville de Parla : et n'auront pour tous gages que deux robbes l'an desdites couleurs^.

* Il n'y eat pins de sous-miire. Mais cette fonction fat rétablie quand la mairie cessa d'être élective. M. Bernadan, Àntiq. bordel,, p. 63, donne la liste des principaux ronctionnaires alors en charge k Bordeaux , et on y trouve : le marquis d'Bstrades , maire ; le comte de Ségur, sous-maire. Le 28 juillet tTM, mort de M. deSégnr, i fila obtient la aorvivanoe de cette place.

les mesures acerbes qui le suivirent avaient soulevé la Guyenne (1548); des masses d'insurgés étaient entrés à Bor-

« Un procureur et syndic de ladite Tille et Innlieue, appartenance et dépendance d'iceUe, qui aura pour ses gages par chaseun an cent livres tournois....

c Item, quil y aura un clerc de la Tille , qui y senrira de greffier, aux gages de cent livres tournois par chaseun an.

c Un controUeur des fermes de ladite ville, qui aura quatre vingts livres tournois de gages ordinaires.

Vingt quatre sergents , qui auront chaseun sept livres vingt quatre sols tournois de gages, revenant ensemble k la somme de cent soixante douze livres seiie sols tournois.

« Celuy qui marquera les vins du haut pays aura pour tes gages, par chas« cm an, dix neuf livres dix sols tournois.

« Deux trompettes, qui auront chaseun quinze livres tournois.

c Deux taxeurs de poisson, qui auront chaseun neuf livres tournois.

« Un portier et garde de la maison de ville, qui aura trente livres tournois.

« Un maistre boulanger, qui visitera le pain, aura quarante livres tournois.

« Celuy qui pèsera ledit pain aura trente livres tournois.

c L'exécuteur de la haute iiistice aura trente livres tournois.

« Celuy qui fera entretenir la police sur la rivière aura six livres tournois.

t Un qui rapportera le nombre et prix du bled qui sera sur ladite rivière, aura cinquante livres tournois.

« Deux visiteurs de ladite rivière , qui auront chaseun quinze livres tournois par an.

m Deux visiteurs de poisson salé, qui auront chaseun six livres tournois.

c Un advocat et un procureur pensionnaire de ladite ville en la cour de parlement, qui auront chaseun vingt livres tournois.

« Un solliciteur de ladite ville, qui aura vingt livres tournois.

« Deux procureurs ez comté d*Ornon et l>aronnie de Verines, qui auront chaseun dix livres tournois.

c Un prestre, qui dira la messe chaseun lour de lurade, aura quinze livres tournois.

« Celuy qui aura la charge de tenir nets les grib de la dévisse Saint Pierre, anra quatre livres tournois,

c Iiem, avons ordonné et ordonnons que dorénavant les maire et lurats, qui serqnt estabiis en ladite ville , commettront quelques bons et fidelles personnages pour faire la dépense des beuvettes es leurs de lurade , ensemble do bols et chandelle qui s'usera au bureau de la maison de ladite ville , laquelle dépense iceux maire et iurals verront et controlleront par chaMun mois, et au bout de rannee feront depescher acquit sur le receveur des deniers communs de ladite ville, de la somme toule à quoy pourra monter ladite dépense, pour en rembourser celuy ou ceux qui Tauront avancée.

c Celuy qui aura la charge de tenir nets les lavoirs des fontaines anra vingt deux llTres dix sols tournois.

« Lee lacobins, pour certaine fondation faite, auront vingt quatre livres tournois.

• Semblablement Nous voulons et ordonnons que le principal du collège de ladite ville soit payé de la somme de mille livres tournois de gages* et les lec-

deaux : joints à ceux du dedans, ils ayaient méconnu toule autorité, et s'étaient vengés par l'assassinat. L'autorité régulière avait dû céder. Peu à peu les magistrats et les jurats étaient parvenus à obtenir de l'émeute quelques concessions, à éloigner les étrangers , et à rétablir un peu d'ordre. La soumission était complète lorsque arriva l'armée que le roi envoyait pour punir les coupables et faire reconnaître en plein son autorité. Le connétable de Montmorency, chef de

teun du droit canon et civil de six eenis livres touitiols aussi de K^ges par chascuii an.

« Item, avons ordonné et ordonnons que la charge de nettoyer les bourriers et immondices de la ville sera baillée par cbascun an au rabais, par lesdits maire et iurats : et la somme a quoy elle se pourra monter , payée des deniers communs de ladite ville.

• Item^ celuy qui aura la charge de ranger les bourriers qui sont autour de ladite ville, aura soixante douze livres tournois.

«Un qui fera tirer le charriotaux loueurs et vagabonds, aura cinquante quatre livres tournois.

« Item, celuy qui visitera les caves, fpour sçavoîr s*il y aura vins prohibez , aura trente livres tournois.

R Item, les barbiers hospitaliers, prestres, sergents et autres serviteurs de Fliospital de la peste, auront par chascun an la somme de cinq cents livres tournois.

« Item, les augusUns, pour une messe de Saint Sebastien, auront par cliaacun an la somme de trente sept livres dix sols tournois, qui est la somme qu'ils ont aceoustunë avoir.

« Un maçon qui aura la surintendance de conduire les ouvres de ladite vilte, aura cinquante livres tournois*

« k lotts lesquels estats leadf ts maire et Inrats de ladite Ville pourront pourvoir, et y esubllr personnages qui en soient capables , ensemble aux autres oflices accoustumés servant a ladite ville; et pour auUnt qo*estant leurs dits deniers communs petits, ils ne pourroient satisfaire à tous les frais des susdits, au moyen de quoy il seroit impossible que ladite ville demenrast policée, servie et administrée ainsi que nous le desirons, sans notre plus grande ayde et libéralité, leur avons davantage accordé et octroyé , poor tes décharger d'austant de dépense, que sur les deniers de ladite grande et petite coustnase, quejvtenons 11 Nous, Noos ferons dorénavant payer et acquitter les gages dadlt sieur de lafnac (alors maire) et son fils, tantqu'lis, ou rund'lcenx vivront $ ensemble ceux du principal du collège dudit Bourdeaux , et lecteurs en droit canon et dvll : et ceux des barbiers, hospitaliers, prestres, sergents et autres aervlteurs de i*hospital de la peste t aussi les gages de l'exécuteur de la haute luatioe, montant aux sommes et ainsy que dessus est dit.

« Eten <Kitre, en augmentant la libéralité et bienfaits dont nons «sons envers les manants et habitanls de nostre dite ville de Bourdeaux : et pour leur Taire démonstration, que nous les voulons traiter en toute douceur, espérant qu'ils nous demeureront bons et loyaux subiects, auxdiis manants et habitants avons donné, accordé et octroyé, donnons, accordons et octroyons par ces pfeames, les privilèges qid s^raaolvfnt.

ces troupes, remplit sa mission avec une rigueur excessive : sans tenir compte de Tordre rétabli, sans distinguer les innocents, il confondit toute la population dans ses violences ; les cruautés, les perfidies, les infamies de toutes sortes signalèrent sa présence. Il déclara tous les Bordelais coupa-* blés de lèse-majesté , les désarma, abolit tous leurs privilèges, destitua et supprima les maire et jurats, brûla les titres et papiers de la ville*.

« C^est à sçavoir, que toute la iustice et iurlsdiction politique de nostre dite ▼ille de Bourdeaux fi banlieue d'icelle, demeurera auxdlts maire et iurats : ainsi que dessus est dit.

c Ilem, que les habitants d'icelle demeureront dorénavant francs, quittes et exemts de toutes tailles et creuCs d*icelles mises et à mettre sus en notre royaume.

« Item, que le vin qui se cueillera au dessus de la ville de Saint Macaire ne pourra estrc descendu au devant de ladite ville de Bourdeaux iusques après le iour et feste de Noël, et ne pourra, ledit vin, pour quelque occasion que ce soit, entrer et estre mis en ladite ville.

« Et semblabiement n'entrera en icelic ville aucun vin, s*il n*cst du creu de la sénéchaussée et diocèse de Guyenne.

a Item, et tant qu'il y aura vin du creu de quelque bourgeois de ladite ville. Il ne sera permis à autres personnes vendre vin en ladite ville et fauxbourgs d'icelle, que préalablement le vin des bourgeois ne soit vendu.

« Item, il ne sera permis à quelque personne que ce soit vendre vin en taverne en ladite ville depuis la feste Saint Miciiel iusques au iour et feste de Pentecoste, s'il n'est bourgeois de ladite ville, et que le vin qull vend soit de son creu.

« Item , pourront lesdlts bourgeois de nostre dite ville de Bourdeaux , en* core qu'ils ne soient nobles mais roturiers, acquérir néanmoins fiefs et terres nobles.

a Item , seront les deniers communs de ladite ville privilégiez tout ainsi que les nostres propres.

« Item, appartiendront et demeureront à ladite ville les paiuans* de ladite ville et banlieue d'icelle, en nous payant par chascun an deux nobles, ainsi qull estoit accoustumé faire auparavant lesdits arresls et condamnations. « Si donnons en mandement, etc.

« Donné à Saint Germain en Laye, au mois d'aoust, l'an de grâce mil cinq cent cinquante, et de notre règne le quatrième.

« Ainsi signé, Henry. Visa, et plus bas, par le Koy, de TAubcspine, Con> tentor le Clerc, et scellé du grand scel de cire verte et lacs de soyc verte et rouge , et contrcscellé. »

1. « .... lequel (conncstable] sans résistance aucune entre en Bourdcaus, les portes estant ouvertes, et les rues tapissées, comme en pleine ioye. Et bicntost aprex, par son ordonnance et iu;;enient, les armes sont prinses aux habitants, les cloches ostees tant de la maison de >iUe que des csgiises, les tours de la-

• Teirains vagues pouvant sertir à la i»aiurc (v »y. du Cango).

L*année suivante, Henri II, réparant en partie ce quHl ëtait possible de réparer « revocque et annulle par son cdict la sentence donnée contre les Bourdelois par ledit connestable, restitue les Bourdelois et leur postérité en leurs honneurs , bonne famé et renommée. » (Delurbe.)

Le second édit, du mois d*août 1550 (voy. p. 225), profitant de ce qui s'était passé lors de Témeute , octroie aux Bordelais, comme une grâce, la confirmation de leurs privilèges , et une nouvelle organisation de leur administration municipale, assez conforme à ce qu'elle avait été autrefois; il rétablit Télection du maire pour deux ans seulement, réduit le nombre des jurats à six , renouvelés par moitié tous les ans comme les échevins de Paris *, déclare les fonctions municipales gratuites, fixe le nombre et les gages des officiers de tout rang.

Les traces des malheurs de 1548 s'efiacèrent peu à peu. C*est en 1561 seulement que cessa le silence de la grande cloche de la ville*. En 1566, « afin qu'il ne manquast rien à ladicle ville de ses anciens droicts, aufhoritez et honneurs, par edict du roy les clefs des portes , et tours de ladicte ville furent rendues aux maire et iurats, comme gouverneurs. » (Delurbe.) Damai dit que la restitution eut lieu en 1565 à la poursuite du sieur Lafaye , maire. Ce droit leur ftit encore contesté, car on voit en 1575 des députés qui avaient été envoyés à la cour , revenir avec des patentes attribuant

dicte maison de vHle descouvertes, les privilèges d'iceile, et droit de turade et communauté osté, les titres et registres, artillerie et munitions de guerre qui estoient en ladicte maison de ville enlcvei • les capitaines de la ville eC des chastcaux , ores quMIs fussent gens de bien et d'honneur, toutes fois pour leur négligence exécutez à mort. • (Delurt>e.)

« Le connestable entra dans Bordeaux, desarma le peuple, osta, brusia tous les Ultresy registres et documenu des droits et franchises des citadins et de tout le Bordetois. » (Jean de Serre, Inventaire, k Tannée 1548.)

1. < ... Du nombre de six iurats on en eslit annuellement trois, en y demeurant tousiours trois anciens pour Instruire les autres. » (Damai.)

3. « Charles IX, prince magnanime, continuant la bienveiliùnce de ses père et frère envers les Bourdelois, leur permet par ses patentes, de remettre aux tours de ladicte ville, la grande cloche, qui avoit esté abatQe par le logement du connestable, comme quelques mois auparavant le semblable avoltesté faict de Tborloge. i (Delurbe.)

aux jurats la garde des clefs de la ville , révoquant Sa Majesté toutes lettres contraires (Damai ").

Rétablie dans ses anciennes prérogatives , gratuite, élec* tive, la municipalité de Bordeaux avait toute sa puissance et tout son éclat quand Montaigne y fut appelé. Les circonstances de l'élection, accomplie à son insu, en sou absence, ajoutaient au prbc de cette haute dignité. S'il hésita avant d'accepter, c'est qu'il redoutait le poids des affaires et l'assujettissement d'une fonction , c'est qu'il lui répugnait de sacrifier son loisir et de cesser de s'appartenir tout entier à lui-même, et qu'il prévoyait les ennuis que subissent les hommes publics , surtout aux époques de parti où l'injustice est la récompense ordinaire des actes utiles et des bonnes intentions. Il savait parfaitement ce qui, en lui, s'alliait mal avec les soins de l'emploi qu'on lui imposait. En homme franc qu'il était , il voulut se bien faire connaître à ses administrés avant d'entrer en charge; puisqu'on persistait à le vouloir pour maire, on saurait du moins ce qu'on pourrait attendre de lui :

■ A mon arrivée, ie me deschiffray fidèlement et consciencieusement tout tel que ie me sens estre ; sans mémoire , sans vigilance, sans expérience et sans vigueur; sans haine aussi , sans ambition , sans avarice et sans violence : à ce qu'ils fussent informez etinstruicts de ce qu'ils avoient à attendre de mon service ; et parce que la cognoissance de feu mon père les avoit seule incitez à cela , et l'honneur de sa mesmoire , ie leur adioustay bien clairement que ie serois très marry que quelque chose quelconque fcist autant d'impression en ma volonté, comme avoient faict aultrefois en la sienne leurs affaires, et leur ville, pendant qu'il Fa voit en gouvernement, en ce lieu mesme auquel ils m'avoyent appelle, n me souvenoit de l'avoir veu vieil , en mon en-

1. Plas tard, d'autres autorités voulurent entrer en partage de cette prëroptlve; mais, par une ordonnance du 12 Juillet 1691 , Henri IV confirma aux maire et jurats ie droit exclusif de garde, maniement et gouvernement des clefs des portes de la ^llle et des tours. Enregistrement au parlement le 1*' août 1S92* En février 1612, ordonnance xonfirniative, de LoutoXUK

iSO MONTAIGNE MAIRE DE BORDEAUX.

fance , l'ame cruellement agitée de cette tracasserie publicque , oubliant le doulx air de sa maison où la foiblesse des ans TaYoit attaché long temps avant, et son mesnage» et sa santé ; et mesprisant certes sa vie, qu*il y cuida perdre , engagé pour eulx à des longs et pénibles voyages. Il estoit tel; et luy partoit cette humeur d'une grande bonté de nature : il ne feut iamais une plus charitable et populaire. Ce train, que ie loue en aultruy , ie n*ayme point à le suyvre; et ne suis pas sans excuse. » (Uvrc III, chap. x.)

Sur ce , Montaigne développe fort au long ses excuses ; sa pensée principale , c'est que les affaires publiques ne doivent point nous passionner ni nous enlever à nous-mêmes; cela n'exclut point le dévouement, car « il ne veult pas qu'on refuse, aux charges qu'on prend, l'attention, les pas, les paroles , et la sueur, et le sang au besoin , » mais sans perdre la modération et l'empire de soi : « l'ay peu me mesler des charges publicques, sans me despartir de moy, de la laideur d'un ongle; et me donner à aultruy, sans m'oster à moy. » Il entend que la charge ne domine point l'àme, et que l'homme se distingue toujours du fonctionnaire : « Le maire et Montaigne ont tousiours esté deux, d'une séparation bien claire. »

Voilà des précautions bien prises , et les Bordelais bien avertis. On verra que le maire philosophe n'échappe pour* tant pas aux jugements défavorables.

Montaigne se montrait habile en rappelant les services de son père qui avait, en effet, rempU plusieurs fois les charges municipales ( voy. cliap. i) : sincère, en annonçant qu'il ne serait pas, comme lui, dévoré par la passion du bien public ; modeste, en n'attribuant son élévation qu'aux souvenirs paternels. De nombreux titres personnels l'avaient désigné au choix de ses concitoyens ; il était bien apparenté, lié d'amitié avec la famille de Foix et d'autres grandes maisons du pays, en bonnes relations avec le roi de Navarre gouverneur de la province, bien reçu à la cour de France, chevalier de Saint-Michel et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi ; renommé pour retendue de ses connaissan-

MONTAIGNE MAIRE DE BORDEAUX. ïat

cesS connu par la publication déjà ancienne des œuvres de son ami La Boêtie» et par la publication récente de ses Essais \ Son élection serrait également les intérêts et l'amour-propre des Bordelais.

La mairie de Montaigne présenta une parAiite ressann Uance avec le portrait qu'il avait tracé d'avance : quoique

1. « MiclMl de MontalgM, dit DelurlM à Taimée t&SI, cbevailer de roidre de Sainct Michel, et de singulière érudition, maire de ladicte ville, «

3. Plusieurs biographes et les auteurs de plusieurs Éloges ont dit que Montaigne n'éerlvait pas pour ses contemporains, qu'il ne pouvait pas être compris de son époque, qu'il ne s'adressait qu'à l'avenir et aui esprits d'âUte. Il eonva* nait k i'ardent enthousiasme de Mlle de Gournay de soutenir que Montaigne « n*arriveroit de cent ans an plus, parniy la fouie du monde, à son iuste point d'estfane. » Mais, de nos Jours, une telle exagération n*est plus de mise; les faits l'ont trop clairement contredite. Montaigne lui-même ne pensait pas écrire exclusivement pour les esprits supérieurs : « Que si ces Essais estoient dignes qu'on en ingeast, il en poorrolt advenir, à mon advis, qu'ils ne plairoient guores aus eq)rlts communs et vulgaires, ny gueres aux singuliers et excellentSt (^ulx là n'y entendroient pas assez ; ceulx cy y cntcndroicnt trop : ils pourroient vivoter en la moyenne région. » (Livre I, cliap. uv.) Ce tiers <^tat des intelligences n'a peut-être jamais été plus nombreux, plus ouvert qu'au milieu dtt mouvement si «if, si général, qui agitait le xvr siècle. Le succès des Essais lut rapide ; l'auteur le reconnaît dès qu'il publie son troisième livre : c La faveur publlcque m'a donné un peu plus de hardiesse que le n'esperois. * (Livre III, cbap. is.} Ce succès s'étenUait à toutes les classes de la société. Dès 15S2, Henri 111 complimente Montaigne sur son ouvrage (voy. p. 13); le cardinal du Perron appelle les Essais le bréviaire des honnêtes gens : le bourgeois Pierre do l'EstoUe fait du seigneur de Montaigne son vade-mecum. Le livre parvient au fond de la Picardie, dans la retraite de Mlle de Gournay; la Jeune fille «leut les Essais par hasard : et bien qu'ils feussent nouveaux et sans nulle réputation encores qui peust guider son iugement, elle les mit à leur iuste prix. » Huit de la vie de la damoiselle de (Gournay.) N'en déplaise à la docte fille par alliance de Montaigne, ce qui lui était arrivé était arrivé à bien d'autres comme à elle et avant elle. L'ouvrage, quoique nouveau, courait déjà, on le voit, toute la France : cinq éditions en furent publiées du vivant de l'auteur, dans l'espace de douze années, et le temps n'était pas très-loin où on ne devait plus connaître un gentilhomme qui n'eût son Montaigne, fait constaté parle savant Huet : « A peine trouveres-vous on gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée. • [Huetiana,)

La réputation de l'auteur s'était vite répandue ; suivant l'usage, elle était plus grande au loin que dans son paysi il en fait plaisamment la remarque : « En mon climat de Gascoiguc on tient pour drôlerie de me veoir imprimé : d'autant que la cognoissancc qu'on prend de moy s'csioingne de mon gisie, l'en vaulx d'autant niieulx; l'acheté les Imprimeurs an Guienoe, ailleurs ib m'achètent. > (Li\re 111, cliap. ii«) Combien d'écrivains, sans être Montaigne et sans babitcr la Guyenne, peuvent attester que les choses vont toujours ainsi !

pressentie, sa conduite ne désaima point les critiques. D y fut assez sensible pour présenter une apologie de son administration. L'esprit de parti, dans une ville de ligueurs et d*esprits échauffés , ne fut certainement pas étranger aux attaques dont il se plaint sans s'en étonner :

« Toutes actions publicques sont subiectes à incertaines et diverses interprétations ; car trop de testes en iugent. Aulcuns disent de cette mienne occupation de viUe (et ie suis content d'en parler un mot , non qu'elle le vaille , mais pour servir de montre de mes mœurs en telles choses), que ie m'y suis porté en homme qui s'esraeut trop laschement, et d'une affection languissante; et ils ne sont pas du tout esloignez d'apparence. l'essaye à tenir mon ame et mes pensées en repos , quum semper natura , tum etiam xtate iam quietus; et si elles se desbauchent parfois à quelque impression rude et pénétrante, c'est, à la vérité, sans mon conseil. De cette langueur naturelle on ne doibt pourtant tirer aulcune preuve d'impuissance (car faulte de soing, et faulte de sens , ce sont deux choses), et moins de mescognoissance et d'ingratitude envers ce peuple , qui employa tous les plus extrêmes moyens qu'il eust en ses mains à me gratifier , et avant d'avoir cogneu, et aprez; et feit bien plus pour moy, en me redonnant ma charge, qu en me la donnant premièrement, le luy veulx tout le bien qui se peult; et certes, si l'occasion y eust esté, il n'est rien que l'eusse espargné pour son service, le me suis esbranlé pour luy, comme ie fois pour moy. C'est un bon peuple, guerrier et généreux, capable pourtant d'obéissance et discipline , et de servir à quelque bon usage, s'il y est bien guidé. Ils disent aussi cette mienne vacation s'estre passée sans marque et sans trace. Il est bon! on accuse ma cessation en un temps où quasi tout le monde estoit convaincu de trop faire, l'ay un agir trépignant, où la volonté me charrie; mais cette poincte est ennemye de persévérance. Qui se vouldra servir de moy, selon moy, qu'il me donne des affaires où il fasse besoing de vigueiu* et de liberté, qui ayent une conduicte droicte et courte, et encore hazardeuse ; l'y pourrai quelque chose : s'il la faut longue ,

subtile, laborieuse, artificielle et tortue, II fera mieulx de s'addresser à quelque aultre. Toutes charges importantes ne sont pas difficiles : i'estois préparé à m'embesongner plus rudement un peu, s'il en eust été grand besoing ; car il est en mon pouvoir de faire quelque chose plus que ie ne fais, et que ie n'ayme à faire. le ne laissay que ie sçache, aulcun mouvement que le debvoir requist en bon escient de moy. Fay focilemenl oublié ceulx que Fambition mesle au debvoir et couvre de son tiltre ; ce sont ceulx qui le plus souvent remplissent les yeulx et les aureilles, et contentent les hommes : non pas la chose, mais l'apparence les paye ; s'ils n'oyent du bruit, il leur semble qu'on dorme. Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes : i'arresterols bien un trouble , jSans me troubler ; et chastierois un desordre, sans altération : ay-ie besoing de cholere et d'inflammation? ie l'emprunte, et m'en masque. Mes mœurs sont mousses, plustost fades qu'aspres. le n'accuse pas un magistrat qui dorme , pourveu que ceulx qui sont soubs sa main donnent quand et luy : les loix dorment de mesme. Pour moy , ie loue une vie glissante , sombre et muette : Neque submissam et abiectam , neque se efferentem : ma fortune le veult ainsi. Je suis nay d'une famille qui a coulé sans esclat et sans tumulte, et, de longue mémoire, particulièrement ambitieuse de preud'hommie.

« Nos hommes sont si formez à Fagilation et ostentation, que la bonté, la modération, l'equabilité, la constance, et teUes qualitez quiètes et obscures , ne se sentent plus : les corps raboteux se sentent; les polis se manient imperceptiblement : la maladie se sent; la santé peu ou point; ny les choses qui nous oignent, au prix de celles qui nous peignent. C'est agir pour sa réputation et proufit particulier, non pour le bien , de remettre à faire en la place ce qu'on peult faire en la chambre du conseil ; et en plein midy ce qu'on eust faict la nulct précédente ; et d'estre ialoux de faire soy mesme ce que son compaignon faict aussi bien.... Ils iugent que les bons règlements ne se peuvent entendre qu'au son de la trompette. L'ambition n'est pas un vice de

petits compaignoas » et de tels efforts que les nostres.... Quand ces ametes naines et chestifyes s*en vont einbaboui-« nant, et pensent espandre leur nom, pour a?oir iugé à droict une affaire , ou continué Tordre des gardes d'une porte de ville, ils en montrent d'autant plus le cul, qu'ils //./^»<« espèrent en baulser la teste. Ce mmmm bien faire n*a ne corps ne vie; il va s'esvanouissant en la première bouche, et ne se promené que d'un carrefour de rue à l'autre. ...

« La renommée ne se prostitue pas à si vil compte : les actions rares et exemplaires, à qui elle est deue, ne souftrï* roient pas la compaignie de cette foule innumerable de petites actions ioumalieres. Le marbre eslevera vos tiltres tant qu'il vous plaira, pour avoir faict rapetisser un pan de mur, ou descrotter un ruisseau publicque : mais non pas les hommes qui ont du sens. Le bruyt ne suil pas toute bonté, si la difHculté et estrangeté n'y est ioincte...* Puisque ce n'est par conscience, au moins par ambition, refusons l'ambition: desdaignons cette faim de renommée et d'honneur , basse et belistresse qui nous le faict coquiner de toutes sortes de gens (quœ est ista laus quae possit e macello pcti?) par moyens abiects, et à quelque vil prix que ce soit : c'est deshonneur d'estre ainsin honoré. Apprenons à n'eslre non plus avides, que nous sommes capables, de gloire. De s'enfler de toute action utile et innocente, c'est à faire à gents à qui elle est extraordinaire et rare : ils la veulent mettre pour le prix qu'elle leur couste....

H le n'avois qu'à conserver et durer, qui sont effects sourds et insensibles : l'innovation est de grand lustre ; mais elle est interdite en ce temps, où nous sommes pressez et n'avons à nous deffendre que des nouvcUctez. L'abstinence de faire est aussi généreuse que le faire ; mais elle est moins au iour, et ce peu que ie vaulx est quasi tout de celte espèce. En somme , les occasions en celte charge ont suyvi ma complexion; de quoy ie leur sçais très bon gré : est il quelqu'un qui désire estre malade pour veoir son médecin en besongne ? et faudroit il pas fouetter le médecin qui nous desireroit la peste , pour mettre son art en pratique? le n'ay point

eu cette humeur inique et assez commune, de désirer que le trouble et la maladie des affaires de cette cité rehaulsast et hoDorast mon gouvernement : i'ay preste de bon cœur l'espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me vouldra sçavoir gré de l'ordre , de la doulce et muette tranquillité qui a accompagné ma conduicte; au moins ne peut il me pri* ver de la part qui m'en appartient , par le tiltre de ma bonne fortune. Et ie suis ainsi faict, que i'ayme autant estre heu* rcux que sage, et debvoir mes succez purement à la grâce de Dieu , qu'à l'entremise de mon opération. l'avois assez dîsertement publié au monde mon insuffisance en tels maniemens publicques : i'ay encore pis que l'insuffisance; c'est qu'elle ne me desplaist gueres et que ie ne cherche gueres à la guarir, veu le train de vie que l'ai desseigné. le ne me suis, en cette entremise, non plus satisfaict à moy mesme ; mais à peu prez i'cn suis arrivé à ce que ie m'en estois promis à ceulx à qui i'avois à faire : car ie promets volontiers un peu moins de ce que ie puis et de ce que i'espere tenir, le m'asseure n'y avoir laissé ny offense, uy haine : d'y laisser regret et désir de moy, ie sçais à tout le moins bien cela , que ie ne I'ay pas fort aflecté :

« .... Mené huic confidere monstre!

Mené salis placidi vultum, fluctusque quietos Ignorare ! » (Livre III, chap. x.)

Montaigne est tout entier dans ce beau plaidoyer, avec le charme délicieux de son style, avec le bon sens de sa philosophie pratique , avec la hauteur de ses vues sur les petitesses des ambitions mesquines , avec son ironique dédain des opinions aveugles , avec son inaltérable modération. Parmi ses contemporains, personne ne s'est publiquement inscrit en faux contre la noble aUestation qu'il s'était donnée. Dans le siècle suivant , Balzac mêla quelques railleries sur la personne et la conduite de Montaigne à l'appréciation littéraire de ses écrits. On lit dans un petit ouvrage intitulé : Entretiens dé feu M. de Balzac (chap. xvui) :

« Notre homme tascha bien encore de nous persuader que

le mesme Montaigne n'avoit pas trop bien réussi en sa mairie de Bordeaux. Cette nouvelle ne surprendrà^ pas beaucoup H. de La Thibaudiere, et il se souviendra bien qu'il dit un jour en ma présence à M. de Plassac Meré , admirateur de Montaigne, qui le louoit ce jt)ur là au desavaritage de Ciceron : Vous avez beau estimer vostre Montaigne plus que nostre Ciceron , je ne sçaurois m'imaginer qu'un homme qui a sceu gouverner toute la terre , ne valust pour le moins autant qu'un homme qui ne sceut pas gouverner Bordeaux. «

Après avoir galamment aiguisé une spirituelle antithèse, Balzac aurait dû donner la preuve du fait. Mais à quoi bon? il avait dit son joli mot! Sorel répond sérieusement ; sa meilleure raison peut-être c'est que les Entretiens n'ont paru qu'après la mort de leur auteur ^

Le président Bouhier fait remarquer ^ que., cei^ qui ont prétendu que Montaigne n'avait pas trop bien réussi dans la mairie de Bordeaux n'en rapportent aucunes circonstances. Quant à lui , ainsi que La Dixmerie , le chanoine Talbert, les auteurs des éloges de 1812, et les rédacteurs des diflérentes Notices biographiques, il rend hommage à l'illustre maire dont l'administration sut maintenir la tranquillité de la ville dans un temps d'agitation et de trouble. M. Villemain seul parait douter de l'aptitude et du succès du maire. « Montaigne , dit-il , croit que son administration n'était pas assez sévère : je le crois aussi; sans doute il était plus fait pour étudier les hommes que pour les gouverner. » (Éloges*.)

Ce n'est que par Montaigne lui-même, ainsi que le remarque le président Bouhier, que nous connaissons les reproches adressés à son administration ; il faut ajouter que

1. « Quand il est question du prix des ouvrages de quelque authcur, il n'est pas besoin de s*atlaclicr à des incidents pariiculfers touchant sa personne et sa condition. le n'en impute rien à M. de Balzac, sous le nom duquel on a publié de telles choses. Cccy a esté imprimé après sa mort, dans des Mémoires à qui on a donné le nom d'Entretiens, lesquels sont des pièces détachées qui auroient souffert quelque retranchement sMl avoit plus longtemps vescu. » (Sorel, Biblio* thèque françoise. Paris, 1667.)

}. Dans la Galerie française, M. Vllleroaln fait à Monuigne un autre reproche, qu'il tempère par un éloge : « Il remplit sa charge avec peu d'activité, diton, mais avec sagesse, et fut utile à la paix publique. »

nous ne paraissions savoir que par ses Essais les qualités qu'il y déploya et les bons résultats qu'il y obtint. Il est temps d'essayer de quitter ces généralités , dont les biographes se sont contentés jusqu'à présent. Les archives municipales de Bordeaux ne contiennent plus de documents suffisants pour foire apprécier, dans leur ensemble , les quatre années de son gouvernement, et indiquer la suite des actes qui s'y sont accomplis. Les registres de la jurade pour cette époque manquent depuis longtemps. Mais s'il faut renoncer à reconstituer entièrement la mairie de Montaigne, on peut, du moins , en connaître assez pour constater l'activité du magistrat, le soin qu'il apporta aux affaires de la ville, et, en même temps, les réserves qu'il faisait dans l'intérêt de son bien-être personnel, et, il faut l'avouer, sa faiblesse dans les derniers moments de l'exercice de sa charge. Sa mairie peut se diviser en deux périodes : la première, calme et pa* cifique , fut consacrée presque exclusivement aux affaires municipales; et Montaigne s'en acquitta si bien qu'il fut réélu. La seconde période devint moins facile : l'agitation politique s'y mêla aux soins des intérêts de la ville; il joignit à ses fonctions de maire des négociations, des correspondances, des voyages, où il agissait comme intermédiaire entre le roi de Navarre et le maréchal de Matignon (voy. chap. ix); enfin la peste le fit fuir de Bordeaux , où il ne résidait pas lors de l'expiration de sa magistrature.

Parcourons ces deux époques.

Lorsque Montaigne, revenu de son long voyage, quitta son château , où il s'était rendu directement le 30 novembre 1581 , et vint à Bordeaux pour entrer en charge, il trouva la jurade composée de MM. du Périer, de Lurbe (l'auteur de la Chronique bourdelaise) ^ Treilles, de Cursol, Turmet, Port. (Damai.)

Le nouveau lieutenant général du roi en Guyenne , M. le maréchal de Matignon, était arrivé depuis le 16 octobre précédent^ Montaigne le connaissait; il l'avait vu, en 1580, au

I. « L'adTis donné de l'arrivée de monsieur le maresdial de Matignon, mes-

si^ de la Fère , et Tavait sans doute rencontré auparavant à la cour. C'était un homme supérieur, également distingué dans la politique et dans la guerre. Élevé k la cour de François l*', il avait servi avec honneur dans les armées de Henri II; à la mort de ce prince, il avait été appelé auprès de la reine Catherine, qui dès lors lui avait accordé sa confiance» et ne cessa jamais de le protéger, de le consulter, de remployer dans les négociations les plus délicates. Lieute* nant général en Normandie, il avait combattu vivement rétablissement des huguenots dans la province ; zélé catholique , adversaire de la politique tolérante du chancelier de L'Hospital,iI avait néanmoius sauvé, lors de la Saint-Barthflemy, les calvinistes d'Alençonet de Saint-Lô. Il s'était porté avec empressement et s'était vaillamment conduit partout où l'avait appelé la cause du roi. C'est lui qui avait fait capituler le comte de Montgomery, et qui ensuite avait loyalement, mais vainement, tenté de le soustraire à la mort. Nommé maréchal de France en 1578 , il avait acccompagné Catherine et Marguerite à Bordeaux, et avait contribué à la conclusion de la paix de Nérac. Fait chevalier du Saînt-^prit dès t579 , il venait d*être envoyé en Guyenne comme lieutenant général lorsque Montage y revint. Ces deux hommes étaient faits pour s'entendre , et, en effet, ils pa* raissent avoir toujours vécu en bonne harmonie ; tous deux.

sieurs députent de leur compagnie pour Taller recueillir à Blaye» Itiy menèrent QB twieau tapissé tiré de deux galUons, entra à Bordeaux le t$* octobre 1&8I, de matin. » (Damai.)

Le p. Anselme place à Tannée 1585 seulement la nomination du maréctial comme lieutenant général en Guyenne. Son erreur a entialné celle de plusieurs biographes et de M. Jubinal. Elle a trompé dom Devienne, rbistorlea de la ville de Bordeaux : dans son Éloge de Montaigne, Il dépeint la Guyenne et sa capitale telles qu'elles étaient en 1585 : « La capitale de la Guyenne estolt alors dans des agitations dont une religion nouvelle a\oit d*ab3rdcsié le principe, «t que la politique avoit ensuite fait servir à ses desseins ambitieux. La Ligue avoii, sous un spécieux prétexte, arboré Testendard de la révolte ; et les Bordeloi^ n'esloicnt pas moins divisés entre eux que le reste de la France. Ce fut dans ces circonsunces qne Montaigne prit possession de la première charge d'une grande ville, j» Par suite de la même conrusion, dom Devienne et d'Auvigny {Vies des hommes illustres) rapportent aux premiers temps de Tarrivéc du maréchal de Matignoo la prise de possesaion du château Trompette, qui eut Heu en |585.

dans un temps où Tambition amenait de fréquents changements de partis , restèrent invariabiement dans la ligne de la soumission au roi; tous deux surent allier leurs deroirs et leurs opinions avec la modération et rhumanité; tous deux étaient fertiles en ressources, et possédaient une rare finesse , mais a?ee des nuances de caractère et de climat qui garantissaient leur bon accord ; Tun élait Normands Tautre Gascon.

Montaigne témoignait au maréchal de Matignon les égards et la déférence qu*exigeaîent son rang et ses fonctions; mais dire, avec dom Devienne, « qu'il n*eut d'autre soin que d'exécuter ses ordres, > c'est, coulre toute vraisemblance, ravaler la dignité de l'homme et méconnaître l'importance du maire. Le gouverneur de Bordeaux avait une puissance propre : son rôle ne pouvait pas se borner à obéir au lieutenant général du roi. Moins de vingt ans auparavant. Biaise de Moutluc ayant fait nommer Tilladet gouverneur de Bordeaux y le maire, M. de Lansac, voulut se retirer, se plaignit de n'être employé qu'à des objets de police, de n'avoir aucun commandement dans la ville, de n'être plus ce qu'était le maire autrefois ; le parlement intervint et l'affidre ne se termina que par une transaction que Tilladet offrit. Un rôle subalterne n'aurait pas plus été accepté par M. de Montaigne que par M. de Lânsac.

On ne sait pas avec précision le moment où Montaigne vînt prendre possession de sa mairie. On a élevé à ce sujet ime question de droit; on a prétendu que s'il avait été élu le l'^août 158 1 , ce n'était que pour entrer en fonctions le 1*' août 1682 , et que telle était la règle pour chaque nouveau maire. Mi les anciennes coutumes , ni les statuts de la ville , ni les

1. Brantôme, qui n*ainiait pas le maréchal, l'appelle « un très fin et trinquât Htmand, » et rend néanoMlns Justice à ses qualités 1 1 C'cstok le capitaine le Mieux né et acquis à la patience que i'aye lamais veu,el 1res habile. »....< On disoii que ce niareschal s*estoitsi fort heurté aux commaudements du roy qu'il n*aToit rien tant en affection que de les exécuter, en quelque façon que ce fust» La raina Marvoerite, dont 11 avait dévoilé, A la cour d'Henri Ul, les tntrignes arec ie duc d'Aleoçon, l'appelle un dangereux et fin normand.

an^is du parlement, ni Tédit de 1550 ne contiennent rien qui appuie ce système ; on ne trouve aucune disposition qui renvoie à un an l'entrée en charge du maire élu. A quoi botf cette élection faite un an à l'avance? Pourquoi le serment exigé du nouveau gouverneur immédiatement après sa proclamation? Pourquoi y aurait-il eu cette difiérence entre lui et les trois jurats élus chaque année , et dont on n'a jamais dit que l'élection fût ainsi anticipée? M. le docteur Payen (Nouv. docum.^ p. 15) penchait vers ce système; il dit que l'élection se faisait un an avant l'investiture, et qu'ainsi Montaigne aurait été maire de juillet 1582 à juillet 1586. Mais d'une part, M. Payen ne pose là qu'une simple énonciation, sans développement, sans discussion; d'une autre part, les communications verbales dont il m'a honoré m'autorisent ./ » . /vir.^ ^ penser et à dire qu'un nouvel examen a rendu son opinion f' . /^ beaucoup moins affirmative. Je crois devoir approfondir la question, afin de ne restreindre ni étendre au delà des vraies limites l'honneur ou la responsabilité des actes qui appartiennent à la mairie de Montaigne.

Pour établir que l'élection se fedsait un an avant l'investiture, il faudrait alléguer un texte, une loi en usage; je n'en connais pas. Jusqu'à preuve contraire, on est fondé à maintenir que le maire de Bordeaux devait entrer en fonctions aussitôt après son élection, et que le gouvernement de Montaigne date du l"" août 1581 , pour finir, après une réélection en 1583, le 1** août 1585. Les expressions employées par Damai peuvent à peine faire naître un doute ; ce chroniqueur, indiquant une année, dit fréquemment, pour faire connaître les magistats alors en charge , entrant (telle année) m ccntinîMnt jusque en (l'année suivante). Cette formule bizarre et incorrecte avait pour objet de montrer que les fonctionnaires ne devaient pas exercer seulement jusqu'à la fin de l'année courante, mais jusqu'au mois de l'aniiée suivante marqué pour la fin de leur exercice. D'ailleuris, en examinant de près, on voit que cette locution n'a pas pour but de fixer la durée de la mairie , mais le plus souvent de préciser le temps d'une jurade. Par exemple, à l'égard de la mairie de Mon-

taigne lui-même, Darnal dit: « En Tannée 1582, continuant jusques en juillet 1583, estant lieutenant du roy, monsieur le mareschal de Matignon; maire de Bourdeaux, monsieur de Montagne; jurats, messieurs de Cursol,etc.... » La limite de 1582 à 1583 ne peut évidemment concerner M. de Matignon; eUe ne pourrait non plus regarder Montaigne, si on fait durer sa première magistrature municipale jusqu'en août 1584. Elle ne peut donc que servir à désigner la jurade telle qu'elle se trouvait constituée de la Cm de juillet 1582 à la fin de juillet 1583.

Pour Montaigne particulièrement, le système que je combats me parait inacceptable : il est impossible de ne faire dater ses fonctions que du !•' août 1582. T ^ ^ '

En eflet, de Lurbe l'indique comme étant maire en 1581, et rien n'autorise à dii'e qu'il n'était que maire élu et non maire en exercice. Le chroniqueur place la mention de la mairie (datant de l'élection, le 1*' août) avant celle de l'arrivée du maréchal de Matignon, qui eut lieu, comme je l'ai dit, en octobre. H y a plus, lorsque Montaigne fut nommé, la mairie était vacante de fait; comment supposer que les Bordelais auraient élu un maire pour deux ans, à la condition qu'il ne prendrait l'administration qu'au bout d'une année, et que jusque-là, la ville resterait sans maire? Dans une pareille situation, n'auraient-ils pas choisi un maire pour le temps qui restait à courir, ainsi qu'ils avaient foit lorsqu'ils élurent le sieur de La Rivière pour succéder pour le temps qui restait au sieur de Noailles, mort, durant sa charge de maire, le 2 mars 1562? (Darnal.) Le maréchal de Biron, prédécesseur de Montaigne, était conmie mort, car il avait quitté définitivement la Guyenne. Soit qu'il ait été sacrifié à une rancune de la reine Marguerite', soit que

1. Cette princesse éunt à Nérac, le maréchal de Blron s'approcha de la place avec des troupes du roi de France; 11 tira quelques coups de canon sur les remparts du château, d*où1a reine et des dames de sa suite regardaient le combat; un boulet tomba à peu de distance de l'endroit où Marguerite se tenait : elle le fit ramasser, et se plaignit vivement au roi de Navarre. On assure qu'elle ne pardonna pas i Blron, malgré les excuses qu'il lui fit faire, et qu'elle obtint, par un article secret du traité de Fiels, signé peu de temps après, que

U% MONTAIGNE MAIBE DE MRdSAIIX.

$on caractère bouillant, ou des discussions antérieures, aient fait craindre des difficultés dans ses rapports avec le roi de Navarre, qui n'était pas moins vif S et avec lequel on venait de faire la paix ; Henri III le rappela et donna la Ueutanauce générale à Matignon. On le voit encore à Bordeaux au corn* mencement de 1581 \ mais la clironique de Darnal prouve qu'il était déjà parti quand les élections eurent lieu : « en Tannée 1581, estant lieutenant du roi en la province, et

la lleutenance s^nérale de Guyenne fût enlevée aa narëchal. (Yoy. JfAnotres ^ Marguerite; Mémoires de Sully ^ tome 1; Boudon de Saint-Aoïaiis, Bistoire ancienne et moderne du département de Lot-et-Garonne.)

i . Brantôme, trop favorable à la reine Marguerite pour rattacher ouvertement à Tavenlure de Nérac la disgrâce de Biron, l'explique ainsi : c Ledit roy (de Navarre} ne laissa de hayr à mal mortel ledit sieur mareschal ; car de caprideox à capricieux et de brave & brave, mal aysemenl la concorde y règne. Si que Qo&tre roy advisade retirer mondit sieur marescbal de la Guiennepardes plaintes que le roy de Navarre luy fist, et remonstrances qu'ils ne rçauroient iamais bien compatir ensemble, et n'esmeussent la guerre, s'il demeuroit davanuge près de luy. » {Discourt sur Biron,) .... « Apres que mondit sieur marescbal de Biron fut parti de Guyenne, fut en sa place subrogé le mareachal de Matignon, un très fin et trinquât Normand, et qui battoit froid, d'auitant que Taultre battoit chaud ; et c'est ce qu'on disolt à la cour que le roy et la royne dtaoient qu'il failolt an tel homme au roy de Navarre et au pays de Guyenne» car cervelles chaudes les unes avec les autres ne font iamais bonnet soupes. » {Discours sur Jacques de Matignon.)

Il résulterait des Mémoires du duc de Bouillon que le roi de Navarre, en 1578 et Iâ79, aurait eu à se plaindre du maréchal de Biron, qui devait cependant à son intervention la lleutenance générale de Guyenne.

2. Le père Anselme, tome VU, p. 295, dit qu'Henri III rappela Biron près de lui, pour l'honorer, le premier Jour de l'an 1581, du collier de l'ordre du Saint-Esprit, et, après Tavolr reçu, l'envoya auprès du duc d'Anjou, son frère, pour Palder dans son entreprise de Flandre. Cela ne s'accorde pas avec les détails très-précis de la chronique : après la paix de Flebi, la reine Marguerite, puis son frère, Monsieur, vinrent à Bordeaux : « Le mercredy lO Janvier 1581, mondit seigneur frère du roy fit son entrée à Bourdeaux, fut honorablement receu avec toutes les cérémonies qui avoient esté observées à l'entrée de la reyne de Navarre.... Monsieur le mareachal harangua à son arrivée en qualité de maire de la ville assisté de messieurs les Jurats. » (Damai.} Pendant le séjour des princes, il y eut une procession solennelle : une description, extraite par M. Ducourneau (Guyenne historique) des registres du parlement, y fait figurer « le maréchal de Biron, monté sur un cheval d'Espagne, parce qu'il avait une Jambe cassée » (il avait été blessé. Tannée précédente, en Languedoc, par suite d'une chute de cheval, de Thou, livre LXXII).

Brantôme ne fait arriver le maréchal de Biron que beaucoup plus tard : « Pour ce (le roi) l'envoya quérir pour venir k la cour ; oii il lui donnerolt meilleure recompense. le Ty vis arriver un peu après les noces de M. de joyeuse. » Or, les fiançailles de Joyeuse avec Marguerite de Lorraine, fille du

mairt de Bourdeaux, ledit sieur mareschal de Biron, moniiepr de Sanssac, lieutenant en son absence à Bourdeaux et •œechaussee de Guyenne, jurats, MM. d'Aste, Terrier, Morilleres, du Perier, de Lurbe, Treilles. • Jusqu'à son remplacement officiel comme lieutenant général, et jusqu'à l'élection d*im nouveau maire, M. de Biron conservait de droit ces qualités*; mais on voit qu'il était remplacé de iàit, en son absence, quand MM. d'Aste, Terrier, Morillères étaient pre-

CMite de Vaudémoiit, et soenr delareine, eurent llea le 18 septembre I5S1 ; le diaatelie 34, Ut furent marids, > trois heures après midi, en la paroisse de ^Int-Germafn TAuzerrois. {Journal de L'EstoileJ) Si les souvenirs de Brantôme sont fidèles, il faut que le maréchal de Biron ait quitté Paris pour y revenir quelques nois plus tard; on en trouve la preuve dans des lettres de VUkroy au maréchal de MaUgnon, lesquelles expliquent l'erreur du P. Anselme ; c'est pour le chapitre du 1*' Janvier 1582, et non pour celui du 1*' Janvier 1581, que Biron a été appelé par le roi. « Nous écrivons présentement à M. le maréchal de Biron, dit le secrétaire d'État, qu'il s'avance de venir pour être Ici de bonne heure devant la feste du Saint Esprit^ à quoi nous espérons qu'il satisfera. » (Lettre datée de Paris, du 16 décembre 1581.) — « M. le maréchal éê Biron est arrivé ici, lequel a esté très bien reçu de Leurs Malestés, selon son mérite. » (Lettre de Paris, du 38 décembre 1681.) Ces deux lettres se trouvent dans un ouvrage cité par le P. Lelong, devenu rare, et qui a pour Utre : lutrti de Nieolae de Neuf^lle, teigneur de Yilleroy, ministre et secrétaire €MUU^ écrites à JaeqiLes de Matignon, nutreekal de France, deputi Tannée 1581 ;tt«qu'en Vannée 1596; Monlélimart, 1749; 1 vol. ln-8.

La date de l'élection du maréchal de Biron est constatée dans les Tables «ontfnonf Us chapitres, gnah'fajr, nowu, surnoms et a/rmes de tous les cheva- Ktrt de V ordre du Saind Esprit, depuis le iour de sa première institution iusques à présent (1633). Ony Ut : « Le quatrième chapitre tenu le dernier Jour de l'an 1581, où forent faits chevaliers .... Armand de Gontauld, baron de BIrott, mareschal de France. >

Ao mUieu de ces dates diverses, une chose reste certaine, et cela me suffit ; f est qne le maréchal de Biron n'était plus k Bordeaux lorsque Montaigne fut

U le n'ai pu trouver la date précise de la nomination de Matignon à la lieutcnance générale de Guyenne. Elle remonte aux premiers mois de l'année 1581 ; le Baréchal ne se rendit que beaucoup plus tard à Bordeaux, mab U était dans !■ province» et s'y occupait des affaires, surtout des relaUons avec le roi de Navarre, dès le mois d'avrU. \illeroy lui écrivait le 25 avril 1581 : ■ La reine sa nère (Catherine de Médicb) nous a mandé que le roi de Navarre dit que vous IM lui aves eneore fait rendre une seule de ses maisons : Je réponds que vous nous aves écrit y avoir satisfait, suivant les accords que vous avei faits avec lui, etc. 9 (Deuxième lettre du recueil cité à la note précédente.) A partir de cette époque Jusqu'à celle de l'arrivée du maréchal à Bordeaux, en octobre, Viiteroy correspond avec lui sur des négociations et des faits administratifs conremant la Guyenne. D'une autre part, la correspondance de Matignon le montre, dans le cours de 1581, agissant comme lieutenant général avant son entrée

miers jurats ; or ils perdirent œ titre aux élections d'août 1581 ; MM. du Périer, de Lurbe et Treilles devinrent les premiers : les nouveaux élus furent, ainsi que je Tai dit déjà, d'après Damai, MM. de Cursol, Turmet et Fort. Des lettres de Biron confirment les mentions de la chronique ; elles montrent qu'en juillet 1581 il quitta Bordeaux pour se rendre à Biron où il se trouvait en août, c'est-à-dire précisément à l'époque des élections; il écrivait de Liboume , le 11 juillet 1581, à la reine Catherine : «.... Je m'en vais en ma maison de Biron où j'attendrai les commandements de Votre Majesté pour les exécuter avec autant d'attention et fidellité que pouvez espérer de vostre très-humble et très-fîdelle serviteur. » Le 10 août suivant, par une lettre datée de Biron, il mande au roi qu'il a dit à son départ de Bordeaux à M. de ViUeroy qu'il était en peine de savoir où mettre l'artillerie, etc. (Manuscrits de Harlay, 329-5.)

On comprend, dans cette position, l'empressement de M. du Tausin à faire part à Montaigne de son élection, l'insistance des jurats, l'ordre du roi pour que le nouveau maire revint tout de suite faire sa charge à Bordeaux \ rien de cela ne serait explicable si Montaigne n'avait dû prendre possession qu'au mois d'août 1582.

Ce n'est pas tout. Les commissaires du Parlement de Paris, dont je parlerai bientôt, étaient arrivés àLibourne, vers la fin de l'année 1581. L'un d'eux, Jacques-Auguste de Thou, le grand historien, fut député par ses collègues à Bordeaux, pour conférer avec le lieutenant général, Matignon , sur l'établissement de leur session dans cette ville. De là, il eut ordre d'aller saluer le roi de Navarre, qu'il joignit à Castel-Jaloux , où il se divertissait à la chasse; ce prince le conduisit au château de Nérac, et l'y garda deux jours. De Thou reprit ensuite son chemin sur Agen , et revint à Bordeaux ; les commissaires choisirent le local de leurs

dans la capitale de la province; par exemple, il écrivait, le 2 septembre, à Is reine mftre, pour lui donner avis de la remise au roi de Navarre de la place de rymerol , donnée , comme place de sûreté , en échange de Périgueux , que les catlioliques avalent repris aux prot'stants. (Coilecllon de Harlay 329-&, fol. 210.)

séances, et en firent, peu après, Touverture. Parmi ces occwpaUùns, de Thùu n'interrompait point ses études; il tira bien des lumières de Michel de Montaigne , alors maire de Bordeaux. Ces paroles de Tilluslre magistrat (Mémoires, livre II, à Tannée 1582) prouvent que Montaigne était déjà en exercice au moment où la chambre de justice de Guyenne s'établit à Bordeaux.

Enfin une lettre de Montaigne lui-même montre qu*il était entré en fonctions avant le mois de juillet 1582.

Soit que l'état de ses affaires , qu'il avait abandonnées pendant plus de dix-sept mois, ait exigé sa présence dans son chftteau , soit qu'il éprouvât le besoin de se soustraire aux ennuis, pénibles toujours, et pour lui surtout, d'une diarge encore nouvelle, soit enfin qu'il fût retenu par les charmes de sa librairie, ou par l'agrément d'une belle saison , il s'était rendu à Montaigne , et ne se pressait pas d'en partir. Peut-être lui fit-on comprendre que son séjour se prolongeait trop , et lui écrivit-on de revenir à son poste ; peut-être a-t-il senti le besoin de justifier spontanément son absence et d'annoncer son retour ; quoi qu'il en soit, il écrivit aux jurats' :

« Messieurs, j'espère que le volage de Mos' de CursoP aportera quelque comodite à la ville alaut en mein vue cause si îuste et si fauorable Vous aues mis tout lordre qui se

!• La lettre, tirée des archlfes de la ville de Bordeaux, a été publiée, pour la première fois, par M. Gustave Bninet, dans le Bulletin du Bt&ltopht7«, Juillet 1830; M. CbampoUion-FIgeac Ta Insérée dans le tome II, p. 484, des Mélon^ {doeumenU tnédtif pour servir à l'histoire de France); M. Payen Ta reproduite dans ses premiers Documents, p. 19, publiés en 1847 ; Il Ta annotée; et comme elle est tout entière de la main de Montaigne, il en a obtenu et publié te fae iimile,

2. M. de Cursol était, comme on l*a tu , le quatrième sur la liste des Jurats âos en 1581. D'après la loi du renouvellement annuel des Jurais par moitié, Il devint premier Jurât à partir du l** août 1582.

Cest sans doute à la cour que M. de Cursol se rendait , et le choix de sa personne avait pu être déterminé par ses autres titres et fonctions : il était conseiller du roi, trésorier de France en la généralité de Guyenne. Probable* ment la présence du maire lui-même fut Jugée nécessaire; car Montaigne par« tit trois mois après.

S46 MONTAMWE MAI» W BORBEÀDX.

ponuoit au« afGsdres qui se presantoient les choses étant en si bons termes ie vous supplie excuser encores pour qndque tamps mo absence que j'acourdrai sans doute autat que k presse de mes afTaires le pourra permettre. J'espère que ce sera peu cep&dant vous me tienderes s'il vous plait en notre bone grâce et me côanderes si l'occasion se présante de m'ëploîer pour le seruice publicq et votre Mons'. de Gursol m'a aussi escrit et auerti de son volage* Jo me reoUde bien hûblem&t et supplie Dieu

« Messieurs, vous doner logue et heureuse vie. De MOtaigne, ce 21 may 1583.

« Votre beûble frère et servitnr,

c MôMTAltt». •

Au dos il est écrit:

« à Messieurs, « Messieurs les jurats « de la ville de Bourdeaux. »

Cette lettre serait inintelligible si Montaigne n*avait dû entrer en charge qu'au mois de juillet. De quoi aurait-il eu à s'excuser au mois de mai? Qu'est-ce que les jurats auraient eu à lui demander? S'il n'avait pas été maire effectif, ne serait-il pas resté tranquille dans son domaine, et n'aurait-il pas savouré avec d'autant plus de plaisir les dernières semaines qui auraient précédé le commencement de sa mairie? S'il avait à se faire pardonner son absence, c'est évidemment parce qu'on avait droit à sa présence , et que les administrés étaient dès lors fondés à réclamer leur administrateur.

Je tiens donc pour certain que Montaigne était maire en exercice à la iQn de 1581, ou, au plus tard, au commence* ment de 1582.

Maintenant, voyons-le agir.

Le 26 janvier 1582, il se rendit au couvent des Jacobins; il y avait un concours extraordinaire de monde attiré par la nouveauté du spectacle*; c'était le lieu et le jour de la

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